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débarquement si les canots couraient le moindre danger. La prudence de cet officier, destiné à prendre le commandement de V Astrolabe, était un sur garant pour La Pérouse de l'exécution rigoureuse de ses instructions. Les canots, côtoyant le rivage, remontèrent vers le sudest; ils firent ainsi plus d'une demi-lieue sans pouvoir trouver un point où ils pussent débarquer. L'ile était entourée d'une lave qui, ayant coulé du sommet de la montagne et s'étant refroidie dans sa chute, avait laissé dans beaucoup d'endroits une espèce de toit avancé de plusieurs pieds surplombant la mer.
En supposant même qu'on put débarquer, on ne pouvait pénétrer dans l'intérieur qu'en remontant de trente à quarante mètres, le cours desséché d'anciens torrents qui avaient laissé de profondes ravines.
Au delà de ces obstacles, l'île était couverte de pins et semée d'une très-belle verdure. A l'entrée de la nuit, on n'avait pu trouver un endroit convenable pour le débarquement. J^a Pérouse, ne voulant pas pas perdre plus de temps pour une reconnaissance qui n'était pas indispensable, donna l'ordre d'appareiller.
Au moment de mettre à la voile, des signaux partis de Y Astrolabe apprirent que le feu. était à bord; un canot fut immédiatement mis à l'eau pour aller à son secours, mais il n'était pas à moitié chemin que de nouveaux signaux apprirent que le feu était éteint. Une caisse de liqueur chimique, appartenant au Père Receveur, avait pris feu. Cette caisse, placée sous le gaillard d'avant, avait répandu une fumée si épaisse qu'on n'avait pu, tout d'abord, se rendre compte du siège de
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l'incendie ; on parvint à lancer cette caisse à la mer, et l'incident, qui aurait pu être grave, n'eut pas d'autres suites.
L'île Norfolk est très-escarpée; les pins qui la couvrent sont de la même espèce que ceux de la Nouvelle- Calédonie et de la Nouvelle-Zélande. Cette île inhabitée est couverte d'oiseaux de mer, et un banc de sable couvert de trente brasses d'eau s'étend sur un espace de trois ou quatre lieues au nord et à l'est. On prit durant le mouillage quelques poissons rouges d'une espèce connue à l'île de France, sous le nom de capitaine, qui procurèrent à l'équipage un excellent repas. Le soir, à huit heures, on mit sous voiles et l'on fit route à l'ouest-nord-ouest. La Pérouse laissa arriver jusqu'au sud-ouest quart-ouest en faisant petites voiles et en sondant sur le banc pour voir s'il n'y rencontrerait pas quelque haut fond, mais il trouva que le sol était extrêmement uni ; l'eau augmentait à mesure qu'on s'éloignait de l'île, et à onze heures^ une ligne de soixante brasses n'apporta plus de fond. On se trouvait dans l'ouest-nord-ouest à dix lieues de la pointe la plus septentrionale de l'île Norfolk.
Les vents étaient à F est-sud-est et, à part des grains par intervalles, le temps était clair. Au jour on força de voiles vers Botany-Bay, éloignée alors de trois cents lieues, et, le 14, on mit en panne pour sonder, en filant deux cents brasses de lignes. D'après le plateau de l'île Norfolk, La Pérouse avait eu un moment la pensée que le fond se continuait jusqu'à la Nouvelle-Hollande ; mais il se rendit compte de l'erreur dans laquelle il
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était, et il continua sa route avec plus de tranquillité, quand il se fut assuré de l'état réel des choses. On avançait beaucoup le jour et fort peu la nuit, parce qu'on ignorait complètement la route que l'on parcourait et où nul navigateur n'avait encore paru.
Enfin, le 2i janvier 1788, l'expédition arriva en vue de Botany-Bay.
« Nous eûmes ce jour-là, dit La Pérouse, un spectacle bien nouveau pour nous depuis notre départ de Manille, ce fut celui d'une flotte anglaise, mouillée dans Botany- Bay, dont nous distinguions les flammes et les pavillons.
« Des Européens sont tous compatriotes à cette distance de leur pays et nous avions la plus vive impatience de gagner le mouillage. »
Le 26, on put laisser tomber l'ancre.
« Au moment où je me présentai dans la passe, ajoute encore La Pérouse, un lieutenant et un midshipman anglais furent envoyés à mon bord par le capitaine Hunier, commandant la frégate anglaise le Siriiis; ils m'offrirent de sa part tous les services qui dépendraient de lui, ajoutant néanmoins, qu'étant sur le point d'appareiller pour remonter vers le nord, les circonstances ne lui permettaient de nous donner ni vivres, ni munitions ni voiles ; de sorte que leurs offres de service se réduisaient à des vœux pour le succès ultérieur de notre voyageJ'envoyai un olïicierpourfaire mes remerciements au capitaine Hunter, qui était déjà à pic et avait les huniers hissés; je lui fis dire que mes besoins se bornaient à de l'eau et du bois, dont nous ne manquerions pas dans cette 'baie, et que je savais que des bâtiments destinés à
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former une colonie à une si grande distance de l'Europe, ne pourraient être d'aucun secours à des navigateurs. Nous apprîmes du lieutenant que la flotte était commandée par le commodore Phillip, qui, la veille, avait appareillé de Botany-Bay, sur la corvette le Sperg, avec quatre vaisseaux de transport, pour aller chercher vers le nord un lieu plus commode à son établissement. Le lieutenant anglais paraissait mettre beaucoup de mystère au plan du commodore Phillip, et nous ne nous permîmes de lui faire aucune question à ce sujet ; mais nous ne pouvions douter que l'établissement projeté ne fût trèsprès de Botany-Bay, car plusieurs canots et chaloupes étaient à la voile pour s'y rendre; et il fallait que le trajet fut bien court pour que l'on eût jugé inutile de les embarquer sur les bâtiments. Bientôt les matelots du canot anglais, moiiis discrets que leur officier, apprirent aux nôtres qu'ils n'allaient qu'au port Jackson, seize milles au nord de la pointe de Banks, où le commodore Phillip avait reconnu lui-même un très-bon havre qui s'enfonçait à dix milles vers le sud-ouest ; les bâtiments pouvaient y mouiller à portée de pistolet de terre, dans une mer aussi tranquille que celle d'un bassin. Nous n'eûmes, par la suite, que trop d'occasions d'avoir des nouvelles de l'établissement anglais, dont les déserteurs nous causèrent beaucoup d'ennuis et d'embarras. »
Ces lignes sont les dernières de la relation officielle du voyage de La Pérouse.
A la suite, on trouve les lignes suivantes qui sont de M. Millet Mureau, le rédacteur chargé de la publication des notes du célèbre voyageur :
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« Ici se termine, y est-il dit, le journal de La Pérouse. Je ne répéterai pas ce que j'ai dit dans le discours préliminaire sur le sort de cet illustre infortuné. Je crois avoir complètement réfuté les assertions absurdes sur les probabilités de son existence. J'y renvoie le lecteur, et je l'engage à lire, dans le quatrième volume, la dernière lettre qu'il a écrite, de Botany-Bay, au ministre de la marine. Il y rend compte de la route qu'il va tenir avant d'arriver à l'île de France ; et, d'après les combinaisons simples qu'elle offre aux navigateurs, il n'est plus possible de se livrer à aucun espoir sur son retour. »
C'est, en effet, de cette relâche de Botany-Bay, qu'on reçut les dernières nouvelles de l'expédition, et, depuis lors, on n'en entendit plus parler. Nous verrons, dans les biographies de Dentrecasteaux et de Dumont d'Urville, les efforts qui furent tentés depuis pour retrouver l'illustre navigateur et les résultats qui furent obtenus.
Le récit du voyage de La Pérouse a été publié d'après ses notes. « Sa prévoyance, dit Millet Mureau, lui fit non-seulement saisir, mais chercher les occasions d'envoyer ses journaux en Europe... »
Nous avons vu, en effet, comment il détacha de l'expédition le jeune de Lesseps, et l'envoya, par terre, du Kamtschatka en France, à travers toute la Russie, pour y porter les documents recueillis jusque-là. Il expédia également de Botany-Bay un grand nombre de notes et de mémoires.
La Pérouse était un homme positif; il n'aimait pas les
gens de lettres, on le voit dans une lettre écrite à un de ses amis :
« Si l'on imprime mon journal avant mon retour, dit-il, que l'on se garde bien d'en conférer la rédaction à un homme de lettres ; ou il voudra sacrifier à une tournure de phrase agréable le mot propre qui lui paraîtra dur et barbare, celui que le marin et le savant préféreraient et chercheront en vain; ou bien, mettant de côté tous les détails nautiques et astronomiques, et cherchant à faire un roman intéressant, il commettra, par le défaut de connaissances que son éducation ne lui aura pas perrnis d'acquérir, des erreurs qui deviendront funestes à nos successeurs ; mais choisissez un rédacteur versé dans les sciences exactes, qui soit capable de calculer, de combiner mes données avec celles des autres navigateurs, de rectifier les erreurs qui ont pu m'échapper, de n'en point commettre d'autres. Ce rédacteur s'attachera au fond; il ne supprimera rien d'essentiel; il présentera les détails techniques avec le style âpre et rude, mais concis d'un marin ; et il aura bien rempli sa tâche en me suppléant, et en publiant l'ouvrage tel que j'aurais voulu le faire moi-même. »
Ce vœu de La Pérouse fut exécuté.
L'ouvrage parut en 1797, sous le titre de : Voyage de La Pérouse autour du monde, publié conformément au décret du 22 avril 1791 et rédigé par A. Millet Mur*eau, général de brigade dans le corps du génie, directeur des fortifications, ex-constituant, membre de plusieurs sociétés littéraires de Paris. (Paris, imprimerie de la République, au V [1797], 4 vol. in-4°, avec un atlas
LA i>i-:rousk. 199
et un portrait de La Péroiisc, gravé par Tardieu.)
Le premier volume renferme toutes les pièces préliminaires relatives à l'expédition ; le deuxième et le troisième le journal du voyage, et le quatrième les mémoires envoyés par les savants attachés à la campagne.
Il a paru une traduction anglaise de cet ouvrage.
Le produit de la vente du voyage de La Pérouse fut attribué par le gouvernement français à sa veuve ; c'était une demoiselle Brouton, née à l'île de France, qu'il avait épousée avant son départ.
En 18U, la ville d'Albi a élevé une statue de bronze à l'illustre navigateur.
La Pérouse était évidemment un officier du premier mérite; mais on ne saurait se dissimuler qu'il a dû surtout sa célébrité à cette espèce de mystère qui a enveloppé sa fin. La curiosité publique a été surexcitée, on a trouvé et admis une foule de légendes, qui ont en quelque sorte poétisé son nom.
La Pérouse était un marin dans toute la force du terme, il aimait la mer, le péril, mais comme la plupart des marins, ces fortes et généreuses natures, il était humain et compatissant ; il poussait même cette vertu jusqu'à l'excès et, dans plus d'une circonstance, il l'a reconnu lui-même, s'il avait su être plus sévère, il aurait pu, peut-être, éviter de grands malheurs.
Il avait une autre qualité plus importante encore et plus précieuse :
« Gomme je sais, écrit-il de Manille le 8 avril 1787, qu'on vient à bout de tout avec de l'opiniâtreté et de la patience, les obstacles ne font qu'exciter mon zèle,
et j'ai la plus grande confiance dans mon étoile. » Ce qu'il appelle opiniâtreté, c'est de la persévérance. Et La Pérouse avait raison d'avoir confiance dans ce qu'il appelait son étoile ; car son étoile était en lui ; elle était composée de savoir, d'énergie et de cette persévérance qui est une vertu de premier ordre quand elle est unie à l'esprit de prévoyance. C'est là qu'était sa force et sa valeur. C'est grâce à cet assemblage d'heureuses qualités qu'il a su parcourir ces mers inconnues, semées d'écueils, et visiter ces parages qu'aucun Européen n'avait vu avant lui. C'est à sa persévérance, en un mot, que nous devons toutes ces précieuses découvertes qui ont enrichi la science, tout en illustrant à jamais son nom.
BRUNY DENTRECASTEAUX
Bruny Dentrecasteaux (Joseph-Antoine) naquit à Aix en 1739. Son nom a été orthographié de diverses façons par les différents auteurs qui ont parlé de lui. Les uns écrivent Bruni par un i, les autres par un y ; et son nom de Dentrecasteaux est écrit tantôt en un seul mot tantôt en deux mots avec une apostrophe. Nous avons adopté l'orthographe employée dans l'édition officielle de son voyage publiée par M. de Rossel, un de ses lieutenants, et son biographe.
Il était fils d'un président au parlement de Provence et fit ses premières études chez les Jésuites.
M. de Rossel dit, en parlant de cotte éi)oque de sa vie:
« Une grande justesse d'esprit, jointe à des vues Irèsélendues, le rendaient propre à ap[)liquer avec un égal succès, ses études à tous les objets ; et c'est par ces deux
qualités, qui distinguaient principalement son mérite, qu'il a paru avec tant d'éclat dans la marine, où il a toujours été autant considéré comme officier par ses talents, que chéri de ses égaux et de ses subordonnés pour ses vertus. Il était d'une douceur dans le commerce de la vie qui ne s'est jamais démentie. »
Il débuta dans la carrière militaire sous les ordres de l'illustre bailli de Suffren, son parent, l'une des gloires de la marine française. Il prit une part active à la guerre de sept ans et fut fait enseigne après le glorieux combat que livra le lieutenant général de la Galissonière à l'amiral Bing devant Minorque En 1769, quand le maréchal comte de Vaux fut envoyé pour soumettre la Corse, Dentrecasteaux, alors enseigne de vaisseau, fut chargé de commander un petit navire, et reçut pour mission de surveiller les côtes de l'île et d'empêcher toute communication des habitants avec l'extérieur. Il fut nommé lieutenant de vaisseau en 1770 et capitaine en 1778, au début de la guerre qui éclata entre l'Angleterre et l'Amérique au sujet de l'Indépendance d'États unis. Il commandait alors une frégate de trente canons et devait convoyer une flottille de bâtiments marchands de Marseille dans les échelles du Levant. Attaqué deux fois par des corsaires ennemis, il sut deux fois couvrir son convoi et empêcher qu'aucun des navires qui le composait ne fût pris.
Bientôt après, il fut nommé capitaine de pavillon sur le Majestueux, vaisseau de cent dix canons, placé sous les ordres de M. de Rochechouard.
« La bravoure froide et les talents dont il donna de
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nouvelles preuves, ajoute son biographe, le rangèrent dés lors au nombre des ofiiciers les plus distingués. Ces services n'eurent pas moins d'utilité pendant la paix que pendant la guerre. Son esprit, soutenu par une application continuelle, avait embrassé toutes les parties de la théorie du métier du marin, et il les possédait toutes.
« La vaste étendue de ses connaissances et la solidité d'un jugement mûri par l'habitude de la réflexion et par une étude presque continuelle, l'avaient fait choisir parmi un grand nombre d'officiers distingués pour être directeur-adjoint des ports et arsenaux de la marine. C'était un poste qui exigeait au plus haut degré cette réunion d'intégrité, de justesse d'esprit et l'étendue de vues dont il était particulièrement doué. »
M. de Castries n'eut qu'à se louer d'avoir songé à lui confier cette position délicate où il a mérité tous les suffrages, quoiqu'ifne l'ait remplie que pendant trèspeu de temps.
C'est pendant qu'il exerçait ces fonctions qu'un malheur de famille le décida à quitter sa carrière et à demander sa retraite. Le maréchal de Castries, alors ministre de la marine, qui avait apprécié ses mérites et qui ne voulait pas que les services qu'il pouvait rendre encore à la patrie fussent perdus, refusa d'accéder à sa demande.
Il voulut au moins s'éloigner et quitter l'Europe pendant quelque temps. On lui donna le commandement de nos forces navales dans l'Inde (1785).
Quand le terme de la station fut expiré, on prolongea sa mission dans ces contrées, et on le nomma gouver-
neur de l'île de France. Par la sagesse des ses règlements, il parvint à détruire les abus qui s'étaient glissés dans les différentes branches de l'administration de cette île et il sut si bien concilier les intérêts les plus opposés qu'il se fit aimer des hommes de toutes les classes.
Pendant cette campagne il alla en Chine, et se fraya avec la Résolution, vaisseau de cinquante-six canons, une route à contre mousson en s'avançant dans l'est par le détroit de la Sonde et les Moluques. Il traversa ensuite le grand océan d'Asie, et passant à l'est et au nord des îles Mariannes et des Philipines, il se rendit à Canton. Cette navigation lui fit le plus grand honneur. La route qu'il avait suivie, en effet, était nouvelle, et la manière dont il s'était dirigé le désignait comme un des hommes les plus capables de commander une campagne de découverte. En naviguant dans cette mer parsemée d'écueils, il étonna les marins les plus expérimentés par sa hardiesse à braver les plus grands périls, hardiesse qui aurait pu passer pour témérité dans un autre, mais qu'il justifia toujours par les ressources de son esprit juste, fécond et lumineux. Le péril qui aurait pu surprendre un homme ordinaire entrait toujours dans ses combinaisons, et il semblait toujours l'avoir prévu. L'événement prouvait ensuite qu'il n'avait semblé le défier que parce qu'il était sur de pouvoir le vaincre.
Il faut, en effet, beaucoup de prudence et d'initiative tout à la fois, de la réflexion et de l'audace pour se conduire dans ces mers inconnues où nul ne vous a devancé, où aucun écueil n'a été signalé et où à chaque
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pas, pour ainsi dire, un danger subit peut se présenter. Dentrecasteaux avait au plus haut point ces qualités diverses et si rares.
La Pérouse était parti de Brest le 1®"" août 1785.
On avait reçu plusieurs fois des lettres de lui et l'on suivait en France avec un intérêt singulier la marche de l'expédition qu'il dirigeait à travers ces contrées inconnues que leur éloignement même et leur ètrangeté rendaient doublement curieuses pour le public.
A partir du 7 février 1788, la correspondance cessa brusquement. Les dernières dépêches datées de Botany- Bay annonçaient qu'il devait être de retour à l'île de France vers la fin de l'année 1788.
Deux années entières s'étaient écoulées déjà et rien n'était venu depuis rassurer sur son sort. Etait-il vivant ou mort, l'expédition tout entière avait-elle péri dans quelque tourmente en plein océan, ou sur quelque récif ignoré de cette grande mer, ou bien les lamentables restes de ses équipages étaient-ils encore sur quelque ile, au milieu d'une population de sauvages, attendant d'heure en heure la délivrance qui n'arrivait pas.
Le monde savant s'émut. La société d'histoire naturelle s'adressa directement à l'Assemblée nationale et demanda qu'une expédition fût envoyée à la recherche de La Pérouse et de ses vaisseaux.
Les considérants de cette pétition méritent d'être reproduits :
« Depuis deux ans, disaient-ils, la France attend inu- « tilement le retour [de M. de La Pérouse; et ceux qui
« s'intéressent à sa personne et à ses découvertes, n'ont « aucune connaissance de son sort. Hélas! celui qu'ils « soupçonnent est peut-être encore plus affreux que ce- « lui qu'il éprouve, et peut-être n'a-t-il échappé à la « mort que pour être livré aux tourments continuels « d'un espoir toujours renaissant et toujours trompé; « peut-être a-t-il échoué sur quelqu'une des îles de la « mer du Sud, d'où il tend les bras vers sa patrie, et « attend vainement un libérateur.
« Ce n'est pas pour des objets frivoles, pour son « avantage particulier, que M. de La Pérouse a bravé « des périls de tous genres ; la nation généreuse qui défi vait recueillir le fruit de ses travaux, lui doit aussi « son intérêt et ses secours.
« Déjà nous avons appris la perte de plusieurs de ses « compagnons, engloutis dans les ondes ou massacrés « par les sauvages : soutenez l'espérance qui nous reste « de recueillir ceux de nos frères qui ont échappé à la « fureur des flots ou à la rage des cannibales ; qu'ils « reviennent sur nos bords, dussent-ils mourir de joie « en embrassant cette terre libre... »
L'Assemblée nationale, saisie de la question, la fit étudier dans ses bureaux. Le rapport fait à sa barre, tout rempli du faux goût de l'époque, témoigne pourtant d'un sentiment ému :
« Depuis longtemps, y est-il dit, nos vœux appellent « M. de La Pérouse, et les compagnons de son glo- « rieux, trop vraisemblablement aussi de son infortuné « voyage.
« La société des naturalistes de cette capitale est
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« venue déchirer le voile que vous n'osiez soulever ; « le deuil qu'elle a annoncé est devenu universel ; et « vous avez paru accueillir avec transport l'idée qu'elle « est venue vous offrir d'envoyer des bâtiments à la « recherche de M. de La Pérouse. Vous avez ordonné à « vos comités de marine, d'agriculture et de commerce, « de vous présenter leurs vues sur un objet si intéres- « sant ; le sentiment qui a semblé vous déterminer a « aussi dicté leur avis.
« Il nous reste à peine la consolation d'en douter ; « M. de La Pérouse a essuyé un grand malheur.
« Nous ne pouvons raisonnablement espérer que ses « vaisseaux sillonnent en ce moment la surface des « mers ; ou ce navigateur et ses compagnons ne sont « plus, ou bien, jetés sur quelque plage affreuse, perce dus dans l'immensité des mers innaviguées, et con- « fines aux extrémités du monde, ils luttent peut-être « contre le climat, contre les animaux, les hommes, la « nature, et appellent à leur secours la patrie, qui ne « peut deviner leur malheur. Peut-être ont-ils échoué « sur quelque côte inconnue, sur quelque roche aride : « là, s'ils ont pu trouver un peuple hospitalier, ils res- « pirent et vous implorent cependant ; ou s'ils n'ont « rencontré qu'une solitude, peut-être des fruits sau- « vages, des coquillages entretiennent leur' existence ; « fixés sur le rivage, leur vue s'égare au loin sur les « mers, pour y découvrir la voie heureuse qni pourrait « les rendre à la France, à leurs parents, à leurs amis.
« Réduits à embrasser une idée qui n'est peut-être « qu'une consolante erreur, vous êtes portés sans doute
« comme nous à préférer cette conjecture à l'idée « désespérante de leur perte : c'est celle qu'est venue « vous présenter la société des naturalistes de Paris ; « c'est celle que déjà M. de Laborde avait offerte à tous « les cœurs sensibles, dans un mémoire lu à l'Aca- « demie des sciences.
« Mais si cette idée vous touche, si elle vous frappe, « vous ne pouvez plus dès lors vous livrer à d'impuis- « sants regrets : l'humanité le veut ; il faut voler au se- « cours de nos frères. Hélas! où les chercher? Qui « interroger sur leur sort ? Peut-on explorer toutes les « côtes sur une mer en quelque sorte inconnue? Peut- « on toucher à toutes les îles de ces archipels immenses « qui offrent tant de dangers aux navigateurs ? Peut-on « visiter tous les golfes, pénétrer dans toutes les baies? « Ne peut-on pas même, en atterrissant à l'ile qui les « recèlerait, aborder dans un point, et les laisser dans « un autre ?
« Sans doute les difficultés sont grandes, le succès « est plus qu'inespéré; mais le motif de l'entreprise est « puissant. Il est possible que nos frères malheureux « nous tendent les bras, il n'est pas impossible que « nous les rendions à leur patrie ; et dès lors il ne nous « est plus permis de nous refuser à la tentative d'une « recherche qui ne peut que nous honorer. Nous défi vous cet intérêt à des hommes qui se sont dévoués ; « nous le devons aux sciences qui attendent le fruit de « leurs recherches : et ce qui doit augmenter cet in- « térêt, c'est que M. de La Pérouse n'était pas de ces « aventuriers qui provoquent de grandes entreprises
13UUNY DENTlŒCASTt:ArX. 21 1
« soit pour se faire par elles un nom fameux, soit pour « les faire servir à leur fortune ; il n'avait pas même « ambitionné de commander l'expédition qui lui fut « confiée ; il eût voulu pouvoir s'y refuser, et, lorsqu'il « en accepta le commandement, ses amis savent qu'il « ne fit que se résigner....
« Heureusement, nous savons la route qu'il faut « suivre dans une aussi douloureuse recherche ; heu- « reusement nous pouvons remettre à ceux qui seront « chargés de cette touchante mission, le fil conducteur « du périlleux labyrinthe qu'ils auront à parcourir.
« La proposition d'une recherche que l'humanité « commande, ne peut être portée à cette tribune pour « y être combattue par la parcimonie, ou discuté par « la froide raison, quand elle doit être jugée par le sen- « timent.
« Cette expédition sera pour M. de La Pérouse ou « pour sa mémoire, la plus glorieuse récompense dont « vous puissiez honorer ses travaux, son dévouement « ou ses malheurs. C'est ainsi qu'il convient de récom- « penser.
« De pareils actes illustrent aussi la nation qui sait « s'y livrer ; et le sentiment d'humanité qui les déter- « mine, caractérisera notre siècle. Ce n'est plus pour « envahir et ravager, que l'Européen pénétre sous les « latitudes les plus reculées, mais pour y porter des « jouissances et des bienfaits; ce n'est plus pour y ravir « des métaux corrupteurs, mais pour conquérir ces vé- « gétaux utiles qui peuvent rendre la vie de l'homme « plus douce et plus facile. Enfin, 1 on verra, et les na-
212 LKS GRANDS HOMMES DR LA ir.ANCtl.
« lions sauvages ne le considéreront pas sans attendris- « sèment, l'on verra, aux bornes du monde, de pieux « navigateurs interrogeant avec intérêt, sur le sort de « leurs frères, les hommes et les déserts, les antres, les « rochers, et même jusqu'aux écueils ; on verra sur les « mers les plus perfides, dans les sinuosités des archi- « pels les plus dangereux, autour de toutes ces îlespeu- « plées d'anthropophages, errer des hommes recher- « chant d'autres hommes pour se précipiter dans leurs « bras, les secourir et les sauver. »
L'Assemblée nationale rendit le 9 février 1701 le décret que nous reproduisons ici :
L'Assemblée nationale
« Après avoir entendu les comités réunis d'agriculture, de commerce et de marine.
Décrète :
« Que le Roi sera prié de donner des ordres à tous les ambassadeurs, résidents, consuls, agents de la nation auprès des différentes puissances, pour qu'ils aient à engager, au nom de l'humanité, des arts et des sciences, les divers souverains auprès desquels ils résident, à charger tous les navigateurs et agents quelconques qui sont dans leur dépendance, en quelque lieu qu'ils soient, mais notamment dans la partie australe de la mer du Sud, de faire toutes recherches des deux frégates françaises la Boussole et V Astrolabe, commandées par M. de La Pérouse, ainsi que leurs équipages, de même que
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toute perquisition qui pourrait constater leur existence ou leur naufrage; afin que dans le cas où M. de La Pérouse et ses compagnons seraient trouvés ou rencontrés, n'importe en quel lieu, il leur soit donné toute assistance et procuré tous les moyens de revenir dans leur patrie, comme d'y pouvoir rapporter tout ce qui serait en leur possession ; l'Assemblée nationale prenant l'engagement d'indemniser et même de récompenser, suivant l'importance du service, quiconque prêtera secours à ces navigateurs, pourra procurer de leurs nouvelles, ou ne ferait même qu'opérer la restitution à la France, des papiers et effets quelconques qui pourraient appartenir ou avoir appartenu à leur expédition.
« Décrète, en outre, que le Roi sera prié de faire armer un ou plusieurs bâtiments, sur lesquels seront embarqués des savants, des naturalistes et des dessinateurs, et de donner au commandant de l'expédition la double mission de chercher M. de La Pérouse, d'après les documents, instructions et ordres qui leur seront donnés, et de faire en même temps des recherches relatives aux sciences et au commerce, en prenant toutes les mesures pour rendre, indépendamment de la recherche de M. de La Pérouse, ou même après l'avoir recouvré ou s'être procuré de ses nouvelles, cette expédition utile et avantageuse à la navigation, à la géographie, au commerce, aux arts et aux sciences.
Collationné à Paris, 24 février 1791!
Dupont, président', Livré, Boussion, secrétaires.
Le 22 avril 1791, l'Assemblée nationale décréta en
outre :
« Que les relations et cartes envoyées par M. de La Pérouse, de la partie de son voyage jusqu'à Botany-Bay, seront imprimées et gravées aux frais delà Nation; que l'édition en sera adressée à Madame de La Pérouse, avec une expédition du présent décret, en témoignage de satisfaction du dévouement de M. de La Pérouse à la chose publique, à l'accroissement des connaissances humaines et des découvertes utiles; que M. de La Pérouse restera porté sur l'état de la marine jusqu'au retour des bâtiments envoyés à sa recherche, et que ses appointements continueront d'être payés à sa femme, suivant la disposition qu'il en avait faite avant son départ. »
Et le 11 octobre 1793, un décret de la Convention donnait aux femmes des marins des deux bâtiments les même droits que ceux qui avaient été reconnus à Madame de La Pérouse.
Le gouvernement avait décidé dés février 1791 qu'une expédition serait immédiatement organisée, en vue d'obtenir tous les renseignements possibles sur le sort de La Pérouse et de ses Compagnons.
Dentrecasteaux fut désigné pour la diriger ; il reçut à cette occasion, le grade de chef d'escadre (septembre 1791), et deux frégates, la Recherche et V Espérance, furent mises à sa disposition. Ces deux navires étaient des bâtiments de transport à trois mâts, du port de cinq cents tonneaux, tirant treize pieds d'eau, mal construits et mauvais marcheurs. Ils étaient armés de six canons de huit en batterie et de deux caronades de vingt-quatre sur les gaillards.
Le roi Louis XVI aimait les sciences. Il voulut sur-
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veiller lui-même les apprêts de l'expédition. Il se fit faire plusieurs rapports et rédigea personnellement un mémoire pour servir d'instruction particulière au sieur Bruny Dentrecasteaux.
Ce mémoire, fort long et très-détaillé, débute par les lignes suivantes :
« Sa Majesté, ayant fait armer au port de Brest les frégates la Recherche, commandée par le sieur Dentrecasteaux, chef de division des armées navales, et VEspérance, par le sieur Huon de Kermadec, major de. vaisseau, pour aller à la recherche des frégates la Boussole et V Astrolabe, expédiées du port de Brest, le l^'"aoùt 1785, sous les ordres du sieur La Pérouse, chef d'escadre des armées navales ; elle va faire connaître au sieur Dentrecasteaux, à qui elle a donné le commandement en chef desdites frégates, la Recherche et V Espérance, le service qu'il aura à remplir dans Texpédition importante dont elle a confié la conduite à ses talents et à son expérience.
« Le principal objet du voyage est de rechercher les bâtiments du sieur de La Pérouse, dont le sort est ignoré depuis le 10 mars 1788, qu'ils ont quitté Botany-Bay, à la côte orientale de la Nouvelle-Hollande. Mais, comme cette première vue n'exclut pas celles qui peuvent être relatives à l'accroissement des connaissances humaines et des découvertes utiles, il a été embarqué sur les frégates la Recherche et V Espérance des savants et des artistes en état de remplir les divers objets d'utilité qui doivent rendre cette campagne intéressante pour toutes les nations : les bâtiments ont été munis des instruments
d'astronomie et autres nécessaires pour assurer la justesse des observations astronomiques et des expériences de tout genre qui peuvent être faites à la mer et dans les pays qui seront visités ; et il a été pourvu d'ailleurs à tout ce qui peut, en facilitant les travaux auxquels chacun doit se livrer, préparer le succès d'un voyage de recherches et de découvertes.
« La réunion de ces deux plans à exécuter dans une même campagne, exige que la présente instruction soit divisée en plusieurs articles ou chapitres :
« La première contiendra l'itinéraire présumé ou le projet de navigation.
« La seconde traitera des opérations relatives à l'astronomie, à la géographie, à la navigation, à la physique et aux différentes branches de l'histoire naturelle; et elle réglera les fonctions des astronomes, physiciens, naturalistes, ingénieurs et artistes, employés dans l'expédition.
« La troisième prescrira au sieur Dentrecasteaux la conduite qu'il devra tenir avec les peuples sauvages et les naturels des pays qu'il aura occasion de visiter ou de reconnaître.
« La quatrième enfin, lui indiquera les précautions qu'il devra prendre pour conserver la santé des équipages. »
A la suite de ce préambule, un long mémoire entrait dans le détail minutieux des différents points indiqués dans cette énumération sommaire. Comme on le voit, tout avait été prévu avec une sollicitude rare.
La Recherche, nous Tavons déjà dit, était placée sous
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le commandement immédiat de Dentrecasteaux ; l'étatmajor se composait de six lieutenants (parmi lesquels M. de Rossel, le rédacteur du voyage), d'un chirurgienmajor, d'un aumônier, de six élèves volontaires et de six savants et artistes.
V Espérance était commandée par M. de Kermadec, capitaine de vaisseau, et son état-major se composait de six lieutenants, d'un chirurgien-major, d'un aumônier, de quatre élèves volontaires et de quatre savants et artistes. Chacune des deux frégates avait en outre quatre-vingt douze hommes d'équipage.
Les savants et les artistes attachés à l'expédition étaient sur la Recherche : MM. Beautemps-Beaupré, ingénieur hydrographe ; l'abbé Bertrand, astronome (on dut le débarquer au cap de Bonne-Espérance) ; La Billardière et Deschamps, naturalistes; Piron, dessinateur, et Laharpe, jardinier-botaniste. Sur VEspérance, on avait embarqué MM. Jouvensy, ingénieur-hydrographe; Riche, naturaliste ; Blavier, naturaliste, et Ély, dessinateur. Ces deux derniers durent être débarqués au Cap, leur état de santé ne leur permettant pas de continuer un aussi lointain voyage. L'ensemble des deux équipages formait un total de deux cent vingt et une personnes.
« Nommé, dit Dentrecasteaux lui-même, nommé pour commander l'expédition dont l'objet était de rechercher M. de La Pérouse, je me rendis à Brest où je trouvai les frégates la Recherche et VEspérance, destinées à cette expédition. M. Iluon de Kermadec, commandant de VEspérance, avait dirigé leur armement
avec toute l'intelligence et Tactivité dont il était capable. »
Bientôt tout fut prêt pour le départ, et Dentrecasteaux prit le commandement des deux navires.
« Il partit, dit M. de Rossel, avec ordre de visiter toutes les côtes que La Pérouse devait parcourir après son départ de Botany-Bay, pour tâcher de découvrir quelque trace de cet infortuné navigateur, et compléter les découvertes qui lui restaient à faire.
« Le chevalier Dentrecasteaux ne perdit jamais ces deux importants sujets de vue, il prolongea, toutes les fois que le temps le lui permit, les côtes où il pouvait espérer de se trouver assez prés pour qu'aucun des signaux que de malheureux naufragés auraient pu faire ne lui eût échappé.
« Si ses efforts ont manqué de succès à cet égard et s'il n'en a trouvé aucune trace, on doit l'attribuer à ce qu'il n'aurait pu en rencontrer que par un de ces heureux hasards inattendus, qui l'aurait conduit ainsi que le navigateur devenu l'objet de ses recherches, sur la même île ou la même côte inconnue. »
« M. de La Pérouse, dit Dentrecasteaux lui-même, parti de Brest en 1783, sur les frégates la Boussole et V Astrolabe, pour un voyage de découvertes dans la mer du Sud, avait relâché, le 26 juillet 1788, à Botany-Bay, d'où Ton avait reçu la suite des mémoires d'après lesquels son voyage a été publié ; mais, depuis ce dernier envoi, l'on n'avait eu aucune nouvelle de l'expédition. L'objet de notre campagne était de suivre la route qu'il devait tenir à sou départ de Botany-Bay, et de visiter
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toutes les côtes qu'il devait explorer pour retrouver, s'il était possible, et rendre à leur patrie, M. de La Pérouse et ceux de ses infortunés compagnons qui auraient pu échappper à leur désastre. »
C'est, du reste ce qui ressort des instructions données dans le mémoire du, roi.
Les deux frégates devaient, aux termes de ces instructions, naviguer de conserve, à portée de se voir et de se prêter secours; les signaux à employer étaient prévus et indiqués. Elles devaient appareiller à Brest, relâcher à Funchel dans l'île de Madère et ensuite se rendre au cap de Bonne-Espérance. En route on devait reconnaître la position de l'île Saint-Mathieu, découverte en 1448 et revue en 1525 par le capitaine portugais Garcia de Loaes ou Louaysa.
A partir du Cap, on devait s'occuper spécialement de la recherche de La Pérouse en suivant la route que ce navigateur avait tracée lui-même.
« Je remonterai, disait-il en effet dans les dernières communications qu'on avait reçues de lui, je remonterai aux îles des Amis et je ferai absolument tout ce qui m'est enjoint par mes instructions relativement à la partie méridionale de la Nouvelle-Calédonie, à l'île Santa-Cniz de Mendana, à la côte sud des terres Arsacides de Surville et à la terre de la Louisiade de Boiigainvile, en cherchant à connaître si cette dernière fait partie de la Nouvelle-Guinée, ou si elle en est séparée. Je passerai à la fin de juillet (1788; entre la Nouvelle- Guinée et la Nouvelle-Hollande, par un autre canal que celui de l'Endéavour, si toutefois il en existe un. Je vi-
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siterai pendant le mois de septembre et une partie d'octobre le golfe Carpentarie et toute la côte occidentale de la Nouvelle-Hollande jusqu'à terre de Diemen : mais de manière cependant qu'il me soit possible de remonter au nord assez tôt pour arriver au commencement de décembre (1788) à l'île de France. »
Dentrecasteaux devait suivre à la lettre ces indications données par La Pérouse. Toutefois il était laissé juge et maître de modifier sa route d'après les renseignements qu'il aurait pu recueillir.
Les deux navires partirent de Brest le 29 septembre 1791. Ils arrivèrent à Ténériffe le 18 octobre suivant et en repartirent le 23, touchèrent le 24 à Sainte-Croix et se dirigèrent ensuite directement sur le cap de Bonne- Espérance.
La traversée ne fut pas sans danger, mais elle n'offrit pas grand intérêt. On péchait par les temps calmes; par les temps orageux, on avait trop à faire pour s'occuper d'autre chose que de la manœuvre. Le passage suivant, extrait de la relation même, donnera une idée de la manière pittoresque dont tout le voyage est écrit :
« Quelques jours après notre départ de Ténériffe, nous avons vu des bonites et des thons nager autour du vaisseau : ces poissons, qui ont continué de l'accompagner, étaient en plus grand nombre lorsque le sillage du vaisseau devenait plus considérable. On en prit une grande quantité à bord de V Espérance ; ils ont procuré à son équipage un aliment sain et propre à diminuer les rigueurs de la traversée. La pêche de la Recherche n'a pas été aussi abondante.... La mer
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a été très-lumineuse dans les nuits sombres, et nous avons été souvent à portée de remarquer les circonstances qui accompagnent ce phénomène. Plusieurs physiciens et naturalistes l'ont attribué à la présence de petits animaux lumineux, laissant échapper de leur corps une matière huileuse qui surnage ; d'autres ont voulu l'attribuer uniquement à une matière qui aurait une analogie directe avec le fluide électrique. Sans vouloir décider entre des opinions qui me paraissent également bien fondées, je crois qu'il serait facile de les concilier; car c'est toujours pendant les nuits les plus orageuses, lorsque le temps est le plus chargé d'électricité, que la mer brille avec le plus d'éclat ; il me paraît que les deux causes réunies peuvent contribuer à produire ces beaux effets dont les navigateurs sont souvent frappés. Si le fluide électrique n'a pas la propriété de donner seul un pareil éclat aux eaux de la mer, au moins doitil avoir celle d'augmenter l'intensité de la lumière des substances animales, auxquelles plusieurs on voulu attribuer exclusivement ce phénomène. Dans la nuit du 14 au 15 novembre, par 50° 30' de latitude boréale et 18° 30 de longitude à l'occident de Paris, l'effet en a été remarquable au moment où un orage qui paraissait devoir être très-violent, commença d'éclater. Toute la partie de la mer qui était agitée par le vent jetait une lumière resplendissante et formait une nappe de feu qui s'approcha du vaisseau avec l'orage, et qui bientôt Tenvironna de toutes parts. L'éclat de cette lumière ne fut pas de longue durée ; mais le sillage du vaisseau, ainsi que les traces des poissons qui nageaient le long
du bord, furent très-brillants toute la nuit; en général, son éclat m'a paru toujours plus vif par un temps orageux, lorsque l'atmosphère est chargée de fluide électrique, que dans les circonstances où elle en contient une moins grande quantité. »
Le 18 janvier 1792, Dentrecasteaux arriva au Cap. On lui rendit les honneurs militaires et l'on tira une salve de neuf coups de canon pour saluer sa venue.
Son intention, nous l'avons déjà dit, était de suivre, à partir de ce port, l'itinéraire tracé par La Pérouse ; mais les nouvelles quilui furent communiquées le décidèrent à modifier complètement son plan primitif et à changer sa route. .
« L'officier, dit-il à ce sujet, que j'avais envoyé pour prévenir le gouvernement de notre arrivée, me remit à à son retour une dépêche que M. de Saint-Félix, commandant de k. station de l'Inde, avait fait porter au Gap par une des frégates qui étaient sous ses ordres. Elle contenait les dépositions de deux capitaines de bâtiments marchands français qui, pendant leur séjour à Batavia, avaient vu le capitaine Hunter et les officiers de la frégate le Syrkis, perdue sur l'île de Norfolk. Ces dépositions portaient que le capitaine Hunter et les officiers anglais venus avec lui de Botany-Bay à Batavia sur un vaisseau hollandais, avaient aperçu prés des îles de l'Admiralty des pirogues qui avaient donné des signes non équivoques de la communication des habitants de ces îles avec des Européens. Les insulaires, aperçus dans ces pirogues, avaient offert à leurs yeux des uniformes et des ceinturons de soldats de la marine de
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France, qui leur avaient fait juger que ce ne pouvait être que les dépouilles des équipages des deux frégates aux ordres de M. de La Pérouse. M. de Saint-Félix s'était empressé de me faire parvenir ces deux dépositions qu'il croyait propres à m'éclairer sur l'objet le plus important de ma mission, sur celui que nous avions tous le plus à cœur de remplir, 5
Dentrecasteaux , sans attacher grande foi à ces rapports dans lesquels il y avait des contradictions évidentes, résolut cependant d'en tenir compte et de gagner les îles de l'Amirauté pour vérifier ce qu'il pouvait y avoir de fondé dans les assertions du capitaine Hunter.
Avant de quitter le Cap, on dut y débarquer, comme nous l'avons indiqué déjà, trois des membres de l'expédition , auxquels leur état de santé ne permettait pas de courir les chances d'un voyage plein de fatigues et de périls. — Ces trois membres étaient M. Bertrand, astronome; M. Blavier, naturaliste, et M. Ely, dessinateur.
Le 16 février 1792, les deux frégates sortirent de la rade du cap de Bonne-Espérance, et, le 5 mars, elles avaient dépassé le canal do Mozambique. Le 28, à deux heures et demie, on aperçut l'Ile d'Amsterdam par 37° 4' 6" de latitude australe et 75° 4' 56" de longitude Est. Un instant même, Dentrecasteaux eut une fausse
joie et crut être sur la trace qu'il cherchait ; mais son espoir fut de courte durée.
Bientôt le temps devint mauvais et il fut dés lors difficile de faire des observations sérieuses et précises.
Le 21 avril 1792, les deux frégates mouillèrent dans la baie des Tempêtes , située dans le port du nord de la côte sud de la Terre Van Diemen. Cette baie, découverte par Tasman, en 1642, fut examinée avec le plus grand soin. Le navigateur fait une description saisissante de cette nature sauvage :
« Je tenterais vainement, dit-il, de rendre la sensation que me fit éprouver l'aspect de ce havre solitaire, placé aux extrémités du monde et fermé si parfaitement, que l'on peut s'y considérer comme séparé du reste de l'univers. Tout s'y ressent de l'état agreste de la nature brute. L'on y rencontre à chaque pas, réunies aux beautés de la nature abandonnée à elle-même, des marques de sa décrépitude ; des arbres d'une trèsgrande hauteur et d'un diamètre proportionné, sans branches le long de la tige , mais couronnés d'un feuillage toujours vert ; quelques-uns paraissent aussi anciens que le monde ; entrelacés et serrés au point d'en être impénétrables, ils servent d'appui à d'autres arbres d'égale dimension , mais tombant de vétusté et fécondant la terre de leurs débris réduits en pourriture. La
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nature , dans toute sa vigeur et tout à la fois dans un état de dépérissement, offre, ce semble, à l'imagination quelque chose de plus imposant et de plus pittoresque que la vue de cette même nature, embellie par l'industrie de l'homme civilisé; voulant n'en conserver que les beautés, il en a détruit le charme; il lui a fait perdre ce caractère qui n'appartient qu'à elle, d'être toujours ancienne et toujours nouvelle. »
Les membres de l'expédition séjournèrent dans cette baie jusqu'au 28 mai 1792 et, pendant cette longue station, ils explorèrent avec soin tout le littoral. Ils trouvèrent les indigènes logés sous des huttes grossières ou dans le creux des grands arbres.
Dans le sud du port du nord, on découvrit une grande ouverture qui fut reconnue pour un canal large et spacieux, et l'on s'aperçut alors que cette terre, sur laquelle on avait touché, n'était en réalité qu'une île séparée de la grande terre par le nouveau détroit. On lui donna le nom de Dentrecasleaux, qu'il a conservé depuis. La constatation de ce passage avait une grande importance géographique et a été une des véritables découvertes du voyage.
On quitta le port du nord le 16 mai 1792 et, pendant quatre jours entiers, on navigua dans le canal, relevant avec soin les profondeurs et tous les accidents des côtes. On en sortit le 28 mai et l'expédition quitta ensuite la Terre de Van Diémen.
Contrarié par le mousson, Dentrecasteaux voulut avant de gagner les îles de l'Amirauté, reconnaître d'abord la côte sud-ouest de la Nouvelle-Calédonie que
La Pérousc avait dû visiter d'après ses instructions. La traversée n'eut rien de remarquable.
Le 13 juin 1792, on doubla la pointe sud de la Nouvelle-Calédonie et, le IC, on atteignit l'ile des Pins. Les récifs qui s'étendent au sud sont extrêmement dangereux. Des courants violents à l'ouest de ces brisants mirent les frégates dans une position très-critique et, le 19 juin, la Recherche ne dut son salut qu'à une manœuvre habile du capitaine d'Auribeau, qui la dirigeait.
Du 23 au 26 juin, les vents soufflèrent O.-S.-O. et S.-O; le 27, ils passèrent au S. et au S.-S.-E. Le 28, à midi, on eut connaissance de l'extrémité septentrionale de la Nouvelle-Calédonie; partout on rencontra des brisants et ils s'étendaient encore au N.-O. à perte de vue.
« Je doute, dit Dentrecasteaux, en parlant de cette reconnaissance, qu'aucun navigateur soit tenté d'aborder cette côte, dont Taspect d'ailleurs offre peu de traces de végétation et conséquemment peu de ressources. Mais la disposition des montagnes, et ce que l'on peut conjecturer de leur organisation, est bien propre à exciter la curiosité d'un minéralogiste ; leur configuration ne ressemble à aucune autre; une chaîne de montagnes très-élevée s'étend dans toute la longueur de cette île extrêmement étroite; entre le rivage et cette chaîne, qui n'est presque pas interrompue, sont placés dans des formes très-variées et souvent assez pittoresques, plusieurs rangs de collines groupées , de hauteurs différentes : mais la teinte monotone de toutes ces