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CHAPITRE X

Louisbourg., — Son importance. — Boscawen et la flotte anglaise, — Nos forces. — Première tentative de débarquement repoussée. — Drucourt et sa femme, — La ville investie. — Capitulation. — Conditions imposées.

Destruction du fort Duquesne. — Victoire de Bougainville au fort Duquesne. — Forces dont il disposait, — Vingt-cinq mille Anglais viennent l’attaquer. —11s sont battus par huit mille hommes. — Nouvelle tentative des Anglais. — Forhes y conduit six mille hommes. — Lignery repousse leur avantgarde, — Puis, faute de vivres, il renvoie sés troupes ne gardant que deux cents hommes. — Forbes arrive. — Lignery sort du fort, le fait sauter et se replie sans qu’on ose l’attaquer, — Les Anglais s'emparent des ruines et leur donnent le nom de Pittsbourg. — Vaudreuil.

Fonlenac, — Entretien de nos troupes, — De Noyon y commande à soixante-dix hommes. — Attaqué par Bradstret. — Résiste trois jours contre trois mille hommes et onze canons. — Prise du fort. — Nos pertes, — Vaudreuil comprend ses fautes. — Conseil de guerre. — Avis de Montcalm, — Avantages sur l’Ohio. — Résultats. ‘

Tandis qu'Abercromby quittait le fort Edouard avec vingt mille hommes pour tenter d’enlever Carillon et chercher à s'ouvrir la route de Montréal, Amherst assiégeait Louisbourg. Get Amherst était un des généraux anglais qui avait capitulé à Closter-Severn,

dans le Hanovre. Il était soutenu du côté de la mer par la flotte de Boscawen.

Louisbourg avait une importance capitale; construite dans l’ile Royale ou du cap Breton, elle commandait l'entrée du golfe Saint-Laurent et fermait celle du fleuve. On y avait aménagé un vaste port et on avait fortifié la ville tant bien que mal. Nous avions là cinq vaisseaux et trois mille hommes environ. Les Anglais y avaient concentré seize mille hommes outre la flotte de l’amiral Boscawen.

Celui-ci était parti d’Halifax au commencement de juin, avec vingt-quatre vaisseaux, dix-huit frégates, cent cinquante transports. Il débarqua à l’île Royale quinze mille six cents soldats, soixante-cinq gros Canons et quarante-deux mortiers.

Quant à nous, pour défendre la place, nous n’avions que deux mille quarante soldats, douze cents sauvages et deux mille cinq cents miliciens ; en tout sept mille combattants. Et aux quarante-deux navires de Boscawen nous n'avions à opposer que cinq vaisseaux.

Dans ces conditions, la chute de Louisbourg était certaine. Elle n’avait que des fortifications délabrées et sans importance, et le petit nombre d'hommes dont nous disposions joint à ces moyens matériels de défense insuffisants, ne permettaient pas de conserver le moindre espoir de succès. On combattait pour l'honneur, mais non pour la victoire.

Amherst commença le blocus de Louisbourg le

9 juin et le 8 juin, il fit une première tentative de débarquement qui fut repoussée. Quelques jours après nouvelle alerte et ainsi de suite, durant deux mois . que dura le siège.

Drucourt qui commandait la place et dont la femme fut admirable durant le siège, n’avait avec lui que deux mille cinq cents soldats, six cents miliciens et quelques sauvages. Il fit couler deux vaisseaux pour barrer l'entrée du port.

Mais bientôt, après une tentative de débarquement des Anglais, tentative d’ailleurs repoussée et une fausse alerte sur la droite, l'ennemi construisit deux batteries dont le feu plongeait sur les vaisseaux dans le port. La ville se trouva dès lors investie.

Dans la nuit du 25 au 26 juillet, six cents anglais descendus de l’escadre sur des barques parvinrent à pénétrer dans le port, grâce à une brume intense. Ils escaladérent les deux vaisseaux français qui s’y trouvaient, en brülérent un le Prudent et emmenèrent l'autre le Bienfaisant, malgré le feu dirigé contre eux.

Le chevalier de Drucourt qui commandait à Louisbourg, après avis du conseil de guerre, crut devoir arborer le 26, à dix heures du matin, le drapeau parlementaire et envoya vers Amherst un officier chargé de demander une suspension d'armes pour PRIT de là capitulation.

Amherst qui se souvenait sans doute de Closter- Severn, Amherst qui voulait se venger de l’humilia-

tion subie, et,rendu insolent par le succés, répondit qu’il donnait une heure à la garnison pour se rendre prisonnière de guerre.

Le conseil trouva ces conditions inacceptables, C’est alors qu'intervint M. Prévost, commissaire de la marine et ordonnateur à l’île Royale ; il fit à M. de Drucourt des représentations, cherchant à démontrer quel danger il y avait pour la ville d’abord et pour toutes nos colonies menacées d’un sort semblable, à laisser prendre de haute lutte la malheureuse cité et à l’exposer aux conséquences qui devaient en résulter, au meurtre de ces habitants et au pillage de leur bien.

La place fut rendue.

On était alors au 96 juillet ; les remparts étaient presque entièrement démolis et la ville n’existait olus: notre artillerie était hors de service ; sur cinquante-quatre pièces, quarante deux avaient été démontées. Nous avions huit cents soldats tués ou blessés, douze cents malades. L'armée dut se rendre prisonnière de guerre et les habitants furent transportés en France. Le reste de l’île et l’île Saint-Jean furent prises également.

Dès lors, rien ne s’opposait plus à la marche des Anglais sur Québec; le seul rempart qui eût pu les arrêter venait de tomber entre leurs mains et le Saint-Laurent leur était ouvert. Dés lors aussi, le Canada dans l'Est se trouva complètement à leur merci,

Cette capitulation fut jugée sévèrement par le maréchal de Belle-lsle qui, l’année suivante, écrivait à Montcalm en lenvoyant à la mort : « Je suis bien assuré que pour le bien de PEtat, la gloire de la nation et votre propre conservation, vous vous porterez aux plus grandes extrémités, plutôt que de jamais subir des conditions aussi honteuses qu’on a fait à Louisbourg, dont vous effacerez le souvenir.

Le 6 juin 1758, Bougainville battit les Anglais devant le fort Duquesne. Nous avions alors deux mille hommes à Carillon pour protéger le lac Champlain. Bouganville fut chargé de renforcer la garnison du fort Duquesne et d'arrêter l'invasion qui devenait menaçante de ce côté. Il avait avec lui cinq mille hommes, dont trois mille de troupes régulières et deux mille miliciens et indiens armés. Aprés avoir rallié le fort, il fit une pointe en avant pour reconnaitre l’état du pays. Il apprit, durant le cours de cette expédition, que vingt-cinq mille hommes étaient en marche pour attaquer le fort. Vingt-cinq mille contre cinq mille! Bougainville n’hésita pas, il résolut de les attendre. On n’eut que vingt-quatre heures pour improviser une sorte de camp retranché où la petite troupe se retira. Bientôt l’ennemi parut. Ou était au 6 juin 1758. Les Français repoussérent là presque sans abri {et sans moyens de défense, une série d'attaques qui, durant vingt-quatre heures

consécutives se succédérent sans discontinuer.

Finalement, les Anglais aussi harrassés que les notres, désespéront de vaincre une résistance qu'ils regardaient comme invincible, durent se retirer honteusement après avoir perdu six mille des leurs, « Bougainville, dit M. Rossel, qui avait sauvé les Français par ses conseils, les encouragea par ses exemples ; il se montra à tous les postes les plus périlleux et fut blessé à la fin de l’action, d’un coup de feu qu’il reçut à la tête ». Il ne quitta pas le champ de bataille pour cela, mais continua de donner l'exemple à tous. On peut dire que dans cette journée, il fut héroïque. Le lendemain, il rejoignit le fort Duquesne, sans avoir été inquiété par l’ennemi qui n’oSa pas attaquer une place si vigoureusement défendue. Rendu à son poste, il reçut l’ordre de rejoindre Montcalm qui se trouvait au fort Carillon.

Dans l’ouest, le général Forbes et le colonel Washington partirent de Pensylvanie avec six mille hommes pour aller attaquer le fort Duquesne sur * l'Ohio. C'était ce même fort devant lequel Bougainville, le 2 juin, avait infligé une sanglante défaite aux Anglais.

M. de Lignery, officier de la colonie, y commandait. En apprenant la marche des Anglais, marcha au devant d’eux et repoussa leur avant-garde, forte de mille hommes le 23 octobre.

Les Anglais perdirent cent cinquante hommes dans cette rencontre.

Le marque de vivres ohligea de Lignery à renvoyer la majeure partie de sa garnison et à ne garder que deux cents hommes et cent sauvages.

Le général Forbes revint avec toutes ses forces un mois après. Le 23 novembre, l’ennemi se décida finalement à l’attaque et parut devant la place. De Lignery, se voyant dans limpossibilité de résister, quitta le fort, après y avoir mis le feu, et fit passer toute son artillerie au fort des Illinois. Quant à lui, il se replia avec les restes de sa garnison du côté du fort Machault sur le lac Erié.

Forbes qui l’avait laissé faire, Forbes qui l'avait laissé partir, nos troupes une fois hors de vue, s’empara des ruines abandonnées, et comme marque de son triomphe leur donna le nom de Pittsbourg.

Ici encore la responsabilité de ce désastre doit être imputée à Vaudreuil. Il n’avait pas voulu mettre la place en état de défense et avait même donné l’ordre de l’évacuer : « Cet ordre a été public, si public, que les Anglais l’ont su. »

C'est ce qui explique comment Forbes croyant à une victoire assurée d’avance, s'était fait battre par de Lignery, le 23 octobre, et comment il avait ensuite hésité tout un mois, avant de se porter en avant. Au bout de ce temps, alors que le manque de vivres avait obligé de Lignery à renvoyer la majeure partie de son monde, il attendit encore que le vaillant défenseur eut évacué la place et se fut retiré pour ne s’ayenturer au milieu des ruines de ce qui avait été

le fort Duquesne, que lorsqu'il fut bien assuré que tous les nôtres étaient partis.

Après la destruction du fort Duquesne, Montcalm, et Lévis, accompagnés du capitaine Pouchet allèrent visiter le centre de la colonie où il semblait possible d'organiser la résistance. Ils se décidèrent à faire construire un fort sur l’ile aux Noix, qui occupe le milieu de la rivière un peu au-dessous de Saint-Jean, à la tête du lac Champlain.

Le fort Frontenac nous servait d’entrepôt et toute notre marine s’y trouvait remisée, Faute de troupes suffisantes, ce poste était presqu’abandonné. Le vieux de Noyon, soldat intrépide, mais âgé de soixaute-huit ans, y commandait à soixante-dix hommes. Il fut attaqué par le colonel Bradstreet, qui, parti secrétement du fort Edouard, descendit la rivière Oswego et arriva devant la place par le lac Ontario, le 25 août. Il amenait avec lui trois mille hommes, et onze canons furent mis en batterie contre cette bicoque qui, pourtant, résista trois jours entiers. Mais à la fin l'enceinte de bois, la seule défense fut forcée, et de Noyon dut se retirer le 28 août 1768.

« Les ennemis, écrit Montcalm, se sont emparés du fort Frontenac qui, à la vérité ne valait rien. Mais ce qu’il y a de plus fâcheux, ils ont pris beaucoup de vivres, beaucoup de marchandises, quatre-vingts ca nons grands et pelits et détruit la marine, qui étail

due à ma prise de Chouagen, en brülant cinq de nos batiments et en en emménant deux : cette marine nous assurait là Supériorité sur le lac Ontario que nous perdons en ce moment »,

Les ennemis trouvèrent dans la place pour plus de deux millions de marchandises, dont mille quarts de farine, cinq cents de lard ; ils brülèrent Frontenac et se sauvérent au fort Bull de peur d’être attaqués par des forces moins inégales.

Quant il apprit la prise du fort, Vaudreuil comprit eutin la faute qu’il avait commise ; il appela Montcalm auprès de lui pour prendre conseil.

« Notre situation est critique, écrit ce dernier à sa mère, et plus nous irons, plus elle le doit devenir, mais nulle inquiétude... Après la prise de Frontenac que j'avais prévue, annoncée, et facile à éviter, on m'a appelé à Montréal : le médecin après la mort. »

À son avis, il n’y avait qu’une chose à faire, rétahr le fort de Frontenac. Il fallait, suivant lui, se Maintenir à tout prix à Niagara, et empêcher les Anglais par tous les moyens en notre pouvoir de relever les fortifications de Chouagen.

Les sauvages eux-mêmes coimprirent quelle lourde faute Vaudreuil avait commise. Ils s’en prirent à lui qui n’avait rien voulu faire après que trois semaines auparavant déjà, ils l'avaient averti du danger : «Tu dors, lui dirent-ils; où donc est notre chef de guerre ?.… » Montcalm était alors à Québec. Quand Vaudreuil le consulta, il état trop lard pour rien en-

treprendre et l’on dut remettre à l’année suivante les travaux à faire.

Ici encore Vaudreuil est en grande partie responsable de ce malheureux événement ; à une demande réitérée de secours que lui avait adressé de Noyon, il avait répondu à son envoyé : «ll faut donc que cet officier ait peur! » Peur ! de Noyon, qui devait, avec soixante-dix hommes tenir tête trois jours durant à trois mille Anglais, n’ayant pour tout rempart qu’une palissade de bois, battue en brêche par onze bouches à feu; et c'était Vaudreuil qui se permettait une pareille injure!

Cependant à la fin, comprenant la responsabilité qui pesait. ‘.v lui, Le gouverneur général avait envoyé Duplessis, major de Montréal avec quinze cents Canadiens et des sauvages pour soutenir la garnison de Frontenac. Chemin faisant Duplessis apprit la capitulation de la place et revint sur ses pas. \

Nous eùmes par contre un petit avantage sur l’Ohio le 143 septembre 1758. Montcalm écrit à ce sujet à sa femme :

« En voilà, Dieu merci! jusqu'aux premiers jours de mai; car, si Dieu n’y met la main, il faudra se battre courageusement à la campagne prochaine. Nous avons, le 143 septembre, battu une avant-garde de neuf cents hommes à la Belle-Rivière ; mais nous sommes inquiets que six mille hommes sous Forbes n’aient pas pris revanche. Les Anglais ont eu cette

année, à Louisbourg, ici ou à la Belle-Rivière de cinquante à soixante mille hommes en campagne, et nous, je n'ose le dire. Adieu! mon cœur, je soupire après la paix et toi; aimez-moi tous. Quand reverrais-je mon Candiac ? Il faut que ma santé soit bonne, mais elle s’use par le travail, car il faut ici faire tout et de tout métier; bonne école pour le détail. Je l'aime plus que jamais. »

En somme, l’avantage pour cette campagne de 1758, restait aux Anglais.

En effet, ils avaient pris Louisbourg, détruit Frontenac et nous avions dù évacuer le fort Duquesne. Ils étaient maitres de la vallée de l'Ohio, et l’affaire de Carillon seule était une victoire pour nos armes. Victoire de grande importance sans doute, puisqu’à elle seule elle empéchait l'ennemi de disposer de toute la colonie et laissait toutes choses en ‘question. La solution favorable ou défavorable, suivant les circonstances, ne pouvait être obtenue que dans la campagne de l’année suivante.

Mais les sauvages qui commençaient à douter de nous, en voyant que nous m’étions pas toujours vainqueurs, et en constatant les résultats obtenus par l'armée anglaise, avaient moins de confiance et passaient peu à peu à l'ennemi.

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