CHAPITRE XII
Tout le Canada sous les armes. — Nos forces, — Avis de Lévis et de Bougainville.— Marchede l’ennemi sur Québec par trois côtés avec cinquante mille hommes. — Incurie de Vaudreuil. — Conseil de guerre à Montréal. — Dispositions prises. — Québec. — Travaux de défense. — Camp de Beauport. — Wolf. — Arrivée de la flotte anglaise. — Débarquement à l'ile d'Orléans et à la pointe de Lévis. — Premier manifeste de Wolf. — Camp anglais de l’Ange Gardien. — Prudence excessive de Amherst ; ses lenteurs. — Nos troupes font sauter Carillon à l’arrivée de l’ennemi. — Bourlamaque fait sauter Saint-Frédéric et se retranche dans l’île aux Noix.— Amherst perd son temps à se retrancher à Saint- Frédéric où il passe l’hiver. — Prideaux tué devant Niagara. — Pouchot y tient dix-huit jours de tranchée ouverte. — Le fort Lévis. — Deuxième sommation de Wolf. — Bataille de Montmorency. — Les Anglais sont battus.
Au commencement de 1759, on comprit que ie moment de la lutte suprême était arrivé.
Tout le Canada fut appelé sous les armes. Tous les hommes valides furent rassemblés et les dernières ressources dont on pouvait disposer furent mises en œuvre : On incorpora dans l’armée de la défense jusqu’à des enfants de douze ans, jusqu’à des vieillards de quatre-vingts ans ; tous, tinrent à honneur d’ap-
porter leur concours à l’œuvre de la défense commune,
Mais, malgré ce concours empressé, nos forces étaient bien restreintes. Nous avions trois mille deux cents hommes de troupes, quinze cents soldats de la colonie, deux cents cavaliers et douze mille miliciens ; en tout seize mille neuf cents combattants.
À ces maigres contingents vinrent s'ajouter les trois cent vingt-cinq recrues embarquées avec des munitions et quatre-vingt jours de vivres sur les dix-sept bâtiments de Canon, le capitaine corsaire de Dunkerque qui avait ramené Bougainville.
« C’est toujours quelque chose, avait dit Montcalm en voyant arriver ce convoi, c'est toujours quelque chose: le peu est précieux à qui n’a rien, »
Bougainville, à son retour, avait été chargé par le général en chef du commardement des grenadiers et des volontaires. Mais ni lui, ni Montcalm, ni Lévis, hi personne ne se faisait illusion.
« Je pense, écrivait Lévis, qu’il faudra nous défendre pied à pied et nous battre jusqu’à la dernière extinction ; il sera, s’il le faut, encore plus avantageux pour le service du roi que nous périssions les armes à la main que de souffrir une capitulation aussi honteuse que celle de l'Ile-Royale. J’inspirerai partout où je serai les mêmes sentiments. (Lettre à guerre du 43 mai 1759), »
Bougainville de son côté écrivait lui aussi : « Les Anglais se disposent à nous attaquer incessamment
et de plusieurs côtés ; on connaît l’énormité de leurs forces et cette connaissance ne fait qu’augmenter le zèle des troupes. (Lettre à guerre du 46 mai 1759.)»
Le peu de ressources dont nous disposions avait forcé Je général en chef à restreindre le plus possible son plan de campagne. On ne pouvait songer à prendre l'offensive; il fallait se contenter de défendre le fort de Niagara qui couvrait le cours du Saint- Laurent dans sa partie supérieure et tâcher de se maintenir sur le lac Champlain, afin d'éviter que la colonie ne fût coupée en deux par l'ennemi. Quant à Québec dont les Anglais paraissaient devoir faire l’objet de leur principale attaque, Montcalm y concentra douze mille hommes environ, c'était le corps principal de son armée.
L’ennemi entra sur notre territoire par trois côtés à la fois : Amherst, qui commandait en chef les forces britanniques, occupait le centre des opérations. Il amenait douze mille hommes, placés sous les ordres de Saunders, par le lac Champlain et par la rivière Richelieu, tandis que, dans l’est, vingt-deux vaisseau x de ligne, trente frégates et une quantité innombrable de bateaux de transport se trouvaient réunis dans le port de Louisbourg, prêts à remonter . le Saint-Laurent avec le général Wolf, placé à la tête de onze mille soldats. Cette flotte, destinée à combiner son attaque avec celle d’Amherst, comptait dixhuit mille marins. Toutes ces forces réunies devaient venir se joindre devant Québec. Le général Prideaux;
de son côté, s’avançait par les lacs avec une dizaine de mille hommes; il arrivait de l’ouest et s’arrêta court au-dessus des rapides du Saint-Laurent. Son but était l'occupation du fort Niagara.
Ainsi Cinquante et un mille hommes de troupes anglaises menacçaient le cœur même de la colonie et nous n'avions à leur opposer que seize mille neuf cents hommes dont douze mille soldats de milice.
Montcalm, en face de ces préparatifs considérables, sémut du calme et de lincurie de Vaudreuil qui paraissait ne pas se douter du danger. Le général ne savait rien des projets du gouverneur qui agissait à sa guise sans le consulter, sans même le £L :venir des mesures qu’il prenait, et qui pour la plupart n'avaient aucune porlée et aucune importance militaire, À toutes les représentations que Montcalm croyait devoir faire à son chef hiérarchique, à tous les avis qu’il Jui faisait parvenir, celui-ci répondait : «Nous avons le temps. » Et les Anglais S’organisaient, prenaient leurs positions et avançaient toujours. Prideaux, dans l’ouest, avec une dizaine de mille hommes ; Amherst, au centre, avec douze mille hommes et Wolf enfin dans l’est avec onze mille soldats et dix-huit mille marins. Et ces cinquante mille hommes s’acheminaient sur Québec de manière à se concentrer sous ses murs et à écraser la malheureuse cité sous leurs eflorts réunis.
Enfin Vaudreuil, comprenant qu'il ne pouvait sans
forfaiture évidente rester plus longtemps inactif, réunit un conseil de guerre à Montréal. Ge fut à la suite de ce conseil qu’il fut décidé que la plus grande partie de nos forces serait concentrée sous Québec et que Montcalm serait chargé de la défense u cette place.
Au commencement de mai Bourlamaque fut euvoyé à Carillon avec le bataillon de la Reine, les deux bataillons de Berry et mille à douze cents canadiens, en tout environ trois mille hommes, Il avait pour mission de mettre le fort en état de défense afin d’en imposer à ennemi et de l'empêcher de tenter une invasion par les frontières du haut de la colonie. Mais il avait des instructions secrètes qui lui enjoignaient de faire sauter Carillon et Saint-Frédéric si, malgré cette démonstration, les Anglais continuaient leur marche par cette voie et, dans ce dernier cas, il devait se retirer à l’Ile-aux-Noix, située à l’entrée du lac Champlain. Ce poste présentai: l'avantage d’assurer le ravitaillement de ce côté. Corbière, lui, fut chargé de relever les fortifications de Frontenac, tandis que Pouchot, capitaine au régiment de Béarn, fut envoyé avec trois piquets de troupes de terre (300 hommes) et un corps de huit à neuf cents sauvages ou canadiens à Niagara qu’il devait fortitier. Ce poste qui commande le portage devait protéger les régions de l’ouest du côté du lac Ontario et empécher l’ennemi de descendre sur Québec. Pouchot était arrivé à Niagara le 30 avril 4759. Le point qu'il
était chargé de défendre avait une très grande importauce au point de vue de la défense mais c'était un poste des plus périlleux. Pouchot le savait, aussi en quittant Montcalm, il lui dit : « Nous ne nous reverrons qu’en Angleterre. » Aussitôt arrivé, il se mit à l'œuvre et fit faire des ouvrages avancés pour compléter sa ligne de défense.
M. de Lignery avait ordre de son côté, de marcher avec ses forces ct celles qu’il avait ramenées de l'évacuation du fort Duquesne pour reprendre ce poste sur l'ennemi. Le capitaine Pouchot devait lui faire passer le corps de sauvages et de canadiens qu’il avait emmené, dans le cas où l'ennemi ne paraitrait pas devoir l’attaquer personnellement, Le but apparent de cette expédition était de reprendre la Belle- Rivière, mais le but réel était d'empêcher l’interruption du commerce lucratif des pelleteries. Montcalm S'élait opposé de tout son {ouvoir à cette dernière expédition. Il aurait voulu diminuer le nombre des corps éparpillés de la sorte et concentrer le plus possible nos troupes vers le cœur même de la colonie.
Enfin de Corbière avec douze cents hommes, devait défendre le lac Ontario et Bourlamaque se tenait au centre avec deux mille six cents hommes sur les les Saint-Sacrement et Champlain. Quant à la gauche, avec Montcalm, Lévis et Bougainville, elle avait pour mission de défendre Québec contre l’armée de Wolf. Elle se composait de quatorze mille hommes savoir : seize cents soldats réguliers de l’armée de terre, six
cents soldats de la colonie, dix mille quatre cents canadiens et neuf cent dix-huit sauvages, le tout soutenu par deux cents cavaliers. Le chiffre total donn‘ par les documents officiels est de treize mille sept cent dix-huit hommes.
Cette armée, en cas d'échec, devait se replier sur Montréal où était le rendez-vous général.
Québec est situé au confluent de la rivière Saint- Charles et du fleuve Saint-Laurent, vis-à-vis l’ile d'Orléans, qui divise le grand fleuve en deux bras. Le nom même de la ville sigmfie rétrécissement parce qu’à cet endroit le Saint-Laurent n’a que treize cenl vingt-quatre mêtres de largeur. La cité domine le fleuve et ne peut être attaquée que de ce côté. Le siège qu’elle allait soutenir était le quatrième depuis sa fondation.
Québec en effet avait été prise une première fois par les Anglais, en 1629, alors que Champlain n'avait que seize soldats pour la défendre et que ces soldats avaient brûlé leur dernière cartouche. Le grani homme, malgré la terrible situation dans laquelle il se trouvait obtint une capitulation honorable. Là ville nous fut rendue trois ans plus tard.
En 1690, elle fut attaquée de nouveau : mais alors elle était fortifiée et Frontenac battit W. Phipps € l'obligea à faire retraite avec les trente-quatre vaisseaux dont il disposait.
En 4711, une troisième attaque n’eut pas plus de
succès que la précédente et Kill vit les quatre-vingtquatre bâtiments qu'il amenait dispersés par une tempête avant même d’avoir pu arriver aux Sept-Iles.
Québec ne disposait que de moyens de dé'onse tout à fait insuffisants. Du côté de la campagne, il n'existait pas un seul ouvrage qui put la protéger, et une simple enceinte de pieux lui servait de rempart. Frontenac et les gouverneurs nommés après lui Fentourèrent d’ouvrages avancés sur un développement de quatorze cents mûtres de longueur qu'ils flanquérent en outre de cinq bastions.
Tous ces travaux étaient encore inachevés et Québec était le point dont on s'était le moins préoccupé d'assurer la défense. Les circonstances avaient encouragé cette négligeance. Les ennemis menacçaient la place depuis le commencement de la guerre ; mais leurs opérations avaient été constamment retardées de ce côté. On pensait aussi qu'il leur serait bien difficile, pour ne pas dire impossible, de remonter le fleuve qu'on avait regardé de tout temps comme im praticable sans le secours de pilotes qui même en temps de paix ne passaient certains endroits dangereux qu'avec les appréhensions !es plus vives. Le naufrage que les Anglais avaient subi sur lIle-aux- OEufs, lors de leur dernière tentative contre Québec, ajoutait encore à notre sécurité.
Montcalm et Pontleroy, l'ingénieur en che! du Canada, avaient adressé à M. de Vaudreuil mémoires sur mémoires; ils avaient tout fait pour l’engager à
s'occuper, toute affaire cessante, de fortifier ia position. Rien m'avait pu le décider à donner suite aux réclamations trop justifiées de l'ingénieur et du général en chef, Bougainville, à son arrivée de France, donna des renseignements complets sur les formidables armements des Anglais ; il apprit au gouverneur quels étaient les projets sur Québec. Les attermoiements n'étaient plus permis ; il fallait agir, et agir sans retard.
Au moment où les Anglais menacaient ainsi Québec pour la quatrième fois, en 1759, le mur qui devait protéger la ville n’était pas encore terminé ; les bastions étaient inachevés et les fossés étaient en cours d'exécution, Il n’y avait ni contrescarpe ni ouvrages avancés qui pussent tenir l'ennemi en respect.
Montcalm aurait voulu faire exécuter divers travaux qu’il regardait comme indispensables. On aurait dû, suivant lui, installer un poste à la Pointe- Lévis, monter une batterie sur le cap Tourmente, placer un autre poste au point saillant de la baie, visà-vis de la pointe occidentale de l'Ile-aux-Coudres. Vaudreuil n’autorisa l’exécution d'aucune de ces mesures. Tout ce qu’on put obtenir de lui fut la permission de compléter tant bien que mal la défense commencée et d'établir un camp retranché sur la côte de Beauport. C'est là que l’armée’ de Montcalm fut installée, Elle se composait de trois divisions réparties sur un espace de huit kilomètres entouré par une ligne de retranchements continus.
Le Saint-Laurent défendait le front du camp; la gauche était appuyée à la rivière de Montmorency et la droite se trouvait reliée à Québec par un pont sur le Saint-Charles. Plusieurs redoutes furent en outre installées à la hâte et le camp prit le nom du village de Beauport qui se trouvait placé au centre.
M. Joannès, major de Québec, dans un mémoire sur la campagne de 1759, depuis le mois de mai jusgen septembre, donne les plus grands détails sur les opérations du siège, sur la bataille de Richelieu et sur les incidents qui ont suivi cette journée, ainsi que sur le désastre des plaines Abraham,
James Wolf quitta Louisbourg en maiet fit voile pour Québec. Ce personnage mérite une mention spéciale. C'était un homme de courage et de grande intelligence. Il avait alors trente-trois ans et déjà il s'était acquis une réputation hien établie d'homme de guerre. Durant la guerre de 175% entre la France et l'Angleterre, il avait été envoyé comme major général en Amérique et avait été chargé de négociations pour la détimitation des frontières. Il venait d’être désigné pour commander le corps d’armée destiné à conquérir le Canada.
Le récit de Joannès, récit officiel, fait par un témoin qui lui même a pris une part active à ces diverses opérations et qui, militaireaccompli et dévoué, abien vu les choses et les gens, nous a servi de guide dans cette partie de notre notice et nous le suivrons presque pas à pas.
Le 2% mai, dit-il, on apprit que les ennemis paraissaient à Saint-Barnabé à soixante lieues au-dessous de Québec avec soixante gros vaisseaux. La flotte anglaise était guidée par un transfuge canadien nommé Denis Vitré qui lui servait de pilote. M. de Lévis reçut ordre aussitôt de se porter sur Québec avec les cinq bataillons encore cantonnés chez l'habitant. Les milices des trois gouvernements reçurent l’ordre de s’y rassembler également et l’on tint un conseil de guerre pour déterminer les mesures à prendre pour la défense de la colonie. Il y fut arrêté qu’on armerait en brülots plusieurs vaisseaux de la petite flotte arrivée au printemps; enfin on construisit de petits bateaux portant un canon sur l'avant et une batterie flottante de douze pièces de canon. On arrêta aussi qu’on boucherait l'entrée de la rivière Saint-Charles par deux vieux navires qu'on y fit échouer et sur lesquelles on établit des batteries.
Du côté de la terre, on avait fermé les parties ouvertes de la ville par de simples palissades et, comme on regardait cette partie comme peu susceptible de défense, on ne l’occupa que comme faisant un poste à la droite de notre armée que l’on étendit depuis la place jusqu’au ruisseau de Beaurepaire.
Bougainville reçut l’ordre d’aller camper à Beaurepaire avec les grenadiers et un corps de canadiens pour commander les travaux le long du rivage. Vaudreuil, de son côté, avait envoyé plusieurs officiers de troupes de la] colonie, avec l’ordre de faire éva-
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cuer les habitants du bas de la rivière et de faire cacher dans les bois les femmes, les enfants et le bétail. Tout le mois de juin se passa de notre part à nous retrancher et à nous mettre en position d'attendre l'ennemi, Il nous arriva pendant ce temps deux ou trois cents sauvages.
Les vaisseaux anglais arrivèrent successivement dans la rivière ; enfin, le 27 juin ils jetèrent l'ancre derrière la pointe Lévis et, le même jour, ils débarquérent dans l'ile d'Orléans. La flotte anglaise se composait de vingt-cinq grands vaisseaux, trente frégates et cent-cinquante transports.
Il ne fallait pas songer à battre de pareilles forces avec le contingent dont nous disposions. Tout ce qu'on pouvait tenter, c'était de s’opposer à tout débarquement et de tenir trois mois de façon à gagner la mauvaise saison dont l’arrivée aurait obligé l’ennemi à se retirer pour ne pas se faire bloquer par les glaces.
L'armée anglaise élait commandée, comme nous l'avons dit, par le général Wolf. Il avait pour lieutenants : George Townsend; Guy Carleton, qui fut quatre fois gouverneur du Canada; James Muray, mort en 479% et Robert Monckton, plus tard gouverneur de New-York, qui mourut en 1782.
Le 29, les ennemis débarquérent à Beaumont un corps qui surprit l'officier commandant quelques troupes légères ; cet incident, sans gravité en apparence, eut pourtant des conséquences importantes,car
dans sa précipitation à faire retraite, le commandant de ce détachement laissa prendre par lennemi les ordres de Vaudreuil qui lui ordonnaient de faire évacuer les habitants, Ceci découvrit aux Anglais les endroits propres à leur fournir leur subsistance et nous priva de ressources précieuses.
L'armée anglaise, aussitôt arrivée sur ses positions, opéra son débarquement et installa deux camps : l’un à la pointe Lévis et l’autre à la pointe de l’Ile d'Orléans.
Ce même jour, 29 juin 1759, Wolf publia un premier manifeste et le fit afficher à la porte de l’église de Beaumont, Il était ainsi conçu :
29 juin 4759,
«De par $. Exec. James Wolf, major général, colonel d'infanterie, commandant en chef des troupes de S. M, Britannique, sur la rivière Saint-Laurent,
« Le roi, mon maitre, justement irrité contre la France, résolu d’en abattre la fierté, en venger les injures faites aux colonies anglaises, s’est enfin décidé à envoyer en Canada l’armement formidable de mer et de terre que les habitants voient avancer jusque dans le centre de leur ville. Il a pour but de priver la couronne de France des établissements les plus considérables dont elle jouit dans le nord de PAmérique ; c’est à cet effet qu'il lui a plu de m’envoyer dans ce pays à la tête d’une armée redoutable
actuellement sous mes ordres. Los laborieux colons et paysans, les femmes, les enfants, ni les ministres sacrés de la religion ne sont l’objet du courroux du roi de la Grande-Bretagne; ce n'est pas contre eux qu'il a levé le bras ; il prévoit leurs calamités, plaint leur sort et leur tend une main secourable. Il est permis aux habitants de revenir avec leurs familles dans leurs habitations ; je leur promets ma proteclion et les assure qu’ils pourront, sans craindre la moindre molestation, jouir de leurs biens, suivre le culte de leur religion, en un mot, Jouir au milieu de la guerre de toutes les douceurs de la paix, pourvu qu'ils s'engagent à ne point prendre, directement ni indirectement, aucune part à une dispute qui ne regarde que les deux couronnes. Si, au contraire, un entêtement déplacé ou une valeur imprudente et inutile leur fait prendre les armes, qu'ils s’attendent à souffrir tout ce que la guerre offre de plus cruel, Il leur est aisé de se représenter à quels excès se porte la fureur du soldat effréné; mes ordres seuls peuvent en arrêter le cours; c’est aux Canadiens, par leur conduite, à se procurer cet avantage. Ils ne peuvent ignorer leur situation présente; une flotte considérable bouche le passage au secours dont ils pourraient se flatter du côté d'Europe et une armée nombreuse se presse du côté du continent. Le parti qu'ils ont à prendre ne parait pas douteux; que peuvent-ils attendre d’une vaine et aveugle opposition ? Qu'ils en soient eux-mêmes les juges. Les
cruautés inouïes que les Français ont exercé contre les sujets de la Grande-Bretagne établis dans l’Amérique pourraient servir d’excuses aux représailles les plus sévères ; mais l'Anglais dédaigne cette barbare méthode; la religion lui prêche l'humanité, et son cœur en suit avec plaisir Les préceptes. Si la folle espérance de nous résister avec succès porte les Canadiens à refuser la neutralité que je leur propose et leur donne la présomption de paraitre les armes à la main, ils n’auront à s’en prendre qu’à eux-mêmes, lorsqu'ils gémiront sous le poids de la misère à laquelle ils se verront exposés par leur propre choix. Il sera trop tard de regretter les efforts inutiles de leur valeur indiscrète, lorsque, pendant l'hiver, ils verront périr de faim tout ce qu'ils ont de plus cher, Quant à moi, je n'aurai rien à me reprocher. Les droits de la guerre sont connus et l’entêtement d’un ennemi justifie les moyens dont on se sert pour le mettre à la raison. Il est permis aux habitants du Canada de choisir : ils voient, d’un côté, l'Angleterre qui leur tend une main puissante et secourable, Son exactitude à remplir ses engagements est connue; eile s'offre à maintenir les habitants dans leurs droits et possessions. De l’autre côté, la France, incapable de secourir ses peuples, abandonne leur cause dans le moment le plus critique. Depuis le temps de là guerre, elle leur a envoyé des troupes, à quoi leur ont-elles servi ? à leur faire sentir avec plus d’amertume le poids d'une main qui les opprime au lieu de
les secourir. Que les Canadiens consultent leur prudence ; leur sort dépend de leur choix.
« Donné à notre quartier général, dans la paroisse de Saint-Laurent, île d'Orléans, le 29 juin 1759. »