DES PROVINCES ANGLAISES
DE L'AMÉRIQUE SEPTENTRIONALE (HOMMAGE NÉGLIGÉ PENDANT DE LONGUES ANNÉES, AUJOURD'HUI ENCOURAGÉ PAR SA PROTECTION,
STIMULÉ PAR SON EXEMPLE, ET SECONUÉ PAR LA MUNIFICENCE, QUOI DE PLUS DIGNE D'UN ILLUSTRE GÉNÉRAL |) LE XI DÉCEMBRE DE L'AN DE GRACE MDCCCXX VII, SOUS GEORGE IV, ROI D’ANGLETERRE.
Plus tard encore, en 1830, un des successeurs du comte de Dalhousie, lord Aylmer, visitant le pensionnat de jeunes filles tenu par les Ursulines à Québec, voulut voir le tombeau de Montcalm. On le conduisit dans l’église et il remarqua qu'aucun signe : extérieur n’indiquait l'endroit où se trouvaient les restes du héros. Il déclara qu’il se chargeait de réparer cette lacune. Le 27 octobre 18314, il fit placer dans l’église sur le mur même de l'édifice, un peu à droite de l'endroit où suivant la tradition devait se trouver le corps, une plaque de marbre blanc sur laquelle était gravé en langue française :
HONNEUR A LE DESTIN, EN LE PRIVANT DE LA VICTOIRE, L'A RÉCOMPENSÉ PAR UNE MORT GLORIEUSE.
Quant à l'inscription composée par l’Académie des Inscriptions, cette malheureuse inscription qui avait sombré en plein océan et qu’on croyait anéantie pour
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jamais avec le marbre sur lequel elle’était gravée, on l'a reprise et elle a été gravée sur; le’ monument funèbre que la population de Québec a élevé au héros en 1859 à l’occasion duŸcentenaire de sa mort.
Un avocat de Québec, M. Faribault, avait organisé une souscription pour célébrer cet'événement. C’est à Québec même qu’on organisa la cérémonie et qu'on prépara le monument qu’on voulait inaugurer. Ce monument consistait en une plaque de marbre noir de deux mètres de hauteur au milieu de laquelle était fixée une autre plaque de marbre blanc de moindre dimension” et taillée en forme de tombeau antique. Sur cette seconde plaque, on avait gravé l'inscription composée par l’Académie au-dessus”des armoiries de Montcalm.
La cérémonie eut lieu le 44 septembre 1859, dans la chapelle des Ursulines. On avait tendu de noir tout l'intérieur de l'édifice et on avait exposé la tête du héros sous un globe de cristal au sommet d’un catafalque dressé dans la nef. Cette tête, dit F. Marlin, avait été retrouvée sur les indications d’une sœur Saint-Ignace, âgée de quatre-vingt-deux ans en 1833, qui avait assisté dans son enfance à l’inhumalion du marquis. Elle avait indiqué la place de sa sépulture où l’on trouva en effet les os qui tombaient en poussière ; mais la tête élait bien conservée.
La nation française tout entière, par la voix de ses représentanis, lui rendit encore en 1790 un
hommage officiel dans lequel en reconnaissant la grandeur des services rendus par le héros, elle témoignait de l'estime singulière qu’elle avait pour lui. Un débat solennel et public et un artücle inséré à la suite dans la loi sur les pensions fit en faveur de la famille une exception à la règle générale adoptée en principe.
La Gazette officielle du 2 août 1790, qui donne le compte-rendu de la discussion qui eut lieu à l’Assemblée dans la séance du 31 juillet porte en effet ce qui suit :
M. FnéTEAU : M. de Montcalm a laissé quatre enfants vivants, à chacun desquels l'Etat a donné mille livres de pension, pour témoigner sa reconnaissance à celui qui a soutenu l'honneur des armes françaises à Québec, et dont le tombeau eût été couvert des lauriers de la victoire si ce grand homme eüt vécu deux heures de plus : Madame de Damas, sa fille,a reçu au lieu de mille livres, quatre mille livres. Je viens de sa part remettre mille écus à la nation. (Des applaudissements interrompent l’orateur.) On propose que l'on conserve un Capital de quatre mille livres pour la famille de M. de Montcalm, en énonçant dans le nouveau brevet que c’est par égard pour les services de leur père. Madame de Damas attend de cette énonciation un plus grand motif d’'émulation.
M. Camus : Les enfants de M. de Montcalm ont été plus maltraités que leur sœur; en reconnaissant la générosité de l’action qu’elle fait aujourd’hui, je
crois qu’on doit aussi laisser à la nation la faculté de reconnaître les services de leur père. Je demande donc que la proposition de M. Fréteau soit renvoyée au Comité des finances. “
M. nE MoNTCaLM : Je remercie l’Assemblée au nom de mes cousins, de la bienveillance dont on veut bien les honorer ; ma famille ne sert point pour l’argent, l'honneur est la seule récompense qu’elle ambitionne.
M. de Montcalm reçoit les applaudissements de l'Assemblée.
M. DE NoaiLces : La proposition de M. Fréteau doit être prise en considération ; les services de M. de Montcalm ont fait connaître son nom dans les deux mondes ; sa valeur et ses talents militaires ont honoré les armes françaises. Je ne retracerai point les actions de guerre qui ont distingué ce brave général; mais je citerai un fait particulier qui touchera l’Assemblée et qui lui montrera que les vertus civiques et guerrières ont des droits sur tous les peuples. Lorsque les troupes françaises se sont présentées dans le nouveau monde, elles ont recu des témoignages d’attachement de plusieurs hordes sauvages ; il n’en est aucun qui n’ait donné des marques de respect pour la conduite de M. de Montcalm à la tête de nos troupes dans la guerre du Canada et des témoignages d’admiration pour sa mémoire. Il n’en est point qui n’en ait conservé un souvenir juste et touéhant. Si son fils n’a point de service, CRURAR ON
le mettrons à notre tête. Je vous demande si de pareilles preuves d’un mérite éclatant peuvent être douteuses et si à l'instant où les sauvages montrent de la reconnaissance pour des actions glorieuses dont vous avez joui, je demande si vous serez audessous de ces peuples non policés pour les sentiments de générosité et de reconnaissance. J’insiste sur la motion de M. Fréteau.
La proposition est adoptée.
A la suite de cette discussion, l'Assemblée inséra une réserve en faveur de la famille de Montcalm dans la loi du 22 août 1790 concernant les pensions el autres récompenses nationales. Cette loi limitait à trois mille francs le montant des pensions qui pouvaient être accordées à une même famille. L’Assemblée décida qu’une exception serait faite en faveur de Montcalm.
En effet, l’article 49 porte ce qui suit : « Nonobstant l’article 8 (qui établit un maximum de trois mille francs) du présent titre, relatif aux enfants des officiers tués au service de l'Etat, les enfants du général Montcalm, tué à la campagne de Québec, au lieu de la somme de trois mille francs qu'ils devraient se partager entre eux aux termes dudit article, toucheront mille livres chacun ; l’Assemblée nationale autorise les commissaires par elle nommés pour la distribution des nouvelles pensions à exprimer dans le brevet de mille livres qui sera délivré à chacun desdits enfants, que cette exception a été décrétée
par elle comme un témoignage de son estime particulière pour la mémoire d’un officier aussi distingué par ses talents et son humanité que par sa bravoure et ses services éclatants. La même mention serà faite dans les brevets qui seront expédiés à la famille (lASSas. »
Le plus récent hommage rendu à la mémoire de Montcalm est celuide la ville de Paris quia donné son nom à l’une de ses rues,
Watteau à fait un tableau représentant la mort de Montcalm,
Il existe aussi un portrait de lui peint par Massé, reproduit depuis par La Rive et par J. Barbié.
Enfin son buste est à Versailles,
« Le marquis de Montcalm, dit le père Martin, avait une petite taille et une belle figure qu'animaient des yeux extrêmement vifs. Un chef sauvage, étonné qu'un homme qui faisait des choses si extraordinaires ne fut pas d’une grande stature, s’écria la première fois qu'il le vit : « Ah! tu es petit! mais je vois dans tes yeux la hauteur du chêne et la vivacité de l'aigle. »
Montcalm, en effet, était de petite taille, mais de fière mine, Les traits anguleux, le nez busqué; de grands yeux noirs, brillants et animés ; il avait une allure brève et nerveuse. Il avait du coup d’œil, sai- Sissait vite et bien le fort et le faible des choses ou
des situations, jugeait les hommes et ne se trompait guère dans ses jugements. Il savait concevoir un plan hardi, n’avait aucune hésitation, quand il s’agis- Sait de l’exécuter et, si quelqu’incident imprévu venait déjouer ce plan, il savait prendre immédiatement son partiet modifier sur l’heure ses données primitives. C'était un soldat, dans toute l’acception du terme, hardi et courageux, homme d’action avant tout; mais, en même temps, c'était un observateur sagace, un chef de grande valeur, très préoccupé des besoins et du bien-être du soldat, si plein de bienveillance pour tous qu’il sut se faire adorer même des sauvages et que, sauf les malversateurs qu'il rencontra sur sa route, il n’eut que des admirateurs et des amis. Il avait toutes les vertus, honneur, probité, désintéressement et il sut se sacrifier lui-même alors même qu'il n'avait plus aucune illusion sur l’utilité du sacrifice qu’il accomplissait par devoir et pour l’exemple.
C’est en un mot un homme de Plutarque tout à son devoir et plus grand que nature; mais c’est en mêmetemps, un homme, dans le sens humain du mot, un homme attendri, aimant et doux que l’émotion gagne quand il pense à sa famille qu’il aimait tendrement. Il avait pour sa mère une affection respectueuse, pleine d’une tendresse toute filiale qui se retrouve dans Chacune de ses lettres. À sa femme, il écrit : « Mon cœur, je préférerais le plaisir de t’em- «brasser à celui même de battre le général
Abercromby. » Peut-on rien trouver de plus humain que ce mot qui prouve quel prix il attachait aux joies de la famille. Sans cesse, il se préoccupa du sort de ses fils. A vingt ans, l’ainé est colonel, en belle passe, comme il le dit ; le cadet est aide de camp de Chevert, son ami. Ils font campagne en Europe à quinze cents lieues de lui; il s’attendrit en parlant d'eux et, quand il écrit au ministre, ce n’est pas pour lui qu’il demande rien, c’est eux qu'illui recommande.
« À la bravoure, dit le père Martin, à l’activité, Montcalm joindra ce sang-froid que les revers mêmes r’altérent pas, cette patience que rien ne rebute ni ne décourage et cette résolution persévérante qui caractérise les grandes âmes. Il eut à éprouver des fatigues, des embarras et des dangers inconnus en Europe. Avec des ressources extraordinairement limitées, il fit des choses incroyables et qui excitèrent l’admiration de ses ennemis mêmes. N'ayant que sept à huit mille hommes à peine, tant de troûpes troupes françaises que de milice coloniale, non seulement il a résisté à des armées de vingt et trente mille hommes, maisilles a tenues en échec etils’en est fait craindre jusqu’à la malheureuse journée qui lui a coûté la vie. »
L'historien américain Bancroft trace ce beau portrait de Montcalm : « Infatigable au travail, juste, désintéressé, toujours rempli d'espérance et quelquefois jusqu’à la témérité, sage dans le conseil, actif dans l’action, c'était une source continuellement
jaillissante de hardis projets. Sa carrière au Canada fut une admirable lutte contre une inexorable destinée. Il supportait avec une égale patience la faim et le froid, les veilles et les fatigues. Plein de sollicitude pour ses soldats, il ne pensait qu’à eux. Souvent il apprit aux sauvages américains à s’oublier et à tout souffrir; et, au milieu d’une corruption générale, il ne chercha jamais que l'intérêt de la colonie. »
Un des compagnons d’armes de Montcalm écrivait en 1760 : « Je ne me consolerai jamais de la perte de mon général. Quelle est grande pour nous et pour ce pays et pour l'Etat ! C'était un bon général, un citoyen zélé, un ami solide, un père pour nous tous. Il a été enlevé au moment de jouir du fruit d’une campagne que M. de Turenne n'aurait pas lui-même désavouée. Tous les jours je le chercherai et tous les jours ma douleur sera plus vive. »
M. Bernier, commissaire de guerre, écrivait au ministre de la guerre le 15 octobre 1759 : « M'est-il permis de finir en jetant encore quelques larmes sur la tombe de M. le marquis de Montcalm ? La colonie en pleurs en ressentira longtemps la perte. Le militaire a perdu un protecteur zélé, par le désir de mériter son éloge, »
Pouchot, le brave Pouchot, lui aussi rend hommage à son chef; il dit de lui dans ses mémoires : « La pureté des intentions de Montcalm et son désintéressement égalèrent toujours sa valeur. »
Montcalm, qui n’avait jamais subi aucune défaite, quand il lui fallut livrer une suprême et décisive bataille, perdue d'avance, quand vaincu par le nombre, mais non par sa faute, il a vu pour la première fois les troupes guidées par lui, reculer devant les phalanges anglaises, Montcalm est mort sur le champ de bataille où pour la première fois il avait vu reculer nos étendards. Sa mort a changé en désastre ce qui n’était encore qu’un échec peut-être momentané et, comme l’a dit Fréleau à la tribune de l’Assemblée nationale en 1790, son tombeau eùt été couvert des lauriers de la victoire si ce grand homme eût vécu deux heures de plus.
ILest mortdans son premierrevers etla postérité ne lui a peut-être pas rendu toute la justice qu’il méritait.
On lit dans un manuscrit anglais du dépôt de la guerre que le père Martin attribue au major Johnstone : « Je n’entreprendrai pas la panégyrique de ce grand homme. Excellent citoyen, aimé de son roi et de son pays, il brillait par d’éminentes qualités. S'il était né en Angleterre, son nom serait devenu célèbre et aurait été transmis avec honneur à la posterité ; mais il fut l’infortunée victime de l’insatiable cupidité de certains hommes et de la coupable ambition de quelques autres. $es ossements reposent sans honneur loin de sa patrie. Il ne fut pas généralement apprécié pendant sa vie ni regretté comme il aurait dû l'être par ses concitoyens. »
« Telle est souvent, dit Necker, la destinée du grand homme. Il ne jouit pas lui-même de sa gloire, mais le jour vient où la vérité, conduite par le temps, s'approche de son tombeau et lui crie : « Lève-toi ! Revets ta gloire ! Les hommes demandent à te connaître. »
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