‹ Les grands hommes de la France [microforme]Chapitre 16 sur 43 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Mesures prises par Vaudreuil. — Conseil de guerre. — Vaudreuil veut capituler. — L'armée s'y oppose, — Bougainville rallie Beauport. — Vaudreuil évacue le camp. — Ses instructions À Ramesay. — Celui-ci assémble un consell de guerre, — Avis divers, = On annonce des secours, «* Joannès pro: teste contre une capitulation. — Ramesay capitule, — Lévis rejoint à Jacques Cartier. — Il marche sur Québec. — Se replie en apprenant la capitulation. — Contenance des troupes. — 8e rend à Montréal. — Notre situation, — Mesures prises. — Positions des Anglais. — Préparatifs durant l'hiver. — Dégel fin d'avril. -- Marche sur Québec. — Deuxième bataille des plaines Abraham. — Défaite des Anglais, — Résultats. — Nos pertes. — Siège de Québec. — Arrivée de la flotte anglaise, «= Retraite sur Montréal, — Glorieuse résistance de Vauquelin sur l’Alalante, — Lettre de Bougainville au ministre de la guerre. — Relation de Bourlamaque. — Situation désespérée. — Trois armées ennemies marchent sur Montréal, — Belle défense du fort Lévis, — Nos forces. — Capitulation de Vaudreuil. — Résistance de Lévis. — Il se retire dans l'ile Sainte-Hélène et brise son épée. — Transport des Français, — Réception de Lévis en France, = Paix de Fontainebleau, — Le Canada perdu. — Opinion de Frédéric II et de Michelet, — Conclusion,

La bataille était déjà perdue quand Vaudreuil se décida à marcher. Il était resté dans le camp et ne se mit en mouvement que lorsque le grand feu de mousqueterie dont l’étho arrivait jusqu’à la ville eut

démontré que c'élait bien un engagement général qui avait lieu, Il rencontra en chemin l’armée, qui rentrait en désordre. Ne pouvant plus douter alors de notre désastre, il consulta quelques-uns de ses fidèles. Une partie de son conseil, dit Martin, opina pour capituler. Le gouverneur général se laissa entrainer facilement ; comme il prévoyait l'opposition qu'y feraient quelques officiers, il s’enferma avec l'intendant et quelques autres dans une petite maison au milieu du fort et se mit à rédiger un projet, L'indignation fut générale quand on apprit dans l’armée ce qui se tramait. Dalquier et Poulhariès s’y opposérent, Le plan de capitulation fut abandonné mais l'évacuation du camp de Beauport fut décidée. Le poste, en effet, ne pouvait plus être ravitaillé à cause de la position de l'armée ennemie qui interceplait les communications avec les bâtiments qu’on avait fait remonter à dix-huit lieues au-dessus de Québec, pour les mettre à l’abri de toute tentative d'incendie de la part des Anglais. Ces bâtiments servaient d'entrepôt et de magasins et c’est du point qu'ils occupaient qu’on faisait descendre au fur et à mesure des besoins de l’armée, les denrées nécessaires à sa subsistance.

La mort de Montcalm et celle de Senezergues, jointes à l'absence de Lévis, avaient jeté le désarroi dans nos troupes. L'armée s’élait retirée en désordre. Une partie avait gagné Québec, l’autre rejoignit le

camp de Beauport. C’est à cette dernière slation que le corps de Bougainville se rallia dans la nuit.

À la suite du conseil de guerre dans lequel Vaudreuil abandonna son plan de capitulation, conseil qui fut tenu le soir même de la bataille, il fut décidé que le gouvernement et l’armée quitteraient Québec, et se retireraient sur le fort Jacques Cartier, afin dy attendre larrivée de Lévis. De tous les avis émis, c'était le moins bon, mais l’affolement était tel que ce fut celui qui prévalut.

Ou ne laissa dans Québec que dix-sept cent soixante hommes aux ordres de Ramesey,officier de la colonie, créature de Vaudreuil, militaire incapable et qui n'avait jamais vu le feu,

Le camp fut levé à dix heures du soir et cela avec une telle précipitation qu’on y laissa les munitions, des vivres pour dix jours, toutes les tentes et une partie notable de l'artillerie. Cette retraite précipilée fut une faute irréparable. On se dirigea d’abord sur Saint-Augustin.

Les Anglais n’apprirent officiellement la levée du camp que le lendemain. Ils ne voulurent pas } croire tout d’abord,

La ville était dépourvue de vivres et de munitions ; les miliciens étaient démoralisés.

Vaudreuil envoya le 43 septembre, le jour même où il évacua le camp, une instruction détaillée à Ramezay qui commandait la place. comme lieutenant du roi dans la ville

MONTCALN, 333

Le 145, ce commandant, qui était resté enfermé dans Québec durant toute la journée du 12 et n'avait pris aucune part à l’action, rassembla à son tour un conseil de guerre dans lequel il donna l'assurance formelle que, par des comptes qu'il s'était fait rendre et par les recherches qu’il disait avoir fait faire avec exactitude chez les différents particuliers, il n’y avait de vivres que pour trois ou quatre jours au plus ; ajoutant que d’ailleurs, sans espérance de secours de l’armée, dont on n'avait point eu de nouvelles depuis l'affaire, 1l n’y avait espérance de pouvoir résister. Ces points établis par lui, le conseil décida qu’il fallait capituler aux conditions les plus honorables pour nos armes.

Les officiers présents opinèrent tous pour que l’on capitulât, sauf deux.

Le premier : Fiedmont déclara qu'il fallait réduire encore la place et pousser la défense jusqu’à la dernière extrémité.

Le second : Joannès voyant que la majorité se prononçait pour renoncer à toute résistance, proposa de faire sortir un corps de six cents hommes qui irait rejoindre l’armée et la renforcer. Le chiffre proposé par lui représentait à peu près la totalité des troupes régulières et les seuls miliciens seraient restés dans la place pour capituler.

Cette proposition ne fut pas agréée et Ramezay décida de la reddition de Québec.

Joannès qui raconte cet épisode, dit lui-même :

« La Communication avec l’armée n'étant pas rompue, j'ouvris l’avis de faire sortir de la place un régiment d’élite de sa garnison, pour aller rejoindre l’armée. Mais je fus le seul de mon avis. Les ennemis profitèrent de ces deux jours d’inaction pour se retrancher dans leur nouvelle position et ils commencèrent à travailler aux batteries à environ trois cents toises du corps de la place.

« Le 16 septembre, un détachement de cavalerie qui était venu à la découverte dans l’ancien camp de Beauport, nous fit donner de vive voix des espérances de secours tant en vivres qu’en troupes; car la garnison de Québec, peu nombreuse pour son enceinte, étant d’ailleurs composée pour la plus grande partie de milices et de matelots, ne mettait pas cette place à l'abri d’un coup de main.

« Je fus dépêché, dit encore Joannès, à M. le marquis de Vaudreuil par M. de Ramezay pour presser ce secours, après avoir exigé de moi ma parole d'honneur d’être de retour dans la même nuit: mais, ayant appris à trois lieues dans le chemin avec certitude, que M. le marquis de Vaudreuil était de sa personne à dix ou douze lieues, je ne crus pas pouvoir aller et revenir dans le temps qui m'avait été prescrit. C’est pourquoi je pris le parti d’écrire à M. le marquis de Vaudreuil et de lui faire passer ma lettre par un cavalier d'ordonnance, avec ordre de la communiquer à M. de Bougainville, qui s'était tenu avec son corps à trois lieues de Québec, pour rassembler

les débris et les trainards de l’armée, Ce dernier écrivit à M. de Ramezay en réponse et lui indiquait dans Québec des endroits où il pourrait trouver de la farine à différents particuliers. M. de Ramezay avait aussi reçu, après mon départ, une lettre de M. de Vaudreuil qui lui promettait du secours. Ces deux lettres, qu'il ne communiqua à personne, ne changèrent rien dans le parti qu’il avait pris de capituler, et ce n’est qu’au voyage que j’ai fait à l’armée après Ja capitulation que j’en ai appris le contenu. De retour cependant le 46 au soir à la ville, je rendis compte à M. le lieutenant du roi de la lettre que j'avais écrite à M. le marquis de Vaudreuil, dans laquelle je lui faisais part de la situation critique de la place et de la résolution où l’on était de capituler le 17, si le secours ne paraissait pas avant dix heures du matin, mais qu'on pourrait peut-être retarder jusqu’au soir.

« Le 17, jour où j’appris que M. de Ramezay avait reçu les deux lettres ci-dessus, sans les avoir communiquées, et sur l’ordre qu'il me donna de me tenir prêt d’aller à dix heures du matin proposer la capitulation, je protestai devant tout le monde de l'avis que j'avais donné au conseil de guerre, puisque les choses changeaient de face; et je proposai de faire par moi-même des recherches plus exactes pour trouver de ja farine ; on ne parla donc plus de capitulation jusqu’à quatre heures du soir; mais, dans ce temps, les ennemis ayant fait un mouvement dans

leurs gros vaisseaux, faisant mine de venir s’embosser au nombre de six vis-à-vis la basse ville, on fit arhorer le drapeau du côté de la rade et de la terre. Je le fis arracher, ne croyant pas qu’on eût changé d’avis ; mais je reçus dans l'instant un ordre par écrit d’aller capituler, etle mémoire me fut remis en conséquence. J’avais cependant fait entendre à M. le marquis de Vaudreuil qu’on attendrait le sccours jusqu'au soir ; aussi ne songeai-je dès lors qu’à faire naître des difficultés pour tirer les choses en longueur, me retranchant sir le peu de pouvoirs que j'avais en sortant de Québec; je gagnai par là jusqu’à onze heures du soir, que le général anglais me prescrivit pour avoir la réponse. Je rentrai donc dans la ville et rendis compte à M. deRamezay des difficultés que j'avais fait naître ; mais je reçus un second ordre par écrit pour y retourner à onze heures du soir, le le secours n’ayant pas paru encore dans ce temps. M. de la Roche Beaucourt, aide de camp de Montcalm, commandant la troupe à cheval, rentra peu de temps après mon départ pour la capitulation que j'avais ordre de finir, avec soixante chevaux portant chacun un sac de biscuit et promettant du secours, »

La présence de M. le chevalier de Lévis, qui venait de rejoindre l’armée avait ranimé la confiance et le courage des troupes. Il leur avait inspiré des sentiments de vigueur qui lui donnaient l’espérance de secourir la place et, effectivement, il marcha en avant et détacha M. de Bougainville pour se jeter

dans Québec avec quelques troupes d'élite. M. de Ramezay ne jugea pas à propos de faire rompre la capitulation qui était entamée, laquelle fut signée le lendemain 18. Ce commandant, qui craignait peutêtre d’être enlevé de vive force, aurait pu, suivant qu'il lui avait été proposé par M. de Fiedmont, officier d'artillerie et par Joannès lui-même, abandonner la basse ville, séparée de la haute par des coupures et renforcer, par les troupes qu’il en aurait ürées, la haute ville qui se trouvait dégarnie de monde dans bien des parties par sa vaste circonférence. Cet officier qui n'avait jamais vu la guerre que dans un bois, ignorait la façon de défendre un poste; il y à du moins lieu de le présumer, car il n’acquiesça pas à cet avis et il se retrancha sur les ordres qu’il avait de M. de Vaudreuil de ne pas risquer de se laisser emporter l’épée à la main.

La capitulation proposée par Ramezay ne fut accordée par le général Towsend qu'avec certaines restrictions. On demandait pour l’armée les honneurs de la guerre, avec armes et bagages, et six pièces de canon et que de plus elle fut ramenée à l'armée,

Towsend n’accorda que deux pièces et stipula que les troupes seraient embarquées pour la France.

IL accorda les articles relatifs aux colons et aux sauvages, ainsi que ceux qui se rapportaient à la religion, à l'évêque et aux religieux de tous ordres, articles particulièrement étendus dans la proposition

de Ramezay. Il garantit également la protection des malades et des blessés.

En fait, la capitulation avait été votée sur la proposition de Ramezay par un colonel et treize capitaines. Deux personnes avaient seules protesté : Joannèés et Friedmont.

Il est vrai de dire que les habitants avaient exercé une pression sur le conseil et demandé que l’on rendit la place. Vaudreuil en quittant Beauport, le 9 au soir, avait donné à Ramezay des instructions qui le rendaient responsable des actes auxquels l’ennemi aurait pu se porter s’il enlevait Québec de haute lutte: « Nous prévenons M. de Ramezay, lui avait-il écrit, qu’il ne doit pas attendre que l'ennemi l’emporte d'assaut. Ainsi, sitôt qu'il manquera de vivres, il arborera le drapeau blanc et enverra l'officier de la garnison le plus capable et le plus intelligent pour proposer la capitulation conformément aux articles ci-dessus... » La plupart des miliciens et des matelots composant la garnison de Québec, témoignaient aussi de la plas mauvaise volonté. Les propos que les officiers de ces troupes tenaient étaient même de telle nature que Joannès, emporté par son indignation, avait mis l'épée à la main contre eux. Ils ne menaçaient de rien moins que d'abandonner leurs postes et de les faire abandonner à leurs troupes. On peut juger par là de leurs mauvaises dispositions. Plasieurs d’entre eux s'étaient évadés de la place et avaient déserté.

Lévis rejoignit les troupes au fort Jacques Cartier le 47 septembre et prit le commandement général de l'armée. Il arrivait des rapides du Saint-Laurent et blàma énergiquement cette retraite qu’il trouvait inexcusable. Sans perdre une minute, il mit immédiatement ses troupes en mouvement et marcha sur Québec, atin de mettre l’ennemi entre deux feux. En même temps, il fit passer un avis à Ramezay pour lui annoncer son arrivée. Les troupes arrivèrent le 19 sur les bords de la rivière Saint-Charles, à quelques lieues de Québec, cinq jours seulement après la première bataille d'Abraham. On voit que le nouveau général en chef n’avait pas perdu de temps.

Ramezay avait capitulé le 18, sans avoir été même attaqué. À quatre lieues de la ville, Lévis apprit qu'il s'était rendu. « La lâcheté ou l'incapacité d'un subalterne, dit Dussieux, avait livré sans combat à l’ennemni et, au moment où elle allait être secourue, une place forte qui rendait l’Angleterre maitresse du Canada.

Les Anglais eux-mêmes furent étonnés de ce facile succès et ne pouvaient en croire ieurs yeux en voyant les portes s’ouvrir avant qu’ils eussent brûlé une amorce.

Lévis n’avait aucun des engins nécessaires pour pouvoir tenter un siège. Il n'avait ni artillerie, ni matériel, L'hiver approchait d’ailleurs et ne permettait pas de proionger des opérations qui, dans ces Conditions, eussent été sans objet. Lévis fit replier

son armée sur Jacques-Cartier, renvoya les milices, et cantonna les troupes chez les habitants dans le district des trois rivières et dans celui de Montréal où lui-même avait l'intention de passer la mauvaise saison. Il établit en outre quelques postes avancés pour tenir l’ennemi en respect et avoir le temps de se concentrer en cas d'attaque.

C’est à ce moment qu’il écrivit au ministre de la guerre, le 21 septembre 1759 de son camp de Saint- Augustin, situé à seize kilomètres de Québec :

« C’est avec la plus vive douleur que j'ai honneur de vous rendre compte de la perte de M. le marquis de Montcalm, qui est mort de ses blessures le 14 de ce mois. Il emporte tous les regrets de l’armée et les miens. Lorsque cetle fâcheuse nouvelle m'est parvenue, j'étais sur les frontières des pays d’en haut dont la défense n’était confiée. Je les quittai tout de suite pour venir le remplacer. Vous connaissez quels étaient son zèle et ses talents. Je ferai mes efforts pour suivre ses traces et mériter les grâces du Roi, vos bontés et votre protection... J'ai l'honneur, etc... »

En Europe, on croyait la partie perdue. « Personne, dit Raynal, n’imaginait qu’une poignée de Francais, qui manquaient de tout, à qui la fortune même semblait interdire jusqu’à l'espérance, osassent songer à retarder une destinée inévitable. »

Ce qui restait de notre malheureuse armée se

trouvait resserré dans un étroit espace de quelques lieues carrées. Cernées de toute part par un ennemi victorieux, nos troupes paraissaient abandonnées des hommes. Elle n'avaient plus de communications possibles avec la France. Cinq années de famine successives, les campagnes autour de Québec dévastées, une disette affreuse dans tout le Canada, l’absence d'équipement, le manque absolu de munitions, trois armées anglaises bien pourvuës représentant un effectif de quatre-vingt mille hommes et convergeant pour nous écraser dans notre dernier refuge, la France ruinée, vaincue en Allemagne, et n'ayant plus de marine pour porter des secours dans la colonie agonisante, toutes ces causes réunies semblaient rendre inadmissible la prolongation d’une lutte désormais sans issue possible. Que faire encore ? Sans argent, Sans pain, sans poudre ?

Malgré tout, Lévis ne désespérait pas encore. Le vaillant successeur de Montcalm, voulait lutter, lutter jusqu’à la mort. Il remonta le moral de ses troupes ; leur persuada, voulut se persuader à luimême, que des secours pourraient et devaient arriver d'Europe et leur fit accepter comme possible la réussite d’une tentative à faire contre Québec. On

passa tout l'hiver en préparatifs faits dans ce but.

On avait été obligé de mettre les troupes en quarier d'hiver à la fin de novembre pour trouver le

moyen de les faire subsister, et le chevalier de Lévis, en quittant la frontière du gouvernement de Québec, s'était borné à établir un corps d’environ quatre cents hommes dans la paroisse de la pointe au Tremble, à sept lieues de la ville, aux ordres du sieur Repentigny, capitaine des troupes de la colonie, Cet officier tenait des postes avancés jusqu’à Saint-Augustin, une lieue plus haut que la rivière du cap Rouge, sur laquelle il faisait faire de fréquentes «écouvertes. Cette rivière, distante de Québec de trois lieues, a été, pendant l'hiver, notre limite avec la garnison anglaise.

Tous ces renseignements nous sont fournis par la relation officielle.

Un fort construit à la fin de la campagne, à l'embouchure de la rivière Jacques-Cartier, à dix lieues de Québec, servait de retraite el de point d'appui aux troupes de la pointe du Tremble et couvrait la colonie contre les entreprises que la garnison anglaise aurait pu former. Dumas avait le commandement de ce fort et celui de toute la frontière.

Murray, de son côté, avait installé cent cinquaate hommes dans l’église Sainte-Foy, à une lieue et demi de Québec. Un détachement de même force fut placé par lui à l’église de Vieille-Lorette. Ces deux points furent retranchés et palissadés.

Du côté du lac Champlain, Amherst s'était retiré, le 20 novembre, laissant une garnison considérable à Saint-Frédéric et des corps de troupes à Carillon, au

fort Georges, au fort Lydius et dans ceux de la rivière d'Orange,

Bouriamaque, en quittant cette frontière, le 28 novembre, avait laissé trois cents hommes aux ordres du capitaine Lusignan à l'ile aux Noix, dans un fort en bois que l’on avait construit à la hâte, Valette, capitaine de Royal Roussillon avait été placé au fort Saint-Jean à cinq lieues en arrière et le lieutenantcolonel de Roquemaure, commandant le bataillou de là reine, cantonné au fort Chambly, reçut le commandement de toute cette frontière.

Du côté du lac Ontario, Desandrouins, avec deux cents hommes, fut chargé de la défense du fort Lévis construit au mois de septembre sur une des iles des Rapides.

L'armée anglaise, commandée par le brigadier Gages, avait quitté le camp de Chouagen et laissé une garnison dans un fort nouvellement construit par elle et dans celui de Niagara.

Telle était, dit la relation officielle, la situation de la colonie au 4° décembre. Toutes les subsistances, épuisées par une canpagne trés longue, laissaient à peine le moyen de fournir journellement des vivres aux garnisons médiocres qui couvraient le pays; il fallait attendre pour faire de nouveaux approvisionnements que les habitants eussent baltu les grains de là récolte dernière.

Tout l'hiver se passa en préparatifs pour la campagne suivante. Dès les premiers jours de mars, On

Ji LES GRANDS HOMMES DE LA FRANCE,

travailla à faire des gabions, des fascines, à façonner des madriers et à construire des échelles,

Au commencement d'avril, Bougainville ail prendre le commandement du poste de l'ile aux Noix ; Desandrouins fut rappelé du fort de Lévis et remplacé par le capitaine Pouchot, du régiment de Béarn.

Enfin Lévis se chargea de la direction des opérations contre Québec.

A la fin du mois d'avril 4760, le dégel commença, Le Saint-Laurent était encore couvert de glace mis, dans son milieu, un étroit canal praticable S’étail formé.

L'Atalante et la Pomone, nos deux derniers vaisseaux, commandés par Vauquelin et par Sauvage, descendirent de Montréal, tandis que les troupes cheminaient péniblement par terre le long du fleuve au milieu des amoncellements de neige et des fondrières

Lévis arrivait par la route de Notre-Dame de Foy.

La rencontre eut lier le 28 avril 1760, dans cette même plaine Abraham qui avait vu la lutte mémorable de Wolf et de Montcalm et où tous deux avaient trouvé la mort. Les Anglais attaquérent pendant que les nôtres se formaient. Un mouvement en arrière, exécuté par les premières troupes débarquées, permit aux autres d'arriver en ligne.

Murray se concentra vers le chemin de Sainte-Foy, sur notre aile gauche. Lévis, au lieu de s'opposer à

ce mouvement, lança ses forces contre l'aile droite des Anglais qui se trouvait affaiblie par la concentration de l'ennemi sur le point opposé de la ligne. Cette aile droite fut enfoncée à la baïonnette et le centre alors fut attaqué par le flanc, tandis que Lévis, à gauche, recevait le choc des Anglais et leur tenait tête. Lévis et Bourlamaque, dans cette journée, firent des prodiges de valeur, Une charge victorieuse termina le combat qui se changea en déroute pour l'armée de Murray; sans la ville qui lui servit de refuge, elle eût été anéantie. Le combat avait duré deux heures,

L'artillerie, vingt canons, deux obusiers, les munitions, les outils, tout fut à nous. Les Anglais avaient perdu quinze cents hommes tués à la baïonnette faute de poudre.

Nous avions perdu cent quatre officiers, dont un chef de brigade et six chefs de bataillons, près de sept cents hommes, tous nos grenadiers qui avaient donné avec un ensemble remarquable et qui par leur mort avaient assuré le succès de la journée. Les Canadiens français ont élevé en 1862 une colonne aux braves de 1760. .

Le siège de Québec commença le 11 mai. Quatre batteries ouvrirent le feu. Faute de poudre, nous ne pouvions tirer que vingt coups par vingt-quatre heures et encore n’avions-nous que quelques mauvaises pièces en fer que dans toute autre circonstance on aurait déclarées hors de service. Quant à l’en-

nemi, ilrépondait par la bouche de soixante canons, La partie était absolument inégale. Mais Lévis n'avait d'autre but que de gagner du temps. Il espérait un secours si faible füt-il. « Une seule frégate de France, écrivait-il à Vaudreuil, le 27 juin 1760, aurait amené la reddition de Québec. » |

Le 15 mai, à dix heures du soir, on aperçut üne voile, d’autres la suivaient. On attendait quelque navire ami, c’est la flotte anglaise qui arrivait; cette fois, c'était bien la fin. La continuation du siège était devenue chose impossible. L'ennemi maitre du fleuve pouvait nous couper toute retraite. Nos deux navires firent le possible et l'impossible pour retarder la marche des vaisseaux ennemis.

Lévis leva le siège dans la nuit du 16 et se replia de Québec sur Montréal avec trois mille six cents hommes.

Le lendemain 17, nos deux frégates qui faisaient le service des munitions, tentèrent d'arrêter la flotte anglaise. Attaquées par l'ennemi, elles se jetèrent à la côte sans amener leur pavillon.

Vauquelin, qui commandait l’Atalante, ses munitions une fois épuisées, fit mettre à terre les hommes valides de son bord, leur enjoignant de regagner l'armée à laquelle leur concours pouvait encore être utile. Quant à lui, il ne crut pas pouvoir abandonner son posle. Il s’enferma seul avec ies blessés et quand, n'ayant plus une charge de poudre à son bord, il vit l’ennemi s’avancer étonné du silence de mort qui ré-

gnait sur le navire après son dernier coup tiré et lui enjoindre d'amener son pavillon, il lui répondit : « Si j'avais de la poudre, je ne garderais pas le silence. Vous pouvez descendre mon pavillon, pour moi, je ne l’amênerai jamais. Je n’ai jamais travaillé qu'à abattre ceux de mes ennemis. »

L'amiral anglais, étonné d’une pareille conduite, le fit traiter avec les plus grands égards.

Le gouvernement français, il faut le dire, avait envoyé quelques secours. Six bâtiments chargés de troupes et de munitions étaient partis de Bordeaux le 12 avril, Il n’était plus temps ; déjà les croiseurs anglais gardaient l’entrée du Saint-Laurent, L’officier qui commandait nos navires ayant appris qu'il ne pouvait remonter le fleuve, se réfugia dans la baie des haleurs où il resta six semaines à attendre des nouvelles de Montréal, La veitlede son départ il vitarriver, non pas le courrier attendu, mais la flotte anglaise et nos malheureux vaisseaux furent anéantis.

Après la levée du siège de Québec, Bougainville, qui était à l’île aux Noix, écrivit au maréchal de Belle-Isle, ministre de la guerre, le 46 juin 1760 pour lui donner des renseignements sur la situation :

« J'ai eu l'honneur, lui dit-il, de vous rendre compte de la situation de cette colonie à la fin de 1758. Vous savez ce qu'elle est devenue par la mort de M, le marquis de Montcalm et la prise de Québec. Avant même que les glaces fussent entièrement rompues, nous avons tenté de la reprendre. C'était une

entreprise décisive. L'arrivée d’une escadre anglaise, le 41 mai, a empêché M. le chevalier de Lévis de profiter, pour la prise de cette ville, de la victoire remportée sous ses murs le 28 avril. Les ennemis maintenant nous menacent de toutes parts, et, quoique réduits par notre victoire même à une poignée de monde, nous défendrons cette colonie jusqu'à la dernière extrémité. Le sentiment d’une position aussi critique, les misères de toute espèce qui les enveloppent, la privation presque entière de toute viande, car on en est réduit à un quarteron par jour, et bientôt même il le faudra supprimer, les maux passés, présents et ceux qu’on envisage pour l’avenir, n’ont rien diminué au courage, à l’ardeur, au zèle des troupes.

« On m'a confié les frontières du lac Champlain. J'occupe avec quatre cent cinquante hommes le poste de l’ile aux Noix, et je tache de suppléer au nombre par les travaux que j’y fais faire jour et nuit, et dans lesquels je suis merveilleusement secondé par la bonne volonté des officiers et soldats, que j'ose dire être sans exemple. (Dépôt de la guerre. Vol. 3574, pièce 51. — Original.)

Quant à Bourlamaque il écrivait de Montréal, le 26 juin 1760 à M. Crémille, adjoint au maréchal de Belle-Isle et chargé du détail de la guerre.

« Monsieur, j'ai l'honneur de vous envoyer la relation de ce qui s’est passé au Canada depuis la campagne dernière. Celle-ci a été commencée d’une

façon très brillante et qui fait honneur aux armes du Roi. M. le chevalier de Lévis, après avoir battu les Anglais Sur le même terrain où les Français le furent le 43 septembre dernier, aurait pris Québec et réparé tous nos malheurs de la campagne dernière, si les faibles secours qu’on a envoyés dans ce pays fussent partis plus tôt. Nous avons eu la douleur de voir arriver l’escadre anglaise au lieu des vaisseaux que nous attendions, et obligés de nous retirer, après avoir débuté avec le plus grand succès. Maintenant, sans espoir de recevoir aucun secours, il ne nous reste que de la patience et du courage. M. le chevalier de Lévis, digne d’une réussite plus heureuse, ne néglige rien pour entretenir l’un et l’autre. Il a tout ce qu'il faut pour tirer un grand parti de la valeur des troupes ; elles ont confiance en lui, il est certain que si nous ne réussiSsOns pas, au moins nous n’aurons rien à nous reprocher. En mon particulier, je ferai tout ce qui dépendra de moi pour le seconder.

« J'ai été blessé assez considérablement au combat du 98 (il avait eu une partie du gras de la jambe coupée par un boulet) : quoique je ne sois pas encore guéri, je sors de mon lit depuis quelques jours et J'espère être dans peu en état de servir.

« Menacés de trois côtés par des forces infiniment supérieures, nous attendons que l’ennemi ait achevé de décider ses mouvements pour l'aller combattre ; c’est la seule ressource qui nous reste... »

« Toute cette fin de guerre est épique, dit Cordier ;

c'est une lutte de géants, grandiose et superbe, mais inutile ; car l’ennemi est légion, et ceux qui résistent ont beau avoir tous les courages, toutes les audaces, et toutes l:s résignations, ils sont, isolés ou réunis, une poignée contre des phalanges sans nombre et incessamment renouvelées. IIS luttent pied à pied, reculant sans jamais être vaincus, par la force des choses et non par les succès de leurs adversaires si écrasante que soit leur supériorité numérique, car tous leurs combats sont des victoires. Mais, envahis sans cesse, débordés par cette mer humaine, qui recule parfois devant leurs coups d’audace, mais qui monte toujours autour d’eux, qui les harcèle et les pourchasse sans relàche sur cette terre désolée, ravagée, qu'ils aiment tant, mais qui, ingrate malgré elle, ne leur offre plus aucune ressource pour vivre et leur refuse jusqu’à du pain pour prolonger une résistance insensée désormais. »

« Dans les honteuses années du règne de Louis XV, dit Châteaubriand, l'épisode de la guerre du Canada vient nous consoler comme une page de notre ancienne histoire retrouvée à la tour de Londres. »

Lévis à Montréal voulait résister, Il n’y avait ni pain, ni argent; les colons refusaient le papiermonnaie; Lévis donna tout son argent ; ses officiers en firent autant. Il acheta de la farine et s’assura du pain pour un mois. Mais les habitants étaient découragés, L'Etat leur devait quarante millions et l’on

venait d'apprendre qu'à Versailles on avait suspend le paiement des lettres de changes venues du Canada. C'était là une véritable banqueroute. Ce fut le dernier acte de souveraineté du roi Louis XV au Canada.

Et cependant, Lévis espérait encore. IL écrivait au ministre :

« Nous tacherons de rassembler nos forces; si les ennemis ne mesurent pas leurs mouvements, nous en profiterons pour combattre le corps de leurs troupes qui avancera le premier ; c’est l’unique ressource qui nous reste. Nous sommes hors d'état de tenir la campagne: vivres, munitions, tout manque ; ilest surprenant que nous existions encore, (Dépôt de la guerre, 30 juin). »

Et quelques jours après, il ajoutait : « Je n’ai pas négligé de profiter de la confiance que les Canadiens me témoignent pour ranimer leur zèle, leur courage, et calmer les alarmes sur les lettres de Change et ordonnances, et de les engager à fournir des vivres. Nous sommes obligés de les combattre pour nous défendre, d'achever de leur enlever de vive force le peu d'animaux qui leur restent pour leur vie, étant à la dernière extrémité à ce sujet. La récolte paraît belle, mais il reste à savoir si nous y arriverons, si nous pourrons la couper, et qui la mangera. »

Et après cette réflexion pleine de mélancolie, il termine en disant : « Nous n’avons de poudre que pour un combat. Nous n’avons encore aucune nouvelle des ennemis... Jugez de notre situation, de

celle des Canadiens... (Lettre à guerre, 14 juil. Dépôt de la guerre). »

Les trois armées d'invasion marchaient sur Montréal.

Murray, parti de Québec le 8 juillet, remontait le fleuve avec trois mille cinq cents hommes et huit bâtiments. Suivant la méthode anglaise, il s’avançait lentement, prudemment, tâtant en quelque sorte le terrain, quoiqu'il ne rencontrât aucun obstacle sur sa route. Il détruisait tout sur son passage, brülait les maisons, incendiait les fermes, dévastait les champs et ne laissait derrière lui que la terre aride et nue,

Bougainville qui occupait, comme nous l’avons vu, le poste de l’ile aux Noix, avait défendu ce fort jusqu’au 27 août avec quatre cent vingt hommes contre les forces anglaises trois fois plus nombreuses commandées par le brigadier Haviland. Mais il dut évacuer la position lorsqu'il apprit l’approche de Murray et de son corps d’armée dont la venue devait lui fermer tous les passages pouvant lui permettre d’effectuer son retour. Ne pouvant résisier dans de pareilles conditions, il se replia sur Montréal.

Dés lors, cette place se trouva découverte du côté du sud et il ne resta plus que le fort Lévis pour la protéger.

Ambherst, le général en chef des troupes anglaises, commandait les forces réunies du côté du lac Ontario. Après avoir passé l'hiver au fort Saint-Frédéric, il

MONTCALNM. 303

descendit, lui aussi, sur Montréal, lorsqu'il nous sut concentrés devant celte place. Il arriva au fort Lévis, à l’entrée supérieure du Saint-Laurent avec douze mille hommes. Là, il rencontra le capitaine Pouchot qui y commandait depuis le 47 mars avec deux cents hommes. Pouchot tint en respect, devant celte bicoque, onze mille Anglais durant douze jours entiers. Il ne mit bas les armes que le 25 août, quand il vit ses remparts détruits, son artillerie hors de service et ses officiers morts tous jusqu’au dernier. Les Anglais n’en revenaient pas de surprise, quandils virent que cette résistance héroïque, qui les avait immobilisés là était l’œuvre de soixante soldats et de quelques miliciens, seuls débris du corps de troupe confié au commandant Pouchot : « Où donc est la garnison, disaient-ils ? — Vous la voyez toui entière. » Le tiers au moins des défenseurs du fort Lévis avaient succombé durant le siège.

Ce fort, au pouvoir des Anglais, le chemin du Saint-Laurent se trouvait fermé à l’armée. Toute tentative de retraite sur la Louisiane devenait impraticable.

Enfin le chevalier Corne avec huit cents hommes était placé au sault Saint-Louis.

Lévis n’avait en réalité à opposer à plus de quarante mille ennemis bien vêtus, bien nourris, approvisionnés d’armes et de munitions, que trois mille Soldats et quelques centaines de miliciens ; et encore ces derniers désertaient-ils chaque jour à cause de

la suspension du paiement des lettres de change.

Bourlamaque n’avait pas pu empêcher la flotte de Murray de forcer le passage devant Sorel.

Bougainville, nous l'avons vu, avait dù évacuer, le 27 août, le poste de l’ile aux Noix.

Murray et Haviland, ces obstacles une fois franchis, se réunirent devant Montréal.

Amherst, lui aussi, après la prise du fort Lévis, se trouva libre de ses inouvemeuts.

Le 6 septembre, il arriva au village de la Chine, dans la presqu’ile de Montréal. Le lendemain 7, il investit . place et fut rejoint presqu'aussitôt par Murray et Haviland. Il avait alors sous ses ordres dix-huit mille cinq cents hommes et une artillerie formidable.

« Montréal, dit la relation officielle, est une ville environnée d’une simple muraille pour la mettre à couvert contre les sauvages plutôt que contre des troupes ; elle était pleine d’un peuple infini, qui s’y était réfugié après la ruine de Québec et les incendies des campagnes ; ces gens coururent en foule implorer Vaudreuil pour sauver leur vie et leurs biens ; il ne fallait qu’une nuit à l'ennemi pour mettre la ville en cendres, toutes les maisons élant en bois, suivant l'usage du pays. »

En effet, le mur de défense de Montréal n’avait pas plus de deux à trois pieds d'épaisseur et les fossés étaient insignifiants. Devant la ville, l’ilot fortifié de

MONTCALM. Dh)

Saint-Hélène ne renfermait que cinq cents défenseurs.

Lévis n'avait que douze mauvais canons, quinze jours de vivres, et trois mille cinq cents hommes. Les habitants ne voulaient pas se battre.

Dans la nuit du 7 septembre, Vaudreuil tint un conseil de guerre dans lequel il fut reconnu que toute résistance utile était impraticable et que par suite il fallait capituler. Bougain ville fut désigné pour entrer en pourparlers avec Amherst. Il était chargé de préparer une capitulation en cinquante-cinq articles rédigée par Vaudreuil.

Dans le projet de capitulation, le gouverneur du Canada demandait pour les troupes les honneurs de la guerre; Ambherst refusa et Vaudreuil souscrivit aux exigences de l'ennemi.

Sur cinquante-cinq articles de la capitulation préparée par le gouverneur français, il y en a onze consacrés aux pratiques de la religion, aux religieux, religieuses, jésuites, au seigneur Évêque, aux chanoines, ete., etc. Vaudreuil veut que les habitants soient tenus de payer les dimes aux prêtres, le général anglais refuse'et réserve la question qui devra être tranchée par le roi d'Angleterre. Vaudreuil demande que l’évêque fût nommé par le roi de France, alors même que le Canada resterait au roi George; Ambherst refuse.

Toute cette partie de la capitulation semble avoir été dictée par un père jésuite, soucieux de sauvegarder les intérêts des congrégations. Il est fâcheux

que Vaudreuil n'ait pas montré un souci au moins égal pour la malheureuse armée qu’il livrait à l’ennemi. Les intérêts des religieux sauvegardés, le gouverneur accepla facilement toutes les exigences de l'ennemi. En résumé, les deux seuls articles intéressants insérés dans le projet :

Savoir la perpétuelle neutralité des Canadiens et les honneurs militaires pour l’armée furent refusés par les Anglais. Vaudreuil signa cette capitulation le 8 septembre 1760 et la ville fut remise le jour même à l'ennemi. C’élait la cession définitive du Canada qui venaitd'étreconsentieparle gouverneuraunom duroi.

On voulut imposer à Lévis l’humiliation de mettre bas les armes. Tous ses officiers se joignirent à lui pour protester.

Il se retira dàns l'île Sainte-Hélène avec deux mille deux cents hommes qui lui restaient. Son intention était de résister, non pour obtenir un triomphe impossible, mais pour sauvegarder l’honneur du nom français. Il finit pourtant par obéir aux ordres formels et réitérés de Vaudreuil, qui ne put l’y décider qu’en faisant valoir les intérêts de la colonie qu'il fallait sauver et que sa résistance désespérée auraient livrée à la merci du vainqueur. Lévis brisa son épée le 8 septembre 1760 en protestant pour lui et pour son armée contre le traitement fait aux troupes françaises, qui auraient dû mériter plus d'attention de la part de M. de Vaudreuil et plus d'estime de celle du

général Amherst. (Archives de la guerre. Vol. 3,574, n° 129).

Cette protestation est une condamnation absolue de l’attitude prise par Vaudreuil. Lévis voulut rester absolument étranger à la capitulation. Tous ses officiers firent comme lui et plusieurs régiments brülérent leurs drapeaux.

Des huit bataillons venus de France il ne restait alors, tout compris, malades, blessés et invalides, que deux mille deux cents hommes. On empila les vaincus sur des navires anglais. Le gouverneur, l'intendant, les fonctionnaires de l’administration civile et militaire, M. de Lévis et cent quatre-vingt-cinq officiers, deux mille quatre cents soldats et artilleurs, cinq cents matelots et les colons les plus marquants quittérent la colonie.

En France, on accueillit Lévis comme un héros. On voyait en lui le représentant et comme l’incarnation de cette résistance héroïque dont Montcalm avait été l’âme visible en quelque sorte, on honorait le grand mort, dans la personne de son lieutenant survivant. Le roi d'Angleterre, lui-même, l’excepta de la capitulation et leva l'interdiction qui lui était imposée et d’après laquelle il ne pouvait servir pendant le reste de la guerre. Il reparut en Allemagne, se signala à Johannisberg et fut fait lieutenant-général en 1761, gouverneur de l’Artois en 1780, maréchal de France en 1783 et créé duc en 1784. Lévis mourut en 1787 à l’âge de soixante-huit ans.

Bourlamaque, mutilé, fut fait gouverneur de la Guadeloupe. Quant à Bougainville, après avoir parcouru une autre carrière et s’être illustré dans la marine comme capitaine et comme l’un des plus grands navigateurs des temps modernes, il mourut à quatre-vingt-trois ans, amiral et membre de l'Institut,

« En parlant, dit Chäteaubriand, dans ses mémoires d'outre tombe, du Canada et de la Louisiane, en regardant sur les vieilles cartes l'étendue des anciennes colonies françaises en Amérique, je me demandais comment le gouvernement de mon pays avait pu laisser périr ces colonies, qui seraient aujourd'hui pour nous une source inépuisable de prospérité. »

Ce sacrifice inexplicable, la monarchie l’avait fait, Louis XV avait signé le 10 février 14763 la paix de Fontainebleau. Elle mettait fin à la guerre de sept ans, mais à quel prix !

« Ainsi finit cette guerre, dit Frédéric IF, qui pensa bouleverser l’Europe sans qu'aucune puissance, à l'exception de la Grande-Bretagne, étendit le moins du monde les limites de sa domination. La paix entre la France et l'Angleterre ne fut signée que quelques jours plus tôt que celle de Hubersbourg. La France, par ce traité, fut dépouillée de ses principales possessions. Les Anglais lui rendirent la Martinique, la Guadeloupe, le fort de Belle-Isle, et Pondichéry, et la France restitua l’ile de Minorque aux Anglais. »

En réalité, nous renoncions à Louisbourg, à l'ile

du cap Breton et à tout le Canada, sur la rive gauche du Mississipi et ce n’est qu'à grand’peine que nous oblinmes le droit de pêche à Terre-Neuve et la petite ile inculte de Miquelon pour y faire sécher la morue. La conquête était alors un fait accompli et toute la Louisiane jusqu’au Mississipi partagea le sort du Canada,

La paix de 1763 ?

« Qu'est-ce que l'Autriche a gagné ? dit Michelet. Rien du tout. Frédéric reste seul.

« Qu'est-ce que la France a perdu ? Le monde, pas davantage.

«Pour longtemps, elle est désarmée, abattue, humiliée,

« Que cette Cour de Versailles, cette monarchie criminelle, cette France légère, étourdie, perde l'Inde, perde l'Amérique, c’est justice.

« Mais le résultat laisse un problème bien grave dans le destin du genre humain.

« Du plus haut lac du Canada jusqu’à la Floride espagnole (qui est livrée à l’Anglais), un superbe empire va se faire, tout européen, admirable de jeunesse et de grandeur. Qui aura péri ? l'Amérique.

« Toutes les races américaines avec nous auraient subsisté, Comment ? Les sauvages le disent : « Les Français épousaient nos filles. » Un monde mixte se füt formé, où se seraient conservé le génie améri- Cain.

« Les Anglais ne sauvent point, ne conservent

point les races. Ils les remplacent seulement. — Et cela encore ne se voit que dans les rares climats moyens, où l’Auglais peut s'acclimater. (Michelet, Hist, de France, tome XIX).»

Au moment où l'Angleterre élait définitivement mise en possession de nos colonies de l’Amérique septentrionale, elle triomphait. Mais dans son succés même était le germe d’une défaite future. Vingt ans plus tard, en 1783, se signait le traité de Versailles, qui consacrait l’indépendance des Etats-Unis. Elle a gardé le Canada sans doute et ce petit peuple qui fut héroïque et a mêlé son sang avec le nôtre dans la guerre de 1759 à:t resté sous sa domination ; mais l'Amérique soulevée a trouvé le moyen de lui échapper et de former une puissance rivale de la sienne composée des débris des anciennes colonies formant un faisceau puissant et redoutable sous le nom de la République des Etats-Unis.

« Le but des anglo-américains, dit Dussieux, était atteint. Ils s'étaient servis de l’Angleterrepour vaincre la France, puis ils se servirent de la France pour vaincre l'Angleterre et lui enlever ses plus belles possessions.

« Mais, comme le dit encore M. Charles Canivet, dans ses Colonies perdues, le Canada ne peut plus songer à se fondre dans les Etats-Unis. Sa destinée esl de fonder une grande puissance rivale de la Confédération américaine. »

Page 1