I.A l'KHOrSK. 1J
vue depuis le 49« degré jusqu'au 50% ayant serré de très-près l'île Ségalien, et, dans ce but, il prolongea la cote du continent jusqu'au dernier relèvement en vue du pic Lanianon.
Le temps devint très-mauvais le 6, la brume et les vents annonçaient les vents du nord qui se firent sentir le 8. Enfin, le 9 au soir, on atteignit la latitude de la baie de Langle qu'on avait quittée le 14 juillet.
Les navires continuèrent alors à prolonger la terre à deux lieues de distance.
La côte de l'île Ségalien paraissait finir en pointe et tout semblait annoncer qu'on approchait de son extrémité méridionale. Les faits confirmèrent cette supposition, car le lendemain on mouilla à la pointe sud de l'île Ségalien, que l'on baptisa du nom de cap Grillon.
LaPérouse communiqua avec les insulaires. L'espèce de défiance, qu'ils avaient d'abord montrée, s'évanouit promptement et bientôt ils vinrent à bord des navires. Assis en rond sur le gaillard d'avant, ils se mirent à fumer leurs pipes et on leur distribua des présents. L'eau-devie et le tabac étaient ce qui leur causait le plus de plaisir.
Les figures de ces insulaires étaient belles et de proportions régulières ; ils étaient vigoureusement constitués quoique de taille moyenne. Ils portaient la barbe longue et avaient les bras, le cou et le dos couverts de poils; leur peau était basanée, leurs manières graves et leurs gestes sobres et distingués.
Ils tressent eux-mêmes leurs habits et leurs maisons sont propres et élégantes : quant à leurs meubles, ils sont presque tous de fabrique japonaise et artistement
travaillés. Ils font un commerce très-importants avec l'huile de baleine dont ils récoltent des quantités considérables.
En quittant la pointe sud de l'île Ségalien, on fit route au sud-est pour passer au long du cap Grillon, qui se termine par un îlot ou un rocher. A peine l'eùt-on doublé, qu'on aperçut une seconde roche paraissant à quatre lieues de la pointe et qui reçut le nom de la Dangereuse, à cause de sa position à fleur d'eau qui fait qu'elle peut être couverte à la pleine mer.
On se trouva, le lendemain, au nord du village d'Acqueis, d'où l'on vit le cap et le golfe Aniva : ce dernier est formé par le cap de ce nom et par le cap Grillon.
« La latitude de ces caps, dit La Pérouse, ne différait « que de dix à douze minutes, et leur longitude depuis « le cap Nabo de moins d'un degré de celles que nous « avons déterminées, précision étonnante pour le temps « où fut faite la campagne du Kastricum. Je me suis « imposé la loi de ne changer aucun des noms don-nés « par les Hollandais, lorsque la similitude des rapports « m.e les a fait connaître ; mais une singularité assez « remarquable : c'est que les Hollandais , en faisant « route d'Acqueis au golfe d' Aniva, passèrent devant « le détroit que nous venons de découvrir, sans se « douter, lorsqu'ils furent mouillés à Aniva , qu'ils « étaient sur une autre île, tant sont semblables les « formes extérieures, les mœurs et les manières de « vivre de ses peuples. »
Le temps fut beau le lendemain et l'on releva le cap Aniva au nord-ouest.
LA PÉROUSE. lu
Le 16 et le 17, les vents étant passés à l'est, on put s'approcher et prendre connaissance de l'île des États. On releva le cap Troun au sud, et le cap Uriès au sudest un quart est.
Le 20, on vit l'île de la Compagnie et on reconnut le détroit d'Uriès quoiqu'il fût très-embrumé. On prolongea quelques lieues la côte septentrionale de File de la Compagnie qui parut très-aride et, à six heures, on était par le travers de la pointe du nord-est de cette île qui se terminait par un cap très-escarpé qui fut nommé cap Kastricum.
Les 21, 22 et 23 août furent tellement brumeux, que les vaisseaux ne purent continuer leur route à l'est à travers les Kuriles qu'il était impossible d'apercevoir à deux encablures.
Les jours suivants, on fut obligé de rester bord sur bord, entre les îles dont on ne connaissait ni la direction ni l'étendue.
Enfin, le 29, la brume disparut un peu et on fit route pour approcherdes sommets qui venaient d'être aperçus. On découvrit alors des terres basses et l'on reconnut l'île Marikan, regardée comme la première des Kuriles méridionales. Son étendue peut être de douze lieues du nord-est au sud-ouest.
Les vents du nord forcèrent La Pérouse à sortir par le canal qui est au sud de l'île de Marikan et au nord des Quatre-Fréres, quoique ce chemin l'éloignàt de sa route.
On releva la pointe du sud-ouest de Marikan, qui fut appelée cap Rollin, du nom du chirurgien-major. La
nuit suivante fut belle et l'on profita d'un brillant clair de lune pour donner dans la passe qui fut nommée canal de la Boussole. Ce canal est, d'après La Pérouse, le plus beau qui se puisse rencontrer dans les Kuriles.
Les brumes épaisses qui environnèrent les navires pendant plusieurs jours, décidèrent La Pérouse à abandonner l'exploration de Kurdes septentrionales et l'amenèrent à faire route pour Kamtschatka. Il avait fixé la position géographique de l'île de Marikan, de celle de Lopaka, et ne voulut pas sacrifier la santé de ses équipages à une recherche qui lui paraissait inutile.
Les brumes continuèrent jusqu'au o septembre. Ce même jour, à six heures du soir, il y eut un éclairci et et on put apercevoir la côte du Kaoïtschatka. Cette côte était efiroyable à l'œil et la neige couvrait encore au mois de septembre ces énormes rochers qui paraissaient être entièrement privés de végétation.
On fit route au nord. Pendant la nuit, les vents passèrent au nord-ouest et la journée du lendemain fut claire. Aussi les équipages furent-ils fort surpris, en s'approchant de terre, de la trouver couverte d'une verdure épaisse au milieu de laquelle on voyait s'élever des bouquets d'arbres. Les sommets gigantesques, que couvraient une glace constante et des neiges éternelles, venaient mourir au milieu des hautes herbes et de prairies riantes.
Le 6 septembrel787 au soir, on prit connaissance de la baie d'Avatscha ou de Saint-Pierre et Saint-Paul. Le phare, qui n'avait pu tenir contre les vents, était éteint;
LA PÉROUSË. U3
il fallut attendre au lendemain pour entrer en rade. A peine les bâtiments venaient-ils de jeter l'ancre, qu'ils reçurent successivement la visite du gouverneur, celle du curé de Paratounka et enfin celle du toyon ou chef de village, accompagné de quelques habitants. Ces braves gens apportaient tous des présents se composant de saumons ou de raies, et ils offrirent en même temps leurs services pour la chasse aux ours ou aux canards. Ils ne demandaient aucun salaire pour leurs peines, mais ou avait embarqué à Brest des objets spécialement destinés aux Kamtschadales, qu'on leur distribua généreusement. Le Kamtschatka était alors une province du gouvernement d'Okhotsk et les différents ports de cette presqu'île avaient des commandants particuliers qui dépendaient tous du commandant général d'Okhotsk.
Celui du havre de Saint-Pierre et Saint-Paul, se nommait Kasioff et avait sous ses ordres un détachement composé d'un sergent et de quarante hommes; il se mit ainsi que sa petite armée, à l'entière disposition des Français. M. de Lesseps, qui parlait aussi bien le russe que le français, servit d'interprète dans les rapports qu'on eut avec lui.
Huit cosaques furent spécialement attachés au service des naturalistes et des astronomes et durent accompagner dans leurs courses MM. Bernizet, Monge et Receveur. Quant à M. Lamanon, sa santé encore chancelante ne lui permit pas de se joindre aux savants qui allaient entreprendre une exploration pleine de difficultés et de périls. Ils voulaient, en effet, aller visiter le volcan qui dominait le port et l'on avait plus de huit
144 l-KS GRANDS HOMMES DK LA FRANCE.
lieues à faire avant d'atteindre la base même de la montagne, qui est couverte de neige du haut en bas et au sommet de laquelle se trouve le cratère. On n'apercevait nulle part aucun vestige de verdure, partout, au contraire, l'œil ne trouvait que le roc, le roc aride et nu, échelonné en talus superposés et taillés presque à pic. Tout semblait faire croire que l'escalade était impossible et le sommet inaccessible.
Nos savants partirent gaiement , persuadés qu'ils vaincraient toutes les difficultés ; ils firent leur première station au milieu des bois à six lieues du havre de Saint-Pierre et Saint-Paul, ayant cheminé jusque-là sur un terrain facile et couvert d'arbres et de plantes. Ils passèrent la nuit sous leurs tentes et continuèrent leur voyage le lendemain à la pointe du jour; il avait neigé toute la nuit et un brouillard épais descendait sur le volcan ; ils atteignirent le pied de la montagne à trois heures du soir. Là, ils s'arrêtèrent, allumèrent des feux et dressèrent leur tente. Enfin le troisième jour, dès l'aube, MM. Bernizet, Monge et Receveur se remirent en route, et, à trois heures de l'après-midi, ils atteignirent le bord du cratère à sa partie inférieure. L'ascension avait été des plus pénibles; nos hardis explorateurs avaient dû s'accrocher avec leurs mains pour se soutenir entre ces roches tourmentées, mal assujetties, qui souvent s'effondraient sous leurs pas et dont les intervalles offraient des précipices dangereux. La montagne était composée de lave réduite à l'état de ponce, vers le sommet. La dernière éruption de ce volcan remontait à 1778 et avait eu lieu pendant le
i.A pKHoisi-:. 145
séjour du capitaine Clerke dans la baie d'Avatscha. Nos voya-geurs eurent très-mauvais temps pendant leur exploration; leur horizon fut borné à une portée de fusil, et durant quelques minutes seulement, ils aperçurent la baie d'Avatscha et les frégates qui d'une semblable hauteur leur firent l'effet de petites pirogues. Le baromètre descendit à dix-neuf pouces onze lignes deux dixièmes sur le bord du cratère, et celui des frégates indiquait à bord, où d'heure en heure on se livrait à des observations, vingt-sept pouces neuf lignes deux dixièmes. Le thermomètre des voyageurs se trouvait à deux degrés et demi au-dessous de glace, et il différait de douze degrés de la température du bord de la mer. D'après le calcul des physiciens, le pic avait par conséquent près de trois mille mètres d'élévation, hauteur prodigieuse surtout si l'on tient compte des difQcultés que nos explorateurs eurent à surmonter. Les brouillards intenses les forcèrent à descendre la montagne avec la résolution de recommencer l'exploration le lendemain si le temps était meilleur ; mais la neige, qui tomba abondamment toute la nuit, ne leur permit pas de mettre leur projet à exécution et ils revinrent le soir au village Saint-Pierre et Saint-Paul.
Pendant que les savants faisaient leur excursion, on remplissait les futailles d'eau et la cale de bois, on coupait et séchait du foin pour les bestiaux attendus; enfin, on préparait tout à bord pour pouvoir bientôt reprendre la mer.
La Pérouse, dans son récit, ne tarit pas en éloges sur les procédés et le savoir-vivre de M. de Kasloiï, et il
14G I.KS GRANDS HOMMES DE LA FliANCE.
s'étonne de voir relégué au bout du monde un otficier d'un tel mérite. « Il est aisé de sentir, dit-il," que des « liaisons, même d'intimité, durent bientôt s'établir « entre le colonel Kasloff et nous. Le lendemain de son « arrivée, il vint dîner à mon bord avec M. Schmaleff « et le curé de Paratounka; je le fis saluer de treize « coups de canon. Nos visages, qui annonçaient une « meilleure santé que celle même dont nous jouissions « à notre départ d'Europe, le surprirent extrêmement ; « je lui dis que nous la devions un peu à nos soins, et « beaucoup à l'abondance où nous étions dans son gou- « vernement. M. Kasloff parut partager notre heureuse « situation ; mais il nous témoigna la plus vive douleur « de l'impossibilité où il était de rassembler plus de « sept bœufs avant l'époque de notre départ, qui était « trop prochain pour songer à en faire venir de la rite vière du Kamtschatka, distante de cent lieues de « Saint-Pierre et Saint-Paul. Il attendait, depuis six « mois, le bâtiment qui devait apporter d'Okhotsk des « farines et les autres provisions nécessaires à la gar- « nison de cette province, et il présumait avec chagrin « que ce bâtiment devait avoir essuyé quelque malheur : « la surprise où nous étions de n'avoir reçu aucune « lettre diminua, lorsque nous apprîmes de" lui que, « depuis son départ d'Okhotsk, il n'en avait reçu aucun « courrier ; il ajouta qu'il allait y retourner par terre, « en côtoyant la mer d'Okhotsk, voyage presque aussi « long ou du moins plus difficile que celui d'Okhotsk à « Pétersbourg.
« Le gouverneur dîna le lendemain avec toute sa
LA l'iiiuH'si:. 147
« suite à bord de V Astrolabe; il y fut également salué « de treize coups de canon, mais il nous pria avec ins^ a tance de ne plus faire de compliments, afin que nous « puissions nous Yoir à l'avenir avec plus de liberté et « de plaisir.
« Il nous fut impossible de faire accepter au gouver- « neur le prix des bœufs ; nous eûmes beau lui repré- « senter qu'à Manille nous avions acquitté toutes nos « dépenses, malgré l'étroite alliance de la France avec « l'Espagne ; M. Kasloff nous dit que le gouvernement « russe avait d'autres principes, et que son regret était « d'avoir aussi peu de bestiaux à sa disposition. Il nous « invita, pour le jour suivant, à un bal qu'il voulut « donner, à notre occasion, à toutes les femmes, tant « Kamtschadales que russes, de Saint-Pierre et Saint- « Paul. Si l'assemblée ne fut pas nombreuse, elle était ft au moins extraordinaire : treize femmes vêtues d'é- « toffes de soie, dont dix Kamtschadales avec de gros « visages, de petits yeux et des nez plats, étaient as- « sises sur des bancs autour de l'appartement ; les « Kamtschadales avaient, ainsi que les Russes, des « mouchoirs de soie qui leur enveloppaient la tête, à « peu près comme les portent les femmes mulâtres de « nos colonies. On commença par des danses russes « dont les airs sont très-agréables, et qui ressemblent « beaucoup à la Cosaque qu'on a dansée à Paris il y a « peu d'années. Les danses kamtschadales leur succé- « dèrent; elles ne peuvent être comparées qu'à celle « des convulsionnaires du fameux tombeau de saint « Médard ; il ne faut que des bras, des épaules et près-
148 I.KS GRANDS HOMMES DE lA FRANCE,
« que point de jambes aux danseurs de cette partie de « l'Asie ; les danseuses kamtschadales, par leurs con- « vulsions et leurs mouvements de contractions, ins- « pirent un sentiment pénible à tous les spectateurs ; il « est encore plus vivement excité par le cri de douleur « qui sort du creux de la poitrine de ces danseuses, qui « n'ont que cette musique pour mesure de leurs mou- « vements. Leur fatigue est telle, pendant cet exercice, « qu'elles sont toutes dégouttantes de sueur, et restent « étendues par terre sans avoir la force de se relever. « Les abondantes exhalaisons qui émanent de leurs « corps parfument l'appartement d'une odeur d'huile « et de poisson, à laquelle des nez européens sont trop « peu accoutumés pour en sentir les délices. Gomme « les danses de tous les peuples ont toujours été imita- « tives, et qu'elles ne sont en quelque sorte que des « pantomimes, je demandai ce qu'avaient voulu expri- « mer deux de ces femmes qui venaient de faire un « exercice si violent. On me répondit qu'elles avaient « figuré une chasse d'ours : la femme qui se roulait à « terre représentait l'animal, et l'autre qui tournait au- « tour d'elle, le chasseur; mais les ours, s'ils parlaient « et voyaient une pareille pantomime, auraient beau- « coup à se plaindre d'être si grossièrement imités. « Cette danse, presque aussi fatigante pour les specta- « teurs que pour les acteurs, était à peine finie qu'un « cri de joie annonça l'arrivée d'un courrier d'Okhotsk ; « il était chargé d'une grosse malle remplie de nos pa- « quets. Le bal fut interrompu, et chaque danseuse « renvoyée avec un verre d'eau-de-vie, digne rafraî-
« chissement de ces Therpsicores. M. Kasloff s'aperce- « vaiil de l'impatieiice où nous étions d'apprendre des « nouvelles de tout ce qui nous intéressait en Europe, « nous pria avec instance de ne pas différer ce plaisir. « Il nous établit dans sa chambre, et se retira pour ne « pas gêner l'épanchement des divers sentiments dont « nous pouvions être affectés, suivant les nouvelles que « chacun de nous recevrait de sa famille ou de ses amis. « Elles furent heureuses pour tous, mais plus particu- « liérement pour moi, qui, par une faveur à laquelle je « n'osais aspirer, avais été promu au grade de chef « d'escadre. Les compliments que chacun s'empressait « de me faire parvinrent bientôt à M. Kasloff, qui vou- « lut célébrer cet événement par le bruit de toute l'ar- « tillerie de sa place; je me rappellerai toute ma vie, « avec l'émotion la plus vive, les marques d'amitié que « je reçus de lui dans cette occasion. Je n'ai point passé « avec ce gouverneur un instant qui ne fût marqué par « quelques traits de bonté ou d'attention ; et il est inu- « tile de dire que, depuis son arrivée, tous les habitants « du pays chassaient et péchaient pour nous ; nous ne « pouvions suffire à consommer tant de provisions. Us « y joignaient des présents de toute espèce pour M. de « Langle et pour moi ; nous fûmes forcés d'accepter un « traîneau de Kamtschdales pour la collection des curio- « sites du roi, et deux aigles royaux pour la ménagerie, « ainsi que beaucoup de zibelines. Nous lui offrîmes, à « notre tour, ce que nous imaginions pouvoir lui être « agréable ou utile; mais nous n'étions riches qu'en « effets de traites pour des sauvages, et nous n'avions
« rien qui tût digne de lui. Nous le priâmes d'acceptei « la relation du troisième voyage de Gook, qui parais- « sait lui faire grand plaisir; il avait à sa suite tous les « personnages que l'éditeur a mis sur la scène, « M. Schmaleff, le bon curé de Paratounka, le malheu- « reux Ivaschkin ; il leur traduisait tous les articles qui « les regardaient, et ils répétaient à chaque fois, que « tout était de la plus exacte vérité. Le sergent seul qui « commandait alors au havre de Saint-Pierre et Saint- « Paul était mort ; les autres jouissaient de la meilleure « santé et habitaient encore le pays, excepté le major « Behm, qui était retourné à Pétersbourg, et Port, qui '( résidait à Irkoutsk. » La Pérouse^ pendant son séjour, visita le tombeau de M. de la Groyôre, qu'il avait vu enterrer au Kamtschatka en 1741. « Nous y attachâmes, « dit-il, l'inscription suivante, gravée sur le cuivre, et « composée par M. Dagelet, membre comme lui de « l'Académie des sciences :
« Gi-git Louis de l'Isle de la Groyère, de l'Académie « royale des sciences de Paris, mort en 1741, au re- « tour d'une expédition faite par ordre du czar, pour « reconnaître les côtes d'Amérique, astronome et « géographe, émule de deux frères célèbres dans les « sciences, il mérita les regrets de sa patrie. En 1768 « M. le comte de La Pérouse, commandant les frégates « du roi la Boussole et V Astrolabe, consacra sa mé- « moire, en donnant son nom à une île, prés des lieux « où ce savant avait abordé, j)
Nos voyageurs levèrent le plan de la baied'Avatscha. La végétation du terrain du Kamtschatka est très-fertile.
LA PKROl'SK. 151
Les Kamlscliadak's oui été décimés en 1709 et diminués des trois quarts par la petite vérole ; à l'époque du voyage de la Pérouse, la presqu'île ne comptait i)lus guère que quatre mille indigènes, et cette nation tendait à disparaître entièrement par les fréquents mariages qu'elle contraclail avec les Russes. Les Kamtscliadales ont l'esprit d'imitation trés-développé ; les femmes portaient déjà des coiffures et des vêtements semblables à ceux des Russes, dont la langue a, du reste, presque entièrement remplacé la langue indigène. Les Russes étaient justes et doux avec ce peuple, et jamais on n'avait eu à leur reprocher le moindre acte de cruauté, L'impôt levé par eux sur les habitants était fort légei' et ne pouvait [être regardé que comme un simple tribut : en effet, le produit d'une seule journée de chasse suflisait |)0ur l'acquitter pendant toute une année.
La ciiasse est la principale occupation des indigènes ; ils ne culiivent pas la terre et n'élèvent aucun bétail. Cela tient à l'emploi qu'ils font des chiens, dont ils se servent de préférence aux rennes, pour le service de leurs traîneaux. Ces animaux voraces ne leur permettent pas de garder ni cochons, ni moutons, ni jeunes rennes, ni veaux, ni poulains ; car ces malheureuses bêtes seraient dévorées avant d'avoir pu acquérir là force nécessaire pour se défendre. Les chiens d'attelage sont nourris avec du poisson, et, quoiqu'ils fassent à peu prés vingt lieues par jour, ils ne mangent jamais que leur course terminée.
Le froid, qui commençait à se faire sentir, décida du départ de nos voyageurs, et le 29 septembre on mit
lh-2 LES GHANDS HOMMES DE LA FRANGE.
SOUS voile pour appareiller le lendemain. En quittant Saint-Pierre et Saint-Paul, les navires furent salués par toute l'artillerie du port et ils rendirent le salut.
La Pérouse, avant de quitter la terre, avait chargé M. de Lesseps, son interprétre russe, de porter en France son journal et les documents recueillis jusque-là par l'expédition. M. de Lesseps devait parcourir diverses provinces de l'empire de Russie où plus tard, on le supposait du moins, il devait être appelé à remplacer son père dans le poste de consul général à Pétersbourg que celui-ci occupait alors. Il devait accompagner M. Kaslolt jusqu'à Okhotsk, où ce dernier devait ensuite lui fournir les moyens de continuer sa route et de gagner Saint- Pétersbourg.
C'est avec un vif sentiment de regret que la Péi'ouse laissait partir M. de Lesseps, que ses précieuses qualités lui avait rendu cher; mais, eu agissant ainsi, il avait encore en vue l'intérêt de la France. Il pensait, en effet, que le voyage d'un Français, connaissant bien la langue du pays, à travers une grande partie de l'empire russe, serait plus utile à la patrie par les connaissances qu'il pouvait y acquérir, que sa présence prolongée à bord des frégates qui allaient abandonner pour toujours ces contrées lointaines.
Sa correspondance témoigne en plusieurs endroits de l'intérêt qu'il portait au jeune interprète et de la confiance qu'il avait en lui.
Il écrit en effet d'Avatscha, le 10 septembre 1786 :
«... Le ministre doit avoir reçu, par M. Dufresne. les
LA PÉROrSE. 153
détails de noire campagne depuis noire départ de France Jnsqu'à notre arrivée à Macao, et je remets à M. de Lesseps la suite de cette relation, depuis Macao jusqu'au Kamtschatka. »
Kt le même jour, il écrit encore :
« Je n'aurais pas osé les confier à la poste, mais j'ai cru que vous approuveriez le parti que je prends d'expédier en France M. de Lesseps, notre interprète russe. J'ai considéré que les appointements de M. de Lesseps et ses rations, jusqu'à notre arrivée en France, coûteraient à peu près la même somme que son voyage du Kamtschatka à Paris, et je me suis fait scrupule de traîner, dans l'hémisphère méridional, un jeune homme destiné à courir la carrière des consulats, et qui perdrait à bord un temps précieux pour son instruction. Je l'ai donc chargé de mes paquets. »
Le 27 septembre, il ajoute :
« M. de Lesseps, que j'ai chargé de mes paquets, est un jeune homme dont la conduite a été parfaite pendant toute la campagne, et j'ai fait un vrai sacrifice à l'amitié que j'ai pour lui en l'envoyant en France ; mais, comme il est vraisemblablement destiné à occuper un jour la place de son père en Russie, j'ai cru qu'un voyage par terre, au travers de ce vaste empire, lui procurerait les moyens d'acquérir des connaissances utiles à notre commerce, et propres à augmenter nos liaisons avec ce royaume, dont les productions sont si nécessaires à notre marine,
« Il m'a paru que M. de Lesseps parle le russe avec la même facilité que le français; il nous a rendu, au
[vamtschatka, les plus grands services, et si la survivance de la place de consul général de France à Pétersbourg, qu'occupe son père, était le prix de son voyage autour du monde par terré et par mer, je regarderais cette faveur comme la marque de la satisfaction que vous témoignez de notre conduite, «
La relation de ce voyage du havre de Saint-Pierre et Saint-Paul, à Okhotsk, et de cette ville à Saint-Pétersbourg, a été imprimée en 1790. Elle prouve que La Pérouse avait eu raison d'espérer que le voyage de Lesseps par terre serait plus utile que son séjour à bord.
Les vents du nord, qui avaient été d'abord si favorables pour sortir de la baie d'Avatscha, abandonnèrent l'expédition à deux lieues au large, et se fixèrent à l'ouest avec tant de violence, que La Pérouse ne put, comme il se l'était promis, relever les Kuriles jusqu'à l'île Marikan ; les orages et les coups de vent se succédèrent sans interruption, et notre navigateur se trouva écarté de la côte de près de quatre-vingts lieues. Il ne chercha pas à lutter inutilement contre ces obstacles insurmontables, et il dirigea sa route vers le point d'intersection du lôo*^ degré de longitude et du 37° 30' de latitude, où certains géographes ont placé une île riche et peuplée, qui fut découverte, en 1620, par les Espagnols ; la recherche de cette terre avait fait partie des intructions du capitaine Uriès.
Il n'atteignit le parallèle des 37"^ 30' que le 14 octobre à minuit, et dans cette même journée, cinq au six
petits oiseaux de terre, de l'espèce des linots, vinrent se percher sur les manœuvres; le même soir, on aperçut deux vols de canards et de cormorans, oiseaux qui ne s'écartent jamais du rivage. Le temps était clair; on avait promis une récompense à celui qui le premier signalerait la terre. Les matelots n'avaient pas besoin de ce moyen d'émulation, chacun brûlait de l'envie de faire le premier une découverte qui devait, d'après la promesse de La Pérouse, porter son nom.
Ces indices certains du voisinage d'une terre ne furent pourtant confirmés par rien, quoique l'horizon fût trèsétendu. La Pérouse supposa que cette île devait être au sud, et que les oiseaux, vus au nord, avaient été chassés par les vents violents qui soufflaient alors. On fit, en conséquence de cette prévision, route au sud jusqu'à minuit, puis on gouverna à l'est, attendant le jour avec impatience. Quand le soleil fut levé, on continua la route à l'est et on aperçut bientôt un petit oiseau qui, encore une fois, fit espérer qu'on allait atteindre le but désiré.
Pendant cette recherche, un matelot de V Astrolabe tomba à la mer, et malheureusement, soit qu'il ne sût pas nager, soit qu'il se fût blessé en tombant, on ne put le retrouver.
Les indices de terre continuèrent les 18 et 19 octobre ; mais à partir du 175** de longitude orientale, tous cessèrent. On continua cependant la même route jusqu'au 22, à midi ; mais, à ce moment, La Pérouse, voyant qu'on avait dépassé les limites fixées par les instructions pour la recherche de cette île introuvable, ordonna de faire route au sud, afin de tâcher d'atteindre
des mers plus tranquilles. Use dirigea vers l'hémisphère méridional.
C'est à l'étude de ces parages que La Pérouse devait consacrer la troisième année de son voyage : il lui avait surtout été recommandé par le gouvernement de marquer les limites et de déterminer les latitudes et longitudes de la partie orientale et méridionale de la Nouvelle-Calédonie, dont la côte Est avait été découverte par Cook lors de son second voyage, de relever avec soin la position des îles du sud de l'archipel des Arsacides, dont les îles du nord avaient été reconnues par Surville, et enfin, d'explorer minutieusement la partie septentrionale des terres de la Louisiade, que M. de Bougainville n'avait pu voir, mais dont il avait, le premier, prolongé la côte sud-est.
Le 23 octobre 1787, La Pérouse éprouva un coup de vent violent, et, à partir de ce moment, le temps devint changeant et la mer houleuse et agitée, jusqu'au 30'' degré de latitude, parallèle qu'on atteignit le 29 octobre. La santé des équipages fut affectée du passage trèsrapide du froid à une extrême chaleur; personne cependant ne fut contraint de garder le lit.
Mais ce fut là comme une première atteinte. Le temps était toujours mauvais. Cette navigation pénible et difficile se prolongea ainsi pendant plusieurs jours sans incident remarquable.
On atteignit enfin le tropique, et le ciel s'éclaircit. Le 5, on coupa la ligne de route de Monterey à Macao et, le 6, celle du capitaine Clerke, des îles Sandwich au Karatschatka. Les équipages étaient fatigués, les provi-
LA i>i-:ROiisp:. 157
sions fraîches étaient épuisées; ou avait un peu compté sur le poisson, mais on n'apercevait ni bonites, ni dorades. Le 9, on passa sur la pointe méridionale de la passe de Villa Lobos ; la mer se calma un peu, mais le ciel se couvrit, et à peine eùt-on atteint le lO*' degré de latitude nord, qu'une pluie constante vint à tomber. Durant le jour, la chaleur était étoulïante; l'air brûlant que l'on respirait, joint aux mauvais aliments, faisait craindre pour la santé des équipages. Ces pluies et ces orages, ainsi que les grosses mers, cessèrent vers le 15; •le ciel s'éclaircit et le beau temps dura jusqu'à Téquateui-, que l'on coupa le 21 novembre pour la troisième fois depuis le départ de Brest ; le 23, on prit deux requins qui procurèrent deux repas aux équi|»ages; le même jour on prit un courlieu amaigri par la fatigue, et qui semblait venir de fort loin ; plus on avançait dans l'hémisphère sud, plus on se trouvait entouré de foux, de frégates, d'hirondelles de mer volant autour des bâtiments, et l'espoir de rencontrer qnelqu'ile soutint le courage des équipages. Bientôt les brises furent remplacées par des vents très-faibles du nord à l'ouest nordouest; pendant la durée de ces calmes on prit quelques requins, mais bientôt les vents du nord-ouest à J'ouest soufflèrent avec force, et une houle violente de l'ouesl rendit la navigation fatigante ; les cordages, pourris par l'humidité, cassaient à chaque instant, et la crainte d'en manquer les faisait garder jusqu'à la dernière extrémité ; les grains, les orages, la pluie durèrent jusqu'au 2 décembre, époque à laquelle les vents, sans changer de direction, devinrent plus modérés.
15S I.1.S r.RAxrs hommfs de la irance.
On eut connaissance, le 6 décembre, à trois heures, de l'ile la plus orientale de l'archipel des Navigateurs de Bougainville. On fit route pour s'en approcher, et les vaisseaux se tinrent bord sur bord pendant toute la nuit, se proposant d'y mouiller s'il s'y trouvait un ancrage. La Pérouse passa par le détroit situé entre la grande et la petite île qui avaient été laissées dans le sud par M, de Bougainville. Ce canal, qui est très-étroit et qui n'a pas plus d'une lieue de largeur, paraissait n'offrir aucun danger. A midi on était dans la passe.
On aperçut alors des pirogues. Au vent de l'île se trouvaient des habitations et une masse d'Indiens, assis sous des cocotiers, regardaient les frégates sans manifester le moindre étonnement, mais aucune pirogue ne fut lancée à la mer.
Cette terre était extrêmement escarpée et couverte de grands arbres parmi lesquels on remarqua beaucoup de cocotiers, mais elle paraissait peu fertile. Les habitations des indigènes étaient bâties à mi-côte. Deux petites îles, formant le côté occidental du canal, étaient également habitées. De ces dernières, cinq pirogues se détachèrent et vinrent se joindre à onze autres parties de l'île située à l'est. Ces pirogues, après avoir tourné autour des bâtiments et les avoir examinés avec défiance, se décidèrent enfin à s'avancer et à faire avec les Français des échanges sans importance, car c'est à peine si on put obtenir d'eux une vingtaine de cocos et deux poules sultanes bleues. Ces insulaires, comme lousceuxde la mer du Sud, avaient peu de probité ; il était bien rare, quand on les payait d'avance, qu'ils ne partissent pas sans rien livrer.
La Pérouse continua sa route afin de doubler une pointe derrière laquelle on espérait trouver un abri, mais l'île n'avait pas la largeur indiquée par Bougainville, elle se terminait en pointe et avait à peine une lieue, comme plus grand diamètre. La côte était hérissée de récifs et c'était en vain qu'on y aurait cherché un mouillage. On prit donc en dehors du canal afin de prolonger les deux îles de l'ouest qui sont aussi considérables à elles deux que la plus orientale : un canal de moins de deux cents mètres séparait l'une de l'autre, et l'on apercevait à leur extrémité occidentale un îlot couvert d'arbres. Les navires étaient ballotés par une grosse houle, et La Pérouse croyait à chaque instant aborder V Astrolabe, mais quelques brises vinrent bientôt mettre fin à cette situation inquiétante.
La Pérouse en profita pour faire voile et s'écarter de la côte. « Toutes les pirogues nous abordèrent alors, dit « La Pérouse : elles marchent assez bien à la voile, mais « très-médiocrement à la pagaie; ces embarcations ne « pourraient servir à des peuples moins bons nageurs « que ceux-ci ; elles chavirentà chaque instant, mais cet « accident les surprend et les inquiète moins que chez « nous la chute d'un chapeau; ils soulèvent sur leurs « épaules la pirogue submergée, et, après en avoir vidé « l'eau, ils y rentrent, bien certains d'avoir à recom- « mencer cette opération une demi-heure après, l'équi- '< libre étant presque aussi difficile à garder dans ces « frêles bâtiments que Test celui de nos voltigeurs sur « leurs cordes. Ces insulaires sont généralement grands « et leur taille moyenne me parut être de cinq pieds sept
« à huit pouces; la couleur de leur peau est à peu près <( celle des Algériens ou des autres peuples de la côte de « Barbarie; leurs cheveux sont longs et retroussés sur le « sommet de la tête; leur physionomie paraissait peu « agréable. Je ne vis que deux femmes, et leurs traits « n'avaient pas plus de délicatesse; la plus jeune, à la- « quelle on pouvait supposer dix-huit ans, avait, sur une « jambe, un ulcère affreux et dégoûtant. Plusieurs de ces « insulaires avaient des plaies considérables ; et il serait « possible que ce fût un commencement de lèpre, car je « remarquai parmi eux deux hommes dont les jambes « ulcérées, et aussi grosses que le corps, ne pouvaient « laisser aucun doute sur le genre de leur maladie, ils « nous approchèrent avec crainte et sans armes, et tout « annonce qu'ils sont aussi paisibles que les habitants « des îles de la Société ou des Amis. »
Pensant rencontrer à l'ouest une ile plus considérable auprès de laquelle on pourrait trouver un abri, La Pérouse se remit eu route, mais il ne fit que quatre lieues à l'ouest après le coucher du soleil et il passa le reste de la nuit bord sur bord ; à six heures du matin il eut connaissance de la terre.
Cette terre était l'ile Maouna ; les navires n'atteignirent la pointe du nord-est de l'ile qu'à cinq heures du soir. Voulant y chercher un mouillage. La Pérouse avisa V Astrolabe de serrer le vent, afin de tenir bord sur bord pendant la nuit, au vent de l'île, et d'avoir toutelajoni-née du lendemain pour l'explorer en détail.
Quoique les vaisseaux se trouvassent à trois lieues de terre, plusieurs pirogues vinrent à bord apporter des
LA PÉKOLSE. 161
cochons et des fruits qui furent échangés contre des rassades (verroteries;, ce qui donna une bonne opinion de cette ile.
Le 9 au matin, La Pérouse prolongea la terre à une demi-lieue de distance ; elle est environnée d'un récif de corail, sur lequel la mer vient se briser avec bruit. Ce récif touche presque le rivage, et la côte forme différentes petites anses, devant lesquelles on voyait des intervalles par où pouvaient passer les pirogues et même les canots et les chaloupes des bàliaients ; des villages nombreux se trouvaient derrière ces anses d'où sortirent des embarcations chargées de cochons et de fruits que les indigènes venaient échanger contre des verroteries. L'eau tombait en cascades du haut des montagnes au pied des villages. On serra la côte et à quatre heures, ayant trouvé à un mille du rivage, par trente brasses, un banc composé de coquillages pourris et de trés-peu de corail, on y laissa tomber l'ancre; on mit les canots à la mer et le même jour, M. de Langle et plusieurs officiers, avec trois canots armés des deux frégates, descendirent au village où ils furent accueillis par les habitaats de la manière la plus amicale.
Gomme il commençait à faire nuit au moment où ils abordaient au rivage, les Indiens allumèrent des feux pour éclairer l'endroit du débarquement. Ils apportèrent des oiseaux, des fruits, des cochons et, au bout d'une heure, les canots retournèrent à bord. De part et d'autre on avait l'air fort satisfait, elle seul ennui qu'on éprouvait était de voir les vaisseaux mouillés en si mauvaise rade. Les frégates y roulaient en effet comme en
162 l>KS CRANDS HOMMKS DK LA FRANCK.
pleine mer, et si les câbles s'étaient coupés, l'impossibilité d'appareiller ne laissait aucune ressource contre une brise du nord-ouest; ces appréhensions, augmentées par la vue d'un orage vers le nord, firent passer une nuit assez mauvaise, mais heureusement la brise de terre prévalut et le lendemain un magnifique lever de soleil annonça une belle journée. La Pérouse décida qu'on en profiterait pour tenter une reconnaissance du pays et faire de l'eaUj et qu'on appareillerait ensuite. La prudence exigeait qu'on évitât de passer une seconde nuit dans ce mouillage. M. de Langle trouvait aussi cet ancrage trop dangereux pour y faire un plus long séjour, et il fut arrêté qu^on appareillerait dans l'après-midi et que, la matinée étant très-belle, on l'emploierait en partie à se procurer des fruits et d'autres provisions. Dès la pointe du jour, les insulaires avaient amené autour des deux frégates cent pirogues remplies de provisions de toutes sortes, qu'ils ne voulaient échanger que contre des rassades (verroteries), qui étaient pour eux d'un plus grand prix que des diamants. Ils regardaient avec dédain les haches, les étoffes et tous les autres articles de traite.
Pendant qu'une partie de l'équipage s'occupait à maintenir les Indiens et à faire des échanges avec eux, le reste remplissait les canots et les chaloupes de futailles vides pour aller faire de l'eau : « Nos deux chaloupes, dit La Pérouse, étaient armées et commandées par MM. de Glonard etCollinet, celles de VAstrolabe\yài'MM. de Monly et Bellegarde,; elles partirent à cinq heures du matin pour une baie éloignée d'environ une lieue et un peu au
LA PÉROUSK. 163
veiil, siliiatiuii assez commode, parce que uos caiiols chaigL's d'eau pouvaient revenir à la voile et grand largue. Je suivis de très-près M.M. de Glonard etMouty dans ma /)iscayenne, et j'abordei au rivaga en même temps qu'eux. Malheureusement, M. de Langle voulut, avec son petit canot, aller se promener dans une seconde anse éloignée de notre aiguade d'environ une lieue ; et cette promenade, d'où il revint enchanté, transporté par la beauté du village qu'il avait visité, fut, comme on le verra, la cause de nos malheurs. L'anse vers laquelle nous dirigeâmes la route de nos chaloupes était grande et commode; les canots et les chaloupes y restaient à Ilot à la marée basse, à une demi-portée de pistolet du rivage; l'aiguade était belle est facile. MM. de Glonard et Monty y établirent le meilleur ordre. Une haie de soldats fut postée entre le rivage et les Indiens; ceux-ci étaient environ deux cents, et dans ce nombre il y avait beaucoup de femmes et d'enfants. Nous les engageâmes à s'asseoir sous des cocotiers, qui n'étaient qu'à huit toises de distance de nos chaloupes. Chacun d'eux avait auprès de lui des poules, des cochons, des perruches, des pigeons, des fruits ; tous voulaient les vendre à la fois, ce qui occasionnait un peu de confusion.
« Les femmes, dontquelques-unesétaient très-jolies, otfraient leurs poules... à tous ceux qui avaient des rassades à leur donner. Bientôt elles essayèrent de traverser la haie des soldats, et ceux-ci les repoussèrent trop faiblement pour les arrêter; leurs manières étaient
douces, gaiiis et engageantes Elles parvinrent, sans
beaucoup de peine, à percer les rangs ; alors les hommes
s'approchèrent et la confusion augmenta ; mais des Indiens, que nous prîmes pour des chefs, parurent armés de bâtons, et rétablirent l'ordre : chacun retourna à son poste, et le marché recommença, à la grande satisfaction des vendeurs et des acheteurs. Cependant, il s'était passé, dans notre chaloupe, une scène qui était une véritable hostilité, et que je voulus réprimer sans effusion de sang. Un Indien était monté sur l'arrière de notre chaloupe, là, il s'était emparé d'un maillet, et en avait asséné plusieurs coups sur les bras d'un de nos matelots. J'ordonnai à quatre des plus forts marins de s'élancer sur lui, et de le jeter à la mer, ce qui fut exécuté sur-le-champ. Les autres insulaires parurent improuver la conduite de leur compatriote, et cette rixe n'eut point de suite. Peut-être un exemple de sévérité eùt-il été nécessaire pour imposer davantage à ces peuples, et leur faire connaître combien la force de nos armes l'emportait sur leurs forces individuelles ; car leur taille d'environ cinq pieds dix pouces, leurs membres fortement prononcés et dans les proportions les plus colossales, leur donnaient d'eux-mêmes une idée de supériorité, qui nous rendait bien peu redoutables à leurs yeux : mais n'ayant que très-peu de temps à rester parmi ces insulaires, je ne crus pas devoir infliger de peine plus grave à celui d'entre eux qui nous avait oflensés;et pour leur donner quelque idée de notre puissance, je me contentai de faire acheter trois pigeons qui furent lancés en l'air et tués à coup^ de fusil devant l'assemblée. Celle action j)arutleur avoir inspiré quelque crainte, et j'avoue que j'attendais plus de ce sentiment
LA PKROUSK. 165
que de celui de la bienveillance dont l'homme, à peine sorti de l'état sauvage, est rarement susceptible.
« Pendant que tout se passait avec la plus grande tranquillité et que nos futailles se remplissaient d'eau, je crus pouvoir m'écarter d'environ deux cents pas pour aller visiter un village charmant, situé au milieu d'un bois, ou plutôt d'un verger, dont les arbres étaient chargés de fruits. Les maisons étaient placées sur la circonférence d'un cercle, d'environ cent cinquante toises de diamètre, dont le centre formait une vaste place, tapissée de la plus belle verdure ; les arbresqui l'ombrageaient entretenaient une fraîcheur délicieuse. Des femmes, des enfants, desvieillards m'y accompagnaient et m'engageaient à entrer dans leurs maisons ; ils étendaient les nattes les plus fines et les plus fraîches sur le sol formé par de petits cailloux choisis, et qu'ils avaient élevés d'environ deux pieds pour se garantir de l'humidité. J'entrai dans la plus belle de ces cases qui, vraisemblablement, appartenait au chef, et ma surprise fut extrême de voir un vaste cabinet de treillis aussi bien exécuté qu'aucun de ceux des environs de Paris. Le meilleur architecte n'aurait pu donner une courbure plus élégante aux extrémités de l'ellipse qui terminait cette case ; un rang de colonnes à cinq pieds de distance les unes des autres en formait le pourtour; les colonnes étaient faites de troncs d'arbres très-proprement travaillés, entre lesquels des nattes fines, artistement recouvertes les unes par les autres en écailles de poisson, s'élevaient ou se baissaient avec des cordes, comme nos jalousies ; le reste de la maison était couvert de feuilles de cocotier.
166 I.KS CKANDS HOM.MKS DK LA FhANCE.
« Ce pays charmant réunissait encore le double avantage d'une terre fertile sans culture et d'un climat qui n'exigeait aucun vêtement. Des arbres à pin, des cocos, des bananes, des goyaves, des oranges, présentaient à ces peuples fortunés une nourriture saine et abondante; des poules, des cochons, des chiens, qui vivaient de l'excédant de ces fruits, leur offraient une agréable variété de mets. Ils étaient si riches, ils avaient si peu de besoins, qu'ils dédaignaient nos instruments de fer et nos étoffes, et ne voulaient que des rassades ; comblés de biens réels, ils ne désiraient que des inutilités.
« Ils avaient vendu, à notre marché, plus de deux cents pigeons ramiers privés, qui ne voulaient manger que dans la main ; ils avaient aussi échangé les tourterelles et Iqs perruches les plus charmantes, aussi privées que les pigeons. Quelle imagination ne se peindrait le bonheur dans un séjour aussi délicieux I Ces insulaires, disions-nous sans cesse, sont sans doute les plus heureux habitants de la terre ; entourés de leurs femmes et de leurs enfants, ils coulent au sein du repos des jours purs et tranquilles; ils n'ont d'autre soin que celui d'élever des oiseaux, et, comme le premier homme, de cueillir, sans aucun travail, les fruits qui croissent sur leurs têtes. Nous nous trompions ; ce beau séjour n'était pas celui de l'innocence : nous n'apercevions, à la vérité, aucune arme; mais les corps de ces Indiens, couverts de cicatrices, prouvaient qu'ils étaient souvent en guerre ou en querelle entre eux, et leurs traits annonçaient une férocité qu'on n'apercevait pas dans la
LA l'KROUSE. 167
physionomie des femmes. La nature avait sans doute laissé cette empreinte sur la figure de ces Indiens pour avertir que l'homme, presque sauvage et dans l'anarchie, est un être plus méchant que les animaux les plus féroces.
« Cette première visite se passa sans aucune rixe capable d'entraîner des suites fâcheuses ; j'appris cependant qu'il y avait eu des querelles particulières, mais qu'une grande prudence les avait rendues nulles: on avait jeté des pierres à M. Rollin, notre chirurgienmajor; un insulaire, en feignant d'admirer un sabre de M. de Monneron, avait voulu le lui arracher, et, n'étant resté maître que du fourreau, il s'était enfui tout effrayé en voyant le sabre nu. Je m'apercevais qu'en général ces insulaires étaient très-turbulents, et fort peu subordonnés à leurs chefs; mais je comptais partir dans l'après-midi, et je me félicitais de n'avoir donné aucune importance aux petites vexations que nous avions éprouvées. Vers midi, je retournai à bord, dans ma biscayenne, et les chaloupes m'y suivirent de très-près; il me fut difficile d'aborder, parce que les pirogues environnaient nos deux frégates, et que notre marché ne désemplissait point. J'avais chargé M. Boutin du commandement de la frégate lorsque j'étais descendu à terre, et je l'avais laissé maître d'établir la police qu'il croirait convenable, en permettant à quelques insulaires de monter à bord, ou en s'y opposant absolument, suivant les circonstances. Je trouvai sur le gaillard sept à huit Indiens, dont le plus vieux me fut présenté comme un chef. M. Boutin me dit qu'il n'aurait pu les empê-
168 Li:S GRANDS HOMMES DE LA FRANCE.
cher de monter à bord qu'en ordonnant de tirer sur eux; que lorsqu'ils comparaient leurs forces physiques aux nôtres, ils riaient de nos menaces, et se moquaient de nos sentinelles; que de son côté, connaissant mes principes de modération, il n'avait pas voulu employer des moyens violents, qui cependant pouvaient seuls les contenir; il ajouta que, depuis la présence du chef, les insulaires qui l'avaient précédé à bord étaient devenus plus tranquilles et moins insolents. Je fis à ce chef beaucoup de présents, et lui donnai les marques de la plus haute bienveillance : voulant ensuite lui inspirer une haute opinion de nos forces, je fis faire devant lui différentes épreuves sur l'usage de nos armes; mais leur effet fit peu d'impression sur lui, et il me parut qu'il ne les croyait propre qu'à détruire des oiseaux. Nos chaloupes arrivèrent chargées d'eau, et je fis disposer tout pour appareiller et profiter d'une petite brise de terre qui nous faisait espérer d'avoir le temps de nous éloigner un peu de la côte.
« M. de Langle revint au même instant de sa promenade; il me rapporta qu'il était descendu dans un superbe port de bateaux situé au pied d'un village charmant et près d'une cascade de l'eau la plus limpide. En passant à son bord, il avait donné des ordres pour appareiller ; il eu sentait comme moi la nécessité, mais il insista avec la plus grande force pour que nous restassions bord sur bord, à une lieue de la côte, et que nous fissions encore quelques chaloupées d'eau avant de nous éloigner de l'île; j'eus beau lui représenter que nous n'en avions pas le moindre besoin; il avait adopté le système du
LA J'KUOUSE. 16'J
capitaine Gook, il croyait que l'eau fraîche était cent fois préférable à celle que nous avions dans la cale ; et comme quelques personnes de son équipage avaient de légers symptômes de scorbut, il pensait, avec raison, que nous leur devions tous les moyens de soulagement. Aucune île ne pouvait être comparée à celle-ci pour l'abondance des provisions: les deux frégates avaient déjà traité de plus de cinq cents cochons, une grande quantité de poules, de pigeons et de fruits, et tant de biens ne nous avaient coûté que quelques grains de verre.
« Je sentais la vérité de ces réflexions, mais un secret pressentiment m'empêcha d'abord d'y acquiescer; je lui dis que je trouvais ces insulaires trop turbulents pour risquer d'envoyer à terre des canots et des chaloupes qui ne pouvaient être soutenus par le feu de nos vaisseaux; que notre modération n'avait servi qu'à accroître la hardiesse de ces Indiens, qui ne calculaient que nos forces individuelles, très-inférieures aux leurs; mais rien ne put ébranler la résolution de M. deLangle; il me dit que ma résistance me rendrait responsable des progrès du scorbut qui commençait à se manifester avec assez de violence, et que, d'ailleurs, le port dont il me parlait était beaucoup plus commode que celui de notre aiguade; il me pria enfin de permettre qu'il se mît à la tête de la première expédition, m'assurant que, dans trois heures, il serait de retour à bord avec toutes les embarcations pleines d'eau. M. de Langle était un homme d'un jugement si solide et d'une telle capacité, que ces considérations, plus que tout autre motif, déter-
170 LES GRANDS HOMMES DE JLA FKANCE.
rainèrent mon consentement, ou plutôt firent céder ma volonté à la sienne, je lui promis donc que nous tiendrions bord sur bord toute la nuit; que nous expédierions le lendemain nos deux chaloupes et nos deux canots, armés comme il le jugerait à propos, et que le tout serait à ses ordres. L'événement acheva de nous convaincre qu'il était temps d'appareiller: en levant l'ancre, nous trouvâmes un toron du câble coupé par le corail et, deux heures plus tard, le câble l'eût été entièrement. Comme nous ne mîmes sous voiles qu'à quatre heures après-midi, il était trop tard pour songer à envoyer nos chaloupes à terre, et nous remîmes leur départ au lendemain. La nuit fut orageuse, et les vents, qui changeaient à chaque instant, me firent prendre le parti de m'éloigner de la côte d'environ trois lieues. Au jour, le calme plat ne me permit pas d'en approcher : ce ne fut qu'à neuf heures qu'il s'éleva une petite brise du nord-est avec laquelle j'accostai l'île, dont nous n'étions, à onze heures, qu'à une petite lieue de distance ; j'expédiai alors ma chaloupe et mon grand canot, commandés par MM. Boutin et Mouton, pour se rendre à bord de V Astrolabe, aux ordres de M. de Langle ; tous ceux qui avaient quelques légères atteintes de scorbut y furent embarqués, ainsi que six soldats armés, ayant à leur tête le capitaine d'armes : ces deux embarcations contenaient vingt-huit hommes, et portaient environ vingt barriques d'armement, destinées à être remplies à l'aiguade. MM. de Lamanon et Gollinet, quoique malades, furent du nombre de ceux qui partirent de la Boussole. D'un autre côté, M. de Vaujuas, convalescent,
LA l'KUOLSK. 1 / I
accompagna M. de Laugle dans son grand canot ; M. Gobien, garde de la marine, commandant la chaloupe, et MM. de la Martinière, Lavaux et le père Receveur faisaient partie des trente-trois personnes envoyées par VAstroIabe. Parmi les soixante-un individus qui composaient l'expédition entière, se trouvait l'élite de nos équipages. M. de Langle fit armer tout son monde de fusils et de sabres ; et six pierriers furent placés dans les chaloupes : je l'avais généralement laissé le maître de se pourvoir de tout ce qu'il croirait nécessaire à sa sûreté. La certitude où nous étions de n'avoir eu avec ces peuples aucune rixe dont ils pussent conserver quelque ressentiment, l'immense quantité de pirogues qui nous environnait au large, l'air de gaieté et de confiance qui régnait dans nos marchés, tout tendait à augmenter sa sécurité, et je conviens que la mienne ne pouvait être plus grande; mais il était contre mes principes d'envoyer à terre sans une extrême nécessité, et surtout au milieu d'un peuple nombreux, des embarcations qu'on ne pouvait ni soutenir ni même apercevoir de nos vaisseaux.
Le récit que fait La Pérouse du triste événement qui arriva et celui qu'en fait M. de Vaujuas étant en tous poins semblables, nous reproduisons de préférence la relation de ce dernier, qui assista personnellement à cette sanglante mêlée et commanda la retraite de la baie de Maouna. M. de Vaujuas, qui était allé à terre comme convalescent et qui n'était pas de service, ne sortit delà baie qu'après s'être assuré qu'il n'y laissait pas un seul Franrais au pouvoir des Indiens.
« Le mardi 11 décembre, dit M. de Vaujuas, à onze heures du matin, M. de La Pérouse envoya sa chaloupe et son canot, chargés de futailles, avec un détachement de soldats armés, pour faire partie d'une expédition aux ordres de M. de Langle. M. Boutin avait déjà pris des renseignements sur les moyens de maintenir l'ordre et de pourvoir à notre sûreté quand les canots iraient à terre. A la même heure, notre capitaine fit aussi mettre ses embarcations à la mer, et les fit également charger de futailles et d'armes. A midi et demi, les frégates étaient à trois quarts de lieue de terre, les amarres à bâbord, les quatre embarcations partirent pour aller faire de l'eau dans une anse reconnue par M. de Langle. Cette aiguade était sous le vent de celle où l'on avait déjà été : M. de Langle l'avait jugée préférable, parce qu'elle lui paraissait moins habitée et aussi commode : mais la première avait sur celle-ci l'avantage d'avoir une entrée beaucoup plus facile et assez de profondeur pour que les chaloupes ne courussent pas risque d'y échouer.
« M. de Langle me proposa, quoique je fusse convalescent et faible, de l'accompagner pour me promener et prendre l'air de terre ; il se chargea du commandement du canot, et confia celui de la chaloupe à M. Gobien. M. Boutin commandait celle de la Boussole, et M. Mouton le canot; M. Gollinet et le père Receveur, tous deux malades, MM. de Lamanon, La Martinière et Lavaux nous accompagnèrent, ainsi que plusieurs personnes des deux frégates ; nous formions, y compris les équipages des deux canots, un détachement de soixante-une personnes.
« Quand nous fûmes en route, nous vîmes, avec peine, qu'une grande partie des pirogues qui étaient le long du bord, nous suivaient et venaient à la même anse ; nous vîmes aussi, le long des rochers qui la sépare des baies voisines, beaucoup de naturels qui s'y rendaient des autres villages. Arrivés aux récifs qui forment l'angle de l'aiguade, et qui ne laissent pour les canots qu'un passage étroit et peu profond, nous reconnûmes que la mer était basse, et que les chaloupes ne pouvaient entrer dans l'anse sans échouer : effectivement, elles touchèrent à demi-portée de fusil du rivage, dont nous n'approchâmes qu'en les poussant sur le fond avec les avirons. Cette baie s'était présentée au capitaine sous un point de vue favorable, parce que la mer était moins basse lorsqu'il en avait fait la reconnaissance.
« A notre arrivée, les sauvages qui bordaient la côte, au nombre de sept à huit cents, jetèrent dans la mer, en signe de paix, plusieurs planches de l'arbre dont les insulaires de la mer du Sud tirent leur boisson enivrante. En abordant, M. de Langle donna des ordres pour que chaque embarcation fût gardée par un soldat armé et un matelot, tandis que les équipages des chaloupes s'occuperaient à faire de l'eau sous la protection d'une double haie de fusiliers qui s'étendrait des chaloupes à l'aiguade. Les futailles remplies, on les embarqua tranquillement. Les insulaires se laissaient assez contenir par les soldats armés : il y avait parmi eux un certain nombre de femmes et de filles très-jeunes ; nous n'y vîmes que quelques enfants.
« Vers la fin du travail, le nombre des naturels aug-
menla encore, et ils devinrent plus incommodes. Cette circonstance détermina M. de Langle à renoncer au projet qu'il avait eu d'abord de traiter de quelques vivres ; il donna ordre de se rembarquer sur-le-champ ; mais auparavant, et ce fut, je crois, la première cause de notre malheur, il fit présent de quelques rassades à des espèces de chefs, qui avaient contribué à tenir les insulaires un peu écartés : nous étions pourtant certains que cette police n'était qu'un jeu : et si ces prétendus chefs avaient en effet de l'autorité, elle ne s'étendait que sur un trèspetit nombre d'hommes. Ces présents, distribués à cinq ou six individus, excitèrent le mécontentement de tous les autres ; il s'éleva dès lors une rumeur générale, et nous ne fûmes plus maîtres de les contenir : cependant ils nous laissèrent monter dans nos chaloupes, mais une partie de ces insulaires entra dans la mer pour nous suivre, tandis que les autres ramassaient des pierres sur le rivage.
« Comme les chaloupes étaient échouées un peu loin de la grève, il fallut nous mettre dans l'eau jusqu'à la ceinture pour y arriver; et, dans ce trajet, plusieurs soldats mouillèrent leurs armes. C'est dans cette situa- ' tion critique que commença la scène d'horreur dont je vais parler. A peine étions-nous montés dans les chaloupes, que M. de Langle donna ordre de les déchouer et de lever le grappin : plusieurs insulaires des plus robustes voulurent s'y opposer, en retenant le câblot. Le capitaine, témoin de cette résistance, voyant le tumulte augmenter, et 'quelques pierres arriver jusqu'à lui, essaya, pour intimider les sauvages, de tirer un coup de
fusil en Tair; mais, bien loin d'en être effrayés, ils firent le signal d'une attaque générale : bientôt une grêle de pierres, lancées avec autant de force que de vitesse, fond sur nous ; le combat s'engage de part et d'autre, et devient général : ceux dont les fusils sont en état de tirer, renversent plusieurs de ces forcenés; mais les autres Indiens n'en sont nullement troublés, et semblent redoubler de vigueur, une partie d'entre eux s'approche de nos chaloupes, tandis que les autres, au nombre de six à sept cents, continuent la lapidation la plus effrayante et la plus meurtrière.
« Au premier acte d'hostilité, je m'étais jeté à la mer pour passer dans le canot de V Astrolabe, qui était dépourvu d'officiers ; la circonstance me donna des forces pour le petit trajet que j'avais à faire, et, malgré ma faiblesse et quelques coups de pierre que je reçus dans ce moment, je montai dans le canot sans aucun secours. Je vis avec désespoir qu'il ne s'y trouvait presque pas une arme qui ne fût mouillée, et qu'il ne me restait d'autre parti à prendre que de tâcher de le mettre à flot, en dehors du récif, le plus tôt possible. Cependant le combat continuait, et les pierres énormes, lancées par les sauvages, blessaient toujours quelques-uns de nous; à mesure qu'un blessé tombait à la mer, du côté des sauvages, il était achevé à l'instant à coups de pagaie ou de massue.
« M. de Langle fut la première victime de la férocité de ces barbares, auxquels il n'avaitfait que du bien. Dés le commencement de l'attaque, il fut renversé sanglant de dessus le traversin de la chaloupe, où il était monté.
et il tomba à la mer avec le capitaine d'armes et le maitre charpentier qui se trouvaient à ses côtés; la fureur avec laquelle les insulaires s'acharnèrent sur le capitaine, sauva ces deux-ci, qui vinrent à bout de gagner le canot ; ceux qui étaient dans les chaloupes subirent bientôt le même sort que notre malheureux chef, à l'exception cependant de quelques-uns qui, en s'esquivant, purent gagner le récif d'où ils nagèrent vers les canots. En moins de quatre minutes, les insulaires se rendirent maîtres des deux chaloupes, et j'eus la douleur de voir massacrer nos infortunés compagnons, sans pouvoir leur porter secours. Le canot de V Astrolabe était encore en dedans du récif, et je m'attendais, à chaque instant, à lui voir éprouver le sort des chaloupes ; mais l'avidité des insulaires le sauva ; le plus grand nombre se précipita dans ces chaloupes, et les autres se contentèrent de nous jeter des pierres ; plusieurs néanmoins vinrent nous attendre dans lapasse et dans les récifs. Quoique la honle fût forte et le vent debout, nous parvînmes cependant, malgré leurs pierres et les blessures dangereuses de beaucoup d'entre nous, à quitter cet endroit funeste, et à joindre en dehors M. Mouton, commandant le canot de la Boussole; celui-ci, en jetant à la mer ses pièces à eau, avait allégé son canot, pour faire place à ceux qui atteignaient son bord. J'avais recueilli, dans celui de VAstrolahe, MM. Boutin et Collinet, ainsi que plusieurs autres personnes. Ceux qui s'étaient sauvés dans les canots étaient tous plus ou moins blessés ; ainsi, les canots se trouvaient sans défense, et il était impossible de songer à rentrer dans une baie, dont nous étions trop heureux d'être sortis.
pour aller faire tête à mille barbares en fureur; c'eùtété nous exposer, sans utilité, à une mort certaine.
« Nous finies donc route pour revenir à bord des deux frégates qui, à trois heures, au moment du massacre, avaient pris le bord du large : on ne s'y doutait seulement pas que nous courussions le moindre danger; la brise était fraîche et les frégates étaient fort loin au vent, circonstance fâcheuse poumons, et surtout pour ceux dont les blessures exigeaient un pansement prompt; à quatre heures, elles reprirent le bord de terre. Dès que nous fûmes en dehors des récifs, je mis à la voile au plus près, pour m'éloigner de la côte, et je fis jeter à la mer tout ce qui pouvait retarder la marche du canot, qui était rempli de monde. Heureusement, les insulaires, occupés du pillage des chaloupes, ne songèrent point à nous poursuivre; nous n'avions pour toute défense que quatre ou cinq sabres, et deux ou trois coups de fusil à tirer, faible ressource contre deux ou trois cents barbares, armés de pierres et de massues, et qui montent des pirogues trèslégères, avec lesquelles ils se tiennent à la distance qui leur convient. Quelques-unes de ces pirogues se détachèrent de la baie peu après notre sortie ; mais elles firent voile le long de la côte, d'où l'une d'elles partit pour aller avertir celles qui étaient restées à bord des frégates ; en passant, cette pirogue eut l'insolence de nous faire des signes menaçants; ma position m'obligeait à suspendre ma vengeance, et à réserver pour notre défense les faibles moyens qui nous restaient.
« Quand nous fûmes au large, je fis nager debout au vent, vers les frégates; nous mîmes un mouchoir
rouge à la tête du màt, et eu approchaut uous tirâmes nos trois derniers coups de fusil ; M. Mouton fit aussi, avec deux mouchoirs, le signal de demander du secours; mais l'on ne nous aperçut que lorsque nous fûmes près du bord. Alors V Astrolabe, qui était la frégate la plus voisine, arriva sur nous, j'y déposai, à quatre heures et demie, les plus blessés ; M. Mouton en fît autant, et nous nous rendîmes, sur-le-champ, à bord de la Bousole, où j'appris au général cette triste nouvelle; sa surprise fut extrême, d'après les précautions que sa prudence lui avait inspirées, et la juste confiance qu'il avait dans celle de M. de Langle ; je ne puis comparer sa désolation qu'à celle que j'éprouvais moi-même. Ce désastre nous rappela vivement celui du 13 juillet 1786 et acheva de répandre l'amertume sur notre vOyage ; trop heureux encore, dans cette circonstance malheureuse, que la plus grande partie de ceux qui étaient à terre se fût sauvée : si l'ardeur du pillage n'eût arrêté, ou fixé un moment la fureur des sauvages, aucun de nous n'eût échappé.
« Il est impossible d'exprimer la sensation que ce funeste événement causa sur les deux frégates ; la mort de M. de Langle, qui avait la confiance et l'amitié de son équipage, mit, à bord de V Astrolabe, tout le monde au désespoir; les insulaires qui se trouvaient le long du bord, lorsque j'y arrivai, et qui ignoraient cet événement, furent sur le point d'être immolés à la vengeance de nos matelots, que nous eûmes la plus grande peine à contenir.
« L'alïliction générale qui régna à bord est le plus bel éloge funèbre qu'on puisse faire du capitaine. Pour
LA l'Éitoijsi:'. 179
moi, j'ai perdu un ami bien plus qu'un commandant, et l'inlérêt qu'il me témoignait, me le fera regretter toute ma vie, trop heureux si j'avais pu lui donner des marques de mon attachement et de ma reconnaissance, en me sacrifiant pour lui ! Mais ce brave officier, plus exposé que les autres, fut la première proie des bêtes féroces qui nous assaillirent. Dans l'état de faiblesse où. me tenait ma convalescence, j'avais été à terre sans armes et sous la sauvegarde des autres ; toutes les munitions étaient épuisées ou mouillées, lorsque j'arrivai au canot, et je ne pus qu'y donner des ordres malheureusement trop inutiles.
« Je serais injuste envers ceux qui eurent comme moi le bonheur de se sauver, si je ne déclarais qu'ils se conduisirent avec toute la bravoure et le sang-froid possibles. MM. Boutin et CoUinet, qui, malgré leurs graves blessures, avaient conservé la même force de tête, voulurent bien m'aider de conseils, qui me furent trèsutiles ; je fus encore parfaitement secondé par M. Gobien, qui fut le dernier à quitter la chaloupe, et dont l'exemple, l'intrépidité et les discours ne contribuèrent pas peu à rassurer ceux des matelots qui auraient pu éprouver quelques craintes. Les officiers mariniers, matelots et soldats, exécutèrent avec autant de zèle que de ponctualité les ordres qui leur furent donnés. M. Mouton n'eut également qu'à se louer de l'équipage du canot de la Boussole.
« Toutes les personnes qui étaient à terre peuvent attester comme moi, qu'aucune violence, qu'aucune imprudence de notre part ne précéda l'attaque des sau-
vages. Notre capitaine avait donné, à cet égard, les ordres les plus stricts, et personne ne s'en écarta.
« Signé : Vaujuas. »
Pour compléter le récit de ce triste épisode, nous donnerons encore l'état des yictimes du massacre :
État des individus massacrés par les sauvages de Vile Maouna, le 11 décembre 1787.
Appartenant à ÏAstrolabe.
MM. DE Laxgle . . . Capitaine de vaisseau, Commandant. Ives DuMON. .
Jean Redellec François Feret . ) Matelots.
Laurent Robin.
Un Chinois.
Louis David. . . , Canonnier servant. Jean Gérakd . . . Domestique.
Appartenant à la Boussole.
MM. Lajianon .... Physicien et naturaliste. Pierre Valin . . . Maître canonnier.
André Roth. .
, Canonniers servants.
Joseph Rayes.
Les autres personnes de l'expédition ont toutes été plus ou moins grièvement blessées.
Ici nous reprenons le récit de La Pérouse : « Ils arrivèrent à bord à cinq heures et nous apprirent cet événement désastreux. Nous avions dans ce
LA l'KHorsfc:. 181
moment, autour de nous, cinq pirogues, où les naturels vendaient des provisions avec une sécurité qui prouvait leur innocence; mais c'étaient les frères, les enfants, les compatriotes de ces barbares assassins, et j'avoue que j'eus besoin de toute ma raison pour contenir la colère dont j'étais animé et pour empêcher nos équipages de les massacrer. Déjà les soldats avaient sauté sur les canons, sur les armes; j'arrêtai ces mouvements qui, cependant, étaient bien pardonnables, et je fis tirer un seul coup de canon à poudre, pour avertir les pirogues de s'éloigner. Une petite embarcation, partie de la côte, leur fit part, sans doute, de ce qui venait de se passer, car, en moins d'une heure, il ne resta aucune pirogue à notre vue. Un Indien, qui était sur le gaillard d'arrière de ma frégate, lorsque notre canot arriva, fut arrêté par mon ordre et mis aux fers ; le lendemain, ayant rapproché la côte, je lui permis de s'élancer à la mer ; la sécurité avec laquelle il était resté sur la frégate était une preuve non équivoque de son innocence.
« Mon projet fut d'abord d'ordonner une nouvelle expédition pour venger nos malheureux compagnons de voyage et reprendre les débris de nos chaloupes. Dans cette vue, j'approchai la côte pour y chercher un mouillage, mais je ne trouvai que ce même fond de corail, avec une houle qui roulait à terre et faisait briser les récifs ; l'anse où s'était exécuté ce massacre était d'ailleurs très-enfoncée du côté de l'île, et il ne me paraissait guère possible d'en approcher à la portée du canon.
« M. Boutin, que ses blessures retenaient alors dans son lit, mais qui avait conservé toute sa tête, me repré-
182 I.KS CHANOS HO.M.MKS DK LA l'KANCi;.
sentait en outre que la situation de cette baie était telle que si nos canots avaient le malheur d'y échouer, ce qui était très-probable, il n'en reviendrait pas un seul homme ; car les arbres qui touchent presque le bord de la mer, mettant les Indiens à l'abri de notre mousqueterie, laisseraient les Français que nous débarquerions, exposés à une grêle de pierres, d'autant plus difficiles à éviter que, lancées avec beaucoup de force et d'adresse, elles faisaient presque le même effet que nos balles et avaient sur elles l'avantage de se succéder plus rapidement; M. de Vaujuas était aussi de cet avis. Je ne voulus cependant y donner mon assentiment que lorsque j'eus entièrement reconnu l'impossibilité de mouiller à la portée du canon du village. Je passai deux jours à louvoyer devant la baie ; j'aperçus encore les débris de nos chaloupes échouées sur le sable et autour d'elles une immense quantité d'Indiens.
« Ce qui paraîtra sans doute inconcevable, c'est que pendant ce temps cinq ou six pirogues partirent de la côte et vinrent avec des cochons, des pigeons et des cocos, nous proposer des échanges. J'étais à chaque instant obligé de retenir ma colère pour ne pas ordonner de les couler bas. Ces Indiens, ne connaissant d'autre portée de nos armes que celles de nos fusils, restaient sans crainte à cinquante toises de nos bâtiments et nous offraient leurs provisions avec beaucoup de sécurité. Nos gestes ne les engageaient pas à s'approcher, et ils passèrent ainsi une heure entière de l'après-midi du 12 décembre. Aux offres d'échanger des provisions, ils firent succéder les railleries et je m'aperçus aussitôt
LA PKHOIÎSK. 183
que plusieurs autres pirogues se détachaient du rivage pour venir les joindre. Gomme ils ne se doutaient point de la portée des canons et que tout me faisait pressentir que je serais bientôt obligé de m'écarter de mes principes de modération, j'ordonnai de tirer un coup de canon au milieu des pirogues. Mes ordres furent exécutés de la manière la plus précise ; l'eau que le boulet fit jaillir entra dans ces pirogues qui, dans l'instant, s'empressèrent de gagner la terre et entraînèrent dans leur fuite celles qui étaient parties de la côte.
« J'avais de la peine à m'arracher d'un lieu si funeste et à laisser les corps de nos compagnons massacrés ; je perdais un ancien ami, homme plein d'esprit, de jugement, de connaissance et un des meilleurs officiers delà marine française; son humanité avait causé sa mort. S'il eût osé se permettre de faire tirer sur les premiers Indiens qui entrèrent dans l'eau pour environner ses chaloupes, il eût prévenu sa perte, celle de M. de Lamanon et des dix autres victimes de la férocité indienne. Vingt personnes des deux frégates étaient en outre grièvement blessées et cet événement nous privait pour l'instant de trente-deux hommes et de deux chaloupes, les seuls bâtiments à rames qui puissent contenir un nombre assez considérable d'hommes armés pour tenter une descente. Ces considérations dirigèrent ma conduite ultérieure : le plus petit échec m'eût forcé de brûler une frégate pour armer l'autre. J'avais à la vérité une chaloupe en pièces, mais je ne pouvais la monter qu'à ma première relâche. S'il n'avait fallu à ma colère que le massacre de quelques Indiens, j'avais eu occasion de dé-
18'i i.Ks (;haxiis ho.mmks ni-: i.a i'ranck.
truire, de couler bas, de briser cent pirogues qui contenaient plus de cinq cents personnes; mais je craignais de me tromper au choix des victimes ; le cri de ma conscience leur sauva la vie. Ceux à qui ce récit rappellera la catastrophe du capitaine Gook ne doivent pas perdre de vue que ses bâtiments étaient mouillés dans la baie de Karakakooa, que leurs canons les rendaient maîtres des bords de la mer, qu'ils pouvaient y faire la loi et menacer de détruire les pirogues restées sur le rivage ainsi que les villages dont la côte était bordée ; nous, au contraire, nous étions au large, hors de la portée du canon, obligés de nous éloigner de la côte lorsque nous avions à craindre le calme ; une forte houle nous portait toujours sur les récifs, où nous aurions pu sans doute mouiller avec des chaînes de fer, mais c'eût été hors de portée de canon du village; enfin, la houle suffisait pour couper le câble à VEcubier et par là exposer les frégates au danger le plus imminent. J'épuisai donc tous les calculs de probabilité avant de quitter cette île funeste, et il me fut démontré que le mouillage était impraticable et l'expédition téméraire sans le secours des frégates; le succès même eût été inutile, puisque bien certainement il ne restait pas un seul homme en vie au pouvoir des Indiens, que nos chaloupes étaient brisées et échouées et que nous avions à bord les moyens de les remplacer. »
Le chevalier Paul-Antoine-Marie Fleuriot de Langle, la principale et la plus illustre victime de cette catastrophe, était né lel" août 1744, au château de Kerlouet. Il s'était distingué dans la guerre (rAméri(iue, à la suite
LA PKKOUSE. 185
de laquelle il avait été nommé capitaine de vaisseau. Ami personnel de La Pérouse, avec lequel il avait navigué, il fut choisi par lui pour commander V Astrolabe.
Trois mois avant sa mort, La Pérouse, parlant de lui dans une lettre datée d'Avatscha, le 21 septembre 1787 et adressée au ministre de la marine, écrivait ce qui suit:
« J'ose me flatter d'avoir entièrement et complètement rempli toutes vos vues sur moi jusqu'à ce moment, et j'ai été si parfaitement secondé par M. de Langle que, si la campagne est de quelque prix à vos yeux, il doit en partager les avantages. » •
Les avantages, pour La Pérouse comme pour de Langle, ont été la mort loin de leur patrie, loin de leur famille. Il est juste que la postérité paye à leur mémoire le tribut que leurs contemporains n'ont pas pu payer à leurs personnes et qu'elle associe leurs deux noms dans une commune reconnaissance.
Trois jours après, le 14 décembre, La Pérouse lit route vers l'île d'Oyalava, dont il avait eu connaissance quelques jours avant d'atteindre le mouillage qui avait été si funeste aux équipages français. M. de Bougainville en avait reconnu de très-loin la partie méridionale. Un canal de neuf lieues sépare cette île de l'île de Maouna ou du Massacre. Sa beauté, sa fertilité, son étendue et son immense population en font une véritable merveille, et, là aussi, les pirogues chargées de provisions ne tardèrent pas à entourer les navires. Ces habitants ressemblent tellement à ceux de l'île de Maouna i|ue les matelots ci-urent reconnaître quelques-uns
de leurs assassins, et on eut beaucoup de peine à les empêcher de tirer sur eux,
La Pérouse parvint à apaiser ses matelots et on continua les échanges, qui, du reste, se firent avec plus de bonne foi qu'à Maouna; mais on fut d'une sévérité impitoyable, et les petites injustices furent punies chaque fois par des coups ou réprimées par des gestes menaçants. A quatre heures après-midi , on mit en panne en travers du village. L'ensemble du pays avait un aspect tout particulier.
« C'était, dit La Pérouse, une grande plaine couverte de maisons, depuis la cime des montagnes jusqu'au bord de la mer. Ces montagnes occupent à peu près le milieu de l'île, et le terrain, incliné en pente douce, présente aux vaisseaux un amphithéâtre couvert d'arbres, de cases et de verdure. On voyait la fumée s'élever du sein de ce village comme du milieu d'une grande ville, et la mer était couverte de pirogues sans nombre, attirées en partie par la curiosité seule, en partie par le désir de faire des échanges. »
A l'entrée de la nuit, La Pérouse poursuivit sa route en prolongeant l'île. La journée du lendemain fut d'un calme plat, et le peu de pirogues qui rendirent visite aux équipages, fit supposer que les naturels d'Oyolava avaient eu connaissance des événements survenus à Maouna. Cette opinion fut confirmée encore, lorsqu'à l'île Pola, beaucoup plus rapprochée du théâtre de la catastrophe, on ne vit plus aucune pirogue venir visiter les navires.
Cette île de Pola, moins grande que celle d'Oyolava,
LA l'ÉROL'SE. 187
en est séparée par un canal de quatre lieues, qui est coupé par deux îles considérables. Elle est également belle et fertile, mais sa côte nord est inabordable pour les vaisseaux, il faut doubler la pointe ouest de cette île pour trouver une mer calme et sans brisans.
La Pérouse tenait des insulaires de Maouna, que l'archipel des Navigateurs était composé de dix îles dont il nota les noms : Opoun, la plus à l'est; Leone, Fanfoué, Maouna, Oyolava, Câlinasse, Pola, Shika, Ossamo et Ouera. La position des trois dernières était inconnue. Les Indiens, sur leur plan, les plaçaient dans le sud d'Oyolava ; mais il est probable que si elles avaient eu réellement cette position, M. de Bougainville en aurait eu connaissance. La suite de son voyage apprit plus tard à La Pérouse que sur ces trois îles deux pouvaient être celles des Cocos et celle des Traîtres, qui d'après les observations du capitaine Walis sont placées 1° 15' trop à l'ouest.
Ces îles, situées vers le 14^ degré de latitude sud et entre 171 et 173*^ degrés de longitude occidentale, forment un des beaux archipels de la mer du Sud. Mais les peuplades qui les habitent sont dures, féroces, et ne peuvent être dominées que par la crainte.
Ces insulaires sont très-grands et très-bien faits; leur taille ordinaire n'a pas moins de cinq pieds dix ou onze pouces. Les hommes se peignent et se tatouent le corps de façon à faire croire qu'ils sont habillés; mais ils sont complètement nus, sauf une ceinture d'herbes marines qu'ils portent autour des reins, et qui leur descend jusqu'aux genoux. Leurs cheveux, très-longs, sont
souvent retroussés autour de leur tête, ce qui ajoute à leur air cruel qui n'exprime jamais que la colère. A la moindre querelle, ils se battent à coups de bâton, et ces luttes coûtent souvent la vie aux combattants.
Les femmes sont également grandes, elles ont de la grâce, mais elles perdent vite leur air de douceur et l'élégance de leurs formes.
Quand les navigateurs eurent tourné et dépassé l'île de Pola dans sa partie occidentale, ils trouvèrent une mer calme, mais n'aperçurent plus aucune terre. Ils ne purent voir les îles nommées par les insulaires Shika, Ossamo, Ouera, et qu'ils plaçaient dans le sud d'Oyolava. Le 20 décembre, La Pérouse'prit connaissance d'une île ronde se trouvant au sud d'Oyolava, à une quarantaine de lieues. Le lendemain, l'ayant accostée à deux milles, il vit au sud les îles des Cocos et des Traîtres de Schouten. L'île des Cocos ayant la forme d'un pain de sucre très-haut, est couverte d'arbres ; son diamètre est d'une lieue et un canal de trois milles, coupé par un îlot, la sépare de l'île des Traîtres.
Au jour, La Pérouse se rapprocha de cette dernière, et à huit heures du matin, il mit en panne àl'ouest-sudouest, à deux milles d'une large baie de sable, se trouvant dans la partie occidentale de l'île.
Une vingtaine de pirogues vinrent à bord chargées de cocos, de bananes, de quelques poules. Les indigènes s'approchèrent avec confiance et acceptèrent les morceaux de fer, les clous et les rassades. Ils parlaient la même langue que les insulaires de 1 archipel des Navigateurs, et ils avaient le même air de férocité; leurs
costumes, leurs pirogues étaient semblables. Les seuls traits distinctifs, c'est qu'ils avaient tous les deux phalanges du petit doigt de la main gauche coupées et qu'ils étaient moins grands.
Cette différence de taille pourrait être attribuée à la richesse du sol qui est moindre.
Le 23 décembre, La Pérouse eut à subir un fort grain de l'ouest-nord-est ; le temps s'annonçait mauvais. On fit le tour de File des Traîtres, afin d'en découvrir toutes les pointes et d'en lever le plan exactement et à quatre heures on fit route au sud-sud-est vers l'archipel des A mis, dont on voulait reconnaître certaines îles que Cook n'avait pas eu le temps d'explorer et qui devaient être, d'après sa relation, au nord d'Inahomoka.La nuit suivante fut mauvaise ; les vents ayant passé à l'ouest très-grand frais, accompagnés d'une pluie abondante, on dut rester en travers jusqu'au jour. Les vents du nord-nord-ouest durèrent au delà de l'Archipel des Amis, et le temps fut constamment pluvieux.
Le 29 décembre, on découvrit l'île de Vavao. C'est une terre considérable, qui est au moins aussi grande que celle de Tongatabou et qui a sur elle, étant plus élevée, l'avantage de ne jamais manquer d'eau douce.
On courut plusieurs bordées dans la journée du 27, afin d'approcher l'île Vavao dont on était éloigné par les vents d'ouest-nord-ouest. La Pérouse ayant poussé la bordée au nord afin d'étendre sa vue à une quinzaine de lieues au delà de l'île, eut connaissance de celle de la Margoura de Maurelle restant à l'ouest et, s'étant approché davantage encore, il vit une seconde île trèsplate couverte d'arbres.
L'île de la iMargoura est assez élevée ; après avoir fait les relèvements nécessaires, La Pérouse ordonna d'approcher lile de Yavao; c'est la plus considérable de l'archipel des Amis. Vers midi, on se trouvait à l'entrée du port, où le navigateur Maurelle avait mouillé. Il est formé par une agglomération de petites îles qui laissent entre elles des passages étroits, mais assez profonds cependant pour mettre les vaisseaux à l'abri des vents du large. Ce port est bien meilleur que celui de Tongatabou. La Pérouse y mit en panne très-près de terre, mais le temps était si mauvais qu'aucune pirogue ne s^approcha. Avant la nuit, on fit route à l'ouest, vers l'île Latte; ce nom de Latte est compris dans la liste des îles des Amis donnée par Gook.
La nuit suivante fut horrible; les ténèbres empêchaient de rien distinguer ; ou courut de petites bordées jusqu'au point du jour ; le baromètre avait baissé de trois lignes-et le temps ne pouvait s'annoncer plus terrible.
La Pérouse n'en continua pas moins sa route vers l'île Latte, qu'on approcha à deux milles de distance. Mais un grain contraignit les navires de porter vers les îles Kao etToofoa. A cinq heures du soir, par un éclairci, on prit connaissance de l'île Kao, dont la forme est celle d'un cône très-élevé, visible à une distance de trente lieues par un temps clair. L'île Tofoa, quoique trèshaute, ne put être aperçue et resta dans les brouillards, mais, le lendemain, le temps s'étant levé, on eut connaissance des deux îles Kao et Tofoa ; on s'approcha jusqu'à une demi-lieue de cette dernière et on put s'as-
siirer qu'elle était inhabitée dans les trois quarts de sa circonférence. Cette terre montueuse et escarpée est couverte d'arbres jusqu'à sa cime ; elle a à peu près quatre lieues de tour, et il est à supposer, d'après La Pérouse, que les habitants de Tongatabou et des autres îles des Amis y abordent dans la belle saison pour y couper des arbres qui servent à la fabrication de leurs pirogues. On continua la route vers les deux petites îles de Hoonga-Tonga et de Hoonga-Hapau, où l'on vit l'île Kao par le milieu de l'île Tofoa, de manière que la première ne semble être que le sommet de la seconde. L'île Kao est environ trois fois plus élevée que l'autre; elle ressemble au soupirail d'un volcan. Sa base paraissait avoir moins de deux milles de diamètre. On pouvait voir aussi sur la pointe nord-est de Tîle Tofoa, du côté du canal qui la sépare de Kao, un pays absolument brûlé et noir comme du charbon ; il avait dû être évidemment ravagé par des débordements de lave. Dans l'après-midi, on prit connaissance des îles de Hoonga- Tonga et Hoonga-Hapau. Ces îles, qui sont comprises dans une carte des îles des Amis du troisième voyage de Cook, sont de gros rochers inhabitables, fort élevés et visibles à une distance de quinze lieues au large ; on aperçut l'île de Tongatabou, le 31 décembre, à six heures du matin. Bientôt il fut permis de reconnaître la pointe de Van-Diemen et le banc des brisans au large de cette pointe; on gouverna sur la côte méridionale de l'île dont on put s'approcher; elle paraissait cultivée, les arbres et les prés étaient du plus beau vert et faisaient encore ressortir les cases éparses dans les champs.
Sept OU huit pirogues s'approchèrent timidement des bâtiments à une certaine distance; les indigènes se jetaient à la nage et échangeaient des noix de coco contre des morceaux de fer ou des clous. Ces insulaires, quoique bruyants dans leurs manières, n'avaient rien de féroce.
La coutume de se couper les deux phalanges du petit doigt est répandue également chez ces peuples. Les frégates ne séjournèrent pas dans ces parages.
Le l^"" janvier 1788, La Pérouse, n'espérant pas, en louvoyant ainsi au large, trouver assez de vivres pour subvenir à la consommation des navires, se décida à courir ouest-sud-ouest et à gagner Botany-Bey par une route inconnue des précédents navigateurs.
Le 2, au matin, on aperçut l'île Plistard, qui fut découverte par Tasman et dont la position avait été déterminée par Cook. La largeur de cette île, qui n'est guère qu'un rocher très-escarpé, est d'un quart de lieue tout au plus.
Le 13, on prit connaissance de l'île Norfolk et de deux îlots se trouvant à sa pointe méridionale ; on laissa tomber l'ancre à un mille de terre par le travers de deux pointes situées sur l'extrémité nord et du côl^ du nord-est de l'île, endroit que l'on pensait être celui où le capitaine Cook avait débarqué. La mer brisait avec violence autour de l'île, mais La Pérouse espérait que les canots pourraient s'abriter derrière des rochers bordant la côte. 11 chargea donc M. de Glonard, capitaine de vaisseau et le second officier de la campagne, du commandement de quatre canots, et lui donna l'ordre de ne pas risquer le