‹ Les grands hommes de la FranceChapitre 9 sur 12 · BRUNY DENTREC ASIE AUX · texte numérisé non relu

BRUNY DENTREC ASIE AUX

montagnes sans verdure, n'offre rien où la vue puisse se reposer agréablement ; ce n'est que sur le bord ou très-près de la mer que l'on aperçoit quelques bouquets d'arbres placés à de grandes distances les uns des autres : l'intérieur de l'île cependant doit être boisé, car nous y avons vu des feux très-considérables. On n'a vu des naturels rassemblés que dans un seul endroit. Nulle pirogue n'a été aperçue dans l'étendue de la côte occidentale que nous avons parcourue, ce qui semblerait confirmer que le récif qui borde cette île est sans issue. Entre les brisants et le rivage, la mer est si tranquille, que le moindre corps flottant doit suffire au transport de ceux qui naviguent pour la pêche, si le poisson sert à la nourriture des naturels. Aussi n'est-ce que vers le nord de l'ile que le capitaine Gook a vu de grandes pirogues, parce que c'est le seul endroit où il ait trouvé un passage au milieu des brisants; d'ailleurs, le récif qui borde les deux côtes de la Nouvelle-Calédonie s'étend encore à une très-grande distance dans le nord-ouest de cette île où il paraît qu'il forme un immense bassin, au milieu duquel sont quelques petites îles. Ce bassin semble, par son étendue, rendre nécessaire l'usage d'embarcations moins frêles que celles dont peuvent avoir besoin les peuplades qui vivent sur les bords de la grande île, d'où le récif ne nous a paru presque jamais s'éloigner de plus de trois milles dans la partie la plus large, car il s'en éloigne davantage aux deux extrémités qui sont plus étroites ; et les brisants de la côte de l'est, ainsi que ceux de la côte ouest, conservent entre eux la même distance dans toute leur longueur. »

Dentrecasteaux quitta ces parages le 30 juin 1792 et reprit la direction de l'île de l'Amirauté.

En route, il reconnut les îles Salomon, les îles Hammond, Georgia, les îles de la Trésorerie (10 juillet 1792), Sorthland, Bougainville (12 juillet), et Bouka. Mais il n'aborda nulle part et n'eut que peu de rapports avec les naturels. A Bouka, les navires furent accostés par un certain nombre de pirogues montées par des sauvages à cheveux noirs et crépus. Une pirogue contenait quarante personnes. Un officier leur joua l'air de Malborough sur le violon, mais ils ne goûtèrent pas cette musique et donnèrent au contraire tous les témoignages d'une folle gaîté en entendant un air plus vif. Ils se mirent à rire, sautant et gambadant dans leurs pirogues. Bientôt, enivrés par cette harmomie, nouvelle pour eux, ils offrirent, en échange de l'instrument enchanté, leurs arcs, leurs flèches, tout, jusqu'à leurs casse-téte qu'ils avaient tenus cachés jusque-là. Les courants, entraînant les navi^'^G v^ers la côte, il fallut mettre les embarcations à la mer pour prendre une remorque. Les sauvages effrayés, en voyant cette manœuvre, regagnèrent le rivage en toute hâte.

La nuit qui suivit fut orageuse. Le lendemain, on avait perdu de vue l'île de Bouka.

Le 17 juillet 1792, on reconnut le cap Saint-Georges. Des trois mouillages situés à la partie orientale de la Nouvelle-Irlande, Dentrecasteaux choisit le havre Garteret, parce qu'il avait l'espoir d'y trouver en abondance des noix de coco et surtout parce que sa position dans un canal assurait la circulation de l'air, ce qui n'a-

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vait pas lieu dans l'anse aux Anglais et dans le port Praslin, Tun et l'autre entourés de hautes montagnes. Ce dernier avantage fut le seul que les navires retirèrent de la préférence donnée au havre Carteret où ils mouillèrent. C'est à peine, en effet, si l'on put y recueillir une douzaine de noix de coco. L'eau était bonne, claire et abondante. Le paysage ne manquait pas de pittoresque : les arbres du rivage avaient l'air de sortir de l'eau, et les montagnes qui descendaient jusqu'au bord de la mer étaient couvertes d'une végétation des plus riches. Elles s'élevaient par escarpements successifs et se présentaient sous l'aspect de massifs élevés, revêtus d'une verdure épaisse et touffue. D^'après le récit de Bougainville qui avait mouillé au port Praslin dans la même saison et dans le même mois, on s'attendait sans doute à trouver des pluies abondantes : mais depuis le 17 au soir, jour du mouillage, jusqu'au 24 juillet, époque où l'on leva l'ancre, ce fut un véritable déluge qui dépassa toutes les prévisions.

En quittant cette station, l'expédition releva toute la côte occidentale de la Nouvelle-Irlande, presque inconnue jusque-là ; elle longea ensuite la partie occidentale de la Nouvelle- Hanovre et atteignit enfin les îles de l'Amirauté.

On explora d'abord la partie méridionale de ce groupe, et le 28 juillet 1792, l'expédition atteignit l'île Jésus- Maria de l'archipel Negros de Morelle.

« Ces îles, dit la relation, présentent l'aspect le plus agréable ; elles sont toutes couvertes d'arbres d'un vert ni trop foncé ni trop pâle. Les cocotiers croissent en

grand nombre dans la plus grande partie de ces îles, et nous avons remarqué que celles qui en produisent étaient seules habitées, soit que l'eau de coco supplée à l'eau de source et de rivière qu'il est difficile de rencontrer dans des îles aussi petites et aussi basses, soit que l'amande de ce fruit soit pour les habitants une partie nécessaire de leur subsistance. Il paraît cependant qu'ils se livrent à la pêche. Un très-grand nombre de pirogues furent aperçues entre les récifs et les îles : plusieurs se détachèrent et vinrent à nous en passant par-dessus les récifs. Je fis mettre en panne pour les attendre ; elles s'arrêtèrent à une petite distance, sans doute pour s'assurer de nos dispositions ; mais quelques dons- et d'autres objets mis sur une planche au-dessus de laquelle flottait un petit pavillon d'étoffe rouge les décidèrent à s'approcher. Les insulaires qui étaient dans les pirogues se saisirent des dons avec la plus grande avidité; le fer seul parut avoir quelque prix à leurs yeux, car ils laissèrent sur la planche les morceaux d'étoffes et les autres objets que nous voulions leur donner. Ils se dessaisissaient de tout ce qu'on leur demandait ; on obtînt d'eux leurs ornements, leurs armes et même les coquilles qui couvraient leur nudité. Les hommes ont une physionomie riante, montrent peu de défiance et portent tousles caractères d'un peuple content de son sort. Leurs armes se bornent à des sagayes terminées par une pierre dure et acérée, et des espèces de flèches qu'ils lancent à la main, car on ne leur a pas \u d'arcs ; ils n'ont point de massue. A en juger par la nature des armes qu'ils avaient dans leurs pirogues, on

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pourrait penser que ces insulaires ne se font point la guerre entre eux ; et sans doute la même douceur de caractère et les mêmes mœurs sont le partage des naturels de la grande île ; sans quoi il est à présumer que ceux-ci ne tarderaient pas à envahir les possessions des l)aisibles habitants des petites îles dont ils sont environnés. »

Dentrecasteaux visita ensuite l'île Vendola, plus spécialement signalée dans les rapports du capitaine Hunter.

Elle était couverte de palmiers. Les naturels vinrent en foule et sans défiance apporter des objets d'échange. Ils s'approchaient des navires avec des branches vertes à la main en signe de paix et de bonne amitié. Un récif dangereux qui barrait les abords de l'île, ne permettant pas à leurs pirogues d'accoster les canots, ils se jetaient à la nage et venaient, sans défiance aucune, offrir leurs ornements contre du fer et des étoffes. Ces sauvages portent des coquilles blanches enfilées et des ceintures d'un rouge foncé ; leur peau est sombre ; et cet ensemble de blanc, de rouge et de noir aura sans doute trompé le capitaine Hunter, préoccupé de la perte de La Pérouse, et lui aura fait prendre de loin le costume trèsprimitif des indigènes pour des uniformes de la marine française,

Dentrecasteaux, s'étant assuré que les renseignements fjui lui avaient été transmis au Gap n'avaient aucune espèce de fondement sérieux, pensa qu'il n'y avait nul intérêt à prolonger son séjour dans ces parages. Cependant, avant de les quitter définitivement, il voulut

encore visiter la plus grande des îles de l'Amirauté. Il trouva une terre fertile et peuplée, entourée d'un grand nombre de petites îles, formant entre elles une série de petits canaux étroits et resserrés. A la vue des vaisseaux, un grand nombre de pirogues sortirent de toutes les ouvertures et vinrent au-devant d'eux. Bientôt des rapports d'amitié s'établirent et l'on fit des échanges. Ici Dentrecasteaux signale un fait curieux relatif à la légèreté des embarcations indigènes.

Après une entrevue d'environ deux heures, nous continuâmes -notre route; alors les pirogues s'approchèrent de V Espérance, mais comme elle ne tarda pas à se mettre aussi en marche, quoique je lui eusse fait le signal de ne pas faire attention à notre manœuvre, ces pirogues mirent toutes à la voile pour nous suivre, et les hommes qui les montaient nous engagèrent par signes à aller à terre avec eux. C'était un spectacle vraiment curieux que de voir cette petite flottille après qu'elle eut déployé ses voiles ; mais ce qui nous parut bien plus surprenant, c'est la vitesse d'une des pirogues qui doublait notre sillage et qui nous eut dépassé en un clin d'œil, quoique le vent fût assez frais et que nous eussions beaucoup de voiles. Un examen très-attentif des naturels qui ont été vus tant dans leurs pirogues que sur le rivage, nous a convaincus que les bâtiments de M. de La Pérouse n'avaient pas fait naufrage sur ces îles. La connaissance que ces habitants ont de l'usage du fer leur a été donnée, sans doute, par la frégate espagnole la Princessa.

« Nous continuâmes à côtoyer ces îles jusqu'au

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soir du même jour et partout nous aperçûmes un très-grand nombre de pirogues, dont plusieurs étaient occupées à la pêche. iNous mîmes en panne à la chute du jour ; alors quelques pirogues s'approchèrent à une certaine distance ; mais, soit que la nuit qui s'avançait inspirât de la crainte à ces nouveaux venus, soit qu'ils fussent naturellement moins confiants que ceux (jue nous avions vus le matin, toutes nos invitations devinrent infructueuses. Après une heure d'attente sans avoir pu réussir à les attirer près de nous, je voulus leur donner le spectacle d'une fusée, prévoyant bien que cet artifice commencerait par les étonner, mais qu'il pourrait ensuite exciter leur admiration, et peut-être leur curiosité. Au moment où la fusée partit, ils cessèrent de répondre à nos cris et restèrent dans le silence ; lorsqu'ensuite elle éclata et qu'elle retomba en pluie de feu, la frayeur s'empara d'eux, et ils s'éloignèrent avec précipitation ; peu après, nous les vîmes revenir, mais ils se tinrent toujours à une grande distance. J'imaginai de faire mettre sur une planche, avec des clous et d'antres objets d'échange, une bougie enveloppée d*une lanterne de papier, afin que ce corps llottaiil put être aperçu et recueilli par eux. Mais ils parnrent plus eflrayés de cette lumière qui, détachée de la frégate, semblait s'avancer vers eux en marchant sur l'eau, qu'ils ne l'avaient été de l'éclat de la fusée. Ils soupçonnèrent sans doute qu'il y avait quelque chose de merveilleux dans la marche apparente de ce feu errant sur les tlots, car, à mesure que la dérive qui nous éloignait de la bougie leur faisait croire qu'ils s'en rap-

prochaient eux-mêmes, ils s'écartaient en prononçant à haute voix, et d'un ton précipité, des mots par lesquels ils avaient l'air de conjurer en quelque sorte un génie malfaisant ; enfin, ils se retirèrent tout à fait. Le temps était si calme et la mer si belle, que cette bougie resta allumée près de [deux heures. Lorsque les naturels arrivèrent à terre, ils allumèrent des feux, soit qu'ils crussent pouvoir attirer ainsi l'objet qu'ils imagiginaient voir marcher sur les eaux, soit au contraire qu'ils voulussent l'écarter de leurs habitations. Au reste, ce spectacle, dont ils parurent si effrayés, fut très-réjouissant pour l'équipage. Si j'avais pu prévoir néanmoins l'effet qu'il produisait, je leur aurais épargné cet effroi, qui pouvait accroître une défiance bien naturelle que l'on doit tâcher de faire disparaître en évitant avec la plus scrupuleuse attention tout ce qui pourrait l'entretenir. »

Le 2 août (1792), l'expédition eut connaissance de plusieurs îles découvertes par M. de Bougainville et nommées par le capitaine Morelle, los Ermitanos. Le même jour, on entrevit de Tavant l'île appelée la Boudeuse, par M. de Bougainville.

Le 15, le temps resta pluvieux et couvert jusque vers les six heures du soir ; mais alors il s'éclaircit et l'on vit distinctement la côte de la Nouvelle-Guinée. Les navires doublèrent le cap Nord de cette terre et s'engagèrent dans le détroit de Sagewien pour aller mouiller dans la rade hospitalière d'Amboine, le 5 septembre

Amboine est le chef-lieu des établissements hollandais

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dans les Moliiques. La ville est protégée et commandée par un fort. Dentrecasteaux, en arrivant, envoya copie de la lettre des Étals généraux de Hollande, par laquelle il était ordonné à tous les gouverneurs des établissements néerlandais de le recevoir et de lui donner aide et protection. Après quelques difficultés de forme, il fut admis à communiquer avec la terre, et ses équipages purent enfin se reposer de leurs fatigues.

Ou y séjourna tout un mois et ce séjour permit à l'expédition de se refaire un peu et de se ravitailler après une campagne si rude et si longue.

L'île d'Amboine, riche et fertile, permit aux naturalistes de faire des observations intéressantes et nouvelles. Malheureusement leurs notes n'ont pas été rapportées en France et elles ont été perdues pour la science.

Dentrecasteaux quitta le port d'Amboine le 13 octobre 1702 et gagna la côte Sud-Ouest de la Nouvelle-Hollande qu'il croyait alors inexplorée, car il n'avait pas encore eu connaissance des travaux de Vancouver exécutés un an auparavant, en octobre 1791.

Il prit la côte à la hauteur du cap Lecuvin et la suivit pendant plusieurs jours. Mais le 9 décembre, il fut sur- [tris par une tempête au milieu de Farchipel de la Recherche. Les deux navires furent en grand péril de sombrer au milieu de ce groupe d'ilôts resserrés, et Ton fut même un instant sur le point d'échouer l'^'s/jéra/icc pour sauver au moins son équipage, ne pouvant plus protéger le bâtiment, lorsqu'on découvrit, par hasard, et d'une façon tout à fait inespérée, un port commode et sûr. C'est à cette découverte qu'on dut le salut des frégates.

Dentrecasteaux lui donna le nom de port de l'Espérance.

On y séjourna huit jours, pendant lesquels on reconnut la baie, et l'on explora les îles et les récifs d'alentour. Les savants firent plusieurs explorations dans l'intérieur des terres, et, le 17 décembre, quand on reprit la mer, on emporta des relèvements exacts et des observations précieuses.

L'expédition longea ensuite la côte de Nuitz, située à l'Est du port de VEspérance, jusqu'au 2 janvier 1793. Sur toute cette côte on ne trouva pas une source, pas un ruisseau, pas la moindre goutte d'eau. On en manquait absolument à bord. Il fallut renoncer à continuer l'exploration commencée et gagner au plus vite la terre de Van Diemen.

Le 21 janvier 1793, les bâtiments gagnèrent enfin le port sud de cette terre. On y séjourna jusqu'au 27 février. On explora le canal Dentrecasteaux, précédemment découvert, et l'on remonta jusqu'au point où il fait un crochet dans l'ouest et où aboutit une rivière qui fut appelée rivière du Nord. Les équipages eurent plusieurs entrevues avec les habitants. Dentrecasteaux fait l'éloge de ces derniers qu'il trouva doux et sociables.

« La peuplade que nous avons vue semble offrir la plus parfaite image du premier état de société, où les hommes ne sont pas encore agités par les passions ni corrompus par les vices qu'entraîne quelquefois la civilisation. Composée de quelques familles réunies, sans autres propriétés que celle de leurs femmes et de leurs enfants, elle ne doit avoir

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dans sou sein aucune cause de dissension, n'ayant d'autres chefs que ceux qui sont désignés par la nature ellemême, c'est-à-dire les pères de famille et les vieillards, il doit exister entre les hommes qui la composent, une affection mutuelle, dont les liens se resserrent encore par les mariages qu'ils sont obligés de contracter dans le petit nombre de familles qui vivent rassemblées. Ces hommes, assurés, d'ailleurs, de trouver facilement leur subsistance, doivent jouir de la paix et du contentement. Aussi, leur physionomie ouverte et riante offre-telle l'image d'une félicité qui n'est jamais troublée par des réflexions importunes ni par des désirs impuissants. Moins avancés sans doute dans la civilisation que les peuples de la Nouvelle-Zélande, ils n'ont pas non l)lus leur humeur féroce. Les haines qui divisent les habitants de cette île paraissent être inconues à ceux de cette partie de la Nouvelle-Hollande. »

Dans un autre passage, le navigateur parle encore du caractère de ces mêmes habitants : « Le mardi-gras fut le jour où l'entrevue eut lieu. L'équipage des deux frégates était à terre presque en entier. Ce fut à qui donnerait le plus de vêtements à nos nouveaux amis ; on les couvrit d'étoffes de toute espèce ; on leur pendit au cou des médailles, des soiinettes, des miroirs, des colliers, etc. C'étaient de véritables figures de carnaval : au reste, ces divers objets ne faisaient pas sur eux une grande impression; ils désiraient, à la vérité, tout ce qu'ils voyaient, mais ils l'abandonnaient sans peine. Tout paraissait les distraire, et rien ne pouvait les occuper; ils sont à cet égard comme des enfants. Quand on offrit,

les jours précédents, des colliers et d'autres ornements aux femmes, elles en parèrent leurs enfants, et ne voulurent rien garder pour elles. La facilité avec laquelle les naturels dous laissaient caresser ces enfants, prouve l'extrême confiance qu'ils avaient en nous : jamais ils n'ont été inquiets de les voir entre nos bras...

« Parmi les animaux qu'on leur fit voir, il y avait un singe qui d'abord les étonna beaucoup, et qui finit par les amuser, on leur montra aussi un chevreau; je ne sais s'il fut jugé d'une espèce plus relevée que le singe; mais, ils lui proposèrent de s'asseoir en répétant le mot médi (asseyez-vous) : c'est un terme de leur langue qui nous est trop familier pour qu'on ait pu s'y méprendre. »

Les navires sortirent du canal Dentrecasteaux le i24 février 1793 ; ils vinrent à l'aiguade dans la baie de r Aventure et quittèrent définitivement ces parages le 27.

Ils côtoyèrent l'ile Manavo-Tawi, située à l'extrémité du nord de la Nouvelle-Zélande, et longèrent les côtes du cap Nord d'Ika-na-Mawi. Là encore on communiqua avec les indigènes et Ton fit quelques échanges.

L'expédition se dirigea ensuite vers les îles Tonga ou des Amis. Dentrecasteaux découvrit en outre l'ilot de V Espérance, signala les îles Gurtis et Macaulay et constata l'existence d'une terre inabordable et déserte, inconnue jusque-là, à laquelle il doima le nom de Raoul.

Enfin, le 23 mars 1793, on jeta l'ancre dans le port de Tonga-Tabou ; un grand nombre de pirogues vinrent

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au-devant des navires et les sauvages accueillirent avec de grandes démonstrations de joie l'arrivée des Européens.

On dressa des tentes sur l'ile Pangaï-Modon et l'on fit des échanges avec les naturels. Mais le marché fut loin d'être aussi calme qu'on l'aurait désiré. Souvent des disputes s'élevaient et se terminaient par des rixes. On voulut alors en imposer à cette foule turbulente et indisciplinée. Les officiers pensèrent que le meilleur moyen d'y parvenir était de leur inspirer une crainte salutaire des armes à feu. On attacha, dans ce but, deux oiseaux à un arbre placé à une certaine distance et un tireur habile fut chargé de les abattre. Mais deux fois de suite il manqua son coup. Un autre marin s'étant présenté, son fusil ne partit pas. Alors les sauvages se mirent à rire de ces tentatives infructueuses et l'un d'entre eux ayant bandé son arc, abattit du premier coup l'un des oiseaux. Les naturels tirèrent de cette expérience une conséquence diamétralement opposée à celle qu'on en attendait ; persuadés de leur supériorité, ils devinrent insolents et audacieux, et, dans la nuit qui suivit, un des matelots placés en sentinelle fut tué d'un coup de casse-tête et le meurtrier enleva son fusil.

Dentrecasteaux fit immédiatement supprimer les postes établis à terre et menaça les chefs de représailles, si le coupable n'était pas livré. L'un d'entre eux, nommé Finaou, ramena le sauvage qui avait commis le crime et demanda qu'on lé mît à mort. Il était dans un triste état, car déjà les indigènes l'avaient euxmêmes frappé de plusieurs coups de massue. On lui fit

grâce après lui avoir fait donner quelques coups de corde.

Le principal chef du pays était alors un vieillard nommé Toubou. Il rendit visite à Dentrecasteaux qui lui fit cadeau, entre autres choses, d'une serinette qui lui fit un plaisir extrême. Le merveilleux instrument le ravissait, il en tournait continuellement la manivelle, et ne voulait plus le quitter.

Les indigènes donnèrent une fête aux Européens et ceux-ci répondirent à cette attention par des présents. Ces largesses furent reçues avec une sorte d'indifférence ; la population paraissait embarrassée, inquiète et défiante. Dentrecasteaux remarqua ces symptômes et s'en inquiéta ; il quitta la réunion avant la fin de la fête; Dumont d'Urville sut depuis que ce départ précipité avait sauvé les Français, qui devaient être tous massacrés quelques instants plus tard.

Le lendemain, les vols des indigènes ayant pris un caractère par trop audacieux, on dut tirer à mitraille sur une pirogue, et trois sauvages furent atteints. Les chefs eux-mêmes trouvèrent juste cette punition méritée.

Pamaha-Tineï, tante de Fata-Fai, le fils de Poulaho, vint à son tour à bord. Le respect que lui témoignaient les indigènes indiquait assez le haut rang qu'elle occupait. Elle s'établit sur une ile voisine du mouillage et y donna, le 3 avril, aux équipages, une nouvelle fête beaucoup plus animée que la précédente.

Elle reçut les états-majors des frégates, assise au milieu de ses femmes. Derrière elle se trouvaient les hommes de la tribu, formant un grand cercle. Les indi-

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gènes se livrèrent à des danses accompagnées par un orchestre de trente musiciens.

A la suite de cette fête, une attaque fut encore dirigée contre V Espérance. Les chefs protestèrent de leur innocence en cette circonstance, déclarant qu'ils étaient impuissants à empêcher ces tentatives regrettables.

Dentrecasteaux quitta les îles Tonga le 9 avril 1793.

Il était certain que La Pérouse n'y avait pas paru après son départ de Botany-Bay. Tous les chefs étaient unanimes à ce sujet ; ils avaient vu les vaisseaux de Gook : ils avaient vu ceux de Maurelle et de Bligh. Ils se souvenaient même de la première visite de La Pérouse à Vavao ; mais, depuis, jamais ces mêmes navires n'avaient paru dans leurs eaux.

Ne sachant plus où retrouver la trace de l'expédition à la recherche de laquelle il était, Dentrecasteaux se dirigea sur la Nouvelle-Calédonie. En route, il releva la situation de quelques-unes des Nouvelles-Hébrides, les îles Errouan, Annatom et Tauna, et enfin, il atteignit la Nouvelle-Calédonie et entra le 18 avril dans le port Balade, de Cook. Il y resta trois semaines. Huon de Kermadec, capitaine de V Espérance, mourut là. Il était épuisé i)ar les fatigues de cette laborieuse campagne, et fut entci-ré sur l'île Pondioua.

Dentrecasteaux entre dans de grands détails sur les mœurs des insulaires de ces parages, qu'il dépeint comme voleurs et méchants. On dut recourir plusieurs fois à la force pour leur en imposer un peu. Au reste, là non plus, on ne trouva aucune trace du passage de La Pérouse.

Le 9 mai suivant (1793), la Recherche et V Espérance quittèrent cette terre. M. d'Auribeau avait pris le commandement de cette dernière frégate aux lieu et place du malheureux Kermadec.

On côtoya ensuite la partie occidentale des écueils et des brisants qui se prolongent dans le N.-O. de la Nouvelle-Calédonie dont on avait exploré la ligne occidentale l'année précédente ; l'expédition en quittant cet archipel alla visiter l'île Santa-Cruz de Mendana. On y arriva en mai 1793. Cette île est d'un aspect très-riant, mais la verdure fraîche et de teintes variées qui commence au rivage et s'élève jusqu'au sommet des montagnes, est plus agréable à la vue qu'elle n'est utile aux habitants, car elle n'offre aucune trace de culture. Les cocos ne paraissent pas mieux y réussir qu'à la Nouvelle- Calédonie. Les bananes, les patates, les ignames et les fruits à pain ne doivent pas y être très-abondants. La pointe N.-E. de l'île Santa-Cruz, appelée par Garteret cap Biron, est située par 10° 41' de latitude australe et par 163° 44' 30'' de longitude orientale. La pointe S.-O de la même île ou cap Boscarven est par 10° 51' 15" de latitude et par 163° 23' 30" de longitude.

Le 19 mai 1793, Dentrecasteaux aperçut plusieurs îles, dont l'une fort petite était située très à l'est de la marche des navires.

« L'île que nous avions relevée à l'est, dit-il à ce sujet, n'avait pas été aperçue par Carteret; nous l'appelâmes île de la Recherche . Nous la vîmes dans un si grand éloignement que nous ne pûmes la placer sur nos cartes. » C'est tout ce qu'il en dit.

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Le navigateur ne se doutait pas que là était le but même de ses recherches. Cette lie était Vanicoro, le théâtre du naufrage de La Pérouse, l'endroit où, trois ans auparavant, les deux frégates avaient été englouties par les Ilots. S'il avait visité cette côte, il aurait pu voir là, à peine recouverts par les eaux, les débris de nos malheureux navires, et peut-être eùt-il pu recueillir, vivants encore, quelques-uns des hommes qui avaient accompagné La Pérouse, et, qui sait, si La Pérouse lui- 'même n'aurait pas été parmi ceux-là.

Dentrecasteaux n'eut pas un instant l'idée d'aller reconnaître de plus près ce point perdu dans l'océan et sans importance réelle. D'ailleurs le scorbut était à bord, le temps était précieux, il fallait songer à sauver ses propres équipages menacés par le terrible fléau, et que chaque jour de retard mettait en danger. L'expédition fit route sur Nitendi. On fit le tour de cette île, où l'on remarqua un grand nombre de cases entourées toutes de murs en pierres sèches. On communiqua avec les habitants et l'on n'eut qu'à se louer des rapports que l'on eut avec eux. Ils se montrèrent loyaux et fidèles observateurs de la paroles donnée. On remarqua qu'ils avaient en leur possession des grains de verre et une hache faite avec les fragments de cercles d'une barrique. On supposa que ces objets, d'origine évidemment européenne, provenaient du passage de Carteret. Il est plus probable qu'ils avaient été apportés par les indigènes de Vanikoro.

Le 25 mai 1793, on se dirigea vers l'ouest pour aller reconnaître la partie nord des îles Salomon, et le jour

même, on en aperçut la pointe extrême. Celte côte, très-hachée, est couverte de verdure et d'un aspect agréable et pittoresque, mais elle est presque déserte. L'épaisseur immense des bois qui s'échelonnent depuis le bord de la mer jusqu'au sommet des montagnes, semble en effet devoir opposer un obstacle presque insurmontable à l'établissement des indigènes sur cette partie du littoral.

Dentrecasteaux ayant déjà visité l'année précédente les côtes méridionales de cet archipel, s'en éloigna ans-' sitôt qu'il en eut relevé la partie nord, et se dirigea vers la Louisiade, découverte par Bougainville et où La Pérouse avait annoncé qu'il devait se rendre après avoir visité les îles Salomon.

Il en explora la partie septentrionale et longea ensuite la côte S.-E. de la Nouvelle-Gumée.

Il entra dans le détroit de Dampierre et releva la par. tie nord de la Nouvelle-Bretagne du 29 juin au 8 juillet 1793.

Ici se termine la partie du voyage rédigée sur les notes de Dentrecasteaux. M. de Rossel, qui fut chargé plus tard de l'ensemble de la publication, a écrit toute la partie antérieure à cette époque en suivant fidèlement et pas à pas les indications prises au jour le jour par le contre-amiral. La suite est de lui. Il fut d'abord lieutenant à bord de la Recherche et vit mourir son chef. Nous allons lui laisser la parole pour raconter ce triste événement.

« Le 9 juillet 1793, à la pointe du jour, nous aperçûmes l'île Sandwich..., l'état d'affaiblissement des

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équipages, parmi lesquels le scorbut commençait déjà à se manifester, engagea le contre-amiral Bruni Dentrecasteaux à se rendre le plus promptement possible aux Moluques ; il se décida donc à s'éloigner des terres élevées de la Nouvelle-Guinée, près desquelles nous avions éprouvés des calmes fort longs en 1792 ; en conséquence, nous fîmes route pour passer au nord des îles de l'Admiralty et des îles appelées des Anachorètes par M. de Bougainville. Les sentiments d'humanité dont il n'avait cessé de donner des marques, en prodiguant à ses équipages les soins les plus assidus, lui avaient dicté ce parti ; il le prit uniquement en leur faveur, quoiqu'il fût devenu plus nécessaire pour sa propre conservation que pour celle d'aucun autre individu. Le scorbut, dont il fut attaqué après notre départ de Balade, avait déjà fait chez lui de tels progrès, que le 7 juillet, jour où nous avions achevé la reconnaissance de la Nouvelle-Bretagne, il avait les jambes très-enflées. On y apercevait déjà les taches noires qui annoncent ordinairement l'approche des dernières périodes de cette maladie. Son état n'avait cependant pas encore pris le caractère funeste qui s'est manifesté dans la suite; et nous étions loin de prévoir la perte irréparable dont nous étions, menacés...

« Le 16, à la pointe du jour, nous découvrîmes les îles des Anachorètes... Les temps humides que nous éprouvâmes, après avoir perdu de vue les îles de l'Admiralty, avaient développé les principes du scorbut qui s'étaient manifestés à bord des deux frégates. L'état du contre-amiral Dentrecasteaux avait surtout empiré de la

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manière la plus alarmante ; ses forces étaient entièrement abattues et il éprouvait un dégoût presque invincible pour toute espèce d'aliment. L'enflure des jambes avait fait des progrès rapides, et une colique violente, accompagnée d'une diarrhée qui semblait annoncer la dissolution du sang, ne cessait de le tourmenter; M. d'Auribeau et les officiers de la Recherche, vivement affectés de son état et craignant les suites qu'il pouvait avoir, l'avaient engagé, depuis quelques jours, à se rendre sous le plus court délai à l'Ile Waigiou, et l'avaient vivement sollicité de se séparer de la frégate V Espérance qui retardait la marche de la Recherche. Nous espérions qu'un séjour à terre de quelque durée contribuerait plus que tout autre chose au rétablissement de sa santé. Il résista à nos instances et répondit constamment qu'il ne s'écarterait jamais, pour son avantage personnel, des ordres qui lui avaient été donnés dans ses instructions. Nous l'entendimes souvent, dans cette circonstance, dire que les objets d'une utilité générale, et principalement ceux qui avaient rapport au service de l'État, ne devaient point être sacrifiés à l'intérêt d'un particulier. 11 ne céda à nos sollicitations que dans la soirée du 19 juillet, veille de sa mort. Alors il fut résolu que les deux frégates ne navigueraient plus de conserve, et que chacune d'elles se rendraient séparément à l'île Waigiou. A la chute du jour, nous forçâmes de voiles et nous prîmes congé de VEspérance.

Dans la nuit du 15 au 20 juillet, les douleurs de M. Dentrecasteaux devinrent si violentes et lui causèrent

BHUNY DKNTREGASÏEAUX. 247

une telle agitation, que l'on s'aperçut d'un désordre dans les idées, qui annonçait du délire. A la pointe du jour nous vîmes encore V Espérance à une grande distance de l'arrière. M. Renard, chirurgien-major de la Recherche, qui avait employé en vain toutes les ressources de l'art pour le soulager, me témoigna le désir de consulter M. Joanet, son collègue de l'autre frégate, avant de tenter le dernier moyen qui lui restât à mettre en usage. Nous mîmes sur-le-champ en travers pour attendre V Espérance, et dés que nous fûmes à portée, j'envoyai prévenir M. d'Auribeau du danger dans lequel se trouvait notremalheureux chef et je lui fis demander que M. Joanet vînt aider de ses lumières le chirurgien-major de la Recherche. On fut d'avis que le seul moyen de calmer les douleurs aiguës que le malade éprouvait, était de lui faire prendre un bain ; mais à peine fut-il plongé dans l'eau, que son état devint désespéré. Des convulsions terribles se déclarèrent, et il perdit entièrement connaissance ; les deux chirurgiensmajors, aidés des conseils de M. de La Billardière, ne purent parvenir à les calmer, le mal résista à tous les remèdes, et pendant toute la matinée, les spasmes et les crispations de nerfs continuèrent avec la même violence. A midi, les symptômes alarmants parurent s'affaiblir, et nous osâmes nons flatter de quelque espoir; mais il ne fut pas de longue durée : l'homme respectable dont l'existence nons était à tous si précieuse, passa insensiblement de la grande agitation qu'il avait éprouvée à un affaiblissement absolu et resta privé de toutes ses facultés. Il semblait qne la mort seule put

mettre un terme aux souffrances cruelles auxquelles il était en proie depuis le matin. A sept heures et demie du soir, il rendit le dernier soupir (20 juillet 1793).

« Lorsque je vins annoncer à l'équipage, ajoute M. de Rossel, la perte irréparable que nous venions de faire, la consternation fut générale : et le profond silence qui régna pendant le récit de ce funeste événenement, ne fut interrompu que par des témoignages de la douleur la plus vive et la plus sincère. J'eus, dans cette occasion, la seule consolation que j'étais capable d'éprouver, en voyant que tous ceux dont j'étais environné partageaient ma douleur. J'envoyai un officier porter la nouvelle de ce malheur à bord de VEspérance et prendre les ordres de M. d'Auribeau, qui, par son grade et son ancienneté, était devenu le chef de l'expédition.

« Le 21, on rendit les derniers devoirs religieux et les honneurs militaires à M. Dentrecasteaux. Il fut facile de reconnaître, pendant cette triste cérémonie, que tout le monde sentait la grandeur de la perte que nous venions de faire : chacun donna un libre cours à sa douleur, et rendit hommage aux vertus dont celui que nous i^leurions n'avait pas cessé de donner l'exemple. »

La santé des équipages, épuisée par les fatigues d'une navigation longue et pénible, exigeait que l'on lit relâche dans un pays qui offrit d'assez grandes ressources pour réparer leurs forces et pour les approvisionner de nouveau.

Le capitaine d'Auribeau, devenu chef de l'expédition

bHUNY DKNTRKCASTEAUX. 249

par la mort de Dcnlrecastoaux, se hâta de conduire les navires aux Moluques.

On mouilla au havre de Boni, dans l'île de Waigiou, le 18 août 1793,et l'on transporta tout aussitôt les malades sur le rivage. Une révolution subite s'opéra chez les scorbutiques dès qu'ils eurent mis pied à terre. Ils n'y étaient pas depuis une demi-heure, qu'ils éprouvaient dans les parties inférieures un gonflement semblable à celui qui a lieu dans l'hydropisie. Cet accident les effrayait beaucoup, mais le chirurgien-major parvint facilement à les rassurer. Les hommes étaient dans un tel état de faiblesse en arrivant à terre, qu'ils demeurèrent assis sur le rivage tout le temps qu'on les y laissa ; mais au bout de six heures, et en se relevant pour se rembarquer, ils sentirent que leurs forces commençaient à revenir et marchèrent avec beaucoup d'aisance pour se rendre au canot qui était venu les chercher. Vingt-quatre heures après, l'enflure était dissipée et ils se trouvèrent entièrement soulagés.

Le 20 août 1793, M. d'Auribeau prit le commandement de la Recherche, et M. de Rossel prit celui de VEspérance.

On partit de Wigiou le 27 août, et l'on se rendit à Cajéli,portde l'île Bourou. En route, M. d'Auribeau fut atteint d'une fièvre maligne nerveuse.

A Cajéli, où l'on arriva le 3 septembre, l'expédition fut très-bien accueillie. L'entrée en rade suggéra à M. de Rossel des réilexions diamétralement opposées à celles qu'avait faites Dentrecasteaux, (?l que nous avons rapiKjrlées plus haul. Le conlrc-amiral, au début du

voyage, avait été saisi d'admiration en présence de la nature sauvage ; M. de Rossel faillit pleurer en voyant des champs cultivés.

« Autant, dit-il, nous avions eu de plaisir, au commencement de la campagne, à contempler dans des pays nouveaux, les beautés de la nature sauvage, autant nous en eûmes à retrouver une terre cultivée et des hommes civilisés. Les mômes beautés de la nature brute, qui nous avaient d'abord transportés, ne nous frappaient plus que par leur triste monotonie,nous n'éprouvions que du dégoût à rencontrer des déserts pareils à ceux de la Nouvelle-Hollande. Le sentiment de curiosité qui avait excité en nous le désir de visiter les peuples sauvages et de connaître leurs mœurs, était entièrement éteint. Ces hommes, si voisins de l'état de nature, et sur la siml)licité desquels nous avions eu des idées exagérées, ne nous inspiraient que des sentiments pénibles ; nous avions vu plusieurs d'entre eux se livrer aux excès de la barbarie les plus révoltants ; et tous étaient encore plus corrompus que les peuples civilisés. Nos yeux, fatigués depuis longtemps du spectacle des côtes arides et désertes, se reposaient avec une douce satisfaction sur un pays fertile qui nous rappelait nos anciennes habitudes ; et notre âme, jadis accablée du poids de ses réflexions sur le sort de ces peuples féroces, s'épanouissait à l'aspect du bourg de Cajéli, de ses mosquées, de ses maisons, assez nombreuses pour former une espèce de cité. Nous ne faisions plus de vœux que pour nous raiiprocher de notre patrie ; à cet éloignement de notre terre natale, tout Européen devenait un coin-

BRUNY DKNXnECASTKAUX. 251

patriote : tout Français eût été de notre famille. »

On sent par ce passage ce qu'il y a de lassitude cliez ces hommes, séparés si longtemps de toute civilisation. Ils ont été voir la nature sauvage, ils ont été frappés de sa grandeur âpre et farouche. Ils l'ont admirée ; mais maintenant ils sont rassasiés d'admiration, ils rêvent le repos qui est devenu un besoin pour leur corps aussi bien que pour leur esprit.

Les navires quittèrent Cajéli le 15 septembre 1793, et naviguèrent dans le détroit de Boutoum, du 22 septembre au 9 octobre.

Pendant cette navigation, ils constatèrent que la partie de la côte de Boutoum près de laquelle ils se trouvaient, était élevée et couverte de bois depuis le sommet des montagnes jusqu'au rivage. On voyait cependant des [)arties de roc vif qui formaient des tâches blanchâtres, seuls points remarquables de cette côte dont l'aspect d'ailleurs est assez uniforme.

Bientôt ils aperçurent la ville même de Boutoum,' bâtie en grande partie au pied d'une montagne peu élevée, mais très-escarpée, au sommet do laquelle on voyait de grands bâtiments, entourés de murailles qui ressemblaient à des fortifications.

Les navires restèrent quarante-huit heures dans ce mouillage, afin de prendre une assez grande quantité de provisions pour se rendre ensuite à Sourabaya, [lort situ(' près de l'extrémité orientale de l'ile de Java.

M. de Rosscl donne quelques df'tails sur ce pays : « Le souverain do l'île de Boutoum, dit-il, prend le litr-e de sultan coniiiK! prcsfpu; tous les princes niahunu'-

tans Les Hollandais entretenaient autrefois à la ville

de Boutoum une garde de plus de cent hommes, commandés par un officier ; mais cette espèce de garnison ayant été massacrée par les habitants du pays, il y a un peu plus d'un siècle, la Compagnie renonça à tout établissement dans cette île qui, d'ailleurs, est de peu d'importance pour son commerce. Elle se contenta d'un traité d'alliance avec le sultan, qui consentit à ce que toutes les îles de sa domination fussent visitées tous les ans par deux sergents, qu'on y envoie de l'établissement de Macassaretqui sontchargés défaire extirper tous les plans de giroflier et de muscadier. La Compagnie hollandaise s'est engagée de son côté à le protéger contre tous ses ennemis. Nous vîmes les deux sergents hollandais qui étaient venus cette année à la ville de Boutoum l)our exécuter les ordres de la Compagnie. Ces agents subalternes nous avouèrent eux-mêmes qu'ils n'osaient pas paraître devant le sultan de Boutoum, sans avoir été appelés, et qu'ils étaient obligés de conserver en sa présence Tattilude du plus grand respect. »

Pendant tout le temps que dura la relâche devant Boutoum, les navires furent entourés de pirogues et des échanges eurent lieu sans discontinuer. Au moment où l'expédition se disposait à partir, les gaillards et les hunes étaient remplis de volailles, et l'on avait ample provision d'ignames, de giraumons et de fruits. Ces vivres frais étaient devenus d'autant plus nécessaires, (|ue les provisions de campagne étaienl i)resque absolument épuisées; le peu qui restait était avarié. Le biscuit veriiioulu avait contracté un goût amer très-

BRUNY DENTRECASTEAUX. 253

désagréable, les farines se trouvaient tellement échauffées que, depuis la relâche à Bourou, on préférait les ignames et le riz au pain que l'on faisait à bord.

Malgré cette abondance apparente, il devenait indispensable de se rendre sans délai dans un port qui offrît plus de ressources que ceux où l'on avait relâché depuis le départ d'Amboine. En quittant Bourou, les hommes des deux équipages étaient presque tous en bonne santé ; les symptômes du scorbut avaient disparu. Mais deux ou trois jours après le dépaft de Gajéli, quelques personnes furent attaquées de la dyssenterie. Le nombre des malades ayant augmenté, on commença à craindre que le mal ne devînt général, et l'on reconnut que la nourriture végétale qui avait guéri du scorbut, comme par enchantement, les personnes qui en étaient atteintes, était en même temps trop relâchante pour les organes de gens affaiblis par de longues fatigues et de longues privations. Les chaleurs étouffantes qui régnaient dans ces parages firent prendre un caractère putride à cette maladie. VEspérance avait eu dans le détroit plus de vingt malades à son bord et la Recherche plus de trente. Le nombre en devenait tous les jours plus considérable. A l'époque du mouillage devant Boutoum, cinq hommes étaient morts de la dyssenterie, et il n'y avait plus guère que la moitié des matelots et des soldats qui fût en état de faire le quart et de travailler à la manœuvre. M. d'Auribeau fit alors mettre à la voile. On sortit le 9 de la baie de Boutoum, le 17 octobre on longea l'ile de Madura et bientôt on aperçut la côte occidentale de l'île de Java. On était en vue d'une colonie hollandaise. Il fal-

2li LKS GRANDS HOMMES DE LA FRANCE.

lait obtenir la libre pratique du port. Les deux frégates mirent en panne.

Le 19 octobre, M. de Trobriand partit avec le grand canot de VEspérance pour aller à la ville de Sourabaya : le peu d'hommes en état de manœuvrer qui restait sur les frégates obligea de compléter l'équipage de cette embarcation avec des gens de la Recherche. M. d'Auribeau avait donné l'ordre à M. de Trobriand de prévenir le gouverneur de l'arrivée des navires, de lui demander l'entrée du port et de lui faire le détail de tous les besoins de l'expédition. Le grand canot devait être de retour le lendemain de son départ ou le surlendemain au plus tard. On attendait son retour avec une impatience facile à comprendre si l'on se représente des gens manquant pour ainsi dire de tout. Le 20, le 21, le 22 s'écoulèrent sans qu'on en entendît parler. Le 23, on eut les plus grandes inquiétudes, et quand la journée fut finie sans qu'on l'eût vu paraître, on craignit qu'il ne lui fût arrivé malheur. Enfin le 25, un chef des habitants de l'île de Java vint remettre à M. d'Auribeau une lettre de M. de Trobriand. Cet officier lui écrivait qu'il avait abordé à Sourabaya, le jour même de son départ, à quatre heures du soir. Il l'informait des grands événements qui étaient arrivés dans notre patrie, et ajoutait que la guerre étant déclarée entre la France et la Hollande, le conseil de Sourabaya n'avait pas voulu consentira le laisser revenir à bord des frégates, avant d'avoir reçu des ordres du -gouverneur général de l'Inde , résidant à Batavia. On lui avait seulement permis de faire connaître au

UHUNV DKNTKKCASTEAUX. 255

comiiiandaiit de l'expédition les conditions auxiiuellos on pouvait consentir à recevoir les navires , avant que les intentions du gouverneur général fussent connues ; mais elles étaient de nature à ne pouvoir être acceptées. Dans la crainte que les dispositions de la haute régence ne fussent pas plus favorables à l'expédition que celles du conseil de Sourabaya , M. d'Auribeau jugea qu'il n'y avait pas un moment à perdre , et qu'il fallait s'occuper de mettre l'expédition en sûreté. Il assembla les officiers des deux états-majors, leur représenta l'état des choses, et leur demanda leur avis sur le parti qu'il y avait à prendre. Malgré la grande détresse où se trouvaient les équipages, on prit, d'un consentement unanime, la résolution de mettre à la voile le lendemain. Les deux tiers des matelots étaient malades de la dyssenterie, l'autre tiers, qui était encore diminué des hommes des deux canots, partis avec M. de Trobriand, se trouvait dans un tel état d'affaiblissement que l'on devait craindre de le voir succomber à son tour aux fatigues et aux privations. 11 ne restait plus à bord de chaque frégate que trente jours de biscuit, encore était-il avarié, et pour un mois d'eau seulement, en réduisant la ration de chaque homme à trois quarts de pinte par jour. Mais les circonstances étaient impérieuses ; il n'y avait pas à hésiter : il fallait gagner l'ilc de France dans le plus court délai et par la route la moins fréquentée. On employa le reste de la journée à faire au gréement les réparations les plus urgentes dans l'intention de mettre à la voile le lendemain à la pointe du jour.

25t) LES GRANDS HOMMES DE LA FRANGE.

Dans le milieu de la nuit du 25 au 26, M. de Trobriand revint dans le petit canot. Il annonça que le conseil supérieur de Batavia avait levé toutes les difficultés qui s'étaient opposées à l'entrée dans la rade de Sourabaya. Il était chargé d'une lettre par laquelle le gouverneur de cet établissement prévenait M. d'Auribeau qu'il avait ordre de M. Aalting, gouverneur général de l'Inde, de le recevoir dans le port et de fournir à tous ses besoins. Il ajoutait que les équipages français y jouiraient des avantages et prérogatives que l'on est en usage d'accorder aux vaisseaux des puissances amies et qu'il avait donné l'ordre d'envoyer des pilotes. M. d'Auribeau crut alors pouvoir profiter de ces offres, et le lendemain , 27 octobre , à sept heures du soir, les frégates mouillèrent à l'entrée de la rivière de Sourabaya.

Nos vaisseaux, une fois dans le port, furent pris et désarmés; puis ensuite, quelque temps après, on les rendit à nos officiers en leur faisant jurer qu'ils iraient directement en Europe. Malheureusement les équipages ne purent s'entendre ; la politique et les dissentiments de partis, rendant tout accord impossible, il fallut désarmer définitivement les deux frégates. La maladie, de son côté, continuait à faire d'affreux ravages parmi nos malheureux compatriotes. M. d'Auribeau mourut à Samarang, au moment où il signait, avec les autorités hollandaises, une transaction par laquelle il leur remettait en dépôt les bâtiments qu'il ne pouvail plus songera ramener.

M. de Rossel, commandant de V Espérance, devint alors le seul chef de l'expédition. Dépositaire de toutes

BRUNY DENTRECASTEAUX. 257

les collections recueillies pendant le voyage, il partit en 1795 sur un vaisseau hollandais, rapportant tous les papiers qui contenaient les résultats des travaux accomplis pendant cette laborieuse campagne, ainsi que les plans originaux levés par M. Beautemps-Beaupré, ingénieur hydrographe en chef. Mais ayant été pris par une frégate anglaise dans le nord de l'Ecosse, il fut conduit en Angleterre. Les papiers et les plans qui avaient été retenus par l'amirauté ne lui furent remis qu'à l'époque où, rendu à la liberté, il put revenir en France.

M. de Rossel prétend que l'amirauté a dû faire usage des renseignements qu'elle en a tirés, lorsqu'en 1797 et 1798, elle a. envoyé reconnaître les découvertes faites à la terre de Van Diemen.

En 1808, M. de Rossel fut chargé de la rédaction du voyage, il le publia sous le titre suivant :

Voyage de Dentrecasteaiix, envoyé à la recherche de La Pérouse, publié par ordre de S. M. l'Empereur et Roi, sous le ministère de S. E. le vice-amiral Decrès, comte de l'Empire, rédigé par M. Rossel, ancien capitaine de vaisseau, à Paris. Imprimerie impériale, 1808, i vol. i:i-4° et un atlas in-f°.

La relation a été rédigée d'après le journal même du contre-amiral Dentrecasteaux, écrit en entier de sa propre main. Il est déposé aux archives de la marine et se termine à l'époque où les frégates quittèrent les côtes de la Nouvelle-Bretagne pour se rendre aux Moluques, c'est-à-dire onze jours avant la mort du navigateur. La suite a été faite sur les notes de M. de Rossel et conduit les navires jusque dans In rade do Sourabaya.

Le premier volume, composé de 704 pages avec 32 cartes et plans, renferme le récit détaillé du voyage ; le second est spécialement consacré aux observations qui ont servi à fixer la position des îles et des côtes. Enfin l'atlas dressé par M. Beautemps-Beaupré, ingénieurhydrographe de l'expédition, renferme des cartes et des tracés des côtes visitées par les deux frégates. Ces cartes sont d'une exactitude remarquable.

M. de Fréminville a donné, en 1838, un abrégé de ce voyage.

Les talents singuliers que Dentrecasteaux développa dans celte campagne, doivent le faire ranger au nombre des navigateurs remarquables. Les nombreuses découvertes qu'il a faites, les résultats obtenus pour les sciences en général, et pour la géographie en particulier, font de cette campagne une des plus importantes et des plus fructueuses.

La côte occidentale de la Nouvelle-Calédonie a été reconnue en entier, ainsi que la côte occidentale de l'île de Bougainville et la partie nord de l'archipel de la Louisiade.

Dentrecasteaux a découvert au sud de la terre de Vau Diemen, une suite de canaux, parmi lesquels celui qui porte si justement son nom.

Il a déterminé près de trois cents lieues de côtes au sud-ouest de la Nouvelle-Hollande, c'est-cà-dire toute la terre Lecuwin et la presque totalité de celle de Nuitz.

C'est lui enfin qui a constaté l'identité des îles Salomon de Mendana avec les terres vues par Surville et le lieutenant Shortland, identité qui avait été soupçonnée

URUNY DENTRECASTEAUX. 259

par le savant Buaclie et qui avait été indiquée par Fieurieu, dans son ouvrage intitulé : Découvertes des Français au sud-est de la Xouvclle-Guinée. CParis, 1793. j

Ce sont là des titres sérieux, et s'il n'a pas eu la bonne fortune de retrouver les restes de la malheureuse ex|)édition de La Pérouse, ce qu'il a fait peut suffire amplement pour sauver son nom de l'oubli.

DUMONT DUHVILLE

« Le nom de Cook, dit Dumont d'Urville dans une notice qu'il lui a consacrée, le nom de Cook rappellera perpétuellement aux marins et aux géographes des nations civilisées, ce navigateur, le plus illustre des siècles passés et futurs. Nul ne rendit de si grands services à la navigation, et l'état actuel de nos connaissances ne permettrait pas à un homme, même supérieur à Cook, d'arriver au même degré de céléhrité. Hors des connaissances relatives à son état, Cook n'était certainement qu un homme fort ordinaire, et l'on sait aujourd'hui à quoi s'en tenir sur son humanité tant prônée. D'un tempérament naturellement taciturne et mélancolique, il était dans sa justice d'une inflexible sévérité, qui tenait souvent de la dureté et de l'opiniâtreté. Ses démêlés

avec les Forster et les châtiments rigoureux qu'il infligea souvent aux peuplades qu'il visitait, attestent ces dispositions de sa part, malgré le soin qu'ont pris les Anglais pour étouffer ou du moins pour dissimuler ces incidents. Mais aussi, on peut avouer que jamais navigateur ne conçut avec plus de talent un projet de campagne, ne le poursuivit avec plus de constance, et ne l'accomplit avec plus d'habileté et de succès que le capitaine Gook. En lui, la nature semblait avoir formé le véritable type du marin, et nul n'a honoré autant que lui ce métier pénible et plein de dégoûts et d'ennuis pour qui veut en remplir dignement tous les devoirs. Sous ce rapport, nous le répétons, Gook figurera éternellement à la tête des navigateurs de tous les siècles et de toutes les nations. »

Ces lignes, Dumont d'Urville les écrivait en 1836. Elles témoignent d'une admiration réelle pour le grand navigateur anglais qu'il semble avoir pris pour modèle.

Gomme Gook, Dumont d'Urville a fait trois fois le tour du monde.

Et s'il n'a pas fait autant de découvertes que son devancier, c'est que celui-ci, l'ayant précédé dans cette voie, ne lui avait plus laissé qu'à glaner là où lui-même avait pu moissonner à pleines mains.

Notre compatriote avait d'ailleurs cette supériorité grande sur celui qu'il admirait tant, de savoir autre chose et plus que son métier, et d'être un savant de premier ordre en histoire naturelle, en botanique, en philologie, dans la plupart des sciences enfin. Marin consommé comme Gook, persévérant, audacieux et

DIMONT [) LRVILLE. .>65

d'un courage à toute épreuve, comme lui, il était encore ce que Cook n'a jamais été, humain et miséricordieux aux populations qu'il a visitées, et son humanité fait contraste avec la brutalité farouche et la froide cruauté du célèbre navigateur anglais.

Jules-Sébastien-César Dumont d'Urville naquit à Gondé-sur-Noireau, dans le Calvados, le 23 mai 1790.

Il était fils d'un bailli de la haute-cour de justice de cette ville.

En 1792, à peine âgé de deux ans, il faillit périr en tombant sur un brasier ardent et ses mains portèrent toujours la marque de cet accident.

En 1793, son père dut comparaître devant le tribunal révolutionnaire. Il était possesseur d'un fief noble ; il avait une certaine influence dans le pays, c'en était plus qu'il n'en fallait pour le faire décréter d'accusation. Il fut cité comme suspect.

Le 28 septembre 1793, on vit venir à la barre ce vieillard de soixante ans, accompagné de sa femme et de ses trois enfants. Aux questions qui lui furent posées, il répondit :

« Je m'appelle Gabriel-Charles-François Dumont, cidevant seigneur d'Urville, je suis ancien bailli de Gondésur-Noireau. »

L'accusateur public prétendait (ju'il avait c(tnsi»iré et concluait à la mort. Il ne se défendit même pas; mais sa femme, Jeanne-Françoise-Julie- Victoire de Groisille, parla pour lui; elle sut trouver des arguments [)()Ui' défendre celte léte si chère et des accents convaincus pour kl sauver. C'était, du reste, une fenune supérieure,

26t) LE5 GRANDS HOMMES DE LA FRANCE.

courageuse et fortement trempée, comme cette époque roublée en a révélé quelques-unes.

A la mort du vieillard, qui survint peu de temps après qu'il eut été rendu à la liberté, sa veuve alla s'établir à Caen, où son frère, l'abbé de Croisille, commença l'éducation du jeune Dumont d'Urville.

Celui-ci suivit ensuite successivement les cours des collèges de Bayeux et de Caen. Élève studieux et intelligent tout à la fois, il fit de rapides progrès dans l'étude des langues et dans celle des sciences. Il termina ses cours en 1806, et se présenta, l'année suivante, aux épreuves d'admission pour l'école polytechnique. Cette tentative ne lui réussit pas ; il fut ajourné et ne voulut pas se présenter une seconde fois aux examens. Mais, se sentant une vocation décidée pour le métier de marin, il se rendit à Brest et se fit recevoir élève de marine. Il fut embarqué, en cette qualité, le 26 novembre 1807, à bord de VAquiloi). Ce fut son premier pas dans cette carrière qu'il devait parcourir avec tant d'éclat.

Le 31 octobre 1808, il fut nommé aspirant de deuxième classe, et deux ans plus tard, en 1810, il avait conquis le grade d'aspirant de première classe. Le 28 juin 1812, il fut envoyé h Toulon comme enseigne de vaisseau. Dans cette nouvelle situation, il eut assez de loisirs pour se livrer à l'étude, sa passion favorite; il apprit l'anglais, l'allemand, l'espagnol, l'italien, le grec et jusqu'à l'hébreu; il se perfectionna dans les sciences, étudiant la physique, l'astronomie, Tentomologie et la botanique. Cette dernière branche des

DUMONT d'uR VILLE. 267

sciences naturelles avait un charme tout particulier pour lui. Il vécut ainsi jusqu'en 1814, tout entier à ses travaux et à ses livres. A cette époque, il fut embarqué sur la ViUe-de- Marseille, qui devait aller chercher, à Palerme, Louis-Philippe, alors duc d'Orléans, sa femme, Marie-Amélie, et leurs deux enfants, le duc d'Orléans et la princesse Louise.

Au retour de cette expédition, il fut successivement embarqué sur le Suffren, le Royal-Louis et VAlouette, et navigua sur ces divers bâtiments de 1814 à 1816, époque de son mariage avec Mademoiselle Adèle-Dorothée Pépin, fille d'un horloger de Toulon.

De 1816 à 1819, il fut détaché à terre, et profita de son séjour en Provence pour dresser une flore des environs de Toulon.

Il n'avait été jusque-là qu'un officier studieux, apprécié de ses chefs ; le hasard allait le mettre en lumière et le faire connaître du public.

En 1819, le capitaine Gautier-Duparc, commandant la Chevrette, fut chargé d'explorer, avec ce bâtiment, Tarchipel grec et la mer Noire. Dumont d'Urville fut embarqué, avec lui, en qualité de second. Pendant cette campagne, il s'occupa d'hydrographie, d'histoire naturelle et d'archéologie. Ces îles, toutes pleines des monuments de l'art grec, enthousiasmèrent le jeune oflTicier qui n'était pas moins artiste que savant. En avril 1820, l'expédition relâcha dans une île alors obscure; elle s'appelait Milo.

Là, Dumont d'Urville, visitant le pays pour voir et s'instruire, apprit de M. Best, agent consulaire fran-

268 LES (IHANDS HOMMES DK LA FRANCE.

rais, qu'un pâtre grec, nommée Yourgos, avait découvert une statue antique d'une beauté remarquable. Il entra aussitôt en pourparlers avec le possesseur de cette merveille pour en faire l'acquisition. On lui en demanda cent et quelques francs. Il revint ravi de sa trouvaille, mais le consul fit des difficultés, déclarant qu'il n'avait pas de fonds pour un achat de ce genre. Dumont d'Urville résolut alors d'acheter la statue de ses propres deniers, mais il dut renoncer à son projet devant les objections de son capitaine, qui prétendit ne pas pouvoir aménager à bord un bloc de cette dimension.

Arrivé à Gonstantinople, il fit immédiatement un rapport à M. de Rivière, notre ambassadeur en Orient; celui-ci envoya le comte de Marcellus, un de ses secrétaires, examiner sur les lieux quelle pouvait être l'iml)ortance de la découverte.

Dans l'intervalle, la statue avait été vendue ; il fallut la payer mille francs, et Dumont d'Urville eut la joie de la ramener en France. Quand elle arriva à Paris, ce fut un cri d'admiration dans le monde artiste; le chefd'œuvre fut estimé trois cent mille francs. Cette découverte commença la réputation du jeune officier, et cela était justice, car cette statue était la Vénus de Milo, la perle de notre musée du Louvre, si riche en trésors de tout genre, une antique que le monde nous envie et qu'aucune fortune ne pourrait payer aujourd'hui.

En décembre 1820, il revint à Paris et lut à l'Académie des sciences une relation détaillée de son voyage. 11 publia ensuite une série de mémoires scientifiques.

Le 22 janvier 1821, il fut récompensé des services

DIMOM DCKVlLLfc:. 2C9

qu'il avait rendus par le grade de licutenaut de vaisseau et la croix de Saint-Louis.

Au mois de novembre de la même année, on constitua la société de géographie; son camarade Duperrey et lui furent du nombre des fondateurs de cette association scientifique, devenue depuis une des plus importantes de l'Europe.

Duperrey avait fait, en 1817, comme enseigne de vaisseau, et sous les ordres de Freycinet , un voyage autour du monde, Dumont d'Urville lui proposa de tenter ensemble une nouvelle exploration dans ces lointains parages qui l'attiraient en quelque sorte. Ils préparèrent, de concert, un projet d'expédition dans la mer du Sud. Ce projet, soumis au ministre de la marine, le marquis de Clermont-Tonnerre, fut approuvé par lui, et la corvette la Coquille fut mise à leur disposition.

Duperrey, lieutenant comme lui, était le plus ancien en grade, et, comme tel, il eut le commandement en chef.

L'Académie des sciences leur donna des instructions détaillées et, le 11 avril 182^, le navire qui portait leurs espérances et leur fortune sortit du port de Toulon.

On relâcha d'abord à Ténérilie, puis, continuant au sud-ouest, on arriva sur les côtes du Brésil, dans la baie de Rio-Janeiro, le 16 octobre.

De Uiu-Janeiro , l'expi-dition gagna les Malouiiies. Elle y arriva le "20 novembie 182^, et y séjourna tout un mois. Enlin, le 31 décembre, on doubla le cap llorn et l'on entra dans l'océan Pacifique.

270 LES rxRANDS HOMMES DE LA FRANCE.

Pendant deux mois, la Coquille explora les côtes du Chili, et Dùmont d'Urville put récolter des trésors pour ses collections. Enfin, le 22 mars 1823, se dirigeant vers l'ouest, il commença cette exploration rêvée à travers ce grand désert d'eau, parsemé d'oasis d'Iles, que Bougainville, La Pérouse et Dentrecasteaux avaient parcouru avant lui.

On suivit d'abord la route que Bougainville avait tenue soixante ans plus tôt. On gagna l'archipel Dangereux et l'on navigua à travers le dédale des îles Pomotou, pour arriver enfin aux îles de la Société ou archipel de Tahiti. Là, Dumont d'Urville trouva de nouvelles merveilles végétales et grossit encore son herbier.

La Coquille toucha ensuite à la Nouvelle-Islande et aux Moluques. Elle quitta Amboine le 28 octobre et fil le tour de l'Australie, pour aller mouiller le 17 janvier 1824 au port Jackson, où elle séjourna deux mois. Ce n'était pas trop pour satisfaire l'avide curiosité du savant qui se trouvait en face d'un monde tout nouveau pour lui, dans un pays dont la flore était au moins aussi riche que celle du Brésil et dont la faune bizarre et paradoxale devait confondre son imagination.

M. de Beauvoir, qui a fait un récent voyage dans ces contrées alors inconnues, a été frappé, lui aussi, paicette nature si peu semblable à la nôtre :

« Terre vraiment étrange, dit-il, que celle-ci ; un animal moitié canard, moitié fourrure, y pond et y allaite.

« On ramasse une branche d'arbriseau, on la jette à l'eau, elle va droit au fond. C'est une sorte d'ébéne.

j)i MONT D urvillp:. 271

« Et, au bord de l'eau, vous prenez une pierre, vous la jetez, elle flotte ; c'est une sorte de pierre ponce.

« Les cerises portent leur noyau au dehors.

« La femelle du castor pond, le mâle couve. Ce sont, du reste, des oiseaux qui ont des ailes sans plumes.

« Vous êtes dans un bois : c'est en vain que vous cherchez de l'ombre, les feuilles se présentent toutes de profil au soleil

« Nous avons fait plus de cent lieues à cheval pour voir toujours le même grand arbre, l'arbre à gomme...

« Il n'y a de pierres, — et encore, — qu'aux bords des ruisseaux ; il y a des pelouses de gazon de vingtlieues sans un cailloux. En revanche, Burke et Sturt ont trouvé à deux cents lieues d'ici des déserts de pierres si grands que leurs bêtes y sont mortes de faim.

« Tout ceci n'inspire-t-il pas le sentiment de l'extraordinaire ? La création de l'Australie semble tenir des caprices. Qui sait? Elle n'est peut-être pas finie; les éléments sont là pour en faire une terre comme les autres ; ils sont séparés : ici deux cents lieues carrées de pierres, là trois cents lieues de gazon ; plus loin, de l'eau.

« La difficulté n'est pas d'y trouver un terrain où il y ait de l'or, mais bien un terrain où il n'y en ait pas. C'est vrai, il y a de l'or [)artout, plus ou moins abondamment, mais partout. »

Dumont d'Urville ne trouva pas d'or, mais il vit les animaux étranges décrits par M. de Beauvoir, il admira 1.1 végétation vivace de ce continent vierge. Il explora

272 f-KS GRANDS HOMMES DE LA FRANCE.

les côtes voisines de Port-Jackson, la rade de Botany- Bay et les Montagnes-Bleues.

Le 20 mars, on quitta l'Australie et on fit voile vers la Nouvelle-Zélande. La Coquille remonta ensuite au nord, vint reconnaître l'archipel des Garolines, et relâcha àOualan, un des groupes de cet archipel.

On gagna de là le havre de Darcy, sur la côte septentrionale de la Nouvelle-Guinée. C'était encore là une station importante pour l'histoire naturelle et la géographie.

L'expédition mouilla ensuite aux Moluques , les traversa pour la seconde fois, visita Java et revint en Europe par Maurice, Bourbon (la Réunion) et Sainte- Hélène.

La Coquille entra dans le port de Marseille, le 23 avril 1825, après trente et un mois de navigation, ayant parcouru près de vingt-cinq mille lieues et traversé sept fois l'équateur.

Le 3 novembre 1825, Dumont d'Urville fut nommé capitaine de frégate et chevalier de la Légion d'honneur.

Dans une des salles du Louvre, s'élève un monument en forme d'obélisque, élevé- à la mémoire de La Pérouse. 11 est composé de tous les objets recueillis sur le lieu même du naufrage de l'infortuné navigateur.

Ces reliques précieuses d'un grand homme mort [)our la patrie, on les doit à Dumont d'Urville.

niMONT n'i'RVFLLE. 973

La Pérouso , comme nous Tavons vu dans la notice (jui lui est consacrée, avait quitté Botany-Bay en 1788, et, depuis lors, on n'avait plus eu de nouvelles de son expédition. On s'était beaucoup inquiété d'abord de ce silence, puis on l'avait cru perdu, mais sans en avoir jamais eu la certitude. Plusieurs fois même on s'était repris à espérer. En 1793, l'Anglais Georges Nowii, capitaine du navire VAlhermale, avait déclaré devant les autorités de Morlaix, que, dans la nuit du 30 décembre 1791, sur la côte de la Géorgie australe, il avait trouvé des débris de vaisseaux et des filets de maind'œuvre européenne. Mais sa déclaration, d'abord accueillie avec empressement parle public, ne put être prise au sérieux parles hommes du métier, à cause des contradictions qu'elle présentait.

Dentrecasteaux, lui aussi, avait parcouru dans tous les sens les régions où La Pérouse avait dû disparaître ; il était mort à la peine et n'avait rien découvert. Chaque année, cependant, de nouveaux bruits venaient raviver la curiosité du public.

En 1825, un autre officier anglais raconta qu'il tenait d'un capitaine américain que celui-ci, après avoir découveit un groupe d'îles peuplées et entourées de récifs, avait eu des communications avec les habitants et avait vu entre leurs mains une croix de Saint-Louis et des médailles semblables à celles que La Pérouse avait sur ses navires.

Ces bruits si souvent répétés, sans que jamais rien de sérieux les eût confirmés, faisaient qu'on n'y attachai! plus grande importance.

Beaucoup de personnes doutaient encore de la mort de La Pérouse, ou tout au moins croyaient que dans quelque île sauvage on pouvait peut-être retrouver des débris de ses équipages ; mais où les chercher, sur quel rocher battu par la tempête , sur quel îlot abandonné aller porter secours à ces tristes survivants d'une expédition évidemment arrêtée dans sa marche par un naufrage ignoré.

Dumont d'Urville, à son retour en France avait appris la mort de son fils. Il s'était fait une joie de le revoir et, en trouvant ce pauvre petit être disparu, il fut pris d'un immense chagrin. Il se livra plus que jamais à l'étude et, à peine revenu, il ne songea plus qu'à repartir.

Il dressa le plan d'une nouvelle exploration, et se préoccupa surtout, dans son projet, de démontrer la possibilité d'obtenir des résultats pratiques. On pouvait fort bien, suivant lui, s'occuper d'une manière trèscomplète des sciences naturelles, eniichir le domaine de la géographie en découvrant des pays nouveaux et, par des relevés hydrographiques sérieux, rendre plus facile et moins dangereuse la navigation dans ces mers lointaines. Il pensait enfin qu'il était facile de chercher et de trouver des débouchés pour notre industrie et des points propres à établir des colonies nouvelles et des comptoirs.

Dumont d'Urville soumit son plan à M. de Chabrol,

DUMONT d'uR VILLE. 275

ministre de la marine, insistant d'une manière toute s])éciale sur l'avantage que présenterait une exploration exacte et minutieuse des côtes de la Louisiade et de la Nouvelle-Guinée, où il serait aisé d'établir tout un systèaie de colonisation.

Peut-être ce projet aurait-il été écarté, sans un incident qui se produisit alors et qui éveilla fortement l'attention,

A ce moment précisément, on apprit que le capitaine d'un navire baleinier anglais, en longeant les côtes bordées d'écueils situées entre la Nouvelle-Calédonie et la Louisiade, avait aperçu dans les mains des habitants venus à son bord, des épées sur lesquelles était gravé le mot Paris et plusieurs pièces de monnaie frappées à l'elTigie de Louis XVI; une croix de Saint-Louis pendait à l'oreille d'un des chefs. Interrogé sur l'origine de ces objets, un vieillard, après avoir rassemblé d'anciens souvenirs, répondit qu'ils provenaient d'un gros bâtiment (jui, des années auparavant, avait été brisé sur les récifs.

Cette nouvelle apportée par un officier anglais, qui, lui-même, avait vu des pièces de monnaie ou des médailles semblables dans la Nouvelle-Calédonie, produisit une vive sensation. Depuis trente-sept ans on n'avait plus eu de nouvelles de La Pérouse. Le public pensa que l'on allait enfin être fixé sur le sort du malheureux navigateur, et le ministre saisit cette occasion pour adopter le plan de Dumont d'Urville.

En décembre 1825, il fut, en effet, chargé officiellement de l'entreprise.

Il demanda et obtint l'autorisation de changer le nom de la Coquille en celui de V Astrolabe, en souvenir du navire qui portait La Pérouse.

Il composa son équipage de marins sur lesquels il pouvait compter ; comme officiers, il choisit Jacquinot et Lottin qui avaient voyagé avec lui sur la Coquille. M. Gaimard, qui avait accompagné Freycinet autour du monde, fut chargé de la zoologie, Lesson et Guoy de la botanique.

D'après son plan, d'Urville se proposait de visiter les côtes de la Louisiade, de la Nouvelle-Guinée et de la Nouvelle-Bretagne, de traverser les Carolines et les Moluques, pour gagner ensuite l'archipel de la Sonde. On avait de plus ajouté à son projet primitif l'observation des côtes nord de la Nouvelle-Zélande, des îles Tonga, Yiti et Loyalty. Ses instructions portaient, en outre, qu'il devait faire toutes les recherches possibles pour arriver à fixer l'endroit où avait eu lieu le désastre de La Pérouse.

L'itinéraire que Dumont d'Urville s'était tracé fut modifié presque au début du voyage, par suite de circonstances imprévues dont nous aurons à parler un peu plus loin.

Le nouvel Astrolabe quitta Toulon le 25 avril 1826 et fit une courte relâche à Ténériffe, avant de doubler le cap de Bonne-Espérance. Il fut ensuite assailli par une violente tempête et dut traverser tout l'océan Indien fuyant devant la bourrasque. Enfin Ton aperçut les côtes de l'Australie et l'on put aborder au port du Roi Georges, dont on leva le plan. On s'engagea ensuite

DUMONT d'urvillk. 277

dans le détroit de Bass où l'on fixa la position des écueils du Crocodile.

Après avoir doublé le cap Ilowe, Dumont d'Urville longea la côte d'Australie jusqu'au port Jackson et reconnut la côte nord-ouest de l'île la plus méridionale de la Nouvelle-Zélande. Les officiers du bord exécutèrent des travaux hydrographiques intéressants dans le canal qui sépare les deux terres. Pendant près de deux mois de séjour dans ces parages, l'expédition fit le tracé de quatre cents lieues de côtes et détermina rigoureusement la position d'un grand nombre d'îles, de baies et de canaux.

En quittant la Nouvelle-Zélande, le 19 mars 1827, le navire faillit se perdre dans un des récifs qui bordent la passe qui mène à Tonga-Tabou.

En effet, le 20 avril 1827, en vue -de Tonga-Tabou, la corvette s'était trouvée tout à coup cernée de toute part par les brisants. Le vent très-fort en cet endroit soufflait en outre de telle façon qu'on ne pouvait songer à faire aucune manœuvre sérieuse; il fallut jeter l'ancre au milieu d'une mer fort grosse et fort agitée. Bientôt le navire fut environné par les pirogues des naturels. C'était là un nouveau danger, car les chefs indigènes, eux-mêmes, disaient qu'en cas de naufrage, ils seraient impuissants à empêcher le pillage et peut-être le massacre de l'équipage. Deux fois le danger fut tellement imminent que Dumont d'Urville fit tout préparer pour abandonnerle navire qui semblait devoir être brisé d'un instant à l'autre sur les écueils. Enfin le 24, après quatre j(mrs de mortelles angoises, le vent s'étant un peu

calmé, le navire obéit à la remorque qui lui fut donnée par les canots et sortit de cette passe dangereuse, dans laquelle vingt fois il avait failli s'abîmer sans retour.

Il gagna ensuite les îles des Amis et entreprit la reconnaissance des îles Viti, grand amas d'îlots, de récifs et d'écueils peu connus jusque-là. Il fixa la position de cent vingt îles, dont plusieurs n'avaient jamais été relevées,et gagna les îles méridionales de l'arcbipel du Saint- Esprit, qu'il explora en détail pour aller dresser la carte des îles Loyalty. Après avoir prolongé, au nord-ouest, la chaîne des brisants qui défend la Nouvelle-Calédonie, il gagna la Louisiade : puis remontant vers le nord, il visita les îles Laughland, relâcha au havre de Carteret de la Nouvelle-Zélande et, suivant enfin la côte méridionale de la Nouvelle-Bretagne, il découvrit le groupe des îles du duc d'Augoulème.

Après avoir dépassé l'extrémité occidentale de la Nouvelle-Bretagne, il entreprit la reconnaissance de cette longue suite de côtes qui bordent la Nouvelle-Guinée du côté du nord et parcourut trois cent cinquante lieues, déterminant en passant les îles déjà connues qui les bordent et auxquelles il en ajouta quinze ou vingt tout à fait inconnues avant lui.

Enfin, il gagna Amboine le 127 septembre 1827, et séjourna dans ce port jusqu'au 10 octobre. Il mit cette relâche à profit pour réparer les avaries de son navire et le ravitailler.

D'Amboine, on fit voile pour la Tasmanie dont on gagna l'extrémité méridionale, et l'on vint jeter l'ancre à Hobart-Town, le 18 décembre.

DUMONT d'urviij.f,. 279

l>u:iu)iit d'Urville, pendant les dix-sept mois qu'il venait de passer à la mer, avait relevé plus de cent lieues de côtes, les moins explorées du globe, et fixé la position de plus de cent cinquante îles, dont une soixantaine au moins étaient complètement inconnues. Mais il n'avait rien découvert relativement à La Pérouse et revenait découragé à Hobart-Town, sans se douter qu'il allait trouver là des renseignements nouveaux et précis, et qu'il touchait enfin à la réalisation de ses projets et à la solution du problème qui tenait en éveil l'attention du monde depuis trente-cinq ans.

M. de Rossel a raconté dans les plus grands détails les incidents heureux et les rencontres successives qui ont mis sur la trace de La Pérouse.

Le 13 mars 1826, Pierre Dillon, allant de la Nouvelle-Zélande au Bengale, fit relâche à Tucopia. Bientôt plusieurs pirogues se dirigèrent vers le navire. Dans la première qui s'avança, le marin reconnut deux matelots qui, quinze ans auparavant, avaient déserté dans ces mêmes parages le vaisseau le Hunier, avec lequel il avait visité jadis cette même contrée. Les déserteurs ne reconnurent pas Dillon et racontèrent que, pendant onze ans, aucun navire n'avait passé devant l'île ; mais que dans les deux années suivantes on en avait vu deux. Un des officiers vint dire au commandant que Joé, l'un des déserteurs, avait vendu à l'armurier du bord une poignée d'épée en argent. On interrogea son compagnon et l'on apprit qu'à leur arrivée, ils avaient vu dans les mains des insulaires des chevilles eu fer, des chaînes de haubans, des haches, des couteaux, de la porcelaine, le

manche d'une fourchette d'argent et beaucoup d'autres objets de provenance européenne. Ils apprirent plus tard que ces débris avaient été rapportés par les sauvages d'une île assez éloignée, qu'ils nommaient Mannicolo ou Vannicolo, près de laquelle deux navires avaient fait naufrage, au temps où les vieillards actuels étaient de jeunes hommes. Joé lui-même était allé àYannicolo six ans auparavant et y avait vu des hommes en cheveux blancs qui avaient appartenu aux équipages des vaisseaux naufragés. Dillon, persuadé qu'il suit la trace du naufrage de La Pérouse, interroge encotre les indigènes. Il apprend que depuis le désastre, on a vu un navire dans le lointain, celui de Dentrecasteaux sans doute, mais qu'aucun n'a touché le rivage de l'île.

Dillon est à court de vivres, mais il n'hésite pas, il emmène un des déserteurs avec lui et fait voile pour Vannicolo (Yanikoro). En deux jours on arrive en vue de l'ile, mais pendant huit jours les vents contraires empêchent d'y aborder. Le navire faisait eau, la famine était à bord, il fallut renoncer à l'entreprise et le navigateur anglais dut reprendre la rt-ute du Bengale, où il arriva le 30 août.

A peine arrivé, il publia un mémoire détaillé sur ce qu'il avait appris, et la Compagnie des Indes mit à sa disposition un de ses navires (la Research). Il reprit la mer le 22 janvier 1827, il arriva à Port Jackson le 3 juin et à la côte de la Nouvelle-Zélande le l***" juillet. Dumont d'Urville y avait relâché deux mois auparavant. Quelques jours après, Dillon trouva encore à Tonga-Tabou, une des îles des Amis, des traces

DUMONT d'URVILLK. 281

récenles du passage du navigateur, et le 5 septembre enfin, il était de retour à Tucopia. Le 7, il arrivait en vue des hautes montagnes deVanikoro; dès le lendemain, on communiqua avec la terre. Un vieillard vint à bord et raconta que dans sa jeunesse un grand navire avait échoué sur les récifs qui entourent l'ile et coulé de suite à fond ; plusieurs des hommes qui le montaient avaient péri de diverses manières ; l'autre vaisseau avait échoué un peu plus loin; la mer avait contribué à le détruire ; les hommes qui s'en échappèrent rejoignirent leurs compagnons. Ils construisirent un petit bâtiment et s'en allèrent. Quelques blancs restèrent, l'un d'eux n'était mort que depuis peu. Dillon revint en Angleterre rapportant une foule d'objets provenant du naufrage. Le 2 mars 1829, il fut présenté au roi Charles X, qui le nomma chevalier de la Légion d'honneur et lui accorda dix mille francs comme indemnité des dépenses qu'il avait faites. Il reçut en outre une pension de quatre mille francs, réversible sur sa famille. Le roi ordonna de plus que les débris rapportés par Dillon seraient placés dans une des salles du Louvre. Lesseps, l'ancien compagnon de La Pérouse, se trouvant alors à Paris, vint visiter ces tristes reliques et les reconnut.

Dumont d'Urville ignorait tous ces détails, quand le 18 décembre 1827, il arriva à Ilobart-Town. Comme nous l'avons déjà dit, il y revenait découragé, sans avoir rien découvert sur le sort de La Pérouse. La première nouvelle (lu'il y apprit, fut celle du départ de Dillon pour Tucopia. Il lut avidemment le rap{)ort publié par ce même Dillon dans la Gazette, et adressé par

282 LES CtRANDS hommes de la FRANCE.

lui à la Compagnie des Indes. Évidemment le navigateur anglais avait trouvé le lieu du naufrage. Dès lors, Duniont d'Urville ne songea plus qu'à suivre sa trace, et le 5 janvier 1828, après avoir comme jadis La Pérouse, renvoyé tous ses papiers en France, il partit pour Vanikoro.

Le 10 février, V Astrolabe arriva devant Tucopia.

D'Urville avait pris à bord deux matelots anglais qui pouvaient lui servir d'interprètes. Bientôt il atteignit la côte orientale de Vanikoro. C'était une île montagneuse qu'entoure une énorme chaîne de brisants. Après six jours de recherches, on trouva un passage qui mena la frégate dans la baie de levai (21 février).

Plusieurs jours se passèrent sans résultat appréciable : sans cesse on interrogeait les sauvages ; on allait d'un village à l'autre ; on distribuait des présents, mais on n'obtenait que des réponses incohérentes ou contradictoires, tant les insulaires étaient défiants.

Enfin, le 28, l'un d'eux s'offrit à conduire les Français sur le lieu du naufrage, et à une certaine distance, il fit arrêter leur canot dans une espèce de coupée au travers des brisants, puis, par un signe, il invita les Français à regarder au fond de l'eau. A la profondeur de douze à quinze pieds, ils distinguèpent bientôt, disséminés cà et là, empâtés de coraux, des ancres, des boulets, et divers autres objets, surtout de nombreuses plaques de plomb. A ce spectacle, tous leurs doutes furent dissipés, ils restèrent convaincus que les tristes débris qui frappaient leurs yeux étaient les derniers témoins rhi dt'sastre de Ln Pé-

DUMONT d'urville. 283

rouse. Il ne restait plus que des objets en fer, cuivre et plomb. Tout le bois avait disparu, détruit sans doute par le temps et le frottement des lames. La disposition des ancres faisait présumer que quatre d'entre elles avaient coulé avec le bâtiment, tandis que les autres avaient pu être mouillées. L'aspect des lieux permettait de penser que le navire avait tenté de s'introduire au dedans des récits par cette espèce de passe, qu'il avait échoué et n'avait pu se dégager de cette position qui lui était devenue fatale. Quelques jours se passèrent à tirer du fond de la mer autant de débris qu'il fut possible ; on les transporta à bord de V Astrolabe. Après les avoir bien examinés, « tous les officiers de la corvette décla- « rérent d'une voix unanime, qu'à leurs yeux, le nau- « frage de La Pérouse sur les brisants de Vanikoro « leur paraissait un fait établi et qu'ils étaient convain- « eus que les objets rapportés par la chaloupe en « étaient les restes. Alors je leur fis part, continue « d'Urville, du projet que j'avais depuis longtemps « conçu d'élever à la mémoire de nos infortunés com- « patriotes un mausolée modeste, mais qui suffirait du « moins pour attester notre présence à Vanikoro, nos « efforts et l'amertume de nos regrets, en attendant que « la France put un jour y consacrer un monument plus « durable et plus digne de sa puissance. » Chacun voulut concourir à l'érection du cénotaphe. Il fut recouvert en planche, sur lesquelles on posa des blocs de corail ; sa forme était carrée, et un chapiteau pyramidal en bois peint le surmontait; on n'employa dans cet ouvrage ni clous, ni ferrures, pour en asseuibler les pièces, afin de

n'olfrir aux insulaires aucun oljjet qui pût les tenter à le détruire pour satisfaire leur cupidité. On incrusta dans une des traverses une plaque de plomb sur laquelle on traça en gros caractères, profondément creusés, l'inscription suivante :

a la memoire

de la pérouse

et de ses compagnons

l'astrolabe

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