CHAPITRE NEUVIÈME
La nuit, comme on le comprend bien, lut mise à profil par les deux partis. *
Cfâssus, qui ne s^était pas montré lô jour, fut très actif les ténèbres venues.
Pour soutenir sa popularité, il s'était
déclaré en faveur de Clodius. ♦
Il alla chez ceux des juges qui étaient le plus haut placés ; il fît venir les autres chez lui ; il donna de l'argent à pleines mains, se porta caution pour les Clodiens, renouvela enfîn, dépassa même tout ce qui avait été fait lors de l'accusation portée autrefois contre le mort,
Le lendemain, 3 des Ides d'avril, jour où le jugement devait être rendu, comme Munatius l'avait recommandé la veille, toutes les tavernes de Rome furent fermées.
Gomme on craignait non-seulement les injures, mais les voies de fait contre le ^ribunal, Pompée plaça des troupes, lo\it aij-^
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tour du Forum et sur les degrés des temples, de sorte que, de tous côtés, les cuirasses, les épées et les lances réfléchissaient le soleil.
On se trouvait entouré comme d'une ceinture de fer et de feu.
A la deuxième heure du jour, c'est-àdire à sept heures du matin seulement, les juges eurent pris place, et le héraut réclama le silence à son tour.
Le silence établi, aussi bien qu'on pou- - irait Teiiger d'une aussi grande multitude, les accusateurs prirent la parole.
C'était Appius Clodius, son frère cadet^ "^ M. Antonius et Valerius Nepos.
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Ils parlèrent pendant les deux heures que la loi leur accordait.
Les tribunaux romains avaient pris cette sage précaution, négligée parles nôtres, de limiter le temps que pouvfdent parler les avocats.
Milon avait eu le soin de faire conduire Cicéron dans sa litière.
Nous l'avons dit, Cicéron n^étaît pis précisément brave.
La veille il avait été insulté par la siultitttâe ; 00 ravait traité de brigood et d%ssassin ; on avait été jusqu'à dire que c'éltit lui qui avait conseillé le meurtre.
— Me latranem et siearium abjecti bomi^
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n0s et perditi describerunt^ dit-il dans son
discours ppur Milon.
Or, la précaution de xMiion eut son utilité tant qu'il s'agit de traverser les rues.
Mais lorsqu'on fut arrivé au Forum, lorsque Cicéron vit les soldats de Pompée qui l'enveloppaient, et Pompée lui-même au milieu d'une garde choisie, se tenant debout, son bâton de commandement à la niain, et ses licteurs auprès de lui, sur les degrés du temple de Saturne, Cicéron commença de se troubler.
Les accusateurs ayant fini, son ta«r vint de parler.
Cicéron se leva, passa la main sur son
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front, poussa de grands soupirs, promena un regard Iriste et suppliant sur les juges, sur la foule, baissa les yeux sur ses maios, fit craquer ses doigts, et enfin, parais* santen proie à une émotion violente, il commença son exorde d'une voix tremblante. •
Mais, dès les premiers mots; les Clodiens l'interrompirent par les vociférations.
Alors Pompée, qui avait juré d'être impartial jusqu'au bout, ordonna de chasser les perturbateurs du Forum à coups de plat d'épée, et comme cette expulsion ne s'opérait pas sans injures et sans lutte, on en blessa plusieurs et on en tua deux.
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Ce qui rétablit un peu de calmé.
GcéroD reprit son discours.
Mais le coup était porté.
Malgré les applaudissements des amis et de la famille de Milon, malgré les excla-* matlpns : % Bien I très bien ! excellent I charmant I » qui retentissaient à ses oreilles, il resta faible, languissant, glacé, indigne de lui enfin.
Après Qcéron, vinrent fes louangeurs.
Les louangeurs étaient les parents, les amis, les protecteurs, et même les clients de Taccusé ; chacun venait à son tour prononcer quelque harangue laudative, citer quelque beau trait de lui, attester sa générosité, son courage, sa moralité.
Ml 1-2
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L'avocat avait deux heures pour parltr, les louangeurs une heure.
C'étaient trois heures ep tout. , j
Dès que le dernier louifiogeur eut prononcé la formule ordinaire : dMy dè0 qu'un héraut eut répété à heute voii i diMirunty on passa à la récusation.
Par la loi ordinaire, les récusation?
avaient lieu avant les plaidoyers et les auditions des témoins.
Mais la loiPompéia, sous laquelle siégeait le tribunal, autorisait la récusation après les plaidoyers et les auditions des témoins.
C'était un avantage pour l'accusé comme pour les accusateurs .
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Us connaissaieDt leurs juges et avaient pu suivre sur les visages les diflFérentes impressions reçues pendant les débals.
L'accusateur et l'accusé récusèrent chacuti cinq sénateurs, cinq chevaliers, cinq tribuns du trésor, trente juges en tout, de sorte que le nombre des juges descendit à cinquante-un.
Cette récusation, on le comprend bien, ne s'effectua pas sans cris et sans clameurs.
Puis on distribua au tribunal de petites tablettes de. quatre doigts et enduites de cire, afin que chaque juge pût y inscrire son vote.
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. Ceux qui éiateat pour raccpûltement
« mettaient un A, absoho.
Ceux qui étaient pour la condamnation mettaient un €« condemno.
Ceux qui dédiraient rester neutres mettaient un N et un L, wm liquet : ceci tC est pas dair.
Le ceci n'est pas c/aîr indiquait que ni Tinnocence ni la culpabilité ne paraissaient assez certaines pour que le juge se prononçât.
Les juges jetaient leurs tablettes dans l'urne en relevant leur toge, de manière à découvrir leur bras, et en tenant la partie écrite tournée vers Tintérieur de la main-
£jf BOBE DE CHAMBRE IfH
Un seul juge vola, tenant la partie écrite tournée vers le public et disant tout haut :
— J'absous !
C'était Gaton.
Pendant les votes, les amis et les louangeurs de Milon avaient envahi rhémicycle des juges, se tenant à leurs pieds et baisant leurs genoux au moment où ils inscrivaient Iç vote.
En ce moment, une grande pluie survint : quelques-uns, en preuve d'humilité plusprùfonde^ tamasj^rènt.de la boue et a -en semiUèrent le visage, ce qpii.pmrat fortement toucher les juges .
Itô LES aniicns hommes
Ce n'est pas moi qui le dis, c'est Valère Maxime.
Os suum cano replevit^ quod conspectum iotam questionem a severitate ad clementiam et mansuetudinem iransiulU.
Enfin vint le dépouillement.
Il donna treize votants pour l'absolution, trente-huit pour la condamnation.
Alors le quésiteur Domitius se leta d'un air triste et solennel, dépouilla sa togô ea signe de deuil, puis, au milieu du plu$i profond silence :
—- Il parratt, dit*il, qae Mii6a itténte dfétee exii^ et qu'il faut que ses bien» siicBt vendus.
Il nous plaît, en conséquence, de lui interdire l'eau et le feu.
A cette sentence, de grands cris de joie et des battements de mains furieux s'élevèrent dans le Forum.
C'étaient les Qodiens qui constataient lèitf triomphe.
Alors le quésiteur leva la séance en disant à ses assesseurs :
— JVous pouvez vous retirer.
- €fa«sus resta un des derniers et demanda à visiter les tablettes.
COfe tablettes devaient être exposéfes pu- ];)liquement, a&a (pié tout citoyen pût 6'a^
184 L£S GRANDS HOHfilES
siirer que le rapport sur les votes était exact.
D'ailleurs, les tablettes, n'étant pas signéës, ne compromettaient personne.
Mais Crassus avait une idée.
Il avait distribué, anx juges qu'i^ avait achetés, des tablettes enduites de cire colorée en rouge, tandis que les autres cires avaient leur couleurnaturelle.
Il put donc reconnaître ceux des juges qui lui avaient tenu parole ou qui Jui avaient volé son argent. . .
. Qu^nt à lilUpQ^ le sGiir môme, il quitta
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C'est là qu'il reçut le discours de Cicéron, proprement recopié par ses secrétaires.
Il le lut peudant qu'il était à table, et maugeait des rougets.
Puis, l'ayant lu, il poussa un soupir et répondit simplement à l'illustre orateur :
— Si Cicérori avait parlé comme il a écrit, Ànnius Milon ne mangerait pas à cette heure des rougets à Marseille.