T. ES PORCHERONS
sauva d’une mort certaine? C’est lui ! mon ange invisible ! Et cette nuit, quand ces affreux masques se pressaient autour de moi, dans des intentions trop faciles à deviner, qui les a dispersés du geste et m’a ramenée saine et sauve dans vos bras? C’est lui ! toujours lui !
Le fait est qu’à l’instant môme, et comme pour ajouter une preuve nouvelle au récit de M me de Bryane, le cheval de la jolie veuve ayant pris le mors aux dents, est arrêté p^r une main vigoureuse au bord du précipice, et l’on sauve pour la vingtième fois les jours de l’imprudente amazone. La belle évanouie est portée sur un banc; ses gens s’empressent autour d’elle, le vicomte et la vicomtesse poussent des cris de douleur, ce qui n’est pas mal pour des collatéraux qui auraient pu hériter. Un jeune homme d’un air modeste, en costume de paysan ou d’ouvrier, se tient près de la marquise et paraît suivre ses mouvements avec la plus vive anxiété : c’est le protecteur mystérieux qui vient d’arrêter le cheval de M ,ne de Bryane; mais au moment où la jolie veuve rouvre enfin les yeux et reprend connaissance, le jeune homme se perd dans la foule, au grand regret du
vicomte, qui, toujours digne, toujours généreux, avait tiré sa bourse pour rémunérer le manant de sa courageuse action. Mais ce garçon, qui ne paraît pas manquer de fierté, refuse l'argent du vicomte, et dit qu’un jour peut être il viendra réclamer sa récompense.
Ce jour n’est pas loin, comme vous allez voir. Le jeune homme se présente avec un rabot dans sa poche et une scie sous le bras chez M mo de Bryane, et malgré la consigne sévère qui ferme à tout le monde l’appartement de la marquise, 1 encore indisposée des suites de son accident, il demande à être introduit auprès d’elle. La camériste lui rit au nez pour toute réponse. Mais l'ouvrier, très-fertile en ressources et très-expéditif de son naturel, se saisit d’une sonnette et carillonne avec tant d’acharnement, que bientôt toute la maison est sur pied. M. le vicomte arrive en robe de nuit, madame la vicomtesse en pet-en-l’air. — Qui êtes-vous? que voulez-vous? que veut dire ce vacarme? s’écrie le Jolicourt indigné. — Je viens demander ma récompense, répond l’inconnu en riant. Avez-vous déjà oublié que j’ai eu l’honneur de sauver M me la marquise? — Eh bien t voici de l’argent, et laissez-nous tranquilles. — Je ne veux point d’ar-
LES TORCHERONS
gent , réplique le jeune ouvrier, je veux de l’ouvrage.
Nous avons vu le moment où Mocker allait demander le droit au travail avec accompagnement de violons et de flûtes ; mais, grâce à l’esprit de M. Sauvage et au talent de Grisar, au lieu d’une déclamation maussade, nous avons eu une jolie scène et un charmant quatuor. Vous pensez bien que ce n’est point pour briser un émail ou pour déranger un coffret que le bon génie de M m0 de Bryane s’est armé d’un ciseau et d’une scie. Un nouveau danger, plus grand, plus terrible que les autres, menace la jeune femme, et voilà pourquoi M. Antoine est accouru en veste grise et en tablier d’ébéniste. En effet, l’affreux mulâtre ne tarde pas à paraître, précédé de deux nègres et de deux corbeilles, que l’ouvrier lui-même se charge, par un excès de complaisance, de remettre à leur adresse. La première est destinée à la respectable vicomtesse : les fleurs en sont magnifiques, mais sans odeur; la seconde est pour la marquise, et, sous les
fleurs les plus embaumées, se cache, en manière
d’aspic, un billet de la plus perfide douceur. M. Antoine, qui sait tourner un couplet beaucoup mieux
SC
LES GKANDS GUIGNOLS
qu’un dossier de fauteuil, remplace adroitement le billet du nabab par une romance de sa façon. Le mulâtre ne se tient pas pour battu. Il sème l’or à pleines mains, corrompt les gens de la marquise, et se glisse hardiment dans le boudoir. Un bruit de pas se fait entendre. C’est ce bon M. de Jolicourt qui vient s’assurer par lui-même que ses ordres ont été respectés et que pas une âme vivante n’a osé, en son absence, pénétrer chez ces dames. Le Des Bruyères, qui se croit surpris, va se blottir sous une robe à pa~ niers de la marquise. La situation ne laisse pas d’être bizarre ; mais que ne braverait-on pas pour se trouver en tête-à-tête avec une femme si dédaigneuse et si fière qu’on croit enfin tenir en sa puissance? M me de Bryane, enfermée chez elle et se croyant parfaitement seule, est tirée tout à coup de sa rêverie par un frôlement d’étoffes et un soupir étouffé. Le nabab croit le moment venu : il veut sortir de sa cachetteet s’embarrasse danslespaniers. Le cri de terreur qu’allait pousser la jeune femme est arrêté sur ses lèvres par un immense éclat de rire. Le mulâtre est si confus, si penaud, dans son grotesque accoutrement, que la gaieté de la jeune femme s’épanche en des transports