‹ Les grands hommes de la FranceChapitre 6 sur 12 · I.A PI-ROISE · texte numérisé non relu

I.A PI-ROISE

neut pas besoin d'attendre lungtenips, car le commandant de la baie, étant arrive de Manille, fît un gracieux accueil aux Français, leur accorda tout ce qu'ils voulaient et écrivit même au commandant de Cavité, pour le prier de laisser les voyageurs communiquer avec la place et de leur procurer tous les secours et toutes les facilités désirables.

Le commandant exécuta à la lettre les instructions qu'il avait reçues et prêta même sa maison pour qu'on pût y établir un observatoire.

Cavité est située à trois lieues de Manille ; c'était autrefois une ville importante. Aujourd'hui ce n'est plus qu'un bourg où il ne reste que quelques officiers d'administration. Sa population, composée d'indigènes et de métis, ne s'élève plus guère qu'à six mille âmes. Sun port trés-sùr sert de j-efuge aux vaisseaux pendant les moussons.

Manille (dans l'île de Luçon) est une ville dont la population est évaluée à trente-huit mille âmes, composée principalement de Chinois et de métis, car c'est tout au plus s'il y a mille à douze cents Espagnols.

Les environs sont charmants ; la rivière le Piissig ou la Manille se divise en différents canaux : les deux principaux conduisent à la lagune ou lac de Bery qui se trouve à sept lieues dans l'intérieur. Sur ses rives sont plus de cent villages de naturels et le territoire stir les deux rives est d'une fertilité incomparable.

La ville môme est bâtie sur pilotis, elle est admirablement située et occupe une plaine fertile sur la côte occidentale de l'île au fond de la baie qui porte son nom,

Ses rues, larges et belles, sont bordées de trottoirs et pavées en granit tiré de la Chine. On remarque surtout le palais du gouvernement, les églises et les couvents. Les habitants se livrent principalement au commerce des chaines d'or et des cigares. Le seul inconvénient du pays, c'est que les tremblements de terre y sont trèsfréquents.

L'archipel des Philippines compte plus de trois millions d'habitants. Ils sont généralement bons et hospitaliers. Les maisons qu'ils habitent sont entretenues dans un état de propreté remarquable et ombragées d'arbres fruitiers qui poussent sans culture aucune. On y fait abus du tabac, tout le monde en fait usage, jusqu'aux femmes et aux enfants qui, à peine adolescents, s'adonnent à cette habitude et fument de gros cigares.

L'indigo, la canne à sucre, le coton, le café poussent en quelque sorte sans que les habitants s'en occupent. Le climat est très-chaud et les équipages des deux navires souffrirent beaucoup dans ces parages. Ladyssenlerie se manifesta même à bord et l'on perdit l'enseigne de vaisseau d'Aigremont, qui succomba au bout de vingt-cinq jours de souffrance.

La Pérouse avait hâte de reprendre la mer. Le 28 mars (1787), tous les travaux étant terminés, il ht ses visites d'adieu et, le 9 avril, on mit à la voile. L'expédition devait gagner les côtes de Tartarie et les îles du Japon. Cette partie du globe n'était guère connue alors que par les traditions et les récits recueillis par les missionuaires. Les frégates sortirent sans encombre de la rade, mais en mer, à peine eurent-elles doublé le cap

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Bajador, qu'elles trouvèrent des vents du nord-est qui génèrent singulièrement leur marche sur le nord.

Le 21 avril, on releva l'ile Formose ; puis le gros temps ayant obligé les navires à s'éloigner de la côte, on perdit cette terre de vue pour la retrouver quelque temps après. La bordée, qu'on avait été forcé de tirer pour se servir du vent, ramena en effet les navires prés de l'entrée de l'ancien fort Zélande où est la ville de Tayvan, capitale de l'île.

La Pérouse savait que la colonie était en pleine révolte et qu'on avait envoyé contre elle une armée de vingt mille hommes. Il mouilla à l'ouest de la baie de Tayvan pour tâcher d'apprendre quelque nouvelle. Ne voulant pas paraître suspect en envoyant un canot à terre, il tenta d'attirer à bord des Chinois qui naviguaient dans les eaux de ses vaisseaux, en leur faisant montrer de loin des piastres et de l'argent ; rien ne put les décider à accoster ; un seul vint vendre du poisson à bord, mais on ne put comprendre ses réponses.

Le jour suivant, la brise du large s'étant fait sentir, les frégates purent remonter dix lieues vers le N., et elles aperçurent l'armée chinoise à l'embouchure d'une rivière située par SS*^ 25' de latitude nord.

On jeta l'ancre par le travers de cette rivière, à l'entrée de laquelle on voyait une quantité de bâtiments chinois, les uns stationnant à la côte, les autres voguant à pleines voiles. Le vaisseau amiral, couvert de tous ses pavillons, se trouvait au large et une jonque vint même mouiller à une lieue dans l'est des frégates françaises.

On releva ensuite la situation des îles Pescadores, qui

ne sont qu'un amas de rochers entièrement stériles.

Le lendemam, des pluies abondantes furent suivies d'une violente bourrasque. Le ciel fut sillonné toute la nuit par les éclairs, puis survint un calme plat, et l'on resta à mi-canal entre les îles Berchi et celle de Botot- Taboco-Ximar. On n'était pas à plus de trois kilomètres de la côte et l'on voyait distinctement trois ou quatre villages disséminés sur la rive méridionale. Mais la Pérouse dut renoncer à satisfaire le désir qu'il avait de visiter les habitants de ces villages dont Dampier vante l'hospitalité. L'unique baie qui offrait un mouillage était balayée par le vent du sud-est qui soufflait assez violemment, et l'on ne pouvait songer à y chercher un abri.

On doubla cette île, et on se dirigea au nord-est. Le 5 mai, à une heure du matin, on eut connaissance d'une île restée au sud-est, et quand le jour parut, on vit qu'elle était habitée.

Plusieurs pirogues vinrent examiner les frégates, qui parurent leur inspirer une vive inquiétude. La Pérouse fit distribuer une pièce de nankin à chacun des insulaires qui vinrent à son bord ; il y joignit quelques médailles, et ces gens qui n^a valent rien apporté avec eux firent comprendre qu'ils désiraient que les Français touchassent terre, où ils ne manqueraient de rien. La Pérouse, malgré son désir de visiter le pays, ne pouvait perdre un moment; il était très-important de sortir des mers du Japon avant le mois de juin, époque où les orages et les ouragans rendent ces parages fort dangereux. Il conserva à cette terre le nom d'île Youmi qu'elle porte sur la carte du P. Gaubil. Les insulaires ne sont ni

Chinois, ni Japonais, mais placés entre ces deux empires, ils paraissent tenir des deux peuples; ils étaient revêtus d'une chemise et d'un caleçon de toile de coton ; leurs cheveux, retroussés sur le sommet de la tête, étaient roulés autour d'une aiguille d'or; chacun avait un poignard à manche d'or et leurs pirogues étaient construites avec des arbres creusés.

L'expédition continua sa route et reconnut les îles Haoa-Ponsu et Tiaoyu-Su, du même P. Gaubil; elles se trouvent à l'est de la pointe septentrionale de Formose.

On était hors de l'archipel des îles de Liken et l'on entrait dans une mer plus vaste entre le Japon et la Chine.

La Pérouse trouva sur les côtes de ce dernier pays des brumes si épaisses et si continues qu'il ne lui fut pas possible de faire plus de sept à huit lieues par jour. Les vaisseaux, forcés par un calme plat de rester à l'ancre, se voyaient contraints de se faire des signaux, ayant cessé complètement de s'apercevoir quoiqu'ils se trouvassent à portée de la voix. Cependant le 19 mai, après quinze jours de calme, accompagné d'épais brouillards, les vents se fixèrent au nord-ouest et la mer devint très-grosse.

On appareilla quand même et l'on se dirigea vers l'île de Quelpaert, premier point de reconnaissance avant d'entrer dans le canal du Japon. Cette île, qui était sous la domination du roi de Corée, n'avait été visitée jusqu'alors que par les naufragés hollandais du Sparrow-Hawh (VEpervier), en 1C35.

On y arriva le 22 mai ; celte terre est d'un aspect magnifique. Un pic de deux mille mètres s'élève au milieu de l'Ile dont il est le réservoir; le terrain est en pente et descend jusqu'à la mer, d'où les habitations s'élèvent en amphithéâtre. L'histoire des Hollandais, restés captifs dix-huit ans sur cette terre, n'encouragea paslaPérouse à faire descendre un canot à terre ; il continua donc sa route, et, le lendemain, il eut connaissance de rochers qui forment une chaîne d'au moins quinze lieues en avant du continent de la Corée ; le 25 mai, on passa la nuit dans le détroit, sondant toutes les demi-heures. Le canal qui sépare la Corée du Japon a environ une quinzaine de lieues. La Pérouse longea le continent d'assez près pour apercevoir les villes et les maisons situées sur le bord de la mer; on voyait sur les sommets des montagnes des fortifications ressemblant à des forts européens. Ces moyens de défense des Coréens étaient sans nul doute dirigés contre les Japonais.

La vue des frégates n'inspira aucune crainte aux bateaux qui naviguaient le long de la côte et qui nedifïéraient en rien de ceux des Chinois.

La journée du 26 mai compta comme une des plus intéressantes de la campagne ; on fit un relèvement de plus de trente lieues de côtes.

Le lendemain, La Pérouse dirigea sa route sur la pointe dusud-ouest de l'île de Niphon ; il aperçut dans le nordnord-ouest une île habitée qui, ne figurant sur aucune carte, fut appelée Dagelet, du nom de l'astronome qui l'entrevit le premier.

Cette île, très-escarpée, est couverte jusqu'à la mer

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d'arbres s|)leiKli(los, un rempart de roc la contourne et il n'y a que quelques anses de sable sur lesquelles on peut débarquer.

Le 30 mai 1787, La Pérouse dirigea sa route vers le Japon ; mais les vents [contraires ne lui permirent d'approcher la côte qu'à très-petites journées, et, sans Timportance qu'il mettait à déterminer un point ou deux de la côte occidentale de l'île de Niphon, il aurait, dit-il, abandonné cette reconnaissance et fait route vers la côte de la Tartarie.

Le 2 juin, il aperçut deux bâtiments japonais, dont l'un passa à la portée de la voix, et l'on put observer jusqu'à la physionomie des individus qui le montaient ; ils ne parurent nullement effrayés ni étonnés, et ils ne changèrent de route que, lorsqu'à portée de V Astrolabe, ils craignirent d'aborder cette frégate.

Le 6 il eut connaissance du cap Noto et de l'ile Jootsi- Sima qui en est séparée par un canal d'environ cinq lieues; puis il continua sa route au nord-ouest, et, le 11 juin 1787, il aperçut, à vingt lieues de distance, le continent à l'ouest, au point de limite qui sépare la Corée du pays des Mandchoux.

Cette terre est couverte d'arbres; les rives en sont escarpées et les montagnes qu'on y remarque ont quatorze cents mètres de hauteur. Leurs cimes étaient légèrement couvertes de neige. On ne rencontra l'embouchure d'aucune rivière sur un espace de plus de quarante lieues, et nulle part on ne vit trace d'habitation.

Le 23, on jetait l'ancre dans la baie de Ternai, à une

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demi-lieue du rivage. Cinq petites anses formaient le contour de cette baie ; elles étaient séparées entre elles par des coteaux. Il était impossible d'admettre qu'un pays si fertile à proximité de la Chine fût inhabité ; ou trouvait à tout moment des traces d'hommes et des vestiges de feu.

Les Français s'enfoncèrent dans les bois, où ils firent une chasse abondante, mais ils ne rencontrèrent aucun indigène ; par contre^ ils découvrirent un tombeau sur le bord d'un ruisseau, et trouvèrent dans l'intérieur deux corps couchés l'un près de l'autre et très-bien conservés. A côté de ces corps étaient une douzaine de bracelets d'argents, une hache en fer, un couteau, une cuiller en bois, un peigne et un petit sac en nankin rempli de riz.

Ils ne pouvaient plus douter que cette île ne fût peuplée d'habitants nomades qui devaient y venir par mer. Une pirogue abandonnée près du tombeau confirma cette supposition.

Le 27, après avoir laissé à terre une bouteille contenant une inscription qui marquait la date de leur visite, ainsi que différentes médailles, on mit à la voile, prolongeant la côte à trois kilomètres environ du rivage. On fit ainsi une cinquantaine de lieues par un temps magnifique, et l'on pécha plus de huit cents morues, dont la plus grande partie fut salée et mise en barriques.

Le 4, les brumes s'étant dissipées, on descendit sur le rivage d'une baie où coulait une rivière de quarante mètres de largeur, et à laquelle on donna le nom de baie de Sufifren.

Le 6 juillet 4787, les frégates durent lutter contre

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les vents contraires, et, le 7 au matin, La Pérouse eut connaissance, à l'est, d'une terre qui semblait être trèsétendue; on n'en distinguait que des sommets allant jus(|u'au sud-est, ce qui dénotait qu'on était très-avant dans le canal qui la séparait de la côte à l'ouest ; on s'en approcha pour l'examiner.

Son aspect était complètement différent de celui de la Tartarie ; on n'y entrevoyait que des rochers arides conservant encore de la neige dans leurs anfractuosités, mais la distance était trop grande pour distinguer les terres basses.

Après avoir navigué plusieurs jours à tâtons au milieu de brumes épaisses, le 11, une éclaircie permit aux Français d'approcher de la côte , qu'ils trouvèrent boisée et fertile, ce qui les décida à laisser tomber l'ancre à deux milles d'une petite anse, où coulait une rivière. Ils y virent, aidés de leurs lunettes, quelques cabanes et deux insulaires s'enfuyant vers les bois.

Deux canots furent alors envoyés au rivage et trouvèrent les feux encore allumés.

On déposa dans les habitations abandonnées des haches et quelques outils de fer, afin de prouver par ces présents que les hommes débarqués étaient loin d'être des ennemis.

Xn moment où les canots allaient retourner à bord, une pirogue, montée par sept insulaires, atterrissait au rivage. Ils n'eurent aucune frayeur des Français; leurs manières furent graves et affectueuses. Parmi eux se trouvaient deux vieillards à barbe blanche, dont le costume se composait d'une étoffe d'écorce d'arbre : deux

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indigènes avaient des liabils de nankin dont la forme différait de l'habillement chinois; d'autres portaient une longue robe fermée tout du long au moyen d'une ceinture et de boutons. La plupart avaient la tète nue, mais quelques-uns d'entre eux portaient un bandeau de peau d'ours. Ils avaient les cheveux rasés sur le sommet de la tête ainsi que sur les côtés et longs par derrière. Ils étaient chaussés de bottes de peau de phoque et, comme armes, ils avaient des flèches garnies de fer, des arcs et des piques.

On leur donna à comprendre qu'on retournait à bord à cause de la nuit, mais qu'on comptait les retrouver le lendemain pour leur faire de nouveaux cadeaux, et ils firent signe que, couchant dans les environs, lisseraient au rendez-vous.

Le lendemain, la Pérouse étant allé lui-même à terre, vingt et un des insulaires y arrivèrent bientôt après, mais on ne vit pas une seule femme, et l'on pensa qu'elles étaient restées dans les bois. On fit présent aux naturels de fer et d'étoffes ; ils préféraient l'argent au cuivre et le cuivre au fer, ce qui fit supposer qu'ils connaissaient les métaux. Du reste, il paraissaient fort pauvres.

Ayant vu que les Français étaient porteurs de papier et de crayons, ils devinèrent qu'on voulait prendre un vocabulaire de leur langue et ils prévinrent les questions en expliquant eux-mêmes différents objets et le nom des pays d'où venaient ces objets. La Pérouse supposait, à la facilité avec laquelle ils comprenaient, que l'art d'écrire ne devait pas leur être inconnu. « Ces

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insulaires paraissaient, dit-il, d'une honnêteté excessive; tout en ne craignant pas de demander des haches et des étoffes qu'ils semblaient vivement désirer, ils se faisaient scrupule de toucher ou de s'emparer de quoi que ce soit. »

Lorsqu'on fut parvenu, ajoute-t-il, à leur faire comprendre dans la conversation que l'on désirait qu'ils figurassent leur pays et celui des Mandchoux, un vieillard se leva et, avec le bout de sa pipe, il traça la côte de la Tarlarie à l'ouest, courant après nord et sud ; à l'est et, dans la même direction, il figura son île et, en portant la main sur sa poitrine, il fit entendre qu'il venait de tracer son propre pays, il avait laissé entre la Tartarie et son ile un détroit et, se tournant vers les frégates, il indiqua par un trait qu'on pouvait y passer. Au sud de cette ile, il en avait figuré une autre, et avait (Micoi'o laissé un détroit, en indiquant que c'était également une route pour les vaisseaux. Un autre insulaire, voyant que les figures tracées sur le sable s'eifaçaient, prit un de nos crayons avec du papier, et il traça son ile, qu'il nomma Tchoka, et il indiqua par un trait la petite rivière sur le bord de laquelle on était, qu'il plaça aux deux tiers de la largeur de l'ile du nord au sud. Il dessina ensuite la terre des Mandchoux, laissant, comme le vieillard, un détroit au fond de l'entonnoir et, à notre grande surprise, il ajouta le fieuve Ségalien dont ces insulaires prononçaient le nom comme nous ; il plaça l'embouchure de ce fleuve un peu au sud de la pointe de son île, et il marqua par des traits, au nombre de sept, la quantité de journées de pirogues nécessaires

1;jO i.i;!^ cbands hommes de i,.\ fhance.

poui' se loiidre du lieu où nous étions à l'enibouchure du lac. Ségtdien. Il marqua également par des traits pendant combien de journées de pirogues ils remontaient ce fleuve, jusqu'aux lieux où ils se procuraient le nankin bleu et d'autres objets de commerce, par leur communication avec le peuple qui habitait ces contrées.

Les autres insulaires, témoins de cette conversation, approuvaient par leurs gestes, les discours de leur compatriote. Ensuite il désigna fort bien, par ses signes, la largeur du fleuve et celle du détroit; mais il fut impossible de deviner ce qu'il avait voulu faire entendre par la profondeur des eaux. La baie reçut le nom de baie de Langle.

Les Français passèrent le restant de la journée à visiter ce pays, et leur surprise fut extrême de trouver chez un peuple simplement chasseur et pécheur, des manières généralement douces et une intelligence plus étendue que chez les classes inférieures des peuples d'Europe. On vit dans leurs cabanes des espèces de lis jaunes ou saranne du Kamtschatka qu'ils font sécher et qui servent aux provisions d'hiver, ainsi que de l'ail et de l'angélique ; ces dernières plantes poussent sur la lisière des bois.

Ces naturels sont bien faits et d'une constitution robuste, leur figure est agréable, mais ils sont de taille médiocre et l'on en vit fort peu dépassant cinq pieds cinq pouces, taudis qu'un grand nombre étaient plus petits. • Ils ont presque tous les usages des Chmois, laissent croître leurs ongles comme eux et saluent de la même manière.

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Lo 14 juillet 1787, par une brume très-épaisse, La Pcrouse quitta la baie de Langle, dirigeant sa route vers la côte de Tartarie. Le 19, les brumes disparurent un instant, et Ton aperçut la terre; mais il ne fut pas possible, tant elle était enveloppée de vapeurs, de reconnaître aucune des pointes qui avaient été relevées les jours précédents.

On laissa tomber l'ancre à l'ouest d'une baie, à deux milles du rivage. Cette baie, que La Pérouse dit être la meilleure où il ait mouillé depuis son départ de Manille, fut nommée baie d'Estaing. Les canots y abordèrent à quatre beures du soir et l'on trouva une dizaine de cabanes à cent pas du bord de la mer.

Ces cabanes étaient divisées en deux chambres. Celle d'entrée était entourée de banquettes et servait à recevoir les meubles de ménage et le foyer, et celle du fond était absolument vide et devait servir à recevoir les visités, les étrangers ne devant pas être admis en présence des femmes. Deux d'entre elles ayant été vues par des oflQciers, prirent aussitôt la fuite et se cachèrent dans les hautes herbes. L'arrivée des canots leur lit pousser des cris affreux.

M. de Langle ayant débarqué le premier, trouva les insulaires aidant à pousser à l'eau quatre pirogues chargées de poissons. Les vingt hommes montant ces pirogues étaient Mandchoux, ils étaient venus des bords du fleuve Ségalien pour acheter du poisson. Ils répétèrent ce que les habitants de la baie de Langle avaient déjà dit : à savoir que la terre que les navires prolongeaient était une île, et ils ajoutèrent qu'on était encoi'e

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à cinq journées de pirogues de son extrémité, mais qu'avec un vent favorable, le trajet pouvait se faire en deux jours et qu'on pouvait coucher tous les soirs à terre; tout ce que l'on avait appris dans la baie de Langle se trouvait ainsi confirmé.

M. de Langle fit, dans un coin de l'île, la découverte d'un cirque planté de quinze à vingt piquets surmontés chacun d'une tête d'ours ; les ossements de ces ours étaient épars aux environs.

Ces peuples, qui ne se servent pas d'armes à feu, combattent les ours corps à corps; ce cirque paraissait être destiné à conserver le souvenir de leurs exploits et les vingt têtes d'ours exposées à tous les yeux devaient retracer les victoires qu'ils avaient remportées depuis dix ans au moins, si on jugeait par l'état de décomposition du plus grand nombre.

Les productions de la baie d'Estaing sont les mêmes que celles de la baie de Langle, le saumon y est également très-commun. Les canots quittèrent le rivage après avoir fait des présents aux Tartares et aux insulaires.

Le 22, on mouillait cà une lieue de terre en travers d'une petite rivière. A trois lieues au nord, on voyait un pic remarquable ; sa base était sur le bord de la mer et son sommet, de quelque côté qu'on l'aperçût, conservait une forme régulière ; ce pic était couvert d'arbres jusqu'à la cime. La Pérouse l'appela pic La Martinière, à cause du beau champ d'observations qu'il offrait au savant de ce nom pour ses recherches botaniques.

M. de Clouard fut envoyé, avec quatre canots armés,

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pour aller reconnaître l'anse dans laquelle coulait la petite rivière dont on entrevoyait le ravin. A huit heures du soir, l'expédition revint à bord ; les canots étaient chargés de saumons et M. de Glonard raconta qu'ayant abordé à l'embouchure d'un ruisseau large à peine de huit mètres et ayant tout au plus un pied de profondeur, il l'avait trouvé remplie d'une telle quantité de saumons qu'en moins d'une heure les matelots en avaient tué douze cents. Il n'avait, du reste, rencontré que deux ou trois abris délaissés, qu'il supposait formés par les Tartares Mandchoux, venus du continent pour faire du commerce dans le sud de cette ile. La végétation était des plus vigoureuse, le cresson, le céleri croissaient abondamment au bord de la rivière et on aurait pu faire des provisions de genièvre, mais la préférence fut donnée aux herbes et aux poissons.

Les botanistes y firent des collections et les géologues rapportèrent des cristaux de spath et autres pierres. Mais ils ne rencontrèrent ni marcassites ni pyrites, ni rien qui put annoncer qu'il existât dans le pays des mines de métaux. Le sapin, le saule étaient en plus grand nombre que le chêne, et un mois plus tard, dit La Pérouse, les voyageurs qui seraient venus sur ces bords auraient pu y cueiller des groseilles, des fraises et des framboises.

Cette rivière fut nommée ruisseau du Saumon. On continua à prolonger de près cette ile qui se trouvait s'étendre indéfiniment au nord. On releva, par cette même latitude, une baie, la seule qui, depuis qu'on longeait la côte, aurait pu donner aux vaisseaux un

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abri assuré contre les vents du canal. Cette baie prit le nom de baie de Jonquière.

Depuis qu'il avait atteint le 50^ degré de latitude nord, La Pérouse en était revenu à sa première opinion, il ne doutait plus que l'île qu'il prolongeait depuis le 47°, et qui, suivant le récit des naturels, s'étendait plus au sud, ne fut l'île Ségalien, dont la pointe septentrionale a été fixée par les Russes à 54°, et qui forme dans une direction nord et sud une des plus longues îles du monde. Le prétendu détroit de Tessoy ne serait autre chose par conséquent qu'un canal entre l'île Ségalien et la Tartarie

La Pérouse voulut reconnaître le détroit et se rendre compte s'il était praticable. Ce qui lui inspirait des doutes à ce sujet, c'est que le fond, à mesure qu'on avançait vers le nord, diminuait rapidement et que les terres n'étaient plus, vers la fin du parcours, que des dunes noyées et à fleur d'eau comme des bancs de sable.

Le 26 juillet, au soir, on mouilla sur la côte de Tartarie, et le lendemain, la Pérouse fit courir au nordnord-est vers le milieu du canal afin d'éclaircir ce point géographique. On naviga entre les deux côtes sans les perdre de vue et l'on constata que le fond haussait de trois brasses par lieue. Au bout de quatre lieues, on laissa tomber l'ancre par neuf brasses sur fond de sable.

On courait risque de s'engraver en continuant de marcher vent arrière vers le fond de ce golfe et d'être condamnés à attendre le renversement de la mousson pour en sortir. Mais le plus grand inconvénient était de ne pouvoir tenir à l'ancre. « Ces vents du sud dont la ra- « cine, dit la Pérouse, si on peut s'exprimer ainsi, est

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« dans les mers de Chine, parviennent, sans aucune in- « terruption, jusqu'au fond du golfe de l'île Ségalien; « ils y agitent la mer avec force, et y régnent plus « fixement que lesvents alizés entre les tropiques. Nous « étions si avancés, que je désirais toucher ou voir le « sommet de cet atterrissement ; malheureusement le « temps était devenu très-incertain, et la mer grossissait « de plus en plus : nous mîmes cependant nos canots à « la mer pour sonder autour de nous. M. Boutin eut « ordre d'aller vers le sud-est et M. de Vaujuas fut « chargé de sonder vers le nord, avec la défense expresse « de s'exposer à rendre problématique leur retour à « bord.

« Cette opération ne pouvait être confiée qu'à des « officiers d'une extrême prudence, parce que la mer « qui grossissait, et le vent qui forçait, pouvaient nous « contraindre à appareiller pour sauver nos vaisseaux. « J'ordonnai donc à ces olficiers de ne compromettre, « sous quelque prétexte que ce put être, ni la sûreté de « nos vaisseaux, si nous attendions leurs chaloupes, ni « la leur, si les circonstances étaient assez impérieuses « pour nous forcer à appareiller.

« Mes ordres furent exécutés avec la plus grande « exactitude. M. de Vaujuas fit une lieue au nord, et « ne trouva plus que six brasses ; il atteignit le point le « plus éloigné que l'état de la mer et du temps lui « permît de sonder.

« Parti à sept heures du soir, il ne fut de retour qu'à « minuit : déjà la mer était agitée ; et n'ayant pu oublier « le malheur que nous avions éprouvé à la baie des

136 l.KS (ilîANDS HO.MMKS DK I.A KliANCK.

« Français, je commençais à être dans la plus vive in- « quiétude. Son retour me parut une compensation de « la très-mauvaise situation où se trouvèrent nos vais- « seaux, car, à la pointe du jour, nous fûmes forcés « d'appareiller. La mer était si grosse que nous em- « ployâmes quatre heures à lever notre ancre ; la tour- « nevire, la marguerite, cassèrent ; le cabestan fut « brisé : par cet événement, trois hommes furent griè- « vement blessés ; nous fûmes contraints, quoiqu'il « ventât très-grand frais, de faire porter à nos frégates « toute la voile que leurs mâts pouvaient supporter.

« Heureusement, quelques légères variations du sud « au sud-sud-ouest et au sud-sud-est, nous furent « favorables, et nous nous élevâmes, en vingt-quatre « heures, de cinq lieues.

« Le 28 au soir, la brume s'étaut dissipée, nous nous « trouvâmes sur la côte de Tartarie, à l'ouverture d'une « baie qui paraissait très-profonde et offrait un mouil- « lage sûr et commode. Nous manquions absolument « de bois, et notre provision d'eau était fort diminuée ; « je pris le parti d'y relâcher, et jefis signal àFi^/z-o- « lahe de sonder en avant. Nous mouillâmes à la pointe « du nord de cette baie, à cinq heures du soir, par onze « brasses, fond de vase. M. de Langle, ayant de suite « fait mettre son canot à la mer, sonda lui-même cette « rade, et me rapporta qu'elle offrait le meilleur abri « possible derrière quatre îles qui la garantissaient des a vents du large. Il était descendu dans un village de « Tartares où il avaft été très-bien accueilli ; il avait dé- « couvert une aiguade où l'eau la plus limpide pouvait

LA l'ÉROUSE. 137

« tomber eu cascade dans nos chaloupes ; et ces îles, « dont le bon mouillage ne devait être éloigné que de « trois encablures, étaient couvertes de bois. »

« D'après le rapport de M. de Langle, je donnai or- « dre de tout disposer pour entrer au fond de la baie « à la pointe du jour, et nous y mouillâmes à huit heu- « res du matin, par six brasses, fond de vase. Cette baie « fut nommée : baie de Castrie. »

L'impossibilité où se voyait La Pérouse d'arriver au nord de File Ségalien, le jetait dans un nouvel ordre d'idées, et il croyait difficile d'arriver cette même année au Kamtschatka.

La baie de Castries, située au fond d'un golfe, est, à deux cents lieues du détroit de Sangaar, l'unique issue qui devait lui permettre de sortir des mers du Japon. C'est la seule sur la côte de la Tartarie, visitée par La Pérouse, qui mérite le nom de baie ; elle offre un abri sur aux vaisseaux et leur permettrait même d'y passer l'hiver.

Les indigènes sont bons et honnêtes; les Européens n'eurent qu'à se louer des rapports qu'ils eurent avec eux et les trouvèrent toujours d'une loyauté parfaite. Leur chef vint prendre La Pérouse et sa suite, et les conduisit dans sa cabane où se trouvaient réunis sa femme, ses belles-filles, ses enfants et ses petits-enfants. Il leur fit comprendre que leur peuplade s'appelait Orotchys. Le village était composé de quatre cabanes construites avec des tronçons de sapins, soutenus au centre de la toiture par une charpente centrale taillée avec soin. Pendant le séjour que les Européens firent à terre, ils

trouvèrent les indigènes très-unis entre eux et remarquèrent surtout qu'ils avaient pour les enfants une tendresse toute particulière. Mais toute médaille a son revers, à côté de ces qualités morales, ils ont aussi de grands défauts physiques : ils sont sales et sentent mauvais; grands mangeurs de poissons crus, ils adorent surtout les parties mucilagineuses qui, pour eux, sont un régal exquis. Ils sont laids et petits; rarement leur taille dépasse quatre pieds dix pouces; leur voix est faible, leurs yeux petits et chassieux, quant à leurs cheveux qu'ils portent longs, les hommes les tressent avec ■ soin et les femmes les laissent flotter épars. Ces dernières, n'ont, du reste, que peu de chose à faire : elles taillent les habits, font sécher le poisson et nourrissent leurs enfants qu'elles allaitent jusqu'à l'âge de trois ans.

La Pérouse, ayant fixé son départ au 2 août 1787, les officiers employèrent les derniers jours de leur séjour à visiter certaines parties de la baie et différentes îles dont elle est formée.

M. de Lamanon, l'abbé Mongès et le père Receveur reconnurent les environs et constatèrent que la plus grande partie de l'entrée était formée de laves rouges et de basalte gris, en table ou en boule, mais ils ne purent découvrir les cratères des volcans. Il aurait fallu pour cela séjourner plusieurs semaines dans la rade.

Le 2 août, on mit à la voile avec une brise de l'ouest qui ne régnait qu'au fond de la baie, caries vents du sud se firent sentir à une lieue au large de la pointe de Glostercam. La Pérouse tenait particulièrement à reconnaître la petite partie de la côte de Tartarie qu'il avait perdue de

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