LES PORC HERONS
est échu à Hermann-Léon. Sans l’extrême convenance, la mesure, le tact dont cet artiste a fait preuve, la pièce aurait couru le plus grand danger. Pour le comédien, c’est un tour de force dont les auteurs doivent lui savoir gré ; pour le chanteur, c’est un nouveau succès qu’il peut ajouter à tous les autres dont le souvenir est récent.
J’ai déjà dit le bonheur que m’ont fait éprouver les deux inimitables figures de M me Félix et de Sainte- Foy. Ce Sainte-Foy fait mes délices. II a de ces petits cris gutturaux, de ces intonations nasales, de ces faussets étrangesqu’on ne peut ni décrire ni noter. Il vous obtient des succès de fou rire avec un bout de manchette ou un point de tapisserie.
Bussine n’a d’important dans son rôle que l’admirable chanson du troisième acte : mais il la chante avec une telle ampleur, avec une verve si énergique et si entraînante, qu’on peut, sans exagération, appeler ce jeune artiste l’une des plus solides colonnes de l'ouvrage.
Ainsi s’est passée cette soirée, dont je ne donne ici que le bulletin rapide. La partition nouvelle sera bientôt populaire. Je ne prévois que trop ie
déluge de quadrilles, de walses et de polkas dont ce pauvre Grisar va devenir le prétexte. Tout Paris voudra chanter et danser le chœur à boire et la ronde des Porcherons.
15 Janvier 18 50.
madame gbassim. — Quelques mots sur le Tbéâtro- Italien. — La Société des Concerts.
L’été dernier, comme je revenais d’Angleterre, je rencontrai, près du perron du Palais-Royal, une dame âgée, qui marchait droite et fière comme une jeune femme. Elle m’aperçut de loin, m’aborda la première et m’adressa plusieurs questions avec beaucoup de vivacité, d’aisance et de bonne humeur. C’était M m8 Grassini, qui vient de mourir à Milan, comme on a pu le lire dans tous les journaux. Elle avait alors quelque chose comme soixante-dixhuit ans; On ne lui en aurait pas donné cinquante.
Peu de femmes ont été si longtemps jeunes, si longtemps aimées.
Toutes les fois qu'une de ces rares et charmantes personnes, dont le nom a fait battre le cœur de deux générations, vient à quitter ce monde qui n’a eu pour elles que des tendresses, des applaudissements et des fleurs, je n'ouvre point les recueils biographiques pour y chercher quelques faits et quelques dates. Gela me parait triste et froid comme les dernières pelletées de terre qu’on jette sur un cercueil. C’est dans les regrets qu’on laisse après soi, dans les entretiens des parents, des amis, qu’une commune douleur a frappés, dans les souvenirs touchants qu’on évoque, souvent dans un mot, quelquefois dans une anecdote, que je saisis l’image vivante de l’artiste qui n’est plus. M me Grassini était d’une bonté rare, d’une générosité inépuisable. Elle a comblé les siens de bienfaits.
Son plus doux bonheur, sa préoccupation incessante,
était de rendre des services. Tous ceux qui l’ont connue ne parlent d’elle que les larmes aux yeux.
Elle était née à Varèse, dans le Milanais. Son père était maître d'arithmétique, d’écriture et d’alphabet. .. instituteur primaire, soit dit sans offense. La petite
Joséphine profita d’abord des leçons paternelles, puis elle apprit, toute seule, sur une vieille épinette, assez de musique pour étourdir ses voisins. Le général Belgiojoso vint à passer un jour devant les croisées de la chambre où l’impitoyable enfant se livrait à son concert matinal, sans aucun souci des oreilles du prochain. Émerveillé de la beauté de cette voix si étendue et si sonore, le général voulut connaître la petite virtuose, et se chargea de son éducation musicale.
M lle Grassini n’avait pas tout à fait dix-huit ans quand elle se fit entendre à Monza, sur un petit théâtre que l’incendie a détruit. Elle joua le premier rôle dans un joli. opéra intitulé le Ramoneur (lo Spazzacamino), et le succès fut tel, que l’entrepreneur du théâtre de Venise et le maestro Nasolini arrivèrent en poste pour voir si tout ce qu’on disait de la débutante était vrai. M“° Grassini ne s’était point séparée de sa chère épinette. C’était le seul meuble somptueux qu’on remarquait dans la chambre de la plus belle fille, non-seulement d’Italie, mais du monde, comme le disait plus tard le premier consul à Duroc. Deux chaises de paille, dont une
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complètement hors d’usage, un petit lit sans rideaux, quelques cahiers de musique copiés à la main, une table et un tabouret, complétaient l’ameublement de la prima donna. Mademoiselle Grassini offrit la chaise d’honneur à l' imprésario, prit le tabouret pour elle en riant; quant au seigneur Nasolini, il déclara courtoisement qu’il se tiendrait debout pour mieux entendre. Mais, dès les premières notes de cette voix si fraîche, si vibrante et si pure, qui parcourait sans aucune difficulté près de trois octaves, l’impresario bondit sur sa chaise, le compositeur leva les mains au plafond, et les deux hommes s’écrièrent d’une seule voix : C’est ce qu’il nous faut, c’est notre Vierge du Soleill Mlle Grassini fit gracieusement la révérence, et deux mois plus tard elle débutait, à la foire de Padoue, dans la Vergine del Sole, opéra del maestro Nasolini.
De Padoue, elle passa à Milan, pour y chanter sur* le grand théâtre de la Scala YArtaserse avec le célèbre Marchesi. M“ e Grassini jouait le rôle du contralto, Lazzarini le rôle du ténor, et Marchesi, celui... du soprano 1 Marchesi était, comme Grescentini, de cette race étrange de chanteurs qui étaient seuls admis au
Vatican et à la chapelle Sixtine, pour y remplacer les voix de femmes. Si l’enthousiasme soulevé par ces malheureux n’était point confirmé par l’unanimité des témoignages contemporains, on aurait de la peine à y croire. J’ai entendu moi-même chevrotter Crescentini. Que de cœurs n’ai-je point fait battre! disait-il de sa vieille voix cassée. Il n’est pas une de vos cantatrices à la mode qui ait fait couler plus de larmes 1 Cependant la Grassini était alors dans tout l’éclat de son talent magnifique, dans toute la fleur de sa jeunesse et de son admirable beauté. Naples, Milan, Venise se disputaient au prix de l’or la faveur de l’entendre; les compositeurs n’écrivaient plus que pour elle ; d’un bout à l’autre de l’Italie, il n’était bruit que de ses succès, de ses conquêtes; nul ne pouvait la voir impunément. Gloire, génie, puissance, tout s’inclinaitdevant elle, et le vainqueur de Marengo tombait à ses pieds I
C’est que M m0 Grassini n’était pas seulement une femme d’une beauté suprême et une cantatrice inimitable, elle possédait au plus haut degré l’art d’émouvoir. Talma disait, en parlant d’elle, qu’il n’aVait jamais vu d’actrice douée d’un jeu de physio-
nomie plus mobile et plus expressif. Son profil, d’une pureté antique, son beau front de marbre encadré de magnifiques cheveux noirs, ses sourcils d’une finesse incomparable, ses yeux noirs qui tantôt lançaient des éclairs, tantôt se noyaient dans la plus enivrante langueur, ce merveilleux ensemble des perfections les plus rares, exerçaient sur le public un charme irrésistible. Nul n’exprimait comme elle l’indignation, la douleur, la colère. Aidée par son admirable bon sens, elle avait accompli la première, à Venise, une révolution dans le costume et dans la mise en scène qui ne prévalut que plus tard sur les autres théâtres d’Italie et d’Europe. On jouait alors Didon, Cléopâtre et les Jforaces en chapeau à plumes, habit semé de paillettes, robes à queue et perruques poudrées. M me Grassini alla voir un jour, avec un de ses .camarades, le ténor Babbini, je ne sais quelle galerie de tableaux. La collection n’était composée que de sujets grecs et romains. Comme les deux artistes admiraient une Mort de Lucrèce :
— Tiens 1 s’écria tout à coup la Grassini, puisque nous jouons des Romains, pourquoi ne nous habillerions-nous pas comme s’habillaient les Romains?
MADAME G UASSINI, ETC 97
— Parce que ce serait indécent, répliqua Babbini.
— Vous avez beau dire, mon cher Antoine, mais je ne puis m’empêcher de vous rire au nez quand je vous vois me parler de l’empire du monde en culottes courte et en perruque à marteaux.
— Mais vous, ma chère Cléopâtre, vous êtes ravissante avec votre robe de velours grenat...
— Et mon aigrette de marabouts ! Oui, vraiment; j’ai l’air d’un singe habillé.
— Mais, chère amie, il faut être avant tout de son siècle. Ne voudriez-vous point, pour imiter l’antique, vous habiller comme les statues du palais Farnèseï
— Les statues, mon cher Babbini, ne sont point vêtues du tout, ce qui pourrait, j’en conviens, avoir quelques inconvénients au théâtre. Mais nous ne parlons pas des statues, nous parlons des tableaux. Ne trouvez-vous pas que ce bras nu, ces cheveux simplement nattés, cette robe à larges plis, agrafée par un camée, m’iraient à merveille?
— C’est pour le coup qu’on nous criblerait de
sifflets!
— Il faut essayer, mon ami-
— Vous n’y songez pas, ma chère !
— J’y songe; et dès demain vous me verrez jouer Cléopâtre en véritable reine d’Égypte. Tant pis pour le publie s’il ne trouve pas la nouveauté de son goût.
M m0 Grassini tint parole. Loin de rencontrer le blâme ou d’exciter des murmures, elle était si rayonnante et si belle sous son nouveau costume, que l’enthousiasme des Vénitiens ne connut plus de bornes. La révolution était faite, et le pauvre Babbini dut quitter ses bas de soie et ses talons rouges pour prendre la toge et le cothurne.
Vers la fin de 1800 ou le commencement de 1801, M me Grassini traversa Paris pour se rendre en Allemagne, puis à Londres, où elie chanta trois années de suite, emportant avec elle un engagement nouveau pour' cinq ans. Mais c’était le temps où 1 Angleterre proposait et où Napoléon disposait. De retour d’Italie, où elle était allée voir sa famille, elle se vit refuser ses passe-ports pour Londres.Un ordre supérieur confisqua la célèbre cantatrice comme une marchandise de contrebande. Pour la consoler de ce contre-temps, M. de Rémusat, premier chambellan et directeur des théâtres, vint lui proposer un engagement pour vingt années, comme première chanteuse de chambre de
S. M. l'empereur Napoléon. M me Grassini accepta avec reconnaissance, et à partir de ce moment elle fut attachée aux concerts et au théâtre de la cour, avec Crescentini, Brizzi, Tacchinardi et Paër. Un jour, à Rambouillet, c’était en 1808, l’empereur, qui s’ennuyait probablement au milieu des chasses et des fêtes, et rêvait à sa campagne de l’année suivante, manda tout à coup ses chanteurs ordinaires. Voilà M me Grassini, et Brizzi, et Crescentini, et le maestro Paër, directeur et accompagnateur de cette petite troupe d’élite, qui se mettent sans retard en chemin et arrivent à Rambouillet vers sept heures du soir. Le concert devait avoir lieu le lendemain. Nos artistes débarquent joyeusement à l'hôtel et commandent leur dîner. Pendant les apprêts du repas une idée lumineuse traverse l’esprit de Paër.
— Puisque nous avons devant nous une bonne demi-heure, je vais, dit-il, prendre les ordres pour le concert de demain. Nous pourrons dîner ensuite sans aucunç inquiétude.
— Oui ; mais revenez bien vite, s’écria la troupe en chœur; on ne vous attendra pas une seconde. Vous savez le proverbe: ventre affamé...
— Soyez tranquilles ; je suis plus pressé que vous.
Paër se dirigea vers le château; mais comme il ne connaissait pas les êtres, un jeune sous-lieutenant aux dragons de la garde, M. Ragani, qui épousa cette même année M m « Grassini, s'offrit à lui servir de guide. L’officier et le maestro allaient pénétrer dans un corridor, lorsqu’ils entendirent un bruit de pas qui venait de la pièce voisine. L’officier se tint à distance, et Paër, se trouvant tout à coup devant l’empereur, salua profondément.
L’empereur sortait de table. Il avait l’air distrait, préoccupé. Il fixa un instant son regard sur le nouveau-venu, le reconnut, et lui dit avec indifférence :
— Ah 1 c’est vous, Paër; chantez-nous quelquechose.
Une tuile serait tombée sur la tête du compositeur qu’elle ne l’eut pas abasourdi davantage. II n’était pas en voix ; la fatigue et les cahots de la route, la poussière qu’il venait d’avaler, la faim qui tiraillait son estomac, le mettaient dans l’impossibilité absolue d’obéir aux ordres de l’empereur. 11 se garda bien néanmoins de balbutier la moindre excuse, prit son air le plus riant, s’approcha du piano et chanta un
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pouvaient se traduire par une gaieté folle, mais qui n’étaient en réalité que des tortures.
Pendant que le pauvre artiste s’égosillait de la sorte, Napoléon songeait à autre chose. Quand il eut fini :
— Bien! fort bien! dit l’empereur; continuez.
Paër leva les yeux au ciel et chanta un autre air.
— Bien ! fort bien ! répéta l’empereur ; continuez.
11 chanta ainsi un troisième morceau, un quatrième, un cinquième.
L’empereur, absorbé par ses pensées, n’entendait pas une note. Seulement, à la fin de chaque air, il répétait son éternel refrain :
— Bien ! fort bien ! allez toujours.
Mais, à la moitié du septième morceau, Paër s’arrêta tout court. Il était essoufflé.
L’empereur, arraché brusquement à sa rêverie, comme le voyageur endormi se réveille en sursaut dès que la voiture s’arrête, demanda :
— Qu’y a-t-il?
— Il y a. Sire, que je suis à bout de mes forces.
— Vous, cher maestro, une nature si robuste, un si bel homme!
— Mais, Sire, voilà deux heures que je e-hante, et je n’ai point diné! ti.
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I/empereur partit d’un éclat de rire, plaignit le pauvre Paër, et le congédia d’un geste affectueux.
Voilà comment Napoléon le Grand en usait avec ses artistes. Mais il les aimait sincèrement et savait les récompenser. Quelque temps après, la Grassini et Grescentini chantaient aux Tuileries Juliette et Roméo . Après l’admirable scène du troisième acte, l’empereur, transporté, oubliant l’étiquette, applaudissait à tout rompre. Talma pleurait ; assis sur une banquette tout près de l’orchestre,.le grand tragédien avouait que de sa vie il n’avait ressenti une émotion pareille à celle que venait de lui faire éprouver la Grassini. Dès que la représentation fut terminée, l’empereur envoya à Crescentini l’ordre de la Couronne-de-Fer, ce qui donna lieu à ce mot si connu : On l’a décoré pour ses blessures! Ne pouvant décorer la Grassini, l’empereur lui fit tenir un petit papier sur lequel il avait écrit de sa main :
« Bon pour vingt mille livres.
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Crescentini, qui était hors de lui pour la faveur inespérée qu’on venait de lui accorder, ne put s’em-
pêcher de lorgner du coin de l’œil le billet de sa camarade.
— Vingt mille francs, dit-il; la somme est assez ronde.
— C’est la dot d’une de mes petites nièces, répondit la Grassini. ’
En effet, nous l’avons dit en commençant, jamais artiste ne fut plus généreuse, plus prévenante et plus tendre poursa famille. Longtemps après que l’empire se fut écroulé, emportant avec tant de choses, la pension, les avantages et les espérances de M me Grassini, comme la grande artiste se trouvait à Bologne, on lui présenta encore une de ses nièces, pour laquelle il fallait faire quelque chose !
La jeune fille était extrêmement jolie, mais elle n'avait pas assez de force pour se mettre au théâtre. C’était, disait-on, un contralto manqué.
M me Grassini voulut l’entendre, et dès que la petite eut fait une gamme :
— Chère enfant, dit-elle en l’embrassant, tu n’auras pas besoin de moi pour te marier si l’envie t’en prend. Ceux qui t’ont dit que tu étais un contralto sont des imbéciles. Tu as la plus belle voix de soprano qui
soit au monde, et tu seras bien plus forte que moi, qui puis chanter trois jours de suite sans me fatiguer. Travaille allègrement, ma petite. Tu as des millions dans le gosier.
La jeune fille à laquelle M me Grassini prédisait de si brillantes destinées, n’a pas fait mentir l’horoscope, Elle se nomme Giulia Grisi.
Je ne sortirai pas de mon sujet en disant quelques mots du Théâtre-Italien. Depuis un mois, je n’ai point parlé de ce théâtre, pour lequel on m’accuse d’avoir une prédilection marquée. Cette prédilection, je l’avoue et m’en fais gloire. Je ne puis voir tomber, sans chagrin, une institution qui a rendu à l’art de si grands services, et qui réunit encore, quoi que l’on dise, la meilleure école de chant que nous ayons. Tous les théâtres, petits et grands, ont obtenu des secours pendant les temps désastreux que nous avons traversés. Seul, le Théâtre-Italien n’a rencontré nulle part sympathie ni appui. L’aristocratie l’abandonne, le bourgeois ne s’y plaît pas, la spéculation le guette. Cependant jamais, peut-être, les chefs-d'œuvre du répertoire n’ont été exécutés avec plus d’ensemble, de chaleur et de perfection.
MADAME GRASSIXI, ETC 105
Il suffit de citer Matilde , le Barbier, la Cenerentola . Lablache, qu'une malveillance acharnée poursuivait jusque dans son foyer domestique, a reparu plus jeune, plus puissant, plus admirable que dans ses meilleurs jours. Ronconi, qui souffrait il y a deux ans d’un invincible malaise, s’est placé si haut par le chant, par le jeu, par l’esprit, dans les différents rôles qu’il vient de jouer, qu’on pourra l’égaler peut-être, mais le surpasser jamais. Ceux qui n'ont pas vu le duo de Cenerentola par ces deux grands chanteurs, le finale du premier acte et tout le second acte du Barbier, ne connaissent point les plus exquises finesses, les plus franches, les plus vives saillies de la verve italienne.
Tandis que les grands artistes rivalisent de talent et de zèle, les petits s’insurgent. Rien de plus comique et de plus affligeant, tout ensemble, que ces petits amours-propres froissés, ces petites vanités, ces petites colères. Je ne sais quel vent d’insubordination, de discorde et d’indiscipline souffle à travers les planches du Théâtre-Italien. Cela ne me parait pas naturel. Quelque clerc d’huissier a élu probablement domicile aux environs et s’amuse à propager parmi
lagent subalterne l’esprit de division et de chicane; la virtuosa ... gente (je ne veux point me servir du mot
consacré), devient réellement insupportable. Tantôt
c’est une jeune chanteuse qui devrait remercier Dieu et la direction de l’occasion peut-être unique qu’on lui a offerte, d’aborder, d'emblée, les rôles de la Per-
siani et de la Grisi, et qui se plaint, au contraire, des bontés qu’on a eues pour elle, et demande une augmentation d’appointements à un théâtre qui ne vit que de sacrifices. Tantôt c’est une basse-taille infime et criarde qui voudrait jouer les rôles de Ronconi et qui nous fait regretter Tagliafico ; tantôt c’est un ténor novice qui, au lieu de prendre le public pour juge du talent qu’il n’a pas et des prétentions dont il est bouffi, va frapper aux portes du tribunal de commerce. Les choristes réformés, les employés mis à la porte, les laquais qu’on renvoie, crient vengeance sur tous les tons de la gamme. Vous verrez que les rats énormes qu’on a été obligé de chasser de leur gîte pour nettoyer les calorifères, enverront du papier timbré à la direction et demanderont vingt rrçilie francs de dommages-intérêts.
La Société des Concerts donne à son public inamo-
MADAME GBASSINI, ETC 107
vible sa seconde séance, à l’heure même où vous lisez peut-être ces lignes. A propos du premier concert, il n’y a que deux mots stéréotypés: Parfait! admirable! Je n’ai ni le génie ni la paresse de mes spirituels confrères, pour répéter, pour la vingtième fois, l’analyse de la symphonie en fa de Beethoven, de la romance de Martini : Plaisir d’ Amour, de la prière du Siège de Corinthe , et de l’ouverture du Mariage de Figaro. Il est bien plus simple de renvoyer le lecteur à la collection du Constitutionnel , qu’il ne lira pas, j’en suis sûr. J'ai fait vingt fois le même article. La pudeur m’empêche de recommencer.
Rien n’est changé, depuis l’année dernière, ni dans la salle, ni sur l’estrade. Seulement la salle est plus mal éhauffée qu’à l’ordinaire, et pour ce qui est de l’orchestre, Tulou s’est retiré, malgré les plus vives instances de ses vieux camarades, et a cédé son pupitre à Ltorus. Kesser et Blaize seraient encore fermes à leur poste si la mort ne les avait surpris, l’un jouant du basson, l’autre de la trompette. Sic transit! Enfin çe pauvre Saint-Laurent, violon médiocre, mais irréprochable archiviste et caissier plein de zèle, est allé rejoindre Habeneck, son chef d’orchestre!
Voilà pour les morts, voici pour les vivants. M. de Cuvillon, charmant artiste et un des meilleurs violons du Conservatoire, a joué avec une pureté extrême et une grande délicatesse un andante de Baillot. On l’a vivement applaudi, et l'on eût certainement bissé le morceau si l’exécutant ne s’était soustrait, par modestie, aux bravos de la salle. Ce qui manque à M. de Cuvillon, c’est l’aplomb, le coup d’œil et la mise en scène, par laquelle certains virtuoses doublent la portée de leurs succès et jettent de la poudre aux yeux du public.
Au reste, il est bien de cette grande et vieille école, légitime orgueil du Conservatoire de Paris. Il y a peut-être en Allemagne des instruments à vent aussi remarquables que ceux de la Société des Concerts. Il y a peut-être en Angleterre et en Belgique des contrebassesetdes violoncelles aussi brillants que les nôtres, mais aucun pays du monde ne possède une armée de violons manœuvrant avec plus d’ensemble, de précision, de maestria. Veillons scrupuleusement à ce que cette gloire ne nous soit point ravie. On compte bien quatre classes de violon au Conservatoire. Mais il faudrait que des artistes sérieux, comme Allard, par
exemple, fassent réellement k la tête de ces classes. Nous connaissons tel professeur qui n’a pas touché à un archet depuis vingt ans, tel autre qui ferait mieux de n’y point toucher. 11 ne suffit pas, pour enseigner la violon, d’être un parfait brave homme ou un chef d’orchestre plein d’aménité et d’esprit. Il faut joindre l’exemple aux conseils et ne point remplacer la leçon pratique par un dialogue vif et animé.
Si la Société des Concerts a eu tous les dieux propices à son début, l’Union musicale a déchaîné contre elle tous les démons de l’enfer. Cela parait tout simple, à première vue, de réunir une centaine de musiciens et une cinquantaine de choristes pour se livrer honnêtement à l’interprétation de quelques symphonies ou de quelques prières. C’est l’entreprise la plus ardue et la plus ingrate qu’on puisse imaginer de nos jours. La foi seule peut soulever de telles montagnes.
L’association brillante, fondée par Habeneck, avait tout pour elle! clic avait la salle gratuite, les encouragements et les sympathies du gouvernement, l'appui des plus célèbres professeurs, le concours des premiers artistes lyriques, les archives musicales du Conservatoire, et, jmieux que tout 'cela encore, elle
avait à sa disposition un trésor immense, une mine inexplorée, l’œuvre admirable de Beethoven 1 Tout lui souriait, tout lui venait en aidet L’Union doit payer sa salle, copier à ses frais sa musique, recruter son orchestre et ses chœurs en dehors de tous les établissements qui existent. Elle ne peut compter que sur la jalousie des uns, sur l’indilférence et le mauvais vouloir des autres. Défense expresse aux professeurs du Conservatoire de passer par la rue de la Chaussée- ‘d’Antin les jours de concert; défense aux plus petits chanteurs de nos théâtres lyriques de se fourvoyer dans la salle Sainte-Cécile ; défense aux maîtres, défense aux élèves, de frayer avec les hérétiques, les excommuniés! Cependant, la volonté d’un seul homme, sa conviction, son activité infatigable, ont triomphé
de tous les obstacles. Et nous avons vu dimanche un
orchestre, sorti de dessous terre, des musiciens inconnus pour la plupart, exécuter merveilleusement la huitième symphonie en ut majeur de Mozart. Le premier morceau surtout a été dit avec une perfection si rare, que l’auditoire ne pouvait revenir de sa surprise. On a redemandé à grands cris l’ouverture de Coriolan , cette forte et belle page qui commence par les agita-
tions du remords et finit par le soupir de l’agonie. Un chœur de M. Reber, une fantaisie pour piano jouée avec assez de chaleur par M. Fumagalli, un chœur de Gluck et l’ouverture du Carnaval romain de Berlioz, ont rempli le reste de la séance. J'allais oublier un débutant... M. Ponchard, le père, qui s’est fait entendre, pour la première fois, dans un air de Zémire et Asor. M. Seghersnousa promis des talents nouveaux. Je ne pense pas que M. Ponchard soit un de ces jeunes artistes que M. Seghers a l’intention de produire.
27 janvier t 85 0.
le songe d’une nuit d’été, opéra-comique en trois actes, paroles de mm. rosier et de leuven, musique dcM. AMBROISE THOMAS.
Le Songe d'une Nuit d'Été! voilà un titre qui fait rêver, voilà des mots qui rappellent des trésors d’invention, de poésie et de grâce! Entre tous les chefsd'œuvre de Shakspeare, s’il en est de plus saisissants et de plus terribles, il n’en est point d’une imagination plus riche, d’une délicatesse plus exquise, d’une verve plus soutenue et plus étincelante. Au murmure de ces beaux vers, tombant sur le gazon velouté comme les rubis d’une cascade, on croit voir s’envoler des nuées de sylphes, de lutins, de génies : visions
charmantes et légères qui se balancent dans le rayon d’une étoile ou vont se blottir, au moindre bruit, dans les épis de blé mûr. Dans cette fantaisie ravissante, qui est restée le modèle du genre, tous les êtres ont leur langage, tous les esprits leurs fonctions, toutes les fleurs leur légende. Mais Dieu n’envoie de pareils rêves qu’à ses grands poètes. Les deux très-spirituels auteurs du Songe que je vais raconter, ont moins d'ambition, moins de hardiesse; ils rêvent les yeux tout grands ouverts, et, avant de faire un pas, ils mesurent bien le terrain où ils s’engagent.
Il ne s’agit donc ici ni du jaloux Obéron, ni de Piick le génie malfaisant, ni de maître Bottom le tisserand, le rustre à tête d’âne, couronné de roses par la belle Titania. La muse de MM. Rosier et de Leuven ne se nourrit pas du suc des primevères, ne s’abreuve point de quelques gouttes de rosée. Il lui faut des mets substantiels, des boissons capiteuses. Nous voici dans la taverne de la Sirène. Les apprêts d’un banquet rabelaisien occupent le nombreux personnel de l’office. L’ordonnateur du festin qui, par parenthèse, n’a jamais existé que dans l’imagination de Shakspeare, n’est autre que sir John Falstaff, le
héros bouffon tic l’ivrognerie, de la goinfrerie, de la couardise. Il arrive, en effet, roulant son ventre énorme comme un tonneau de Malvoisie, et bientôt la procession solennelle des cuisiniers, des marmitons, des servantes, défile devant ce juge redouté, portant triomphalement les pièces du repas gigantesque. Ce sont de monstrueux esturgeons, des hures colossales, des faisans vêtus de leurs plumes, des forêts d’écrevisses, des bastions de gâteaux de Savoie. Sir John est au comble du ravissement. Ses yeux flamboient, ses narines se dilatent, son nez, dégustant d’avance tant de mets succulents, passe du plus beau pourpre au violet le plus foncé. De son côté, la canaille, flattée par l’approbation du maître, pousse des acclamations frénétiques, et l’heureux Falstaff, élevé sur le pavois comme un empereur romain, disparaît par un escalier tournant, saluant la foule avec autant de grâce que de majesté.
Un instant de silence succède à l’effrayant vacarme de cette ovation improvisée. Deux jeunes femmes masquées, venant on ne sait d’où, cherchant on ne sait quoi, s’abattent, comme deux colombes effarouchées, dans cette salle naguère si bruyante, mainte-
nant déserte et paisible. Quelles sont ces deux beautés mystérieuses et quelle imprudente curiosité les amène? Elles n’ont dit que peu de mots, et déjà nous en savons plus que nous ne voudrions en savoir. Juste ciel! La reine Élisabeth, la vierge-reine, la princesse inflexible et austère dans un bouchon de la Cité ! Et toi, mon pauvre Shakspeare, dont la main a tremblé en traçant dans tes pages immortelles une allusion respectueuse et modeste, toi qui, n’osant point nommer la divinité mystérieuse à laquelle s’adressaient, en secret, ton hommage et ton culte, t’écriais dans ton Songe : .
« J’ai vu, mais nul autre que moi n’a pu le voir, j’ai vu Cupidon tout armé voler entre la froide lune et l’atmosphère de la terre : il a visé le cœur d'une charmante vestale assise sur un trône d'Occident ; il a décoché de son arc un de ses traits les plus acérés, comme s’il eût voulu, d'un seul coup, percer mille cœurs; mais j’ai vu la flèche enflammée s’éteindre dans les humides rayons de la chaste lune, et la prêtresse couronnée continuer sa route, libre de toute atteinte d’amour et calme dans ses méditations virginales. »
LE SONGE D’UNE NUIT D’ÜTlî 117
Que diras-tu, mon pauvre Shakspeare, en apprenant que ta souveraine adorée, ta vestale invulnérable, est venue te chercher dans une taverne ! L’entrevue de la reine et du poëte remplit la meilleure partie de cet acte. Ne pouvant, ni par prières ni par menaces, faire tomber le masque qui lui dérobe les traits de l’inconnue, William Shakspeare avale de nombreuses rasades et finit par noyer dans le vin son désespoir amoureux. C’est un nouveau moyen d’intimidation pour réduire les cœurs insensibles. La reine, touchée de pitié par le navrant spectacle du génie succombant à ses faiblesses, glisse un message secret dans la coupe de Falstaff, et ordonne à ce gardien fantastique des forêts royales de transporter dans le parc de Richmond le poëte endormi.
Ici commence, à vrai dire, le songe d’une nuit d’été : rien de plus vaporeux, de plus féerique, de plus charmant que la vue de ces grands arbres verts de ces allées discrètes, de ces coteaux baignés par une clarté mate et douce. On entend l’appel du cor, auquel d’autres cors répondent dans le lointain. Ce sont de vagues harmonies, de mystérieuses plaintes
On dirait vraiment que les esprits du soir décrivent leurs cercles magiques autour des buissons en fleurs et dansent leur ronde légère d’un mouvement plus doux que la sphère de la lune. Arraché à sa lourde ivresse, incertain s’il est encore sous l'obsession d’un rêve ou s’il est revenu à la vie réelle, le poète marche au hasard dans ces bosquets enchantés, lorsqu’il est frappé par le son d’un,e voix surhumaine. Une blanche apparition se dessine sous les arcades sombres formées par les rameaux entrelacés des marronniers et des chênes. Shakspeare se jette aux pieds de la dame voilée qui lui fait entendre de douces paroles ; mais lorsque, dans un transport d’amour, il veut arracher le voile qui lui résiste, la vision disparaît, et il ne trouve plus dans ses bras que miss Olivia, une des dames de la reine et justement la fiancée de lord Latimer. Rapportez-vous-en au mauvais génie quand il se mêle de brouiller les cartes et de faire damner les pauvres mortels. 11 se trouve, à point nommé, que ce lord Latimer, un des amis du poète, s’en va rôdant autour du parc, agité de soupçons jaloux et altéré de vengeance : Quœrens quem devoret. Voilà donc le pauvre Shakspeare obligé de croiser
le fer avec un rival qui lui tombe des nues. Falstaff, à moitié mort de frayeur, arrive à la tète de ses gardes-chasses. On cherche en vain à séparer les combattants, et le méchant lutin peut dire, en se frottant les mains de joie :
« Maître, que ces mortels sont fous! les voici maintenant qui sont deux à courtiser la même femme! Rien ne m’amuse tant que ces erreurs bizarres et ces accidents imprévus. »
Le troisième acte pourrait s’intituler le réveil : Falstaff est d’abord mandé à la cour pour rendre compte de la façon peu délicate dont il administre le gibier de la couronne et pour faire son rapport sur les événements de la nuit. Il commence par mentir, d’un bout à l’autre de son récit, avec une impudence admirable. II ne s’est passé cette nuit que les choses les plus ordinaires : les cerfs ont bramé, le zéphir a murmuré, le rossignol a chanté, les insectes ont bourdonné, et le feuillage a frissonné. Mais la reine et sa fille d'honneur, qui ont leurs raisons pour être bien informées, lui font avouer la vérité, mot pour mot et avec les plus minutieuses circonstances. Puis, quand il est bien convenu de tout, on lui ordonne de
sc taire, sous peine d’être pendu, et de ne tenir pour vraie que sa première version. Après le boufl'on, c’est le tour du poète. Hélas! William Shakspeare a la conviction profonde que la femme qu’il a rencontrée dans le parc de Richmond est la reine Élisabeth. Au cri poussé par Olivia quand la jeune fille a vu tomber Latimer, la reine s’est trahie. Fou de bonheur et d’amour, tremblant d’une émotion indicible, le poète se présente à l’audience royale et ose rappeler les souvenirs de la nuit. Mais les dénégations calmes et fières d’Élisabeth, confirmées par le témoignage d’Olivia, de Falstaff et de Latimer, qu’il croyait avoir tué et qui se porte à merveille, troublent l’esprit du poète et le font douter de sa raison, de son génie, de sa propre existence. Cette fois il n’aura plus recours à l’ivresse ; il veut en finir bel et bien avec la vie. Heureusement, la reine Élisabeth, ne voulant pas pousser plus loin l’épreuve, avoue tout bas que c’est bien elle qui lui est apparue dans le parc, et, lui donnant sa main à baiser, ajoute d’une voix attendrie : Vivez, Shakspeare, vivez pour la gloire de l’Angleterre !
Et maintenant, cher lecteur, si, lorsque vous irez
voir cette pièce, vous êtes un peu étonné de ce mélange de fantaisie et d’histoire, de personnages réels et de créations imaginaires, de quelques confusions de dates et de quelques anachronismes de dialogue, songez que nos deux auteurs pourraient vous dire avec bien plus de raison que Shakspeare :
« Indulgents spectateurs, ne blâmez point ce faible sujet et ne le prenez que pour un songe; si vous faites grâce, nous nous corrigerons. »
Qu’importe, après tout, le plus ou moins de ressemblance dans un opéra-comique, pourvu que le compositeur y trouve un cadre approprié à son talent et des situations musicales dont il puisse faire son profit. Sous ce rapport, le Songe d'une Nuit d'Été a donné à M. Ambroise Thomas l’occasion de se révéler sous un aspect nouveau, plus sérieux, plus varié et plus large. Cette partition nouvelle de l’auteur du Caïd est remplie de choses délicieuses, de morceaux qu’on ne se lasse pas d’entendre, et qu’on fait répéter, sans ménagement pour les chanteurs. Elle est écrite avec soin, avec élégance, avec une salutaire horreur du faux, de l'emphatique et du vulgaire. La mélodie abonde dans ces trois actes, surtout dans
le second, et je suis fâché de ne pouvoir relever, dans un seul article, tous les détails gracieux ou touchants qui m’ont frappé à la première représentation.
L’ouverture a été vivement goûtée. Elle débute par une rêverie d’un caractère calme et mystérieux. A cet andante succède un allegro d’un mouvement rapide et d’une excellente couleur. Puis différents motifs de l’ouvrage viennent se dessiner de la ma* nière la plus heureuse et la plirs simple, dans un tableau réduit, qui n’en est pas moins d’un grand effet. J’insiste sur la simplicité des moyens employés par M. A. Thomas, car un des principaux mérites de son ouverture me semble la clarté de sa phrase et son excessive sobriété de développements.
L’introduction se compose d’un chœur de marmitons et de servantes, des couplets de Falstaff, et de la marche brillante et grotesque des cuisiniers. Les couplets de Falstaff sont francs de rhythme, joyeux d’allure, et ont bien ce cachet de jovialité, de bonhomie et de rondeur qui distingue les chansons populaires de nos voisins d’outre-Manche.
Le duo de la reine et d’Olivia est rempli de grâce et de coquetterie; mais on a surtout remarqué la
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petite ballade du Roi Richard , intercalée dans morceau. Le refrain, d’un style syllabique, est amené avec beaucoup d’art et donne un nouveau relief à ce petit hors-d’œuvre dont le public nous a paru enchanté.
J’aime moins le trio qui suit entre Falstaff, la reine
et Olivia, quoiqu’il soit fort bien en situation; mais le principal motif m’en paraît moins distingué que le reste. J’en excepte pourtant un petit parlante , modulé par les violons et traité par rorchestre avec beaucoup de légèreté et de grâce.
L’entrée de Shakspeare et les couplets en mi bémol qu’il chante, accompagné du chœur, quoique assez poétiques, n’ont pas répondu, je l’avoue, complètement à notre attente. Mais c’est là le grand inconvénient de mettre en scène des hommes d’un génie transcendant. La réalité reste toujours au-dessous de l’imagination.
En revanche, la romance de Boulo est ravissante de simplicité et de mélancolie; elle rappelle par le sentiment la romance de Marie et nous paraît destinée au même succès.
Après la scène d’ivresse, et pendant le sommeil du
m ..ES GRANDS GUIGNOLS
poêle, .a reine soupire un cantabile d’une facture arge et d’une merveilleuse douceur. Ce n’est pas un air, ce n’est pas une cavatine. Je nç sais vraiment pas quel titre donner à ce morceau, dont l’effet ne saurait être plus charmant.
Une bacchanale éclatante, et une petite marche de patrouille fort bien instrumentée, terminent l’acte d’une manière originale et piquante.
Mais le meilleur morceau de l’ouvrage est sans contredit le chœur de chasseurs qui se trouve au commencement du second acte. On ne saurait se faire une idée de l’enthousiasme soulevé par ce morceau. On a redemandé le chœur à grands cris avant que la seconde strophe ne fût achevée, et on avait beaucoup de peine à réprimer les applaudissements qui interrompaient les choristes. Il y a surtout une rentrée qui, à chaque reprise, faisait courir dans la salle un murmure d’admiration.
Le duo de FalstatF et de Latimer me paraît trop viser à l'effet. Le compositeur a voulu sans doute indiquer les caractères opposés de ses deux personnages; mais le travail' se fait trop sentir, et, soit défaut d’exécution, soit fatigue de ma part, ce
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morceau ne m’a point laissé une impression agréable.
Les charmantes vocalises de la reine et son duo avec Shakspeare, d’une passion profonde et vraie, méritent des éloges sans réserve.
Le final, traité avec largeur et rempli d’action et de mouvement, appartient, par la variété des détails, au genre descriptif.
L'air d’Élisabeth, une très-jolie romance fort bien chantée par M ,,e Grimm, le duo des adieux, le délire de Shakspeare et la scène finale, tels sont les morceaux saillants du troisième acte; mais je ne m’arrêterai que sur deux strophes d’une poésie et d’une grâce admirables :
C’e-t un rêve Qui s’achève, etc.
On a fait bisser ce petit chef-d’œuvre, véritable joyau de mélodie et de sentiment. Et, du reste, M lle Lefebvre l’a dit d’une façon délicieuse.
On sait par quel acte de dévouement M lle Lefebvre se trouve en possession d’un rôle écrit pour M me Ugalde. Trahie par ses forces, M mo Ugalde
a dû quitter la partie à la répétition générale. C’en était fait de la pièce, et déjà les auteurs se disposaient à la retirer du répertoire, lorsque voilà une jeune et courageuse artiste qui, en peu de jours, apprend le rôle d’Élisabeth, le répète et le joue. Le succès le plus inespéré, le plus franc, le plus complet, vient de couronner des efforts qui auraient pu sembler téméraires s’ils n’avaient leur source dans le sentiment du devoir et dans le désir sincère de se rendre utile à l’administration et aux auteurs. M" e Lefebvre tremblait visiblement à son entrée en scène. Mais rassurée bientôt par l’accueil du public, sa voix fraîche et vibrante ne s’est plus ressentie de la plus légère altération. Les notes élevées de cette belle voix de soprano sont surtout d’une pureté incomparable, d’une égalité parfaite et d’une sonorité d’harmonica. M lle Lefebvre a dit ses vocalises avec toute l’agilité et l’assurance d’une cantatrice consommée. Elle a mis dans sa petite romance du rêve une sensibilité exquise, une simplicité touchante. Mais ce qui a le plus charmé l’auditoire c’est, je le répète, la fraîcheur de cette voix si jeune et si pure. Rappelée après la chute du rideau,
M lle Lefebvre est venue recevoir la récompense de tant de courage et de tant de dévouement.
C’était la soirée des émotions. M. Couderc, dont le souvenir était resté cher à tous, au moment de reparaître, après huit ans d’absence, sur le théâtre de ses premiers succès, a été saisi d’un tel trouble, qu’il a dû faire réclamer l’indulgence du public. Il a été reçu comme on ne reçoit qu’à Paris les artistes qu’on aime. Inutile de dire qu’il a joué admirablement le rôle si compromettant de Shakspeare. Tout le monde s’y attendait; mais ce qu'on espérait moins, c’est qu’il se tirerait avec tant de bonheur de sa partie de chant. Au reste, tout le rôle, très-adroitement écrit dans le milieu de la voix, loin d’embarrasser l’artiste, .n’était fait que pour mettre en relief ses excellentes qualités de prononciation , de méthode et de style.
Quant à M. Battaille, il vient d’accomplir, sous nos yeux, le plus étonnant tour de force qu’on ait jamais vu au théâtre. Sa métamorphose est complète. Du soir au matin, il s’est enflé comme une outre dans laquelle le roi des vents aurait soufflé. Il est impossible de reconnaître le magicien nerveux, maigre et souffrant de la Fée aux Roses, le toréador à la
charpente osseuse et aux tibias décharnés, le chevrier malingre et cassé du Val d'Andorre , dans cette circonférence énorme, dans ces joues rebondies, dans ces bras pesants, dans ces jambes engorgées. La transformation n’est pas moins remarquable au moral qu’au physique. II a chanté avec sa perfection ordinaire; mais ce qui était nouveau pour lui, il s’est montré comédien excellent dans un rôle bouffe. Sans doute il n’arrive pas, du premier jet, à ce comique expansif et contagieux qui fait tordre une salle entière dans les convulsions d’un fou rire. On prend plus facilement à Lablaehe son embonpoint que sa triomphante gaieté. Mais Battaille est parvenu , à force d'étude et d’observation, à donner au personnage de Falstaff un cachet d’originalité et d’esprit qui amuse infiniment le spectateur.
Boulo chante à ravir sa romance et tout le rôle, un peu sacrifié, de Latimer. Il a eu avec Battaille un point d’orgue dont seraient fiers les plus éminents artistes de l’école italienne.
M llc Grimm est charmante dans ses trois costumes; sa coiffure, rigoureusement historique, lui sied à merveille; mais là ne doivent point se borner nos
compliments. M lle Grimm a chanté son air et son duo avec un élan de passion qui nous a rappelé son succès de l'Éclair.
Les choeurs se sont surpassés, et ce nous est une grande satisfaction de voir que l’Opéra-Comique ne néglige aucun détail pour assurer la parfaite exécu~ tion d’un ouvrage. La mise en scène fait le plus grand honneur à Mocker. Les décors sont fort beaux. La - vue du parc de Richmond et le panorama de Lon-> dres, à vol d’oiseau, ajoutent, s’il se peut, à l’intérêt du spectacle. Après cela, le Songe d'une Nicit d'Èté aura ses cent représentations.
23 avril 1850.
Débuts de M Ue felix siiolan. — Mariage du prince
ALBERT DE PRUSSE et de THÉRÈSE ELSSLER. — M !le ALBONI. — M. LOUIS LACOMBE. — REYER. — ALARY.
M 1|e Félix Miolan, la nouvelle conquête de M. Perrin (car il l’a vraiment enlevée à d’autres théâtres avec une promptitude et un bonheur inouïs), devait paraître dans un nouveau rôle que MM. Scribe et Adam ont écrit pour elle. Mais on a pensé, avec raison, qu’il valait mieux pour la jeune artiste qu’elle s’essayât d’abord dans quelque ouvrage de l’ancien répertoire. Courir à la fois deux risques, celui d’un premier début, celui d’une pièce nouvelle, c’était trop pour une nature très-riche, à la vérité, mais
extrêmement sensible et timide comme nous le verrons tout à l’heure.
Mile Félix ne doit pas avoir beaucoup plus de vingt ans. Elle est heureusement douée. Une physionomie douce et modeste, des yeux très-beaux et très-vifs, quand elle ose les fixer sur le public, le sourire affectueux et bon, l’extérieur décent, la taille parfaitement prise, de la distinction, de l’aisance, des manières toutes simples et toutes naturelles, un air de candeur et d’innocence d’autant plus frappant qu’il est moins affecté, voilà ce qui vous prévient tout de suite en sa faveur. Sa voix, d’un très-beau timbre dans les notes élevées, plus faible et moins égale dans le medium , est un soprano bien caractérisé, suffisamment étendu et qui ne manque ni de mordant ni d’ampleur. C’est une de ces voix à grands effets comme il en faut en Italie pour aborder San-Carlo ou la Scala. Pénétrée de ces avantages, M lle Félix me semble négliger la grâce, le fini, le détail, pour viser à la bravoure, à l’éclat. Elle prend de loin son essor, ralentit tant quelle peut le mouvement, drape, pour ainsi dire, sa phrase avec une grande solennité et se lance dans le trait final avec l’intentior
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bien marquée d’enlever l’applaudissement. Elle se ressent, dit-on, de la direction fâcheuse qu’on a donnée d’abord à ses études. Car M lle Félix, loute jeune qu’elle est, a déjà fait plus d’une tournée en province où elle a dû chanter, au pied levé, sans distinction, sans choix, des ouvrages d’un genre et d’un style différents. C’est, de tous les apprentissages, le plus dangereux, le moins propre à former le goût d’une élève. A mon avis, la province est fatale aux jeunes comme aux vieux artistes. On y contracte d’indélébiles défauts. Cette vie nomade pendant laquelle il faut voyager la nuit, répéter le matin, jouer le soir, ces pérégrinations de ville en ville, de théâtre en théâtre, ce changement de salles, tantôt grandes, tantôt petites, tantôt sourdes, tantôt sonores, ce public toujours nouveau dont il faut flatter les caprices, désarmer la mauvaise humeur ou braver l’indifférence, tout cela finit par dérouter l’artiste, par brouiller ses idées, par le pousser dans l’exagération, dans le faux, dans le commun. Résultat d’autant plus déplorable, que ce cachet provincial qu’on rapporte à Paris après des excursions plus ou moins prolongées, frappe tout le monde excepté celui qui en a subi l’ineffaçable
empreinto et qui est le seul à ne pas s’en apercevoir.
Par le plus, grand des bonheurs, et c’est là ce qui nous fait apprécier le discernement de M lle Félix, elle s’est ravisée à temps. Nous n’en voudrions pour preuve que sa timidité excessive, l’émotion, le tremblement qui l’a saisie lorsqu’elle s’est trouvée en présence d’un public impartial et compétent. Pendant tout- le premier acte, j’ai cru qu’elle ne pourrait dominer ce frisson convulsif qui imprimait à sa voix, pourtant si fraîche et si sympathique, un trémolo continu. Dès qu’elle a paru dans cette première scène de /’ Ambassadrice , vêtue d’une robe blanche, avec un tablier de couleur changeante, elle semblait dire au public : Ne me jugez pas encore, je suis tellement oppressée, qu’il m’est impossible de former un son ; mais attendez la première cadence, et vous verrez que je ne suis pas une élève.
Cependant, si Félix tient à marquer sa place à l’Opéra-Comique, et je crois qu’aujourd’hui ce théâtre a de quoi contenter toutes les ambitions, elle doit encore beaucoup rabattre de ce fracas de roulades et de ce luxe de points-d’ orgue. Elle a eu des choses
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charmantes; elle sait diminuer sa voix, ce que Italiens appellent smorzare, avec une finesse, une ténuité admirables. Elle met infiniment de douceur et de sensibilité dans les passages tendres; elle prononce parfaitement, et, ce qu’aucun maître ne saurait apprendre, elle chante avec une justesse irréprochable.
Ce n’est pas là, sans doute, cette inspiration soudaine, cet élan, cette verve audacieuse et triomphante de la jeune et dpjà célèbre artiste dont nous regrettons l’absence et hâtons de nos vœux le retour; mais l’Opéra-Comique vient de faire une acquisition excellente, et le public a pu voir, dès la première audition, qu’il y avait dans la débutante l’étoffe d’une cantatrice habile, sérieuse, distinguée, dont les auteurs et les compositeurs pourront tirer le plus grand parti.
La représentation a été d’ailleurs très-remarquable. Les camarades de M lle Félix Miolan ont redoublé de zèle et d’entrain pour rendre à la nouvelle venue la tâche plus facile, et le charmant ouvrage de MM. Scribe et Auber a été goûté comme une pièce de circonstance. Car, à l’instant même où M n * Félix
achevait le dernier air de l’Ambassadrice, aux grands
applaudissements de la salle, madame la comtesse Rossi chantait Rosine à Londres, et nous lisions dans un journal allemand que M“* Thérèse Elssler, la sœur de Fanny, venait de se marier au cousin du roi de Prusse.
On ne peut donc plus dire, sous peine de tomber dans le plus flagrant anachronisme, que le temps est passé où les rois épousaient des bergères. Les fictions de M. Scribe restent bien au-dessous de la réalité. Si une cantatrice célèbre a daigné, dans un excès d’amour, accepter la main d’un ambassadeur, quitte
à remonter sur la scène au premier revers de fortune,
une danseuse croirait se mésallier en épousant un simple diplomate. C’est à peine si les princes du sang peuvent aspirer à l’honneur de se faire agréer par le corps de ballet.
Tout le monde se souvient de M u « Thérèse Elssler. Le prince Adalbert de Prusse , qu’elle vient d'épouser, est le fils du prince Guillaume, frère du roi défunt Frédéric-Guillaume III. Par conséquent, le mari de M Uo Elssler est le cousin-germain du roi actuel. C’est un jeune homme de trente à trentedeux ans, d’un esprit solide, d’un caractère hautain
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et d une tournure martiale. II est, si je ne me trompe, officier supérieur d’artillerie.
Violemment épris de M»« Thérèse, il lui a fait une cour assidue ; mais toutes les séductions ayant échoué devant la passive inertie de l’Allemande et sa résolution tenace de ne rien accorder qu’au mari, force a bien été au prince de passer par où la danseuse a voulu. M 11 ® Thérèse Elssler, à l’occasion de son mariage morganatique, a reçu du roi le titre et le nom de M mc de Barnim. Elle se trouve ainsi un peu baronne de son chef, ét n’a rien à envier à la comtesse de Lansfeld. Ce qu’il y a de plus curieux dans tout ceci, c’est que le prince Guillaume, le beau-père de M 11 ® Elssler, passait à Mayence, dont il a été gouverneur, pour être très-sévère sur l’étiquette et très-jaloux des distinctions et privilèges dus à sa famille. Lorsqu’il y avait, par exemple, au château quelque dîner de cérémonie, on laissait un très-grand espace entre les jeunes princes et le reste des convives. Mais il n’y a rien de tel que l’amour pour effacer les rangs et rapprocher les distances!
— C’est vendredi prochain que M lle Alboni doit se
faire entendre dans le rôle de Fidès, un des deux plus beaux rôles du Prophète. Quelle que soit la perfection déployée par la célèbre artiste dans les airs et les duos italiens qu’elle vient de chanter à l’Opéra, nous la félicitons d’avoir renoncé aux concerts. Tous ces morceaux détachés, sans unité, sans connexion, dans une langue étrangère; l’absence des costumes et des décors, l’aspect assez maussade des choristes rangés sur leurs banquettes et cherchant à dissimuler de leur mieux leurs mains peu gantées et leurs bottes peu vernies, ce n’est pas là un spectacle qui pourrait attirer longtemps le public. Lorsque M ,ls Alboni vint pour la première fois à Paris, elle ne savait où débuter. Les portes du Théâtre-Italien lui étaient obstinément fermées. Ce fut donc une nécessité pour elle de donner quelques soirées extraordinaires à l’Opéra, et un grand bonheur pour nous tous de pouvoir l’applaudir et l’admirer. Aujourd’hui, M Uo Alboni n’a plus besoin de se faire connaître. Comme cantatrice italienne, elle a fait ses preuves; comme cantatrice française, elle ne doit pas avoir plus d’accent que M mo Viardot qui est Espagnole, et que Gardoni, qui est Milanais. Nous ne voyons
DÉBUTS DE Mlle FÉLIX MIOLAN
donc pas pourquoi elle tarderait à aborder ce beau rôle de mère, dans lequel nous sommes convaincus d’avance qu’elle obtiendra un grand succès.
7 mai 1830.