CHAPITRE XIII
Descente des Anglais repoussée. — Mouvements des navires ennemis. — Bougainville chargé de les surveiller. — Nouvelles tentatives de débarquement repoussées par Bougainville. — Les Anglais abandonnent le camp de l’Ange Gardien et se concentrent à la pointe Lévis. — Courses de nos sauvages. — L’ennemi fatigue le corps de Bougainville par ses allées et venues. — Les Anglais songent à la retraite. — Bougainville tenu en échec par le stationnement de la flotte. — Des bateaux envoyés de nuit débarquent par surprise des ennemis dans J’anse du Foulon. — Ruse de guerre. — Escalade des hauteurs. — Arrivée de l’ennemi dans les plaines Abraham. — Montcalm livre le combat malgré l’infériorité numérique de ses forces. — Bataille des plaines Abraham. — Motifs de la détermination de Montcalm. — Sa blessure. — Mort de Wolf. — Récit de la bataille par Joannès. — Montcalm à Québec. — Sa mort. — Ses funérailles. — Son acte mortuaire. — Nos pertes. — Pertes des Anglais.
Les Anglais avaient fait passer le 18 juillet, sept navires de toutes grandeurs au-dessus de Québec ; ce qui leur facilita d'y faire une descente de troupes légères qui enlevèrent quelques femmes et des bestaux. On détacha aussitôt M. Dumas, major des troupes de la colonie, avec environ mille à douze cents hommes, Canadiens et sauvages, lesquels, après
avoir fait rembarquer Pennemi restèrent sur leurs positions pour observer la manœuvre de ces sept vaisseaux, qui nous donnaient de l’inqui‘lude pour nos vivres.
Vaudreuil alors donna l’ordre, le 10 août, au chevalier de Lévis d'aller prendre le commandement d’un corps qui était au-dessus des rapides du fleuve Saint- Laurent et de déterminer une position à fortifier par des retranchements, atin de pouvoir s'opposer aux efforts qu’aurait pu faire l’armée ennemie après la prise de Niagara.
Les Anglais tirent remonter encore pendant la nuit, et pendant le reflux quelques navires au-dessus de Québec ; Bougainville fut aussitôt détaché avec quelques troupes pour aller prendre le commande: ment du corps qui était aux ordres de M. Dumas. Les ennemis, le 18, se présente ent au-dessus de Québec, à sept lieues de la place, au nombre d'environ quinze cents hommes. Bougamville, qui les avait suivis, les ayant chargés dans le moment qu’ils mettaient pied à terre, les obligea de se rembarquer. Le soir de cette même journée, ce même corps qui avait profité de la marée descendante, voulut tenter un second débarquement un peu plus bas, mais Bougainville le força encore de pousser ses bateaux au large avant qu'il eut pu mettre du monde à terre.
La fin du mois d’août s'était passée en une vive canonnade sans effet utile de la part de l’ennemi tant sur la gauche de notre armée que sur la ville. Plu-
sieurs quartiers de Québec furent encore incendiés et les campagnesenvironnantes furent dévastées sans motifs excusables. Enfin, le 3 septembre les ennemis, après avoir ruiné, détruit, brülé et ravagé toutes les habitations, depuis Québec jusque dans le bas de la rivière, abandonnèrent le camp de l’ange Gardien qu’ils avaient sur la rive gauche et vinrent se joindre aux troupes qu’ils avaient cantonnées à la pointe Lévis.
Il y avait eu, continue Joannès, pendant tout le mois d'août des courses de sauvages sur l’ennemi, dans lesquelles nous avions toujours eu l'avantage et où même nous n'avions pas laissé que de leur tuer du monde, principalement le 40 et le 45 juin que les ennemis avaient tenté.de forcer les gués gardés par M. de Repentigny et les sauvages. Mais les ennemis ayant été débarqués avec quelques troupes légères à quatorze lieues au-dessus de Québec y brülérent une maison servant de magasin à tous les équipages des officiers des cinq bataillons de l’armée à qui il avait ordonné de les y envoyer, et de ne garder qu’une tente pour deux ofliciers et un très petit porte-manteau. M. de Bougainville, qui les suivait en les cotoyant par terre, avec trois mille hommes, ne put arriver assez à temps pour les empêcher de descendre ; mais il les contraignit à se rembarquer et fit même quelques prisonniers sur leur arriére-garde. Le 4 septembre, le corps des ennemis qui avait levé le camp du sault de Montmorency
passa par terre au-dessus de Québec, sur la rive droite du fleuve, pour s’embarquer sur la flotte qu’ils y avaient. M. le marquis de Montcalm jugea nécessaire de renforcer le corps de Bougainville des compagnies de grenadiers, d’un piquet par bataillon et des volontaires de troupes et des Canadiens, ce qui formait un effectif d'environ deux mille trois cents à deux mille quatre cents hommes. Ce corps, chargé de couvrir, depuis Québec jusqu’à sept lieues et même plus haut, la rive gauche du fleuve, était sé. paré en plusieurs piquets qui occupaient les parties de ce rivage où un débarquement paraissait le plus facile à opérer et le reste suivait par terre, en cotoyant l’ennemi et observant les mouvements qu'il pouvait faire. L’ennemi, attentif à nos démarches, ne songea d’abord qu’à fatiguer ce corps qui l’observait ; c’est pourquoi, tantôt à la marée montante il s'élevait à six lieues et plus au-dessus de Québec, remontant le fleuve jusqu’au cap Rouge, et tantôt à
la marée descendante, il se laissait dériver jusqu’à un quart de lieue au-dessus de cette ville. Le corps d’observation suivait exactement ses mouvements avec une peine et une fatigue extraordinaires.
Tout en agissant de la sorte, les Anglais ne comptaient guère pouvoir triompher de la résistance de no$ troupes. Plusieurs conseils avaient été tenus de leur côté et ils voyaient avec inquiétude venir Ja mauvaise saison qui devait les obliger à se retirer s’ils ne voulaient pas voir leurflotte emprisonnée par les glaces
et leurs troupes surprises par la neige et les frimas. L'amiral Boscaven, inquiet pour sa flotte, voulait qu'on en finit. Déjà même, il avait été décidé dans un conseil tenu le 10 septembre, que toute cette formidable armée se retirerait le 20 si, d'ici là, il ne se produisait pas quelque incident favorable qui lui permit de tenter au moins quelqu’actioù d’importance.
Wolf avait obtenu l’autorisation de faire une dernière tentative. La flotte allait et venait, toujours continuant sa tactique.
Elle parvint de la sorte à fatiguer le corps de troupe de Bougainville qui était obligé pour la suivre dans ses mouvements de faire des marches et des contremarches pénibles et prolongées pour se maintenir en vue de cette flotte toujours en mouvement,
Le 3 septembre, douze bâtiments anglais remontèrent le fleuve avec quatre mille hommes de troupes d'élites et finalement ils s'arrêtèrent à la pointe Lévis à rois lieues de Québec de manière à tenir Bougainville en échec au cap Rouge à douze kilomètres de là ville. La présence de cette escadre dans ce lieu et sa persistance à s’y maintenir, lui faisait croire à une intention de débarquement sur ce point. Dans la nuit du 12 au 13 septembre, vingt navires se trouvérent réunis dans cette position. Ils profitèrent de l'obscurité de la nuit pour embarquer leurs troupes qui, au lieu de tenter un débarquement sur place, comme on devait s’y attendre, aidées par la marée
descendante et par un vent venant du haut de la rivière extrêmement fort, vinrent débarquer à lPanse du Foulon, à une demi-lieue au sud de Québec. Les bateaux qui portaient les troupes de débarquement avaiert descendu le fleuve dans le plus grand silence, longeant nos postes en évitant d’éveiller leur allention. Au qui vire d’une de nos sentinelles, un officier anglais, qui parlait à peu près notre langue, répondit : France ! ajoutant de plus cette indication qui devait donner le change à nos gardes : /'égiment de la Reine ! On dit même que, pour mieux tromper nos avant-postes, il aurait eu la présence d’espril de dire : « Ne faites pas de bruit, ce sont les vivres. » Wolf, en effet, avait appris que le régiment de ln reine devait escorter, cette nuit même, un convoi de vivres expédiés à Beauport. Gette ruse cut un plein succès ; les deux premiers postes devant lesquels les Anglais se présentürent laissérent passer le convoi et quand les bateaux arrivèrent à l’anse du Foulon, à deux kilomètres de Québec, la compagnie qui gardait cette position placée entre cette anse et celle des mers fut surprise. L’officier qui y commandait, nommé Vergot ou Vigor Duchambon fut pris dans son lit. Il n’avait pas placé une seule sentinelle. Ce Vergot, dit M. Dussieux, avait une triste réputation au point de vue de la probité et au point de vue militaire; il passait pour plus que médiocre, car il avait rendu sans combat te fort de Beauséjour. Son père élait un ami de Bigot; et celui-ci lui avait écrit
en 1754 ; « Profitez, mon cher Vigor, de votre place ; taillez, rognez, vous avez tout pouvoir, afin que vous puissiez bientôt venir me joindre en France et acheter un lieu à portée de moi. »
Le poste de l’anse du Foulon, enlevé sans bruit, les écossais gravirent la colline et trouvèrent le sommet de la falaise sans défense ; on avait négligé de le garnir de troupes, comptant sur la vigilance de la garde placée à la base et supposant d’ailleurs la position inaccessible. IIS échangérent simplement queiques coups de fusil avec les soldats de deux pelites redoutes qui se replièrent aussitôt, n'étant pas en nombre pour résister.
Bougainville ne fut informé du débarquement que par l'arrivée des fuyards. IL avait été tenu en haleine dans sa position première par les allées et venues des vaisseaux ennemis qui faisaient mine de vouloir tenter un débarquement à l'endroit même où il se trouvait. Aussitôt que la nouvelle lui parvint, il se mit en marche, mais il arriva malheureusement trop lard et ne put atteindre le champ de bataille que lorsque déjà le combat était perdu.
Montcalm, lui aussi, ne fut averti que fort tard, vers les sept heures du matin, du débarquement de Pennemi par des soldats échappés des redoutes. Il se croyait couvert par Bougainville et ne s'attendait pas à ètre tourné et attaqué du côté de Québec. Son armée était aussi restreinte que possible, Les Canadiens étaient pour la plupart retournés aux champs après
la victoire de Montmorency ; Lévis avait emmené huit cents hommes et Bougainville, avec près de trois mille hommes, opérait à près de quatre lieues de distance. D’un autre côté, on ne pouvait pas dégarnir entièrement le camp de Beauport qu'il fallait garder à tout prix.
Wolf, qui ne pouvait croire à son succès, marchait sur Québec; il rangea son armée en bataille dans la plaine Abraham, devant la butte au Neveu, qui le couvrait contre le canon de la place.
Montcalm accourut ; il avait averti Vaudreuil et attendit d’abord des renforts qui ne vinrent pas. La distance à parcourir (4 kilom.), une côte à gravir, des champs de blé difficiles à traverser, tout l’arrêta lui-même dans sa marche.
Le régiment de Guyenne se porta le premier sur les hauteurs ; l'aile droite du camp de Beaurepaire vint l'y rejoindre. En somme, quand toutes les troupes de Montcalm furent en ligne, il y avait là quatre mille cinq cents hommes en partie miliciens et sauvages. Vaudreuil avait retenu quinze cents hommes pour garder le camp. A ce moment, et après, la course pénible qu’elle venait de faire, notre armée était épuisée de fatigue. Ce ne fut que vers les neuf heures du matin que Montcalm put mettre sa troupe en ligne en face d’un ennemi supérieur en nombre qui l’attendait au repos depuis plus de quatre heures.
Montcalm fit prévenir Bougainville, demanda des
canons à Ramezay qui commandait dans Québec et qui »’envoya que trois pièces, et à Vaudreuil, il expédia dépêches sur dépêches pour lui demander d’envoyer le reste des troupes retenues au camp. Vaudreuil ne répondit pas. Les tirailleurs canadiens et les Sauvages, cachés sous les arbres, faisaient le coup de feu depuis près d’une heure, quand la bataille s'engagea, vers les dix heures et demie. Notre armée formait une ligne dont le centre était occupé par uue partie des soldats réguliers avec deux canons ; l'aile droite était formée par les miliciens de Québec et de Montréal et la gauche par les miliciens des trois rivières.
Les Français attaquèrent. On a dit que Montcalm aurait montré plus de prudence en attendant larrivée de Bougainville. Mais, ainsi que le dit de Montreuil dans une lettre du 22 septembre au maréchal de Belle-Isle : « Si M. le marquis de Montcalm avait tardé d’un instant à marcher aux enneinis, ils eussent été inattaquables par la position favorable dont ils allaient s'emparer, ayant même commencé des retranchements sur leurs derrières. Le détachement de M. de Bougainville aurait eu plus que le temps d’arriver à notre secours s’il avait été averti de bonne heure, comme on devait l’espérer, par la disposition des postes depuis Québec jusqu’au cap Rouge, où il était pour lors de sa personne. M. de Montcalm, ne le voyant pas arriver, ne put que penser qu’il n’avait point été averti du tout ; il se détermina à attaquer,
voyant sa perte certaine s’il attendait plus longtemps, et l'impossibilité de déposter les ennemis, s'ils S'étaient rendus maitres une fois de la hauteur nomme la côte d'Abraham, à une demi-portée de canon de Québec. »
« Le choc, dit Bernier, fut vif et finit par une déroute entière de notre côté; ce qu’on n'avait peutêtre pas vu encore, les premiers généraux de part el d’autre y furent tués ou blessés. »
Les Anglais ne répondirent pas tout d’abord à notre attaque; ils laissèrent les nôtres s’avancer jusqu’à quarante mêtres environ, et là, ils les reçurent par un feu des plus nourris. Cette décharge mit le désordre dans nos rangs. Trois de nos brigadiers : de Senezerques, de Fontbrun et de Saint-Ours furent tués, Wolf alors fit une charge avec ses grenadiers et nos lignes ne purent résister. Mais, déjà blessé au poignet au début de l’action, le général en chef anglais reçut alors une balle qui luitraversa la poitrine. Malheureusement les Français reculaient sur toute la ligne. Montcalm, Jui aussi, deux fois blessé, ne songeait plus qu’à assurer la retraite. Il était à cheval au centre des tirailleurs qui tenaient encore l’ennenii en respect et retardaient sa marche; il ralliait les fuyards à la butte au Neveu, à quelques pas seulement de la porte Saint-Louis, lorsqu'il fut frappé par une balle qui l’atteignit dans les reins. Malgré gravité de sa blessure, il resta en selle pour regagner la ville, Tousend, qui succédait à Wolf, fi
«alors rentrer les troupes anglaises dans leurs lignes.
Quant à Bougain ville, il n’apprit le débarquement qu'à neuf heures du matin; il se mit aussitôt en mouvement, mais Sa marche était entravée à chaque instant par des postes anglais qui lui barraient la route et qu’il fallait enlever les uns après les autres. Il arriva trop lard sur le derrière de l’ennemi et, voyant la déroute, il dut se retirer et battre en retraite, La plus grande partie de l’armée regagna Beauport. |
Joannèés, dans son mémoire, résume succinctement les événements de cette triste journée du 13 septembre. Les ennemis, dit-il, maîtres du débarquement, se forinèrent aussitôt ; on avait été averti à la ville et à l’armée de la descente de l’ennemi par les coups de fusil du poste que les ‘ennemis avaient attaqué et M. le chevalier de Bernetz, lieutenantcolonel retiré du régiment de Royal Roussillon, qui y commandait depuis plus d’un mois dans l'absence de M. de Ramezay, fit sortir quelques milices de la place pour aller inquiéter l'ennemi. Le régiment de Guyenne, qui se trouvait à la droite, laquelle avait été renforcée aux dépens de l'aile gauche, dont la position élait devenue moins critique depuis que l'ennemi avait abandonné le camp qu’il avait de ce côté, se porta aussitôt vers la ville de Québec ; mais, trouvant l'ennemi formé eu trop grand nombre, ilse coutenta d'étendre son front pour lui en imposer el donner à notre armée le temps d'arriver sur le
champ de batailie. M. de Montcalm la fit mettre surle-champ en marche, laissant cependant avec M. le marquis de Vaudreuil un lieutenant-colonel et quinze cents hommes dans les différents postes du camp. Montcalm forma ses troupes à mesure qu’elles arrivaient. Il avait à sa droite un taillis de menu bois qui s’étendait en avant ; à sa gauche, le pays, coupé de quelques buttes et broussailles, faisait que les deux terrains étaient plus propres aux Canadiens; il en plaça quinze cents sur sa droite et le reste sur sa gauche et mit les cinq bataillons des troupes de terre au centre avec des pelotons de Canadiens en avant cachés derrière quelques bouquets. On se fusilla pendant longtemps; enfin Montcalm, voyant que le nombre des ennemis augmentait de minute en minute et que quelques pièces de canon commençaient à tirer, jugea prudent de ne pas laisser aux Anglais le temps de se fortifier davantage et quelqu'importance qu’il put y avoir à attendre la venue de Bougainville, il crut devoir donner le signal de l'attaque et fit charger l’ennemi, Les troupes s’ébranlérent avec beaucoup d’entrain et les Canadiens mar- Chèrent d’abord également avec ensemble; mais bientôt ceux-ci lâchèrent pied et allèrent se réfugier dans le petit bouquet de bois qui s’allongeait sur la droite et laissèrent marcher seuls les cinq bataillons de l’armée de terre. Les pelotons Canadiens qui se trouvaient en avant eurent à peine le temps de se retirer par les intervalles et de rejoindre leur corps
dans sa retraite, Ceci occasionna quelque peu de flottement dans les rangs de la troupe régulière qui pourtant fit bonne contenance. Elle s’approcha de Pennemi à portée de pistolet et essuya sans faiblir trois ou quatre décharges meurtrières. Mais à ce moment la droite plia et entraina le reste de la ligne. M. le marquis de Montcalm, qui avait été blessé mortellement, rentra dans la ville où il mourut de ses blessures. Les Canadiens, cependant, qui s'étaient retirés sur la droite et qui, par leur mouvement avaient entrainé le désordre dans la ligne, furent obligés de sortir de leurs broussailles et c’est dans cet endroit qu'ils ont eu quelques-uns des leurs blessés ou faits prisonniers,
Tel est le récit de Joannès, On voit que Montcalm avait bien jugé les Canadiens en les regardant comme des auxiliaires insuffisants et sur lesquels on ne pouvait pas compter en bataille rangée, C'était la première fois qu'il Les employait ainsi, obligé qu’il était de le faire par l’insuffisance de ses forces en face de l’écrasante supériorité numérique de l’armée anglaise et le résultat élait une défaite, la défaite suprême dont le Canada ne devait pas se relever.
Celte bataille du 43 septembre 1759 a pris le nom de bataille des plaines Abraham, parce qu’elle fut livrée dans une plaine située à trois kilomètres de la ville et qui avait appartenu à un pilote français sur le Saint-Laurent, nommé Aoraham Martin, qui y avait une propriété en 1646.
Tout fut contre nous dans cette fatale journée, L'incapacité, pour ne pas dire plus, de Vergot, l’insuffisance des Canadiens et leur retraite au début de l’action, enfin l'absence de Bougainville, celle de Bourlamaque et celle de Lévis. En effet, Bourlamaque était à l'ile aux Noix, Bougainville au cap Rouge, et Lévis aux rapides du Saint-Laurent. Moncalm était donc seul à Beauport avec cinq mille hommes environ. Il aurait peut-être dù attendre la venue de Bougainville qui s’était mis en marche à la première nouvelle de l’attaque et accourait pour le soutenir. Ce mouvement de Bougainville, il le connaissait; mais il craignait en cherchant à gagner du temps de donner aux Anglais les moyens de se retrancher et d'ajouter ainsi aux chances de succés que leur donnait déjà leur écrasante supériorité numérique celle que devait leur assurer une position qui, quoique fortifiée à la hâte, leur aurait donné un point d'appui redoutable. L’enneémi lui-même d’ailleurs approuva sa façon d’agir et le colonel Beatson, du corps royal du génie l’a déclaré formellement, Cet officier, qui connaissait les lieux mieux que personne, pour avoir longtemps résidé à Québec, a pleinement approuvé sa conduite dans une étude qu'il a publiée et dans laquelle après avoir dit : «Les raisons du général français n'ayant jamais été ni bien comprises, ni bien appréciées », il ajoutait qu'il regarde comme un devoir de rendre justice à ce noble et brave militaire.
Montcalm, blessé deux fois pendant l'action, avait été frappé une troisième fois par une balle reçue dans les reins au moment où il cherchait à rallier ses tirailleurs alors en pleine retraite. Il fut ramené à Québec par la porte Saint-Louis sur un cheval conduit au pas. Il était soutenu par deux grenadiers placés de chaque côté de sa selle pour empêcher qu'il ne tombât durant le trajet.
En rentrant en ville, il se fit d’abord conduire chez Arnoux, chirurgien en chef de l’armée. Il fut ensuite transporté au château Saint-Louis.
Quand le chirurgien eut sondé la plaie, il demanda si sa blessure était mortelle et,sur la réponse affirmative d’Arnoux, il demanda : » Combien de temps puis-je encore vivre ? — Dix à douze heures au plus, lui fut-il répondu. — Le plus tôt sera le mieux, dit alors le mourant, au moins je ne verrai pas les Anglais dans Québec. »
De Ramezay, le gouverneur de la ville, lui ayant demandé ses ordres, il lui dit simplement : « Mes ordres ? Je n’en ai plus à donner; j'ai trop à faire dans ce moment et mes heures sont trop courtes, »
Ace même Ramezay et au commandant de Royal Roussillon, il dit encore :
« Je vous recommande de ménager l’honneur de la France et de tâcher que ma petite armée puisse se retirer cette nuit au delà du cap Rouge, pour rejoindre le corps de M. de Bougainville… je laisse les affaires. dans de bonnes mains. J'ai toujours eu beaucoup
d’estime pour les talents et la capacité de M. de Lévis,»
En cela il avait raison. Lévis justifia pleinement cetle estime qu’il lui témoignait et fut à la hauteur de la situation. Quant à Ramezay, il ne remplit aucune des intentions de Montcalm et ne suivit pas ses conseils ; il re réunit pas les troupes au cap Rouge et re ménagea pas l'honneur de la France.
Avant de mourir, Montcalm se préoccupa encore du sort du Canada et écrivit au général Towshend, le successeur de Wolfet de Monkton dans le commandement de l’armée anglaise : « L’humanité des Anglais me tranquillise sur le sort des prisonniers français et sur celui des Canadiens. Ayez pour ceux-ci les sentiments qu’ils m’avaient inspirés ; qu'ils ne s’aperçoivent pas d’avoir changé de maitre. Je fus leur père, soyez leur protecteur. »
Ge fut son dernier acte.
Il mourut le 44 septembre 1759, à quatre heures du matin; il avait alors quarante-sept ans.
Une légende assez accréditée veut que les soldats l’aient enterré dans un trou creusé par une bombe : « Fosse, dit Châteaubriand, digne de l’honneur de nos armes. » Rien ne prouve que le fait soit exact.
Bien au contraire, on s’accorde à dire qu’il fut enterré le soir même du 14 septembre à la lueur des flambeaux dans la chapelle des Ursulines, l’un des seuls monuments restés debout dans Québec.
Son acte mortuaire, d’ailleurs, confirme ce fait; il est ainsi conçu : « L’an 1759, le 14 du mois de sep-
tembre a été inhumé dans l’église des religieuses Ursulines de Québec, haut et puissant seigneur marquis de Montcalm, lieutenant général des armées du Roi, commandeur de l’ordre royal et militaire de Saint-Louis, commandant en chef des troupes de terre en Amérique septentrionale, décédé le même jour, de ses blessures au combat de la veille. «Etaient présents à son inhumation, MM. Resche,
Cugnet et Collet, chanoines de la cathédrale ; M. de Ramezay, commandant de la place et tout le corps de la place.
ReEscu, chan.
COLLET, id,
La mort de Wolf fut un deuil public en Angleterre Pitt prononça au Parlement un discours en son honneur et ses restes furent ramenés en Europe et déposés à Greenvich. Un monument lui fut élevé aux frais de l'Etat.
Nous verrons plus loin ce qui fut fait en faveur de Montcalm.
La bataille des plaines d'Abraham nous avait coûté près d’un millier d'hommes, y compris deux cent cinquante prisonniers et trois officiers généraux morts sur le champ de bataille.
Les Anglais, de leur côté, avaient perdu sept cents hommes, leur général en chef et leurs principaux officiers.