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PHAON

Que je meure si j'en sais rien t

Le fait est que si Phaon se met dans un coin, ce

n’est point seulement pour en finir avec ce bon Pit-

tacus. Un autre souci le tourmente. Glycère et Sapho se disputent l’honneur de le posséder, et cet homme héroïque « flotte entre deux amours » en grande perplexité.

Car l’une a le génie et l’autre la beauté.

Mais voilà qui va faire pencher la balance du côté du génie. Sapho paraît, et le peuple éclate à sa vue en transports frénétiques; on est conspirateur, mais on n’en est pas moins accessible à quelques petites bouffées de vanité et d'orgueil, et l’on réfléchit dans son coin que

Lorsque Glycèrô passe, on ne dit rien du tout.

Cependant la lutte s’engage ; on se dispute le prix de poésie. Les jeunes gens sont tout portés à voter pour Alcée.

Salut, Alcée, amer poêle,

Rapide ennemi des tyrans I

En effet, cet ennemi des tyrans, dédaignant les mollesses et les fadeurs de la lyre hellénique, chante une Marseillaise amère pour éveiller « la vertu » du peuple engourdi et a se frayer un chemin au cœur

SAPHO

de Pittacus. » Ou ne saurait être plus rapide ni plus expéditif. Mais c’est le tour de Sapho. O douleur 1 O déception ! O espérances des conjurés à jamais ruinées! Elle ne chante que l’amour, la passion délirante, l’ivresse de l’àme et des sens. A ce peuple qui se soulevait déjà grondant de colère, à cette foule exaltée et menaçante qui allait se frayer un chemin au cœur du tyran, la maîtresse de Phaon, embrasée de volupté, du haut de son trépied fatidique, jette ces accents sensuels :

Viens dans les bras de ton amanti.

Viens partager la flamme ardente Qui met notre âme dans nos sens t

Et voilà qu’Alcée lui-même, le poëte amer, voilà que Phaon, qui flottait naguère indécis entre le génie et la beauté, voilà que tout le monde, peuples, prêtres, conspirateurs et suppôts du tyran, tombent aux pieds de celte femme inspirée, et lui décernent la couronne immortelle. Décidément cette île de Lesbos est plus propre aux amours qu’aux complots.

Qui se désole et frémit de ce triomphe ? C’est Glycère, la rivale de Sapho. N’ayant pu empêcher le

couronnement de la Lesbienne et le raccommodement de Phaon avec son ancienne amante, Glycère ne brûle plus que du désir de se venger. Il y avait ici une scène de conjurés, où l’on tirait au sort celui qui frapperait le tyran; mais on l’a sagement supprimée, parce que cela rappelait trop le fameux complot de la rue des Saussaies, où la mort de M. Dupin sortit du fond d’une casquette. On a remplacé le tirage de cette loterie meurtrière par un appel au peuple, moyen plus doux et plus parlementaire; et Phaon, s’adressant à son ami Pythéas, lui tient ce langage ferme et prudent que ne désavouerait pas un membre du tiers-parti :

En ta qualité d’homme riche.

Tu feras copier, par des esclaves sûrs.

Ce manifeste, afin que demain ou l’affiche

Dans tous les coins, sur tous les murs.

Pythéas emporte le placard, et les autres conjurés s’en vont faire un tour dans le jardin.

Allons dans le jardin,

Et, devisant de toutes choies,

Sous les myrtes fleuris et sous les lauriers-roses,

De nos dangers présents promenons le dédain.

SAPHO 343

Pendant qu’ils promènent leurs dédains sous les lauriers-roses, Glycère arrive pour « troubler la fête. » Elle surprend Pythéas entre deux vins, -et lui tire les vers du nez de la façon la plus ingénieuse et la plus délicate. De son côté Pythéas ne demande qu’à parler.

PYTHÉAS

En croirez-vous la preuve écrite ?

GLYCÈRE

Vous l’avez là sur vous.

PYTHÉAS

Je l'ai.

GLYCÈRE

Donnez-la moi.

PYTHÉAS

Non pas si vite ;

Je ne veux pas être volé.

Je vous la vends...

GLYCÈRE

Je vous l’achète.

PYTHÉAS

Reste à s’entendre sur le prix.

Quand on a affaire à une pèrsonne aussi accommodante que Glycère, le marché est bientôt conclu. Pythéas n’a plus le droit de se plaindre et de s’écrier comme il le faisait tout à l’heure :

Et moi je frise la vieillesse Sans avoir pu placer mon cœur.

Le voilà casé. Glycère, enchantée d’avoir en main de quoi pendre tous les conspirateurs, et Phaon le premier, s’il ne cède à sa tendresse, va promener ses dédains chez Sapho, et, dès les premiers mots de l’entrevue, comme il convient à ses pareilles, elle ne peut s’empêcher de jeter un regard d’envie sur le mobilier de sa rivale :

Phaon pour vous fait bien les choses,

Mais il les faisait mieux pour moi.

Sapho répond : C’est possible; mais il m’aime, moi ! Glycère, 'exaspérée, démasque ses batteries, et jure de livrer Phaon à la police du tyran, si Sapho fait mine de le suivre. Phaon supplie Sapho de partager son exil; celle-ci s’y refuse, craignant d’aggraver le sort de son amant. Phaon la maudit et s’é-

loigne avec Glycère. On entend, dans le lointain, le chant des exilés. Sapho, brisée de douleur, monte sur le fatal rocher, et se précipite. C’est par une erreur du machiniste que la toile a été baissée trop tôt le premier soir, et que le public a été privé du

SAPHO

saut de Leucade. Ceux qui ont assisté à la répétition affirment que cette dernière scène était d’une illusion parfaite, et que M me Viardot ne pouvait mieux tomber.

On annonçait que dans ce premier ouvrage de M. Gounod il y avait une révolution pour l’art. Je ne vois là ni révolution , ni émeute. J’y vois un homme de talent, de conviction, de parti pris, qui, dédaignant la mélodie, parfois le rhythme, s’interdisant les ressources compliquées et nombreuses de l’orchestration moderne, ne vise qu’à l’expression dramatique, à l’élévation, à la grandeur, et atteint souvent des effets d’une grande puissance et d’une sonorité formidable. Comme débutant, M. Gounod avait droit à toute la bienveillance, à toute la sympathie, à tous les encouragements de la direction, qui a fait preuve d’intelligence et de bon goût en lui ouvrant les portes de notre première scène lyrique. L’État ne subventionne pas largent^nt les théâtres nationaux, pour que l’art tourne toujours dans le même cercle, et pour qu’on ne puisse risquer aucune tentative en dehors des noms connus et des . réputations consacrées. Il faut que tout homme de

talent, tout compositeur sérieux, arrive au moins une

fois dans sa vie en présence du public pour faire, à

ses risques et périls, l’expérience de ses idées et de son système. Pour ce qui concerne M. Gounod, je crois qu’il fait plutôt de la musique rétrospective que de la musique moderne. On a invoqué les noms de Sacchini et de Gluck; laissons ces grands maîtres dans la sphère radieuse et paisible où ils planent. Mais il est certain qu’on trouve dans. la partition de M. Gounod des passages fort remarquables et de grandes beautés.

L’habitude et le coup d’œil de la scène feront peu à peu disparaître ce qu’il peut y avoir, dans ce premier essai* d’inachevé, d’abrupte et d’inégal, quelques phrases qui tournent court, quelques périodes boiteuses, quelques intentions qui n’aboutissent pas.

Le premier acte se compose d’une introduction, d’une romance pour ténor, de l’entrée de Sapho avec chœur de jeunes filles* d’un trio entre Phaon, Sapho et Glycère, et de la grande scène de l’improvisation et du couronnement de Sapho. Le finale a obtenu un très-grand succès, et on a fait répéter la reprise du chœur d’un effet grandiose et imposant; Le chant

SAPHO

d’Alcée est d’une bonne facture, mais il se rapproche beaucoup plus de la déclamation que de la mélodie. L’explosion retentissante et habilement ménagée des immenses masses vocales, dont l’auteur a tiré un si beau parti, et qui nous a rappelé la manière large et sévère de Spontini, a soulevé dans le public un véritable enthousiasme. ^

On m’avait beaucoup parlé d’un duo bouffe, qui devait être la perle du second acte. J’avoue que je n’ai pu découvrir la moindre intention comique dans ce morceau dialogué. Le grand trio dramatique entre Sapho, Glycère et Phaon est traité avec une sobriété qui ne va pas cependant jusqu’à la sécheresse. 'On y remarque des phrases d’une expression vraie, et des éclairs d’une sensibilité touchante.

Le troisième acte est de beaucoup supérieur aux deux autres et renferme un délicieux morceau qui vaut à lui seul tout le reste. C’est une chanson de pâtre, d’une simplicité exquise et d’une couleur admirable. Pour comble de bonheur, cette mélodie charmante a été chantée à ravir par un jeune débutant, M. Aimés, dont la voix pure et fraîche a mis du baume sur nos oreilles. Les deux dernières strophes :

O ma lyre immortelle , ont de la simplicité, de l’ami pleur et du caractère.

Je dois une franchise entière à M m0 Viardot, qui

a le double mérite d’avoir patronné l’ouvrage et d’y avoir rempli le rôle principal. M mo Yiardot est une artiste d’un incontestable talent et d’un rang

très-élevé. Musicienne autant qu’on peut l’être, éprise

d’un amour exalté pour son art, dévorée d’une fiévreuse inquiétude, elle cherche des formules étranges, des effets impossibles; elle ne rêve plus les triomphes d’une cantatrice; elle aspire au trépied d’une prêtresse et d’une sibylle. Elle se perd par excès d’ambition. Voilà longtemps déjà qu’elle glissait sur cette pente fatale où n’ont pu la retenir ni les conseils de ses véritables amis, ni les avertissements de

la critique; mais jamais elle n’avait poussé pflus loin que l’autre soir l’exagération et la violence. Ce qu’il y a de plus fâcheux dans ces écarts, c'est que tous ceux qui l’entourent sont obligés de se mettre au même diapason et de se régler sur son exemple. Ainsi, M lle Poinsot n’a pu garder une juste mesure ni dans son chant, ni dans son jeu, ni dans sa tenue. Gueymard a moins forcé ses moyens que ses

WÉNÉFICE DE ROGER

deux amantes. Je ne saurais trop engager ce ténor à se modérer, car il a d’excellentes qualités, de la fraîcheur, du goût, quand il veut, comme on a pu le voir dans le largo de son air du troisième acte, où le public l’a vivement applaudi. Les auteurs avaient sans doute recommandé à Brémond d’être plaisant. Brémond l’a été. Il a surtout fort bien prononcé les paroles qu’on lui'avait données à chanter, et de manière à n’en point laisser perdre une syllabe.

Marié dit souvent, dans son chant fouriériste, que l’humanité dégénère. Hélas ! je ne voudrais pas lui adresser le même compliment. Il fait tout ce qu’il peut pour réussir, mais sa voix l’abandonne.

L’ouvrage est monté avec soin, et les chœurs et l’orchestre peuvent revendiquer en grande partie le succès du finale qu’on a bissé. Le décor du troisième "acte est fort beau. Il est dû à M. Desplechin.

Un 'mot sur la représentation au bénéfice de Roger, dont l’engagement "avec l’Opéra est renouvelé pour quatre ans. L’usage veut que, dans ces occasions solennelles, on compose un spectacle attrayant par la quantité autant que par la qualité. On entasse le plus de noms d’acteurs et de titres d’ouvrages qu’il

peut en tenir dans une affiche. Ces représentations bariolées peuvent piquer la curiosité du public, mais elles sont sans profit pour l’art et sans honneur pour les artistes. C’est une confusion de caractères, de styles et de sujets différents, un pot-pourri bizarre et dissonant, un assemblage étrange de scènes tronquées et de propos interrompus qui n’ont ni queue ni tête, et qui se croisent et s’entrechoquent dans la cervelle du spectateur, comme les rêves incohérents du cauchemar. L’artiste, obligé de s’habiller et de se déshabiller à chaque instant, de mettre tantôt une barbe blanche et tantôt des cheveux roux, tantôt le pourpoint de chevalier, tantôt la souquenüle de laquais, descend tout essoufflé de sa loge, n’ayant point le temps de se reconnaître, se trompant de rôle, pleurant dans les endroits où II fallait rire, et jouant le plus gaiement du monde une scène tragique. O* devrait laisser désormais ces sortes d’amusements, ces trains de plaisir, aux Anglais et aux Américains qui en raffolent. N’eût-il pas mieux valu donner intégralement les Huguenots, ou la Juive, ou Robert ? Tout le monde y eût gagne, auteurs, artistes et pu

blic.

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