CHAPITRE VII
Situation. — Hiver de 1757-1758. — Froid excessif. — Disette. — Famine.— Accaparements. — Attaques de Vaudreuil contre Montcalm, — Frais occasionnés par la guerre au Canada. — Plaintes des officiers contrel’administration.— Malversations. — Plaintes de Montcalm. — Lévis empèche les soldats de se mâtinèr. — Expéditions heureuses durant l’hiver.— Bellestre prend Je village Palatin. — Ladurantay bat les Anglais à la Montagne-Pelée, — Convoi de France. — Maladresse de Vaudreuil qui contrecarre les plans de Montcalm. — Préparatifs des ennemis. — Vingt régiments anglais envoyés au Canada, — Amherst, Boscawen, Wolfe, Aberkromby et Forbes.
Notre situation au Canada, devenue meilleure grâce aux habiles manœuvres de Montcalm, était pourtant loin d’être brillante,
Nous avions contre nous le climat, la famine et les dilapidations des fonctionnaires de la Colonie. Tout le courage de nos troupes, toutes ies savantes combinaisons de leurs chefs devaient échouer en face de ces terribles auxiliaires des Anglais.
Dans Phiver 1756-1757, le froid avait été des plus rigoureux. Plusieurs fois le thermomètre était
descendu au-dessous de 27 degrés. Les conséquences de cet état de choses furent désastreuses : la récolte de 4757 manqua et la disette survint.
« Manque de vivre, écrivait Montcalm, le peuple réduit à un quartron de pain.fl faudra peut-être encore réduire la ration du soldat. Peu de poudre, pas de souliers... Ma maison, ajoutait-il, et ceux qui ont diné journellement chez moi au même ordinaire pour le pain et plusieurs entrées de cheval. I y a de la fermentation dans le peuple et les troupes. M. le chevalier de Lévis a bien fait à Montréal; sans un ton aussi ferme, il y eut eu sédition : ici nous avons moins de peine. »
Quant aux Sauvages, ils n’étaient pas plus heureux que nos soldats. Les Acadiens réfugiés au Canada demandaient inutilement des armes et du pain. On Wavait ni pain ni armes à leur donner.
Doreil écrivait au ministre, le 26 février 1758 : « Le peuple périt de misère. Les Acadiens réfugiés ne mangent depuis quatre mois que du cheval et de la merluche (morue sèche) sans pain.Il en est déjà mort plus de trois cents. le peuple Canadien a un quart de livre de pain par jour... la livre de cheval vaut six Sous ; on oblige ceux qui sont en état d'en manger de prendre cette viande par moitié... le soldat a une demi-livre de pain par jour; pour la semaine on lui donne trois livres de bœuf, trois livres de cheval, deux livres de pois et deux livres de morue. »
Or, la cause réelle de toute cette misère, c'était
sans doute le froid rigoureux de l'hiver, c'était aussi l'absence de récolte l’année précédente, mais c'était aussi et surtout l’accaparement. L’'intendant Bigot et M. de Vaudreuil qui le soutenait et le défendait étaient les véritables coupables.
Montcalm le constate. En parlant de l'augmentation toujours croissante des dépenses au Canada, il dit : « Il paraît que tous se hâtent de faire leur fortune avant la perte de la Colonie que plusieurs peut-être désirent comme un voile impénétrable de leur conduite. » ;
« On fait, dit-il encore ailleurs, d'immenses accaparements de toutes choses que l’on revend ensuite à cent cinquante pour cent de bénéfice pour Bigot et ses adhérents. J'ai parlé souvent avec respect sur ces dépenses à M. de Vaudreuil et à M. Bigot:; chacun rejette la faute sur son collègue. »
Et tandis que Vaudreuil se sent ainsi pris en faute, il écrit en France pour attaquer et calomnier le général qui voit trop clair dans ses agissements et les choses en arrivent à ce point que c’est Moutcalm qui est obligé de se justifier auprès du ministre de la marine. Vaudreuil au Canada excitait la jalousie des officiers de la colonie contre ceux de l’armée de terre et, dès 1758, il y eut deux camps bien tranchés : celui des partisans de Montcalm et celui des partisans des maltotiers.
M. de Vaudreuil, Canadien et officier de marine, élait fort mal disposé pour l'armée de terre; excité
de plus par les fonctionnaires civils qui craignaient que leurs malversations ne fussent signalées par les officiers, il ne négligeait aucune occasion de nuire au crédit de Montcalm et d’exercer quelque vexation à l'égard des soldats. Il avait fait payer les officiers en papier au lieu d'écus ce qui, par le change, réduisait singulièrement leurs ressources et par ce temps de disette les mettait presque dans l'impossibilité de vivre. Les officiers de la Colonie plus heureux que ceux de l’armée régulière faisaient le commerce, brassaient des affaires, avaient en un mot mille moyens de se créer des ressources qui faisaient défaut aux officiers de France. Montcalm réclama plusieurs fois inutilement contre cet état de choses.
Mais là ne se bornérent pas les attaques de M. de Vaudreuil. Les rations avaient été réduites à l’extrême et la disette était accrue parles accaparements des fournisseurs. Il fermait les yeux. D’un autre côté, il retenait les lettres de Montcalm ou les empéchait d'arriver à leur destination. Toutes ces tracasseries devaient finir par exaspérer le général.
Dès 1756, Vaudreuil avait écrit au ministre de la marine une dépêche dans laquelle il portait les accusations les plus graves contre Montcalm et contre les officiers de l’armée de terre, allant jusqu’à attaquer leur bravoure pour rehausser les services rendus par les Canadiens et par les Sauvages et cela au moment où l'affaire de Chouagen venait de prouver ce que Montcalm et ses soldats étaient capables de faire.
Le 23 octobre 1756.
«Je n'ai pas grand’chose à avoir l’honneür de vous dire à l'égard des troupes de terre qui sont dans la colonie; elles sont généralement bonnes, et je suis bien persuadé que dans une action elles combattraient avec distinction; mais jusqu’à présent, elles ne se sont pas absolument signalées. Je leur rends cependant la justice qui est due à la fermeté avec laquelle elles se sont comportés pendant l’expédition de Chouagen; mais ennemi ne leur a pas donné le temps d'opérer ni même de tirer un seul coup de fusil; c'est seulement une partie des troupes de la colonie, des Canadiens et des sauvages, qui a attaqué les forts. Notre artillerie a été dirigée par M. le chevalier Lemercier et M. Frémont, et elle n’a été servie que par nos canonniers bombardiers et nos Canonniers de milice.
« MM. les Officiers de troupes de terre sont plus portés pour la défensive que pour l'offensive ; ils ont même dit qu'ils ne faisaient jamais la petite guerre, qu’ils n'étaient pas venus dans la colonie pour cela ; les propos qu'ils ont tenus n’ont pas même laissé de faire quelqu’impression. Bien loin de faire la moindre dépense, ils épargnent leurs appointements. Les rafraichissements qu'ils ont eu par le passé (qu'on à été obligé de leur payer en argent, la colonie ne pouvant les fournir), leur ont fait une somme aprés la campagne; ils économisent aussi sur les vivres ; ils
s'en font délivrer des certificats sous des noms empruntés et en recouvrent le paiement à leur retour.
« Il en est de mème des soldats ; ils ont été équipés chaque fois qu'ils ont entré en campagne ; ils vendent également leurs vivres au roi et en reçoivent le paiement, :
« J'ai travaillé, conjointement avec M. Bigot, à reinédier à tous les abus ; le règlement que nous avons fait, conformément aux ordres du Roi, diminue considérablement les dépenses que Sa Majesté a faites à ce sujet ; M. le marquis de Montcalm a beaucoup réclamé de ce règlement, mais il n’est pas possible d'y rien changer,
« Les troupes de terre sont difficilement en bonne union et intelligence avec les Canadiens; la façon haute dont leurs officiers traitent ceux-ci produit un très mauvais effet. Que peuvent penser des Canadiens les soldats qui voient leurs ofliciers le bâton ou l'épée à là main sur eux, chaque fois que l'envie leur prend d'aller à terre? Les Canadiens sont obligés de porter ces messieurs sur leurs épaules dans les eaux froides, en se déchirant les pieds sur les roches et, si par malheur pour eux, ils font un faux pas, ils sont traités indignement. Est-il de condition plus dure ? Enfin, M. de Montcalm est d’un tempérament si vif, qu'il se porte à l'extrémité de frapper les Canadiens. Je lui avais recommandé instamment d’avoir attention que MM. les Officiers de troupe de terre n’eussent aucun Mauvais procédé envers eux ; mais comment con-
tiendrait-il ces officiers puisqu'il ne peut pas luimême modérer ses vivacités. Est-il d'exemple plus contagieux ? Voilà de quelle façon nos Canadiens sont menés. Ils mériteraient un traitement bien plus doux : ils n’ont jamais manqué de sentiment; ils ont donné dans toutes les occasions des preuves surprenantes de leur bravoure; ils font toutes les découvertes et les campagnes les plus pénibles ; si dans la quantité des vivres il s’en trouve de mauvais, ils sont obligés de les manger, tandis que les troupes en ont qui sont bons; ils abandonnent leurs terres et leurs familles pour la défense de la colonie ; ‘Is épuisent la vigueur de leur tempérament à amener les bateaux pour les transports des troupes, approvisionner les armées et les postes, et cela sans marquer la moindre répugnance. Ils sont toujours prêts et d’une bonne volonté merveilleuse ; mais ils m’ont témoigné leur mécontentement, et il ne faut rien moins que leur aveugle soumission à tout ce que je leur commande pour que, dans bien des occasions, et principalement à Chouagen, plusieurs d’entre eux n'aient marqué leur sensibilité. Je puis vous assurer qu’ils se comportent toujours avec le même zèle, par le soin que j'aurai deles piquer d'honneur et leur assurer un traitement plus doux dans les suites.
« Autant les Canadiens sont d’un caractère doux et soumis, autant les sauvages sont-ils susceptibles. Ils se sont plaints amêrement de la façon haute dont M. de Montcalm les a menés à Chouagen. Sans mon
frère, les sauvages, qui se voyaient obligés d’abandonner leur petit village à l’avidité des grenadiers, auraient pris un parti très contraire aux intérêts de la colonie.
« Tous les sauvages et même les Abenaquis, Nipissingues et Algonkins, de Saint-François et de Békancourt, qui, de tout temps, ont été nos fidèles alliés, n’hésitèrent pas à me dire, après la campagne de Chouagen, qu’ils iraient partout où je les enverrais, pourvu que je ne les misse pas sous les ordres de M. de Montcalm. Cependant vous avez vu que j'en avais fait passer environ six cents à Carillon ; mais ils sont revenus plus pressés qu’ils ne l'avaient été; ils m'ont dit positivement qu’ils ne pouvaient supporter les vivacités de M. de Montcalm; il n’a voulu écouter aucune de leurs représentations ; en vain les chefs lui proposaient d’aller en parti (sur les connaissances qu'ils avaient du lac Saint-Sacrement), dans les lieux où ils seraient le plus à portée de frapper ou de faire des prisonniers : il ne voulait pas les écouter. Je maintiendrai toujours la plus parfaite union et intelligence avec M. le marquis de Montcalm: mais je serai obligé, la campagne prochaine, de prendre des arrangements pour que nos Canadiens et sauvages soient traités avec le ménagement dont leur zèle et leurs services les rendent dignes (dépôt de la guerre, vol. 3457, pièce 163.) »
Cette lettre est un tissu de faussetés, Si l’on en croyait M. de Vaudreuil, ce serait lui et Bigot qui
auraient fait tous leurs efforts pour empêcher les prévarications de Montcalm et de ses officiers. L'armée de terre, à l’en croire, n’eut été qu’une réunion d'hommes sans courage, avares et cupides. Les faits ont démontré ce qu’il y avait de mensonger dans ces assertions. Quand plus tard, on fit le procès des concussionnaires, on vit bien quels étaient ceux qui s'étaient enrichis d’une façon scandaleuse et cela suffit pour justifier Montcalm et ses officiers de l’accusation calomnieuse que Vaudreuil porte ici contre eux. Quant à ce fameux règlement fait par Bigot et par lui pour enrayer les prélendues dilapidations des officiers, Montcalin s’est, en effet, élevé contre avec une vivacité des plus naturelles : «Le marquis de Vaudreuil et M. Bigot, dit-il, m'ont communiqué les ordres qu'ils ont reçus de M. le Garde des Sceaux, par lequel on doitretrancher, la campagne prochaine tout le traitement qu'on a accordé aux officiers pour subsistances, même le vin et les réduire à la simple ralion comme le soldat, sauf à eux à se pourvoir, comine bon leur semblera pour le surplus. »
On craignait que Moutcalm n’éclairat le gouvernement sur les malversations qui se commettaient au Canada. On ne pouvait l'accuser ni d’indélicatesse ni de vol et les voleurs pour Ôter toute valeur à ses rapports l’accusèrent de mal mener les Colons et les Sauvages et de ne rien entendre à la manière de se conduire vis à vis de nos alliés. A leur instigation, M. de Vaudreuil, leur complice inconscient, on doit
le supposer puisqu'il a été acquitté plus tard, prit les devants et accusa Montcalm ; et quand celui-ci lui montra la lettre qu'il avait reçue du ministre de la marine et dans laquelle se trouvaient formulés les griefs mis en avant par M. de Vaudreuil lui-même, le gouverneur se montra peiné des reproches du ministre et lui donna les meilleures assurances. Montcalm ne fut pas dupe de ce manège, et dans la réponse qu'il fit au ministre, feignant de croire aux bonnes paroles de M. de Vaudreuil, il les reproduit et en appelle à son témoignage et à celui de M. Bigot, ses deux accusateurs, qu'il met ainsi en contraction avec eux-mêmes. Dans un autre passage de sa lettre, il ajoute que son nom seul fera autant d'impression sur les sauvages que ceux que l’on croit l’idole ces peuples, car ils considèrent autant le chef de guerre que le chef de cabane. Le chef de cabane celui que l’on croit l’idole de ces peuples, celui en face duquel il se place, c’est Vaudreuil. fl le désigne clairement. Du reste, toute sa lettre, très ferme, très mesurée, mais où perce une pointe d’ironie, mérite d'être citée.
Dans cette lettre remarquable, il dit très nettement ce qu'il pense de Vaudreuil et lui rompt en quelque sorte en visière : « Je n'aurai plus l'honneur de vous en écrire, j'écarterai tout ce qui pourra nuire au service, je proposerai ce que je croirai utile, je tàcherai d'exécuter de mon mieux ce qui sera arrété et de suppléer, au risque d’être désapprouvé, si le succès
n’en suivait pas, à des ordres obscurs et quelquefois captieux. » Il vise ici directement les agissements de M. de Vaudreuil, général incapable, dont les ordres le plus souvent ne peuvent être exécutés, ce qui oblige souvent de faire à ses risques et périls le contraire de ce qu'il a décidé. Il fait plus, il dit ec" toutes lettres que ces ordres sont souvent obscurs et quelquefois captieux ! Cela est franc ; Montcalm vide son Cœur sans craindre les conséquences de sa franchise. Cette lettre qui le justifie est ainsi conçue :
« Québec, le 19 février 1758.
« Monseigneur, j'ai eu l'honneur de vous marquer par mes dernières lettres, en date du 4 novembre, que je n’en avais reçu aucune des vôtres. Je profite de là première occasion de Louisbourg pour vous accuser réception de celles que vous m'avez fait l’honneur de m'écrire, l’une, en date du 27 mai, pour répondre à ma correspondance de l'arnée 1756, avec M. de Machault ; l’autre, en date du 3 août, pour m’accuser réception de ma lettre du 25 avril. Dans la premire, vous m’exaltez la valeur des Canadiens, vous m'y donnez des leçons sur la conduite à tenir vis à vis d'eux et des Sauvages. Vous ajoutez avec bonté que ce n’est pas par rapport à moi; mais que des relations particulières parlent de la dureté avec laquelle quelques-uns de nos officiers traitent les uns et les autres. Je me suis bien gardé de monirer cette lettre;
elle aurait affligé nos officiers, qui ne sont que trop persuadés, et ce n’est pas sans fondement, qu'on n'est occupé dans la colonie, par un esprit de basse jalousie, qu’à les dépriser. Ces imputations sont fausses. Ces relations dont vous me parlez ont été écrites par des personnes aussi mal instruites que mal intentionnées. J’en appelle à M. le marquis de Vaudreuil et à M. Bigot, qui m'ont paru peinés de votrelettre et qui m'ont assuré l’un et l’autre qu’ils vous détrompeperaient. Les Canadiens et les sauvages se louent du petit nombre de nos officiers qui ont été avec eux et M. Pouchot, capitaine au régiment de Béarn, qui a commandé à Niagara, est regretté par ces derniers.
« Pour ce qui me regarde, je ne changerai point ma conduite. Le Canadien, le simple habitant, me respecte et m’aime; pour ce qui est des sauvages, j'ose croire avoir saisi leur génie et leurs mœurs. Je dois peut-être plus leur confiance à mes succès qu’à mes faibles talents; mais dans ce moment-ci, j'ose assurer que, même dans les pays d’en haut, mon nom seul fera autant d'impression que ceux que l’on croit l'idole de ces peuples. Ils ont pour principe de considérer autant le chef de guerre que le chef de cabane. À l'égard de la valeur canadienne, nul ne leur rend plus de justice que moi et les français ; mais une nation accoutumée à se vanter aura beau s’exalter elle même (M. de Vaudreuil était canadien), je n'aurai jamais la malheureuse confiance de M. de Diesckau ; je ne les emploierai que dans leur genre,
et je chercherai à étayer leur bravoure de l'avantage des bois et de la marine que j'estime également.
« Les recrues arrivées cette année, sont en partie de la mauvaise espèce: elles exigent sévérité et fréquence d'exemples. Je crains la désertion pendant la campagne, Vous avez vu par mes lettres du mois de novembre, la force de nos troupes et que les augmentations, pour celies de terre, n’ont pu avoir lieu faute d’étoffe. Les maladies ayant cessé, la perte de l'hiver est un petit objet.
« Je ne puis vous rien annoncer encore sur la campagne prochaine : les opérations dépendront de la prompte arrivée des vivres et du bien ou mal joué de l'ennemi. L'article des vivres me fait frémir. Malgré les réductions faites sur la ration, la disette est plus grande que nous ne l’avions cru. Je quitte Québec pour rejoindre M. le marquis de Vaudreuil à Montréal, après avoir réglé avec M. Bigot ce qui regarde les besoins de nos troupes. Je me louerai toujours de son zèle pour le service, de sa facilité et de ses ressources : mais il ne peut qu'être souvent embarrassé et à plaindre d’être chargé d’une besogne aussi difficile. Veuillez assurer une fois pour toutes S. M., car je n'aurais plus l’honneur de vous en écrire que, quelque conduite que l'on puisse avoir à mon égard, j'écarterai toujours tout ce qui pourra nuire à son service, et que j'aurai sans cesse une modération et une patience dont je donne des preuves journellement. Je proposerai tout ce que je croirai utile ;
je tâcherai d’exécuter de mon mieux ce qui sera arrêté, et de suppléer, au risque d’être désapprouvé si le succôs ne s’en suivait pas, à des ordres obscurs et quelquefois captieux.
« Suivant votre lettre, S. M. ne veut pas revenir sur le retranchement du traitement accordé aux oMciers des troupes de terre pendant les campagnes de 1755 et 1756. Je me borne à vous représenter qu'il est douloureux qu'à mesure que la cherté des vivres augmente, leur traitement diminue. D’être paÿé en papier, au lieu de l'être en espèces, comme M. de Machault (ministre de la marine) l'avait arrêté avec M. de Séchelles (contrôleur général des finances), fait une diminution considérable dans leur traitement, J'ai déjà eu l'honneur de vous en écrire dans ma lettre du 4 novembre de l’année dernière, et de vous proposer de continuer à les faire payer en papier (ce qui sera avantageux au Roi, qui n'aura plus d’éspèces à hasarder), mais en même temps de porter les appointements du capitaine, qui sont de 2,760 livres, à 1,060 écus et les autres en proportion. Les lieutepants, plus à plaindre, ne peuvent plus vivre avec leurs appointements, Qu'on ne compare pas leurs appointements avec la modicité de ceux des officiers de la colonie, qui ont les ressources de donner dans le commerce, dans les entreprises et d’espérer part aux profits de la traite et dans l'habitude de tirer parti de leurs courses avec les sauvages.
« Pour ce qui me regarde, M. de Machault m'avait
assuré que le Roi m'aiderait et me mettrait en état de vivre d'une façon convenable ; la nécessité d’obtenir de la considération, de répondre à l’honneur d’étrele commandant d’un corps de plus de deux cent cinquante officiers, de vivre avec ceux de la colonie pour entretenir cette union si recommandée, l’honneur de commander les uns et les autres dans des camps où je dois leur faire voir que si je leur donne l’exemple de la frugalité dans les marches et les opérations, je sais dans les camps stables vivre avec dignité, ces motifs m'obligent à faire pour ma table une dépense à peu près égale à celle du gouverneur général; cependant ses appointements sont bien au-dessus des miens et ses émoluments et ses moyens au-dessus même de ses appointements. Si vous ne venez à mon secours et que je reste encore quelques années dans la colonie, je serai obligé de vendre le patrimoine de mes enfants. M. Bigot a bien voulu autoriser le tré- Sorier de la marine à m’avancer douze mille francs que je lui dois ; et plus j'irai, plus je lui devrai.
« M. de Vaudreuil vous a sûrement instruit du succès du détachement de M. Belhêtre, lieutenant des troupes de la colonie, qui a surpris un village habité par des émigrants du Palatinat, a environ seize lieues de Carlas. Ces courses éloignées, sans être jamais décisives au fond, ni aussi considérables que les re- . lations du pays les font, sont toujours d’un merveilleux effet pour augmenter la confiance du Canadien et du sauvage, et la terreur que les Anglais en ont.
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« Quoique la façon de parler du pays soit toujours d’avoir emporté, l'épée à la main, des forts ; valeur intrinsèque, c’est la surprise, l’incendie, le pillage d’un gros village ouvert de toutes parts, à portée de commercer avec les cinq nations, et l'enlèvement de tous ses habitants. Le fort de Quaris, qui en était à trois quart de lieue avec une garnison de trois cents hommes, a été laissé sans être attaqué; et Ce ne pouvait être autrement.
« Nous avons actuellement deux partis à la guerre pour tenir l’ennemi en haleine et avoir de ses nouvelles ; l’un du côté du fort Lydius, commandé par M. de Langis-Montgeron, officier de la colonie, et l'autre, vers Carlas, n’est composé que de sauvages de la Présentation. Quelques petits partis, d'ici à l'entrée de la campagne, se succéderont ; c’est tout ce que l'on peut faire, vu la rareté des vivres.
« Les Anglais sont plusieurs fois venus en nombre très considérable à Carillon. M. d’Herbécourt, Capitaine au régiment de la Reine, que j’y ai laissé pour y commander pendant l'hiver, a toujours élé très attentif à ne s'occuper que de la conservation de son fort et à ne pas donner dans les pièges qu’on lui tendait ; aussi les expéditions des Anglais ont abouti à faire prisonnier un malheureux soldat; sa garnison a été très alerte el j’en ai été content pour l’exactitude du service, quoiqu’elle eùt témoigné un peu de mutinerie sur le retard de quelque équipement qui leur revenaient. M. d’Herbécourts’est trouvé dans un
moment critique ; il s’en est tiré avec beaucoup de fermeté et de prudence. Sous prétexte d'escorter un munitionnaire, envoyé par M. l’intendant à Carillon, je lui ai fait passer sans affectation un détachement de sergents et soldats sûrs. La réduction de la ration et le changement de nourriture n’a pas laissé que d’occasionner de la fermentation dans les esprits; le bon ton et le bon exemple ont tout prévu à Québec. À Montréal, où le peuple est moins docile, il y a eu quelques difficullés de ss part; cet esprit gagnait les troupes de la colonie; et les soldats de Béarn qui y sont en garnison avaient bien quelques légères dispositions à le prendre; mais fe dois à la vérité et à M. le chevalier de Lévis de vous écrire qu’on lui a quelqu'obligation dans cette occasion; et quoique nous n’ayons aucune autorité pour la discipline sur les troupes de la colonie dans les places, le ton qu’il a employé vis-à-vis d'elles les a fait sur le champ rentrer dans le devoir et a contenu les nôtres. Tout est de la plus grande tranquillité depuis plus de deux mois, et les troupes attendent avec patience et sans murmurer qu’on puisse mieux les traiter. (Dépôt de la guerre, vol 3498, pièce 14.)
« Malgré la misère publique, écrit Montcalm à sa mère, des bals et un jeu effroyable... » On dansait et l’on jouait chez l’intendant ; on dansait et on jouait chez le gouverneur et l'armée n’avait ni pain ni souliers. « Nonobstant l’ordonnance de 174%, pour défendre les jeux de hasard dans les colonies, écrit
Doreil au ministre «on a joué ici chez l’intendant jusqu’au mercredi des Cendres, un jeu à faire trembler les plus intrépides joueurs. M. Bigot y a perdu plus de deux cent mille livres. »
Les vols de l’intendant Bigot et de ses créatures, soutenus par M. de Vaudreuil, étaient la cause principale de cette grande misère, Les pièces que nous mettrons sous les yeux des lecteurs,les lettres écrites par Bougainville, par Lévis, par Doreil et par Montcalm lui-même, ainsi que le procès fait à Bigot et à ses complices après la guerre, meltront amplement en lumière tout ce triste côté de l’histoire du Canada.
La Colonie qui coûtait au trésor un million par an environ avant la guerre lui avait coûté six millions en 1755 et onze millions en 1756. Or ce chiffre devait grossir encore et s'élever à près de vingt millions. De 1755 à 1760, le trésor a dépensé pour le Canada la somme énorme de cent quatre millions : cent quatre millons en cinqans! Plus de vingt millions par an! Or cet argent n’était pas employé aux besoins de la colonie et de l’armée, mais il servait à enrichir les intendants et les fournisseurs qui furent condamnés plus tard à plus de vingt millions de restitution et qui certes en avaient volé plus de cent.
Bigot, le chef de cette bande, qui fut condamné plus tard pour ses vols, était la cheville ouvrière de toutes les malversations. Ses exactions ayant rendu impossible son maintien à Louisbourg, où il était in-
tendant, on lui avait donné de l'avancement et on l'avait nommé intendant de la Nouvelle-France, mettant ainsi toute la colonie dans ses mains. Sa manière d'agir était si publiquement connue que tous les officiers de l’armée en avaient connaissance et en étaient indignés.
Montcalm, Lévis, Bougainville, de Montreuil, de Pont-Leroy, Doreil, toutes les honnêtes gens qui se trouvaient en Amérique en écrivirent à maintes reprises au gouvernement de la métropole; ils signalèrent nominativement au ministre de la guerre l’intendant Bigot et le fournisseur général Cadet.
Tantôt c’est Bougainville qui écrit au ministre qu’il déplore que le munittonnaire « ait acheté beaucoup d’eau-de-vie et de vin et peu de farine parce qu’il y à plus à gagner sur l’eau-de-vie et le vin... mais couvrons, ajoute-t-il, cette situation d’un voile épais ; elle intéresserait peut-être les premières têtes d'ici... » on ne peut désigner plus clairement le gouverneur général lui-même.
Tantôt c’est Doreil qui, plus explicite encore, arrache les masques, nomme le coupable et accuse directement Vaudreuil de donner des travaux — aux siens pour gagner (1758) — et parlant de Péan, l’un de ces personnages qui vivaient aux dépens de l’armée, il ajoute : «il est vendu à M. de Vaudreuil et à M. Bigot; il est attaché à la partie des subsistances, etc., etc. »
M. de Vaudreuil, pendant ce temps, faisait un pom-
peux éloge de ce même Péan qui, simple capitaine, devait rentrer en France avec cinq ou six millions d'économies faites sur sa solde! « C’est, dit le gouverneur, l'officier qui connait le mieux la colonie et c’est en lui que j'ai le plus de confiance, »
« Il résulte, dit M. Dussieux à qui nous empruntons une partie de ces détails, il résulte de pièces authentiques que toute la finance était entre les mains de Bigot, qui agit sans juges, sans contrôle dans le seul but de s'enrichir. Son complice est l’œil même du ministre : ce complice était M. de la Porte, commis principal de la marine. Il eut la Confiance de plusieurs ministres et ne fut renvoyé que le 27 janvier 1758. »
Le procès de Bigot et de ses complices qui fut fait en 1763 démontra que l’approvisionnement des forts, des magasins, vivres, farines, vins, eaux-de-vie, etc., était confié à l’intendant. Celui-ci tirait d'Europe les denrées et marchandises et en achetait aussi aux négociants du pays. Les magasins étaient des dépôts et des marchés où l’on vendait aux soldats et même aux particuliers, Les magasins, une fois vidés, Bigot rachetait pour le remplir à des affidés qui revendaient à des taux fabuleux ce qu’ils Ini avaient acheté à bas prix. Lors du procès, il y eut cinquante cinq accusés ; Vaudreuil était l’un d’eux ; il fut acquitté faute de preuves suffisantes contre lui.
L'arrêt constata de plus qu’il avait existé entre Bigot, ce même Péan que Vaudreuil déclarait son
homme de confiance et plusieurs autres, des traités absolument illégitimes, qu'ils enflaient les mémoires, faisaient des doubles emplois de rations, qui, tout faux qu’ils fussent, étaient payés comme fidèles. Les grains accaparés par eux ont été vendus jusqu’à 250 0/0 de plus que leur vaieur. Quatre des complices de Bigot ont gagné ensemble en un an dix millions sur une fourniture achetée onze millions. Ces faits ne seraient pas croyables s'ils n'avaient pas ÉLÉ mis en lumière par l’enquête. L’un de ces concussionnaires, nommé Cadet, a gagné à lui seul et en un an, Onze millions et demi rien que sur les vivres pour une fourniture de vingt-trois à vingt-quatre millions. Ce même Cadet a acheté pour huit mille livres le vaisseau anglais la Britannia qui avait été capturé et a gagné un million sur sa cargaison. Quand les marchandises arrivaient d'Europe, on les veudait aux munitionnaires qui les revendaient à l’État. Un des arrivages a été de la sorte vendu six cent mille livres et racheté par l’état un million quatre cent mille livres.
Or, tandis que les intendants s’enrichissaient de là sorte, les soldats et les milices manquaient de tout et devaient acheter au poids de l'or ce que l'État avail déjà payé deux ou trois fois pour eux.
Montcalm ne pouvait garder le silence sur de pareilles manœuvres; il écrivit le 42 avril 1759 au ministre de la guerre : « Je n’ai aucune confiance ni en M. de Vaudreuil, ni en M. Bigot. M. de Vaudreuil n’est
pas en état de faire un projet de guerre; il n’a aucune activité ; il donne sa confiance à des empiriques. M. Bigot ne parait occupé que de faire une grande fortune pour lui et ses adhérents et complaisans.… L’avidilé a gagné les officiers, garde-magasins, Conmis, qui sont vers l'Ohio ou auprès des sauvages,. dans les pays d'en haut... ils font des fortunes étonnantes. Un officier engagé il y a vingt ans comme soldat a gagné sept cent mille livres... Ce n’est que certificats faux admis également; si les sauvages avaient lequart de ce qu’on suppose dépensé pour eux, le roi aurait tous ceux de l'Amérique et les Anglais aucun... Cet intérêt influe sur la guerre ; M. de Vaudreuil, à qui les hommes sont égaux, confierait une grande opération à son frère ou à un autre officier de colonie comme à M. le chevalier de Lévis... Le choix regarde ceux qui partagent le gâteau ; aussi on n’a jamais voulu envoyer M. de Bourlamaque ou M. Senezergues au fort Duquesne: je l'avais proposé ; leroi y eut gagné mais quels surveillants dans un pays où le moindre cadet et un sergent, un canonnier reviennent avec vingt et trente mille livres en certificats pour marchandises livrées pour les sauvages.
Les effets de la disette ne tardèrent pas à se faire sentir. La première réduction de la ration du soldat eut lieu en septembre (1757). Elle excita des murmures parmi les troupes cantonnées à Montréal. Le chevalier de Lévis dut intervenir; il parla aux
soldats avec fermeté et leur fit honte de leur peu de patriotisme. « Le roi, dit-il, aux grenadiers rassemblés, le roi vous a envoyés pour défendre le Canada, non seulement par les armes, mais encore en Supportant les privations que les circonstances demandent, il faut se regarder comme dans une ville assiégée et privée de secours; c’est aux grenadiers à donner l'exemple ; je ferai punir sévèrement toute manifestation de désobéissance. »
Tout rentra dans l’ordre ; mais les privations n’en furent pas moins rudes à supporter. Au mois de décembre il fallut encore réduire les rations si réduites déjà. Et l’on en vint à manger la viande de cheval. Les soldats murmurëèrent encore; mais Lévis leur parla des privations supportées par les officiers; il leur montra les Canadiens réduits à manger de la morue, leur parla du siège de Prague où plusieurs d’entre eux avaient serviavec Montcalm et où déjà ils avaien su se contenter de cette même viande de cheval qu'il leur semblait si dure d'accepter maintenant. N’étaient-ils plus les mêmes hommes, avaient-ils moins de patience et de résignation qu’alors ? Les troupes comprirent ce langage et se soumirent à la nécessité qui leur était imposée.
Or il est certain que Lévis, par son attitude, par son langage, par son exemple, rendit là un éminent service à la colonie. Malgré cela il fut mal jugé, attaqué de divers côtés. Trop de gens avaient intérêt à dénigrer l’armée, à la présenter comme indisciplinée
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et animée d’un mauvais esprit pour rejeter ensuite sur elle tout l’odieux des catastrophes que lon prévoyait. Mais ceux qui connaissaient Lévis et qui n'avaient pas un intérêt direct à 1e calomnier, le défendirent. Bougainville tout le premier écrivait à son sujet : « On est bien fâché d’avoir cette obligation à notre général. Expatriés, manquant de tout, ne pensant qu’à cette espèce de gloire qu’on acquiert en se raidissant contre les difficultés de tout genre, hais, enviés, ayant tout à souffrir du climat, du pays et des habitants, nous n’apprenons ici qu'à être patients (20 janvier 1758.) »
Montcalm, écrivait aussi à Madame de Saint-Veran, sa mère, «nos troupes ont vécu et vivent encore avec une demi-livre de pain et pour huit jours trois livres de bœuf, trois livres de cheval et une de morue. Le peuple est au quartron de pain. Ma maison et ceux qui ont diné journellement chez moi, sont au même ordinaire pour le pain. Il y a de la fermentation dans le peuple et dans les troupes... Vous voyez que nous ne sommes pas sans inquiétude... »
Durant tout cet hiver 1757-1758, l’armée fit une série de petites expéditions toutes heureuses.
M. de Bellestre, capitaine dans les troupes de la colonie, surprit le 4 novembre 1757 le village allemand Palatin à soixante kilomètres de Corlar. Ce village était un entrepôt anglais de pelleteries. I était situé sur la rivière des Mokawks, à la partie supé-
rieure du lac Huron. Le capitaine de Bellestre y arriva avec trois cents Canadiens, accompagnés de quelques sauvages, et S’empara des approvisionnements qui s’y trouvaient : farines, grains, munitions, effets, bêtes à cornes, moutons, porcs et chevaux.
Au commencement de l’année suivante, en mars 1758, un cadet des troupes de la colonie, nommé Ladurantaye fut envoyé en reconnaissance à dou kilomètres en avant du fort de Carillon avec © à cents Canadiens et deux cents sauvages. Arrivé sur la montagne Pelée,il tomba sur une embuscade anglaise commandée par le major Robert Roger qu'il attaqua tout aussitôt. Les Anglais ayant résisté, il battit précipitamment en retraite comme s’il eût voulu fuir devant cette résistance inattendue. L’ennemi se mit alors à sa poursuite ; mais Ladurantaye qui n'avait eu d'autre but que d'attirer les Anglais hors de leur position, reprit aussitôt l’offensive, les cerna et les battit en dehors de leurs abris. Cent quarante-huit Anglais, dont huit officiers furent Lués et les cinquantedeux hommes qui purent s'échapper allèrent périr dans les bois.
L'hiver continuait toujours âpre et rude. Nos privations étaient de plus en plus grandes et nous ne pouvions rien entreprendre. Nous ne pouvions même pas prévoir quand nous pourrions tenter quelque chose et ce que nous pourrions tenter avec nos faibles ressources,
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« Rien de plus triste et de plus affligeant que la situation actuelle de la colonie, écrivait M. Daine au ministre de Ja guerre, dans les premiers jours de mai, Après avoir passé une partie de Pautomne et de l'hiver dernier à un quarteron de pain par jour pour chaque personne, nous sonimes depuis six semaines réduits à deux onces. Toutes les ressources sont épuisées, et nous sonines à la veille d’essuyer la plus cruelle famine, si les secours arrivent pas dans quinze jours. Les expressions me manquent pour vous décrire nos talheurs. Les animaux commencent à manquer; lès bouchers ne peuvent pas fournir un quart de bœul nécessaire pour la subsistance des habitants de la ville; sans volailles, sans moutons, Sans veaux, Sans légumes, »
Enlin le secours attendu arriva. Mais quel secours! quatorze vaisseaux Seulement atteignirent le port apportant douze mille quarts de farime, Le convoi envoyé de France Complait (rente-six voiles, mais vingt-deux navires avaient C(é capturés en route par les Anglais,
Comme on ne pouvait plus compter sur d’autres ressources que sur celles dont nous disposions, on songea à se servir du peu que l’on avait et à mettre immédiatement l’armée en campagne.
Montcalm, afin de ne pas faire voir à l'ennemi combien nos ressources étaient limitées, voulait concentrer toutes nos forces, Vaudreuil, toujours le même, toujours aussi peu militaire, décida qu’un détache-
ment serait envoyé sur l'Ohio, afin de rallier autour de notre drapeau les peuplades des cantons Iroquois. Il fallut céder à la volonté toute puissante du gouverneur et ce ne fut qu'à grand peine que Montcalm obtint que le commandement de ce corps füt confié à Lévis.
Le reste de nos troupes fut dirigé sur Carillon et Bourlamaque fut chargé d’y organiser tout pour la défense.
Montcalm ne se faisait pas d’illusion ; il voyait la situalion telle qu’elle était, c’est-à-dire désespérée, Il écrivit au ministre de la guerre le 16 juin 4758 : « Nous combattrons, et nous nous ensevelirons sil le faut Sous les ruines de la colonie... Je vous demande vos bontés pour mon fils aîné et pour le chevalier de Montcalm, qui va sortir du collège. Pour moi, j’attendrai sans impatience les grâces dont on me croira susceptible; je serai fort aise de mon retour, c’est la plus grande qu’on puisse m'accorder et la seuie que j’ambitionne, »
C’est on le voit une sorte de testament que cette lettre.
Tandis que nous étions dans une si triste situalion au Canada et que la métropole ne pouvait rien pour la colonie agonisante, Pitt, en Angleterre, faisait des préparatifs considérables. Près de quarante mille hommes étaient rassemblées en Amérique. On devait attaquer sur trois points : du côté de Louisbourg, du côté de Carillon et du côté du fort Duquesne. Cette
triple opération, si elle réussissait, devait rendre les Anglais maitres du Canada.
Le gonvernement britannique expédia vingt régiments nouveaux composés des troupes qui avaient capitulé à Closter-Seven dans le Hanovre‘en 1757, lors de la victoire remportée par le marquis de Castries.
Le général Loudun, dont l'incapacité était notoire, fut rappelé. Jeffrey Ambherst fut envoyé devant Louishbourg pour combiner ses efforts contre cette place avec ceux de la flotte commandée par Boscawen. Jl avait avec lui un officier de grande valeur : Wolfe qui, à peine âgé de trente et un ans, colonel à vingt et un ans, comptait déjà dix-huit ans de service et avait pris part aux afaires de Dettingen, de Fontenay et de Lamfeld.
Boscawen avait avec lui vingt-quatre vaisseaux, dix-huit frégates, cent-cinquante transports et seize mille hommes de troupes ; quatre-vingt pièces de canon, quarante-sept mortiers. À Halifax où il avait concentré toutes ses forces, il attendait le moment de se porter sur l’ile du cap Breton pour attaquer Louisbourg.
Le major général Aberkromby, le successeur de Loudun, réunissait ses forces au fort Georges.
Le général Forbes enfin m’attendait que la mise en marche des autres colonnes pour se porter avec un corps d'armée de six mille hommes sur le fort Duquesne, Le colonel Washington commandait les milices de ce dernier corps.