CHAPITRE IX
Nos forces au Canada. — Plan des Anglais. — Leurs forces. — Carillon menacé. — Montcalm y concentre ses troupes, — Préparatifs de résistance, — Le fort Carillon. — Dispositions prises. — Défense. — Six attaques repoussées. — Défaite des Anglais. — Pertes de l'ennemi. — Nos pertes. — Fuite d'Aberkromby. — Récit de Dorcil. — Leltre de Montcalm. — 11 de mande son rappel. — Lettre de Montcalm sur la situation de la colonie, — Lettres de Doreil, — Montcalm licutenantgénéral.
L'hiver de 1757 à 1758 trait à sa fin,
Le 12 avril 1758, Montcalm écrivit à sa femme: « l'ennemi ne tue pas et je le vois bien ; ma santé a été médiocre cet hiver, mais ce n’a été que des misères. Je me flatte néanmoins de soutenir une campagne où il y aura travail d'esprit et travail de corps, Je mève ici une vie désagréable; je me ruine et, incertain toujours si lesnouvelles de France me consoleront, je les attends avec autant d’effroi que d'impatience : être huit mois sans en recevoir, et qui sait si nous en recevrons beaucoup cette annéet Ahf s'il n'arrive quelque récompense et le triste avantage
de figurer une ou deux fois dans les gazettes, que je l’achète cher! Le nouveau général anglais (Amherst), a de grandes forces et de grands moyens...; nous avons sauvé cette colonie, l’année dernière, par un succès qui tient quasi du prodige, faut-il en espérer un pareil? Il faudra au moins le tenter. Quel dommage que nous n’ayons pas d'avantage d’aussi valeureux soldats! Le peuple et les sauvages ont confiance en moi, j’ai été deux mois à Québec cet hiver; le bruit ridicule et messéant a couru (entre nous) de ma mort par le poison. Il a fallu, comme dans Corneille, leur montrer Héraclius pour les calmer. »
Le prodige dont il parle dans sa lettre, il n’y comptait guère et cependant, cette année encore, il devait l'accomplir. Tout semblait pourtant s’opposer à ce qu'il fût possible,
Nousr’avions en effet dans tout le Canada que sept mille hommes de troupes : soldats de France, soldats de la colonie, sauvages et miliciens. Les sauvages, pour lui, ne pouvaient rendre que des services parliculiers, comme éclaireurs ou comme enfants perdus; quant aux miliciens il n’y comptait guère : « Des soldats, dit-il lui-même, qu’on ne peut garder cinq mois en campagne, ne pourront jamais lutter contre des troupes régulières ». Et il ajoute ailleurs en parlant d'eux : « A l'égard de la valeur nul nerend aux Canadiens plus de justice que moi et les Français, mais je ne les emploierai que dans leur genre et je Chercherai à étayer leur bravoure de l'avantage des
bois et de celle des troupes réglées (Archives de la guerre, 19 février 1758) ». IL est impossible de dire plus clairement combien il comptait peu sur ces auxiliaires qui avaient besoin d’être rassurés par les bois et par les troupes réglées pour qu'on en put tirer quelque parti.
Quant aux sauvages, il les croit dévoués ; il a su se les attacher en frayant avec eux. Les uns et les autres quoique très braves, n’étaient que des auxiliaires insuffisants dans une guerre contre des troupes réglées.
« J'étais allé, dit-il, au printemps dernier chanter la guerre et festiner avec mes enfants les Iroquois, lies Algonquins et les Mippissings, je suis allé cet hiver faire même cérémonie chez les Hurons et les Abénakis, Les sauvages m’aiment certainement beaucoup, et moi je leur trouve souvent plus de vérité qu’à ceux qui se piquent de police (d’être policés) ».
Mais tout cela ne pouvait offrir que des ressources bien précaires en face des troupes réglées, envoyées en grand nombre de l'Angleterre pour écraser notre résistance. Le 48 avril, il écrit à sa mère : « Nous ne pouvons douter que les Anglais qui ont recu des renforts en automne, n'aient dans l'Amérique septentrionale avec leurs montagnards écossais, vingttrois bataillons de troupes de la vieille Angleterre bien complets. Quand même nous ne ferions qu’une défensive, pourvu qu'elle arrête l’ennemi, elle ne sera pas sans mérile, fmaginez que je ne puis être
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en campagne avec des forces médiocres avant six semaines et toujours obligé de licencier moitié de mon armée pour la récolte. Ne serai-je jamais en Europe à la tête d’une armée où ces obstacles ne se rencontrent past Pour cette année-ci, je croirai faire beaucoup de parer à tout, ainsi n’attendez rien de brillant ; je veux être Fabius plus qu’Annibal, et c’est nécessaire... »
Or, il n’y avait d'effort sérieux à tenter, ou du moins on ne pouvait en tenter un avec quelque chance de succès, que si la France intervenait et envoyait outre mer des vivres, des munitions et de nouvelles troupes.
« La France, dit Cordier, avait fait son possible pour secourir la colonie, mais toutes les tentatives faites pour envoyer des renforts avaient échoué; la mer était trop bien gardée, par un ennemi puissant et pas un vaisseau n'aurait pu franchir le terrible cordon qui semblait isoler le Canada du reste du monde et qui, tout au moins, interrompait toute communication avec la mère-patrie. Celle-ci ne pouvait rien de plus que ce qu’elle avait fait déjà; après deux ou trois essais infructueux, elle renonça à envoyer de nouveaux secours; elle avait d'ailleurs besoin de tous ses enfants pour soutenir une guerre continentale qui s’'annonçait terrible; elle se voyait donc forcée de laisser le Canada se défendre tout seul avec ses troupes épuisées, contre un ennemi puissant et fort, quiavait pu rassembler engrand nombre et sur divers
points, des troupes fraiches et abondamment pourvues. Cette campagne Ss’annonçait donc mal pour nous. »
Montcalm avait si peu de confiance dans le succés final qu'à quelque temps de là, il écrivait encore : Nous combattrons ; nous nous ensevelirons, s’il le faut, sous les ruines de la colonie.
La grande question était de savoir ce que les Anglais allaient faire par où ils songeaient à nous attaquer. Nous ne pouvions que les surveiller et tâcher de faire avorter leurs projets et leurs manœuvres ; car, pour ce qui était d'essayer de prendre l'offensive et d'aller les attaquer dans leurs lignes, il n’y avait pas à y songer. Notre infériorité numérique ne nous le permettait pas.
Ils avaient trois objectifs et, sur chacun des points qu’ils voulaient attaquer, ils pouvaient disposer de forces suffisantes pour nous mettre dans l’impossibilité de résister.
A Louisbourg, ils envoyaient seize mille hommes.
Au fort Carillon, vingt mille.
Au fort Duquesne, trois mille.
L'ensemble de l’armée d’Abercromby se composait de quatre-vingts mille hommes, savoir :
Vingt-deux mille soldats, vingt-huit mille miliciens et une réserve de trente mille miliciens.
Les mouvements de l’armée ennemie nous apprirent bientôt quel était son plan. Abercromby, en effet, concentrait ses troupes sous le fort William=
Henry. Dès lors, il était évident qu'il voulait descendre du lac Saint-Sacrement sur le Champlain et déboucher par la rivière Richelieu dans le Saint-Laurent de manière à menacer Montréal et à couper la colonie en deux parties. Mais ce mouvement n’était possible qu'à la condition de s'emparer de Carillon qui commandait la rivière de la chute par laquelle le Saint-Sacrement communique avec le Champlain.
Ce poste faisait de ce côté la sécurité de la colonie. Montealm se rendit aussitôt au point menacé, emmenant avec lui le Royal Roussillon. Il arriva à Carillon le 40 juin 1758. Il y concentra toutes ses forces. Hélast elles étaient bien insuffisantes, car il ne disposait que de deux mille neuf cent soixante-dix soldats, de seize sauvages, de quatre-vingt-cinq Canadiens et de quatre-vingt-sept marins. Les renforts venus de France se composaient de soixante-quinze recrues. C'était, en résumé, une armée dont l'effectif ne s'élevait qu'à trois mille cent cinquante-huit homines,
Aussitôt arrivé, il s’occupa d'organiser la défense, Dès le 20 juin, il avait adressé, au ministre, un rapport dans lequel il disait : «Je n’ai pas été sans occupation les quinze jours que j'ai passés au camp de Carillon ; hôpitaux et ambulances dans un état affreux, — vivres, pour le grain j'entends, mauvais, — travaux du fort de Carillon, commencés l’année dernière, peu avancés, — nombre d’articles nécessaires manquant dansles magasins, — règle à mettre dans
toutes les parties du service, — reconnaissance du local, des débouchés par où l'ennemi peut venir et des dispositions pour la défense de cette frontière, que l’on croit menacée.
« Le fort ne peut être en état d’y hasarder une garnison en cas d’un évènement malheureux, qu’au plus tôt dans nn mois. Ce fort est en Lois, pièces sur pièces, liées avec des traverses, et dont les intervalles sont remplis de terre. La position est très bien pour être en première ligne à 11 tête du lac Champlain. Je l’aurais voulu plus grand et capable de contenir cinq cents hommes. Il n’en peut que trois cents. »
Abercromby, lui, s’avançait avec sept mille soldats, (plus du double de l'effectif complet de Montcalm), neuf cents miliciens, quatre cents sauvages '; en tout huit mille trois cents hommes.
Il avait en outre un parc d'artillerie de siège et des transports. Dussieux évalue à vingt mille hommes l'effectif de son armée.
Dans une pareille situation la lutte semblait impossible. Montcalm ne songea pas un seul instant à reculer. Il fit demander du secours à Vaudreuil. IL pressa le retour du chevalier de Lévis, et cela fait, sans compter autrement sur le gouverneur général, il se porta en avant comme s’il eut été certain de recevoir en temps utile les moyens de soutenir la lutte.
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ILéchelonna ses troupes entre Carillon et le lac. Ce mouvement avait pour but de tromper l'ennemi en lui faisant croire que nous disposions de forces suflisantes pour tenter une attaque. Celte manœuvre eut un plein succès. L'anglais, toujours prudent, s'arrêta quatre jours, s’attendant à nous voir prendre l’offensive d’un moment à l’autre. Nous en étions bien incapable.
Du 1° au G juillet, Vaudreuil envoya quatre cents soldats de marine et quelques Canadiens. En même temps, il annonça l'envoi de douze cents soldats de la colonie qu’il se garda bien de faire partir.
Le fort de Carillon était une place mal construite et difficile à défendre. Dès le 1°" novembre 1756, Montcalm avait écrit à M. d’Argenson, ministre de la guerre : « Jai l'honneur de vous envoyer un plan du fort Carillon, que M. Germain, capitaine au régiment de la Reine, a fait pour vous être présenté de sa part. Ce fort, rempli de défauts, vient d’enrichir l’ingénieur du pays, parent de M. de Vaudreuil. L’ennemi à toujours l’avantage d’un mois de campagne où nous ne pouvons le secourir... »
Le fort de Carillon est à quatre kilomètres du Saint-Sacrement au confluent de la rivière Saint- Frédéric et de celle de la Chute à l'extrémité de cette dernière, au point où elle se déverse dans le lac Champlain, À une petite distance de Carillon, s'élève un mamelon qui domine le fort. Un jeune officier
qui avait passé l'hiver dans la place, M. d'Hugues, avait fait un mémoire pour indiquer les moyens de défense à employer.
« Pour prendre Carillon, y disait-il, l'ennemi doit d’abord s'emparer de cette hauteur. Il est donc essentiel de la défendre, et un général qui veut empêcher le siège doit y faire un bon retranchement (on peut le faire en 48 heures). »
Ce mémoire servit grandement pour la défense. Ou s’occupa de faire le retranchement indiqué qui fut exécuté dans les délais prescrits ; ils servaient à compléter les défenses nouvelles formées par les rivières et le fort ; Bourlamaque surveilla le débarquement et dominail la position.
Montcalm alla s’instalier à la chute. Le capitaine Duprat, de son côté, occupa les défilés des montagnes, tandis que M, de Langis, envoyé en éclaireur, Surveillait les mouvements de l'ennemi. Le 5, cet officier fit une pointe jusqu’à une journée du lac; il constata que lord Howe, accompagné par 1e colonel Bradstedt et le major Roger arrivait avec six mille hommes. Ce lord Howe était le véritable chef de l’armée ennemie, c'était ie seul homme capable et véritablement obéi ; Abercromby,le chef nominal, n'était qu’un Comparse sans valeur ct sans autorité.
Le 6, l'avant-garde anglaise débarqua au Camnp- Brülé, en même temps Abercromby parut sur le lac avec neuf cents bateaux, cent trente-cinq chaloupes,
des radeaux pour l'artillerie et quinze mille trois cent quatre-vingt-onze soldats, dont six mille trois cent soixante-sept réguliers. Vers quatre heures du soir, toute cette flotte s'apprêta à prendre terre au canp de Contre-Cœur. Elle fut reçue par un feu bien nourri, dirigé par les troupes commandées par Besuard, Bourlamaque se replia sur Montcalm. Malheureusement un détachement du corps de Langis, commandé par le capitaine Trépezec, s’égara dans les bois, fut cerné et détruit, Mais lord Howe , l’âme de l'armée anglaise, périt dans cette rencontre.
Pendant ce temps, on continuait à fortifier le mamelon,
Ce même jour, 6 juillet, Montcalm fit lever le camp de la chute, rompre le pont, et massa ses troupes sur les hauteurs de Carillon où il voulait concentrer la résistance,
Durant cette retraite, il écrivit à Vaudreuil : « J’espére beaucoup de la volonté et de la valeur des troupes françaises ; je vois que ces gens là marchent avec précaution et tâtonnent : s’ils me donnent le temps de gagner les hauteurs de Carillon, je les batterai. »
Mais si le temps lui était un auxiliaire précieux, pour se concentrer, pour se mettre en défense, et pour attendre des renforts, des délais trop prolongés pouvaient aussi lui porter le plus grand préjudice : «Je n’ai plus que six jours de vivres, écrivait-il le 6, à Doreil, point de Canadiens et pas un sauvage. Ils ne Sont pas arrivés ; j’ai affaire à une armée formidable.
228 LES GRANDS HOMMES DE LA l'RANCE.
Malgré cela je ne désespère de rien ; j'ai de bonnes troupes. À la contenance de l’ennemi, je vois qu’il {àtonne ; si, par sa lenteur, il me donne le temps de gagner la position que j'ai choisie sur les hauteurs de Carillon et de m'y retrancher, je le batterai. »
Ce mêmejour, 6, au soir, il s'arrêta sous le canon du fort. Les retranchements étaient presque terminés ; on continua de les renforcer toute la journée du 7, avec des abatis d'arbres et sur la fin du jour tout le mamelon fut entouré d’une sorte de rempart. A ce moment, le capitaine Pouchot, du régiment de Béarn, amena un renfort de quatre cents hommes d'élite et, vers la fin de la nuit, on vit arriver Lévis en personne et le colonel de Senezergues.
L'armée prit alors ses positions : Lévis commandait l’aile droite, Bourlamaque dirigeait la gauche et Montcalm occupait le centre. Le front des troupes présentait un effectif de trois mille quatre cent soixante-quatorze soldats, quatre cent soixante-douze Canadiens et seize sauvages.
Aberkromby, toujours hésitant, plus hésitant que jamais depuis la mort de Lowe, s’avançait avec des précautions infinies.
Le 8 enfin, il se porta en avant.
A midi et demi les nôtres élaient en ligne, quand les Anglais débouchèrent à l'extrémité du terrain découvert qui entourait le fort. Ge découvert avait environ deux cents mètres. Aberkromby fit attaquer de
front par colonne sur trois rangs, et en même temps, il fit tenter une diversion par eau sur la gauche. Mais cette manœuvre ne réussit pas, car deux des barques qui amenaient les troupes de ce côté ayant été coulées par les canons du fort, toutes les autres reprirent le large sans oser débarquer.
A une heure de l’après-midi, les Anglais arrivèrent sur les retranchements; on les laissa venir jusqu’à quarante-cinq pas de distance et là, on les reçut par un feu des mieux nourri. L’ennemi surpris s’ébranla et lächa pied. Mais bientôt il se rallia et revint à la charge. Six fois de la sorte il recula pour revenir encore se heurter à ces retranchements inexpugnables. Abercromby S’étonnait de voir une poignée d'hommes lui tenir tête si longtemps. De une heure à sept heures du soir ce furent des attaques incessantes, toujours refoulées ; nos abatis d’arbres, seul rempart que nous pouvions opposer à l’ennemi, prenaient feu à chaque instant, et, à chaque instant, il fallait éteindre ces incendies sans cesse renaissants qui menaçaient de nous laisser à découvert.
Les troupes écossaises, les meilleures assurément de l’armé anglaise, avaient perdu la moitié de leur effectif et vingt-cinq de leurs meilleurs officiers. Enfin, à six heures du soir, les Anglais tentérent un dernier effort et donnèrent un dernier assaut. Ils furent encore repoussés et Abercromby comprit que tous ses efforts devaient être inutiles. Il fit continuer là fusillade jusqu’au soir, mais sans oser lancer ses
troupes en avant et ne songea plus qu’à masquer sa retraite,
L'ennemi avait perdu cinq mille hommes tués ou blessés et presque tous ses officiers ; On dit même que sa perte S’éleva à six mille hommes.
Nous eùmes douze ofliciers et quatre-vingt-douze soldats tués, vingt-cinq ofliciers et deux cent quarante-huit soldats blessés.
Lévis, criblé de balles reçues dans ses habits, ne fut pas atteint personnellement, mais M. de Bourlamaque fut dangereusement blessé ; il avait la clavicule et l’omoplate cassées. «Ils ont eu, dit Montcalm, la plus grande part à la gloire de la journée... Le succès est dù à la valeur incroyable de l’officier et du soldat; pour moi, je n’aieu que le mérite de me trouver général de troupes aussi valeureuses. »
Bougainville lui aussi avait été frappé d’un coup de feu à la tête.
Quant à Montcalm, infatigable durant cette longue lutte, il avait été partout, allant d’un point à un autre, surveillant tout, encourageant ses troupes, prévoyant tout et donnant des ordres pour parer à tout.
On passa toute la nuit à se préparer à une nouvelle attaque qui, suivant toutes les probabilités devait se produire le lendemain. Il était inadmissible en effet qu'une armée si forte et si nombreuse se tint ainsi pour battue. Montcalm ne pouvait croire à son dc-
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part et quand il fallut se rendre à l'évidence, quand le lendemain on constata que la chute, le portage et toutes les positions de l’ennemi étaient évacuées, le général s’écria : «si j’avais eu à faire le siège de Carillon, je n’aurais demandé que six mortiers et deux Canons. »
Lévis alla reconnaître les lieux. Il vit que l’armée ennemie s'était enfuie et ne trouva que des débris de bateaux incendiés, cinq cents paires de souliers laissées dans les marais, cinq cents quarts de farine défoncés, des équipages abandonnés; bref tout indiquait une véritable déroute.
Abercromby avait en effet profité des ombres de la nuit pour prendre la fuite et se sauver avec toute son armée, Il s’était embarqué en hâte sur le Saint- Sacrement et avait pris la route du fort Édouard. Montcalm aurait bien voulu le poursuivre, mais le petit nombre de troupes dont il disposait ne le lui permettait pas. Il en exprime tous ses regrets dans une lettre adressée à Doreil :
« L'armée et trop petite armée du roi, lui dit-il, vient de battre ses ennemis. Quelle journée pour la France | Si j'avais eu deux cents sauvages pour servir de tête à un détachement de mille hommes d'élite, dont j'aurais confié le commandement au chevalier de Lévis, il n’en serait pas échappé beaucoup dans la fuite. Aht quelles troupes, mon cher Doreil, que les nôtres | je n’en ai jamais vu de pareilles t (Mercure de France, janvier 4760). »
Le 11, on enterra les morts.
Dés le 9, Montcalm avait envoyé au gouverneur le récit de cette victoire.
Le rôle de Montcalm dans cette mémorable journée qui sauvait le Canada alors qu’il semblait irrévocablement perdu, est apprécié par ses lieutenants :
« Ce qu’il y aurait à dire sur M. de Montcalin, écrit Doreil au ministre de la guerre le 28 juillet, est audessus de tout éloge. Conquérant de Chouagen et du fort George, toujours victorieux depuis son arrivée en Canada; il ne manquait plus à sa gloire que de sauver la colonie au moment décisif. En annonçant la victoire à M. de Vaudreuil il se contente de lui dire : Je n’ai que la gloire de me trouver général de troupes aussi valeureuses. Qui croirait après cela qu'un tel homme sert ici avec beaucoup de désagrément. »
« Il fallait, écrit de son côté Bougainville à Madame de Saint-Véran, il fallait que sa santé fut de fer pour résister aux fatigues de tout genre qu'il a eues et qu’il a encore à essuyer. On n’a point et on ne peut avoir en Europe l’idée des fonctions dont la multiplicité et les détails infinis, souvent remplis de misères sérieuses, presque toujours de contradictions et de difficultés de plus d’un genre, accablent ici un général d'armée, La patience y est une qualité essentielle, et l’école pour l’acquérir ne peut être meilleure, »
Malgré son succès, Montcalm ne s’illusionna pas un seul instant sur les difficultés qui devaient rendre àun moment donné la défense impossible, Dans la lettre que nous reproduisons ci-dessous, il rend compte laconiquement suivant son habitude de l’affaire. Il rend pleine justice à ses troupes qui ont été héroïques et ont montré une valeur incroyable. Mais ici comme toujours, les troupes de terre ont tout fait ; il en est fier, mais il constate qu’elles n’ont pas : été soutenues. Le gouverneur général n’a pas voulu voir le danger, il a envoyé des renforts après l’action et pour se disculper il se retranchera derrière le manque de vivres ! Que de choses à dire sur cet article! Pour lui, comme récompense de ses efforts, de la victoire qu’il vient de remporter il ne demande qu’une chose, son rappel.
Carillon, le 12 juillet 1758.
« Monseigneur, M. le marquis de Vaudreuil, voulant rester persuadé, malgré l'unanimité des dépositions des prisonniers, que les ennemis ne rassemblaient que vingt-cinq mille hommes à la tête du lac Saint-Sacrement, il m'a fallu partir le 24 juin pour prendre le commandement de huit bataillons dont il avait tiré quatre cents hommes d'élite. Pavais le 30 juin, jour de mon arrivée au camp de Carillon, deux mille neuf cent soixante-dix hommes de nos troupes, ce qu'on ne croira pas, seize sauvages seu-
lement (il y en a huit cents domiciliés dans la colonie), trente-cinq canadiens, trente-sept hommes de la marine (en tout 3,058 hommes). C’est avec ce corps que j'ai dû faire un mouvement en avant qui, en donnant de la considération à l'ennemi, à retardé de quatre jours sa marche sur moi. Du 4° juillet au 6, je n’ai reçu d'autre renfort que quatre cents soldats de troupes de la marine ou canadiens. Le marquis de Vaudreuil m’en avait promis par écrit douze cents et beaucoup de sauvages. Le 6, j'ai fait ma retraite et replié tous mes postes sans confusion et sans perdre un seul homme, mes gardes avancées ayant fusillé au débarquement de six mille hommes, et cette journée r’eut rien laissé à désirer, si un détachement de trois cents hommes, à la tête duquel j'avais mis pour guide un des officiers de la colonie les plus accoutumés à aller dans les bois, ne s'était égaré el n’était tombé dans une colonne anglaise; jai eu six officiers de tués ou prisonniers et cent quatre-vingtsept soldats, y compris quelques canadiens. Je vins camper le soir même sur les hauteurs de Carillon. La journée du 7 fut employée par toutes les troupes à former un abalis, et leur travail est incroyable, Les quatre cents hommes d'élite de nôs troupes qui étaient restés avec M. le chevalier de Lévis arrivèrent le soir, et M. le chevalier de Lévis arriva lui-même dans la nuit du 7 au 8. Comme je n’avais aucun sauvage, deux compagnies de volontaires, que j'avais tirés de nos bataillons fusillèrent avec les gardes
avancées de l'ennemi tout le 8 au matin. À midi et demi, l'armée des ennemis, au moins vingt mille hommes et, suivant beaucoup de prisonniers de vingt-cinq, composée de troupes d'élite, déboucha sur nos gardes et compagnies de grenadiers qui rentrérent. Dans l'instant, toutes les troupes furent à leur poste. À une heure, les ennemis nous attaquérent avec vivacité sur quatre colonnes, entreméles de leurs troupes irrégulières et meilleurs tireurs. Le feu a été, de part et d’autre, comme à la bataille de Parme (gagnée le 29 juin 1734 par le maréchal de Coigny sur les impériaux); le combat a duré jusqu’à huit heures du soir. Sa Majesté a dû, en ce moment, le succès de cette journée à la valeur incroyable de ses troupes. L’ennemi s’est retiré la nuit même en désordre, se rembarquant sur le Saint-Laurent, après avoir brülé des berges qu'il avait fait passer à la chute; et, ce qui me flatte le plus dans cette affaire, c'est que les troupes de terre n'en partagent pour ainsi dire la gloire avec personne. Les secours annoncés et promis par M. le marquis de Vaudreil ont commencé à arriver le 11; le gouverneur général se retranchera sur le défaut de vivres ; que de choses à dire sur cet article!
« Nous estimons, d’après ce que nous avons vu et leur fuite précipitée, la perte des ennemis à environ cin mille hommes tués ou blessés. La nôtre est de douze officiers tués, vingt-trois blessés, quatre-vingtdouze soldats tués, deux cent quarante-huit blessés.
M. le chevalier de Lévis et M. de Bourlamaque ont eu la grande part à la gloire de cette journée, le dernier est blessé dangereusement,
«Je vois par une lettre de M. le marquis de Paulmy, du 26 février, qu'il n'avait point reçu mes paquets du & novembre, qui contenaient mes mémoires de nominations et ceux pour les grâces de nos troupes, je suis en droit d'en conclure qu'ils ont été arrêtés et interceptés au bureau de la marine ; c'était du temps de M. de la Porte. Si l’on en doit agir ainsi, il est inutile que j'aie l'honneur de vous écrire. J'aurai l'honneur de vous adresser une relation détaillée, mais je me hâte de vous écrire ces lignes dans la crainte que le gouverneur général ne fasse partir un bâtiment de Québec à mon insu. Si jamais il y a eu un corps de troupes digne de grâces, c’est celui que j'ai l'honneur de commander; aussi je vous supplie de l’en combler et de lui accorder toutes celles que
j'aurai l'honneur de vous proposer. Pour moi, je ne . vous en demande d'autre que de me faire accorder par le Roi mon retour ; ma santé s'use, ma bourse s’épuise ; je devrai à la fin de l’année dix mille écus au trésor de la colonie ; et, plus que tout encore, les désagréments, les contradictions que j'éprouve, l'impossibilité où je suis de faire le bien et d'empêcher le mal, me déterminent de supplier avec instance Sa Majesté de m'accorder cette grâce, la seule que j'ambitionne. Je suis, etc.
« P.-S. — Je ne dois pas vous laisser ignorer que
le colonel Johnson était, le jour de l'affaire, à la queue des colonnes anglaises avec cinq cents sauvages, dont une grande partie des cinq nations. Is n’ont pas frappé parce que nous avons été vainqueurs et j'ose croire que la victoire des troupes du roi avancera plus la négociation secrète de M. le marquis de Vaudreuil avec ces peuples que tous les négociateurs et partis envoyés à leurs villages. (Dépôt de la guerre, vol. 3,498, pièce 443, original.) »
Toute la fin de cette lettre est d’une mélancolie navrante. Le général est découragé. On intercepte ses lettres, les grâces sont toutes pour la marine ou la colonie en faveur desquelles Vaudreuil intercède, Quant à ses propositions pour i’armée de terre, la seule qui fasse son devoir, on les fait disparaitre. Il s'attend même à voir le gouverneur faire partir un bâtiment sans attendre son courrier afin de pouvoir travestir les faits. Quant à lui, il se sent impuissant à bien faire en face de ce mauvais vouloir évident, il se ruine, il demande son rappel. Cest la seule grâce qu'il demande en récompense des services éclatants qu’il a rendus à la colonie et à la France.
Au ministre de la marine, M. de Massiac, il se contente de rendre compte de l’état de la colonie. Sa lettre, il la fait chiffrer par Doreil, n’ayant pas son chiffre avec lui et il prie M. de Massiac de communiquer cette lettre au maréchal de Belle-lsle, ministre de la guerre,
« Monseigneur, la situation de la colonie est des plus critiques, si la paix ne vient au secours. Les Anglais réunissent avec les troupes de leurs colonies mieux de cinquante mille hommes ; nonobstant l’entreprise de Louisbourg, ils en ont trois mille deux cents (400 hommes par bataillon); le reste, troupes de la colonie, dont douze cents seulement en campagne, le surplus à Québec, Montréal, la Belle-Rivière (Ohio), pays d’en haut et les Canadiens. Il n’y en a eu, cette année en campagne, soit ici ou à la Belle-Rivière, qu environ douze cents. J’appelle en campagne ceux qui l’ont faite entière. On a prêté deux mille quatre cents Canadiens, depuis le 13 juillet qu'on n’en avait plus besoin jusqu’au 12 août qu'on les a redemandés, pour la récolte. Pouvait-on tirer un meilleur parti des Canadiens? je le crois. Cependant on n’en pourra jamais tenir toute la campagne audelà de trois mille sans ruiner le pays. Au reste, ces peuples, coume les sauvages, ne sont propres qu’à des courses et ne savent ce que c’est de rester cinq mois en campagne. Les sauvages sont bons pour des courses ; il ne faut pas compter sur eux pour le fond d’une armée. Avec si peu de forces, comment garder sans miracle, depuis la Belle-Rivière, jusqu’au lac Saint-Sacrement et s'occuper de la descente à Québec, chose possible ? Qui écrira le contraire de ce que j'avance, trompera le roi; quelque peu agréable que cela soit, je dois l’écrire comme citoyen. Ce n’est pas découragement deyma part ni de celle des troupes,
résolus de nous ensevelir sous les ruines de la colonie. Il faudrait quinze cents hommes de recrues de la bonne espèce... avec des vivres pour nourrir ces troupes pendant un an, En proposant le seui moyen pour parer aux forces immenses des Anglais, je ne crains que trop qu’il ne soit pas possible à la France d'envoyer ce secours, vu la supériorité de la marine anglaise; mais les Anglais mettent sur pied trop de forces dans ce continent, pour croire que les nôtres y résistent et attendre une continuation de miracles qui sauve la colonie de trois attaques. J'apprends dans le moment, qu'ils ont pénétré à Frontenac; je le craignais depuis longtemps. La colonie sera coupée en deux. Je suis, etc. (Dépôt de la guerre, vol. 3498, pièce 183, duplicata à chiffré).
Cette lettre qui établit le chiffre des forces anglaises indique clairement que notre infériorité numérique rend impossible une résistance efficace et assure le succès final de l'ennemi. Montcalm le prévoit et la prise de Frontenac qu’il annonce en terminant est le prélude de nos revers.
Doreil, qui sent de quelle importance il est que l'on soit averti en France de ce qui se passe dans la colonie, écrit directement, et de son propre chef, à M. de Belle-Isle. fl lui dit la vérité tout entière et démasque les agissements de M. de Vaudreuil.
A Québec, le 31 juillet 1758,
« Monseigneur, voiciune lettreencore plus importante que celles que je viens d’avoir l'honneur de vous écrire en date des 98 et 30 de ce mois; j'y joindrais une relation détaillée des opérations de cette campagne et principalement de la glorieuse journée du 8, si je n’étais certain que M. le marquis de Montcalm a l'honneur de vous en envoyer une qui ne laisse rien à désirer. Mais ce que ce général ne dit pas par modestie, je ne dois pas le taire. Tout ce qu'il a fait depuis qu’il est en Amérique pour ainsi parler, sans forces etsansmoyensestadmirableetmême incroyable dans toutes les circonstances à qui ne les a pas vues de près. Ce qu’il vient de faire en sauvant le Canada, au moment qu’il était le plus en danger est si fort audessus de tout éloge, que je me borne à deux articles qui m'ont frappé d’admiration. M. le marquis de Montcalm, écrivant le 6 à M. le marquis de Vaudreuil pour lui exposer le danger âe sa situation et lui réitérer ses instances pour qu’il lui envoyt du renfort, avait cependant le ton du vainqueur; il lui disait : « J'espère beaucoup de la volonté et de la valeur des « troupes françaises. Je vois que ces gens les Anglais « marchent avec précaution et savamment : s’ils me « donnent le temps de gagner la position que j'ai « choisie, sur les hauteurs de Carillon, je les bat- «trail. » Et dans sa lettre où il informe ce gou-
verneur général de son étonnante victoire, après avoir fait l'éloge de presque tous les officiers en particulier, il a la modestie de dire de lui : « Pour moi, je n'ai que le mérite de m'être trouvé le général de « troupes aussi valeureuses. » Que cela est beau! qui croirait néanmoins qu’un tel chef sert avec tant de désagrément, qu’il est forcé de demander son rappel? Ayant laissé le chiffre à Montréal, il ne peut avoir l’honneur de vous écrire comme il le désirerait, et il me charge d’y suppléer. Je me sers pour y saisfaire du chiffre qui me fut remis à mon départ par M. le comte d’Argenson, dont le double est au bureau de M. Fumeron ; je m'en sers aussi avec M. Crémille. Voici ce dont il me charge de vous renseigner.
« La négligence, la lenteur, l'ignorance et l’opiniâtreté ont pensé perdre la colonie sans ressources ; il a fallu pour la sauver un miracle et la valeur surnaturelle des troupes françaises. Après un si grand événement, il (le gouverneur Vaudreuil) ne peut chercher à s’excuser que sur le manque de vivres.Le premier envoi de Bordeaux, d'environ dix mille quarts de farine, était cependant arrivé à Québec le 19 mai, et il y en avait quantité au fort de Chambly et à celui de Saint-Jean avant la fin de juin. M, de Vaudreuil n’est pas pardonnable d’avoir retenu inulement à Montréal les troupes de la colonie et les milices et sauvages, puisque le chevalier de Lévis arriva le 8 juillet au matin à Chibouton, précédé le 7
au soir des quatre cents hommes d’élite des troupes françaises de son détachement ; au moins les quatre cents hommes de troupes de la colonie et les huit cents auprès des Canadiens qui avaient la même destination, ainsi que les sauvages assemblés à Montréal, pouvaient faire la même diligence pour joindre le marquis de Montcalm, s'ils en avaient eu l’ordre. Cette grande preuve est assez forte pour n'en pas donner d’autres. Les sauvages se sont plaints et quelques-uns de la colonie ont murmuré de perdre leur temps à Montréal et à des séjours affectés qu’on leur a fait faire à la prairie de la Madgdeleine, à Saint- Jean et ailleurs. Depuis la bataille, M. de Vaudreuil envoie trop de Canadiens (ils n’ont commencé d’arriver que le 43), et cela pour écrire au ministre de la marine que le marquis de Montcalm n’a pas su profiter de sa victoire. Comme si l’on pouvait aller en étourdi avec environ six mille hommes, dont deux mille de milice, suivre un ennemi qui a encore quatorze à quinze mille hommes retranchés dans un seul camp et dix jours devant lui.
« On peut se persuader qu’il en est capable, puisqu’il à bien osé écrire l’année dernière, que M. le marquis de Montcalm, après la prise du fort Guillaume-Henry, aurait pu entreprendre le siège du fort Lydius ou Edouard, où l’ennemi en avait six à sep mille et où il pouvait dans deux fois vingt-quatre heures en faire passer le double d'Orange, tandis que M. le marquis de Montcalm, qui avait six mille au
plus, était obligé sur ce nombre, de renvoyer les Canadiens pour la récolte, que tous les sauvages des Pays d'en haut étaient partis et qu’il y avait un portage de six lieues à faire pourarriver sur lobjet, sans chevaux ni voitures. C’est une noirceur qui n’a pas d'exemple, après laquelle on doit s'attendre à de beaucoup plus grandes perfidies.
« Le fort Carillon ne vaut rien à tous égards, et il coûte au roi autant que Brisach. C’est un ignorant qui la fait, parent de M. de Vaudreuil, auquel on à voulu faire faire fortune et il l’a faite. Voyez à ce sujet le mémoire de M. Pontleroy que j'ai chiffré. L’ineptie, l’intrigue, le mensonge, l’avidité perdront dans peu cette colonie, quicoüte si cher au roi, Si elle échappe cette année, ce qui n’est pas encore certain, ’ennemi pouvant revenir avec de plus grandes forces et plus de précautions, il est absolument nécessaire de faire la paix cet hiver ou elle sera aux Anglais l'année prochaine. Quelque chose que M. de Vaudreuil puisse écrire et faire écrire ou dire, il est de là plus grande importance de changer toute l’administralion aussitôt la paix faite ; si elle devait tarder à se faire, changez dès à présent le gouvernement, sans quoi le marquis de Montcalm aura à soutenir cette machine, toujours prête à s’écrouler pour la voir périr enfin et peut-être en être l’injuste victime. Il y à deux ans qu’il ne cesse de parler de l’entreprise et de la descente que l’ennemi peut faire à Québec; on ne veut ni rien prévoir ni rien ordonner. Il
use sa santé, ruine sa bourse, voit tout le mal, en est pénétré; ne pouvant y remédier ni faire le bien, il demande son rappel et sert en attendant à son ordinaire. Il devra dix mille écus au 1°" janvier ; son désintéressement fait la critique, excitelajalousie et attire l’inimitié. Il a eu beaucoup de peine à calmer l’officier et le soldat français qui, enfin après plus de trois ans de souffrances, ont éclaté. Les derniers, pendant l’action du 8, ont tenu plusieurs propos dignes d’être recueillis ; en voici un entre autres : « M. de Vaudreuil a vendu le pays, mais nous ne souffrirons pas qu’il le livre ; il nous a sacrifiés pour nous faire couper les oreilles ; défendons-les! Vive le roi et notre général ! »
« La paix, la paix, n'importe à quel prix pour les limites ; on y gagnera même si l’on travaille bien, lorsqu'elle sera conclue. Il importe que M. le marquis de Montcalm informe son ministre, pour le mettre en état d’instruire le roi. Il continuera de lui rendre compte ; mais peut-être il se flatte que ses dépêches lui parviennent ; les principales de l’année dernière ont été interceptées ou arrêtées au bureau de la marine. Il n’écrira plus au ministre de la marine que pour la forme et par pure bienséance, sans nuls détails ; aussi bien ses lettres ne peuvent-elles jamais cadrer avec celles de M. de Vaudreuil. Cette interruption ou rétention de dépêches du marquis de Montclam, est cause qu'aucun officier français susceptible de grâces demandées n’en a reçu, tandis que
les officiers de la colonie ont reçu les leurs ; cela est triste et touchant pour les troupes qui servent si bien et qui ont fait des miracles. M. le marquis de Paulmy a eu la bonté de témoigner son regret de n'avoir pas reçu les propositions.
« Aprés ces détails de la part de M. le marquis de Montcalm, permettez que j’y ajoute de mon chef des instances pour la paix, sans quoi ce pays-ci est perdu. ILa été soutenu par miracle jusqu’à présent, et avec rien, par la conduite, les talents et la vertu de M. le marquis de Montcalm, secondé par MM. de Lévis, de Bourlamaque, par la valeur de MM. les officiers parliculiers, par la bonté du soldat français et par la grande docilité de nous tous. Nous sommes venus défendre le pays; nous nous y ruinons la santé et la bourse ; nous n'avons éprouvé, en revanche, que d'indignes préférences, desinjures sans fin, des noirceurs, des perfidies; nous avons souffert par sagesse et pour l’amour du bien, de la paix ; nous avons tout sacrifié par zèle pour le service du roi et pour parvenir à une bonne harmonie; trois ans révolus dans celle cruelle situation lassent enfin la patience; la mesure est comblée. M. le marquis de Montcalm n’a à se reprocher que trop de bonté et de déférence. Il vous demande son rappel; je suis étonné qu'il ne l'ait pas demandé plus tôt. Je vous supplie à genoux de m’accorder le mien, que je sollicite en vain depuis longtemps. Jai abandonné des enfants au berceau et toutes mes affaires en France; elles péricli-
tent depuis plus de trois ans, m’occasionnent des pertes considérables et y achèvent ma ruine ici. Il est impossible de vivre depuis deux ans avec le traitement du roi. Les douze mille livres que j'ai, font l'équivalent de trois mille en France; jugez s’il esl possible de se soutenir avec une maison montée, Vespère à cet égard tout de votre justice et de votre sonté. Je m'arrangerai dès cet hiver de manière que le service ne pourra souffrir de mon départ et je mettrai M.le marquis de Montcalm dans le cas de vous en assurer; si la guerre doit durer encore ou non, si l’on veut sauver ou établir le Canada solidement, que S. M. en confie le gouvernement général à M. le marquis de Montcalm; il possède la science politique comme les talents militaires; homme de cabinet el de détails, grand travailleur, juste, désintéressé jusqu’au scrupule, clairvoyant, actif et n'ayant en vue que le bien; en un mot, homme vertueux et universel. Je ne sais si cette place serait de son goût et je hasarde cette proposition. Je ne le fais que pour le bien et par zèle pour le service. Quand M. de Vaudreuil aurait de pareils talents en partage, il aurait toujours un défaut originel : il est Canadien. Cette qualité tire plus à conséquence que je ne puis le dire. M. le marquis de Montcalm connaît à présent à fond ce que comporte le pays mieux que M. de Vaudreuil ; il sait la manière de traiter avec les sauvages de se les attacher et de les faire agir suivant les circonstances, Ils le connaissent, l’aiment, le respec-
tent et le craignent. C'était une erreur populaire d'imaginer qu’il fallait M, de Vaudreuil au Canada uniquement à Cause des sauvages. Il serait fort à souhaiter que M. Duquesne y fut resté jusqu’à présent ; agissant de concert avec M. le marquis de Montcalin, Son ami, ils auraient fait de grandes choses. Au surplus, cette place qui peut être bien remplie exige un officier général de terre et non un marin. M. de Vaudreuil n’est ni l’un ni l’autre. La guerre se fait à présent ici comme en Europe, et les fonctions de gouverneur général ne regardent en aucune façon la marine; aussi n'est-ce que depuis une trentaine d'années que la colonie est gouvernée par des marins, quoique avant ce temps-là la guerre ne se faisait pas comme aujourd’hui. Que vous serez sans doute bien surpris et tout le royaume le sera, de n’apprendre la nouvelle du grand événement qui vient de se passer peut-être qu'à la fin d'octobre. La frégate la Valeur, choisie pour la porter, est commandée par le capitaine Canon, fameux corsaire de Dunkerque ; il est prêt à partir depuis quinze jours et je ne serais pas Surpris quand il ne serait expédié que dans un mois. C’est avec la même lenteur que tout se fait ici; le vaisseau qui porta la nouvelle de la prise de Chouagen, en 1756, dont la conquête fut terminée le 14 d'août, ne mit à la voile que le 22 septembre ; il y eut à peu près le même retard l’année dernière pour faire partir la nouvelle de la prise du fort Guillhume-Henry. On. vient m’assurer que M. Péan, capi-
taine aide-major à Québec, doit passer en France sur cette frégate ; si cela est, il sera chargé de porter la nouvelle à M. de Moras. Je prendrai toutes les mesures possibles pour que vous puissiez la recevoir en même temps et peut-être auparavant. Cela donnera lieu à une autre lettre secrète que j'aurai l'honneur de vous écrire la veille du départ du capitaine Canon. Voilà un détail de choses bien fortes et bien importantes, que je dépose dans le sein de mon respectable ministre avec pleine confiance, me flattant que je ne serai point compromis et qu’il me saura gré de mon zèle, qui est, en vérité à toute épreuve. Je suis, etc. (Dépôt de la guerre, vol. 3498, pièce 191. Original signé.) »
Cette lettre est de la plus grande importance en ce qu’elle dénonce la véritable situation de la colonie. Pour la première fois, nous voyons le gouverneur nettement nommé et rendu responsable de ce qui doit fatalement advenir sous son admimstration, à savoir la perte de la colonie.On le montre inepteet fourbe, et l’on entrevoit la terrible accusation qui doit peser plus tard sur lui et le faire asseoir sur le banc d’infamie à côté de l’intendant concussionnaire et de ses complices. M. de Vaudreuil sera acquitté, il est vrai ; mais pour qu’un gouverneur général soit déféré au Châtelet avec des voleurs, ne faut-il pas qu’à défaut de culpabihté avérée, il soit tout au moins singulièrement incapable. Quant à sa manière d'agir vis-à-vis de Montcalm, ses ordres, volontaire-
ment obscurs ou contradictoires, sa manière de retenir les renforts, d’affamer et d’exaspérer les troupes de terre, on ne l'a pas jugé sur ce point, mais l'histoire l’a condamné.
ILest certain que Vaudreuil, officier inepte et sans valeur, ne soutenait que les marins et les Canadiens; il jalousait l'armée de terre qui seule agissait, se baltait et avait des succès. Ces succés, il aurait voulu les empêcher et quand, malgré lui, nosarmées avaient triomphé, il cherchait à atténuer la portée et les conséquences de nos triomphes. Le général intègre, juste, au coup d’œil sùr, actif et courageux lui portait ombrage ; lui qui ne protégeait et ne couvrait que les voleurs et les incapables, il voyait une satire de sa propre conduite dans celle de Montcalm. De là, tous ces déboires, toutes ces vilenies qui poussaient Montcalm, écœuré et sentant son impuissance, à demander son rappel.
Montcalm laissa devant Carillon des forces suffisantes pour mettre la position à l’abri de toute surprise. [! ramena le reste de ses troupes à Montréal, le 28 août 1758. La victoire qu’on venait de remporter était sans doute un glorieux fait d’armes ; elle aurait dû remonter le moral du soldat; mais tant d'autres causes tendaient à le démoraliser, que nos chefs n'avaient guère de confiance dans l'issue finale,.
Le reste de la campagne, de ce côté de la colonie ne donna lieu à aucun engagement sérieux. Les Anglais,
battus devant Carillon, n’osaient rien entreprendre avant de s'être reconstitués et d’avoir pu réunir des forces tellement supérieures que. toute résistance fut rendue impossible. De notre côté, on se contenta de compléter les retranchements de Carillon, de construire autour du fort des redoutes garnies de canons et de faire des courses dans le pays de manière à tenir l'ennemi en haleine et à inquiéter.
Vaudreuil qui, loin d’avoir rien fait dans cette campagne, avait failli nous amener un désastre, fut fait grand croix de Saint-Louis ; Montcalm avait été fait déjà commandeur de Saint-Louis (4757), il fut deplus nommé lieutenant-général (1758) ; Lévis devint maréchal de carip; Bourlamaque et Sénezergue, brigadiers, Dumas major-général,.
Le roi Louis XV fit en outre donner à Montcalm un vase richement orné. Ce vase fut pris par les croiseurs ennemis, et il a été vendu en Angleterre pour une somme de quarante-deux ille cinquante-trois francs.