LES PORCHE RONS
inextinguibles. Ce rire argentin, vibrant, saccadé, qui tantôt murmure et serpente comme un ruisseau contenu dans ses bords, tantôt jaillit en fusée ou éclate en tonnerre, parcourant ainsi toute la gamme depuis les sons les plus graves jusqu’aux notes les plus aiguës, est pour le vaniteux Des Bruyères une indicible torture. II jure, en grinçant des dents, que les rieurs seront bientôt de son côté, et pour se venger de cette scène humiliante qui a pour témoins la femme de chambre de M mo de Bryane et l’inévitable ébéniste, il imagine une dernière infamie.
C’était alors une véritable fureur, à la cour et à la ville, d’aller à la guinguette des Porcherons, comme nous avons vu de nos jours quelques-unes de nos femmes honnêtes, plus intrépides ou plus curieuses que les autres, se fourvoyer au ChiUeau-Rouge et à Mabille.
Tout le monde sait par cœur la chanson de Vadé :
Voir Paris sans voir la Courtille,
Où le peuple joyeux fourmille.
Sans visiter les Porcherons,
Le rendez-vous des bons lurons.
C’est voir Rome, sans voir le pape.
Voir Rome sans voir le pape ! n’est-ce pas quelque chose de monstrueux, d’impossible? Ainsi le croyaient nos pères, qui ne se piquaient pas pourtant d'une , bien grande orthodoxie. Nous avons changé tout cela. C’est un proverbe à refaire. Pour en revenir à notre affreux Lugarto, voici le plan de sa trame infernale. Ayant appris que M me de Bryane allait se rendre déguisée au cabaret des Porchcrons , il réussit à l’attirer traîtreusement dans une petite maison qu’il possède aux environs de la fameuse guinguette. Cette fois rien ne pourra plus faire obstacle à sa passion brutale. 11 aura enfin raison de cette femme orgueilleuse qui s’est jouée de lui à la face de ses vaiets. Plus de pitié, plus de salut pour elle. Il l’a déjà séparée de sa compagnie; il vient d’enfoncer sous terre, à l’aide de deux fausses trappes, le malheureux vicomte de Jolicourt et la vicomtesse éplorée, après leur avoir fait une peur épouvantable. Antoine, le mystérieux ébéniste, témoin de l’affront, vient de se faire l’agent
principal de la vengeance. Des Bruyères croit l’avoir «
gagné par ses séductions et par ses promesses. Mais c’est là que le jeune ouvrier attendait le misérable. Antoine n’est pas Antoine, comme vous le savez de-
LES I’O RC HERONS
puis le commencement de cette histoire. C’est le chevalier dAncenis qui tombe aux pieds de la belle veuve et la supplie de lui accorder sa main, qu’il a méritée par l’amour le plus constant, le plus dévoué, le plus tendre. Le mulâtre perd son pari et va se faire pendre ailleurs.
La pièce est vive, rondement menée, remplie d’incidents, de péripéties et de détails que nous ne pouvons qu’affaiblir en les racontant. Il suffirait de la première scène du troisième acte pour attirer plus de monde que n’en voyait fourmiller autour de ses tables la célèbre guinguette qu’elle représente. Il y a là un succès de pièce, un succès de musique, un succès de décor. Le compositeur, nous le verrons tantôt, ne pouvait en tirer un plus admirable parti. La richesse et l’éclat des costumes, l’arrangement des groupes, les festons de verres de couleur et de lanternes vénitiennes qui dorent de leurs joyeux reflets cette cohue dansante et chantante, forment le tableau le plus gai, le plus animé, le plus brillant qu’on puisse voir.
On ne connaissait de Grisar que deux petits ouvrages, deux joyaux, l'Eau merveilleuse et Gilles ravisseur. Le premier de ces deux petits opéras bouffes
remonte à une date déjà ancienne ; le second a précédé de quelques mois le retour de l’auteur. M. Grisar est Belge ; mais il habite ordinairement Paris, cette seconde patrie de tous les artistes. Un beau jour, M. Grisar quitta le boulevard Montmartre, le boulevard de Gand et le boulevard des Capucines, ces trois zones qui composent à elles seules l’univers parisien. Les uns prétendirent qu’il était mort, d’autres qu’il s’était fait trappiste; on lui fit son oraison funèbre, et l’on n’en parla plus. Cependant, M. Grisar était à Home, plein de vie et nullement disposé à s’enfermer dans un cloître. De Rome, il passa à Naples, où il a fait un assez long séjour, ei de Naples àPalerme, oùii est resté trois ans, voyant fréquemment Raimondi, un des plus savants contrepointistes de l’Europe, feuilletant les plus curieux recueils des archives et des bibliothèques musicales, el se livrant aux plus sérieux travaux de son art. Voilà comment M. Grisar passait son temps, tandis que, à Paris, on le croyait mort ou occupé à creuser sa fosse. Il nous est revenu avec un ouvrage en trois actes, rempli de beautés solides et de charmants détails. M. Grisar appartient à l’école mélodique par la clarté du style, par la facilité, l’abon-
LES PORCHERQXS
dance et la fraîcheur des inspirations ; mais on ne saurait l’accuser, sans injustice, de hégliger l’harmonie ; nous serions plutôt tentés de lui reprocher une trop grande recherche, une trop grande richesse et profusion d’ornements.
Je comparerais volontiers l’ouverture des Porcheront à ces fines et brillantes mosaïques où l’éclat des pierres est rehaussé par le fini du travail. On sent déjà l’homme qui se préoccupe sérieusement de son œuvre, et dirige tous ses efforts à bien disposer son public. L’introduction se compose d’un chœur de paysans, de jardiniers et de laitières, traité avec beaucoup de verve et d’originalité, d’un petit air bien dit par Bussine, et de l’entrée d’Hermann-Léon :
Palsambleu, c’est original.
Un duel en habit de bal.
Le trio de M tle Darder, Sainte-Foy et M ,,,e Félix est bien en situation, d’une exposition nette et franche, et d’un tour élégant et spirituel. La romance de M lls Darder :
• Pendani la nuit obscure,
j’entends ses doux accents,
d'une mélodie touchante et simple, a été suivie d’applaudissements prolongés. Le duo bouffe entre Sainte- Foy et M m# Félix est, à mon gré, un des plus charmants morceaux de l’ouvrage. La stretta en est ravissante et d’une gaieté expansive et contagieuse qui rappelle les plus joyeux allegri du répertoire italien. Une très-jolie cavatine de Mocker:
Ah ! revpnei à vous,
Ouvre* vos yeux si doux!
dont le motif est repris et renforcé par le chœur, termine heureusement ce premier acte, et le rideau tombe au milieu des bravos.
Le deuxième acte s’ouvre par le beau quatuor dont j’ai parlé plus haut et auquel succède immédiatement cet air charmant de Mocker : « Donnez-moi voire pratique !» qu’on a redemandé à grands cris. J'en demande bien pardon aux auteurs et au chanteur, mais je n’aime pas l’air d’Hermann-Léon, où ce don Juan métis passe en revue toutes lés femmes du glohe, pour terminer sa kyrielle par un fade madrigal à l’adresse des dames françaises. Dieu me préserve de contester sa conclusion, mais j’oserai croire que les
LES TORCHERONS
Andalouses et les Géorgiennes ne sont pas tout à fait à dédaigner.
Les couplets de M ,le Darcier, d’une simplicité et d’une élégance rares, se rapprochent, par la grâce du style et par la fraîcheur du motif, des plus heureuses inspirations de Grétry. Un septuor en mi bémol, l’air et l’interrogatoire de Bussine, les couplets de M lle Decroix, le duo des litres, morceau très- difficile et très-compliqué, et un long trio entre Mocker, Hermann-Léon et M lle Decroix, voilà le bagage musical de ce second acte, le plus long de tous, et qui gagnerait, ce me semble, à être un peu allégé.
Le troisième acte est ravissant du commencement à la fin. On a bissé le chœur à boire, magnifique morceau d’ensemble où les voix sont disposées d’une façon grandiose et magistrale; on a bissé la ronde des Porcherons ; on aurait fait recommencer l'acte entier si on l’eut osé. L’exécution a été parfaite, etles artistes ont tous, sans exception, partagé le succès du compositeur.
Le rôle de M m ° de Bryane est, d’un bout à l’autre, un triomphe pour M" e Darcier. Rarement cette
charmante actrice a été mieux inspirée. Jamais elle n’a joué avec plus d’expression, de finesse et d’attraits. Personne ne chante comme M lle Darcier. C’est une méthode à elle. Comme les grands acteurs savent lancer le mot qui doit soulever la salle, M 11 * Dar* cier fait saillir la note, et lui donne un relief, une vibration, un charme inexprimables. Elle a eu des passages d’une sensibilité exquise, d’une grâce attendrissante, d’un effet prompt comme l’éclair. Si j’ai traité quelquefois sévèrement cette artiste, je m’en suis bien repenti l’autre soir.
Mocker a composé le personnage d’Antoine, ingénieux mélange de distinction native et de rudesse affectée, avec cet amour du naturel, ce soin des nuances, ce goût parfait qu’il apporte dans tous ses rôles. Il était un peu souffrant, comme tout le monde, par ce froid de Sibérie dont nous jouissons. Mais il a triomphé de son malaise par un redoublement d’efforts ; si bien que le public, trompé par le zèle de l’acteur, ne l’a point ménagé et lui a fait bisser presque tous ses morceaux.
Le rôle le plus délicat et le plus difficile, car il n’échappe au ridicule que pour tomber dans l'odieux.