BIGOT
« Il y a près d’un an, dit Barbier {dans son journal Ju règne de Louis XV, au mois de décembre 1763) il y a
près d’un an qu’on a établi une commission par lettre patente, du mois de novembre 1761, composée de M. de Sartines, lieutenant-général de police, président de la commission et de conseillers au Châtelet de Paris, au sujet de malversations commises à Québec dans le Canada, par ceux qui y étaientemployés pour le ministère par l'administration des finances dans ce pays. Après leur retour en France, à la paix d’octobre 1762, on en a arrêté plusieurs qui étaient à la bataille. L’instruction de ce procès criminel a été très longue et difficile, pour la vérification de leurs registres et papiers et pour entendre tous les témoins dont on a eu besoin. C’est M. Dupont, conseiller au Châtelet, qui en était le rapporteur et qui a beaucoup travaillé.
« Enfin cette affaire, qui faisait la curiosité du public, a été jugée, ou du moins le jugement n’a été consommé que samedi au soir, 10 de ce mois. Dimanche matin, M. de Sartine et M. Dupont ont été à à Versailles porter au roi ce jugement dont on ne sait pas encore au vrai toutes les particularités.
« On dit dans le public, en général :
« 1° Que M. Bigot, qui était intendant du Canada, fils, dit-on, d’un conseiller au Parlement de Bordeaux, est banni à perpétuité du royaume, condamné à mille livres d'amende envers le roi et à quinze cent mille livres de restitution.
2 M. Varin, qui était trésorier, banni de même. Mille livres d’amende, huit cent mille livres de restitution.
«3° M. Cadet, munitionnaire général des troupes, banni pour neuf ans, trois cents livres d’amendes, six millions de restitution.
« 4° M. Péan, major, plus amplement informé pendant six mois, et gardera prison, les preuves réservées ; on compte que c’est le mieux traité.
« 5° Pour les employés subalternes, cinq admonestés et vingt et un renvoyés.
« 6° Six hors de cours, dont M.le marquis de Vaudreuil, tice-amiral et gouverneur du Canada est du nombre. Le hors de cour ne justifie pas absolument.
« Les preuves, dit-on, n’étaient pas assez fortes pour la condamnation à mort ; mais ces bannissements et ces restitutions feront toujours un exemple pour empêcher à l'avenir les malversations. Les sieurs Bigot et Cadet, depuis leur retour du Canada, avaient acheté ici des terres considérables et faisaient beaucoup de dépenses.
« On compte que ce jugement sera imprimé et rendu public; on en saura mieux les détails (Journal de Barbier, avocat au parlement de Paris). »
A la suite de nos désastres au Canada, la voix publique avait en effet réclamé énergiquement une enquête sur les malversations trop évidentes commises dans la colonie et cette enquête avait été ordonnée. :
Voltaire lui-même s’en émut et dans plusieurs de ses lettres il revient sur ce sujet.
«.… Quoique je ne m'intéresse guère aux choses de ce monde, écrit-il à Damilaville le 28 novembre 1762, je serais pourtant curieux de savoir ce qu’est devenu le procès criminel du sieur Bigot. On dirait que le peuple aurait la consolation de voir pendre un intendant, mais je n’en crois rien. »
Le 23 décembre 1763 il écrit encore à Damilaville :
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« Je sais l'aventure des Bigots...» et le 26 du même mois il ajoute:
« Il me semble qu’on a banni quinze ou seize personnes avec le sieur Bigot. Pourquoi envoyer quinze ou seize citoyens dépenser leur argent dans les pays étrangers ? Ce n’est pas les punir, c’est punir la France. Nous avons une jurisprudence aussi ridicule que tout le reste : cependant tout va et tout ira. »
Les malversations commises au Canada par les intendants et les fournisseurs étaient si colossales qu’il ne fut pas possible de ne pas faire une enquête :
Un arrêt du Conseil d'Etat, rendu le 12 décembre 1761, et des lettres patentes de Louis XV, du 17 décembre de la même année, rendus sur le même arrêt, ordonnaient que « le procès serait fait aux auteurs des monopoles, abus, vexations et prévarications qui avaient été commises au Canada.
Ce même jour, 17 décembre, Bigot, intendant de la nouvelle France au Canada, pendant la guerre de 1756, accusé de malversation, fut arrêté et mis dans un des cachots de la Bastille. Cinquante cinq personnes étaient compromises dans cette affaire. Une commission présidée par M. de Sartines lieutenant-général de police et composée de vingt-sept conseillers au Châtelet, fut chargé d’examiner les pièces du procès et de juger souverainement en dernier ressort.
L’instruction dura quinze mois et le jugement ne fut rendu que le 10 décembre 1763. Le lendemain, comme nous l’apprend Barbier, l’arrêt fut porté au roi à Versailles par le président M. de Sartines. accompagné de M. Dupont le conseiller rapporteur,
Il renfermait les dispositions suivantes :
Bigot et Varin, bannis à perpétuité, biens confisqués, mille livres d'amende. De plus, le premier était condamné à quinze cent mille livres de restitution et le second à trois cent mille livres.
Bréard, Cadet, Pénissault et Maurin, neuf ans de bannissement, 500 livres d'amende etcondamnés à des restitutions s’élevant ensemble à dix-neuf millions trente mille livres.
Il était en outre ordonné que ces condamnés garderaient prison au château de la Bastille jusqu’au payement des restitutions prononcées. Les juges d’ailleurs s’excusèrent sur l'absence d’un texte qui punit de mort le crime qu’ils avaient commis.
Quant aux autres accusés quelques-uns furent déchargés de l’accusation, d’autres furent bannis ou mis simplement hors de Cour, faute de preuves suffisantes.
Parmi les accusés notables, nous citerons : Bigot, l’intendant du Canada.— Varin, subdélégué de l’intendant. — Bréard, contrôleur de la marine. — Eusèbe, conseiller du conseil suprème de Québec, garde magasin de ladite ville. — Cadet, munitioi naire de vivres. — Pierre Rigaud, marquis de Vaudreuil, gouverneur du Canada.— Péan, capitaine d’État-major des troupes de la marine, — Lemercier, commandant d'artillerie. —- Deschamps de Boishebert,capitaine de troupes de la colonie, commandant au poste de Mirawichy. — Desmeloises, cipitaine aide-major des troupes du Canada. — Payen de Najant, lieutenant de la ville de Trois- Rivières, commandant le fort Frontenac. — Vassau, commandant le second bataillon de la marine et au fort
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Niagara. — Chabert, lieutenant des troupes de la marine, commandant au portage du Niagara. — Duvergé de Saint-Blin, lieutenant des troupes de la marine, commandant au fort de la Rivière aux Bœufs. — Perrault, major des milices du Canada, ete., etc. Parmi les coutumaces, il faut encore citer: Deschenaux, secrétaire de Bigot. — Saint Sauveur, secrétaire de Vaudreuilet ua grand nombre d’autres,
Vaudreuil, Boishebert, Lemercier, Desmeloises, Perrault, et Fayolle furent déchargés de l'accusation, ce qui n’était pas, comme nous l’apprend Barbier l'équivalent d'une déclaration de non culpabilité, mais ce qui impliquait seulement que les preuves suffisantes avaient fait défaut.
Au cours du procès, Bigot avait fait publier un mémoire dans lequel il attaquait Montcalm. Madame de Saint-Véran, sa mère, et Madame de Montcalm, sa femme, portèrent plainte contre ce factum. La commission faisant droit à leur trop juste réclamation, ordonna que les termes injurieux de la mémoire de Montcalm, insérés dans les mémoires dudit Bigot et notamment le terme de délateur, demeureront supprimés comme calomnieux. Le voleur traitant le volé de délateur, c'était là vraiment trop d’audace.
Vaudreuil, comme on le voit par la lettre de Doreil au marquis de Paulmy, du 28 octobre 1755, connaissait et déplorait les abus et les scandales. En réalité, il w’élait ni abusé, ni subjugué par Rigot, mais exploité par lui. Informé de tout en détail, il défendait quand même le concussionnaire auprès du ministre. C'était là une véritable complicité que sa faiblesse incurable ne
saurait excuser. Il n’aimait pas qu'on rendit compte à la cour de ce quise passait au Canada et c'est là une des explications desa conduite. Quoiqu'il en soit, il ne se releva pas du coup que ce procès lui avait porté : il traina quelque temps et mourut accablé de chagrin. Le roi luiavait fait une pension de six mille livres.