‹ Les grands hommes de la France [microforme]Chapitre 3 sur 43 · CHAPITRE HI · texte numérisé non relu

CHAPITRE HI

Le Canada, — Les Explorateurs, — Sébastien Cabot, — Samuel Champlain, — Richelieu. — Les Anglais réclament l’Acadie. — Hostilités. — Paix de Saint-Germain, — Attaques des 1roquois. — Les Anglais s'emparent de l’Acadie. — Traité d’Utrecht. — Le gouvernement du Canada, — Colbert; son intervention. — Expéditions et découvertes, — Hostilité des Anglais sur l'Ohio. — Leur mauvaise foi. — Paix d’Aix-la- Chapelle, — Limites mal définies, — Prétentions de la Compagnie de l’Ohio.— Les Français construisent des forts. — La Galissonnière, — Duquesne. — Assassinat de Jumonville. — Villiers de Jumonville force Washington à capituler dans le fort Nécessité. — Capitulation, — Construction du fort Carillon. — Situation du Canada. — Demandes faites à la cour.— Le baron de Dieskau. — Boscawen capture pa: trahison trois cents navires français. — Piraterie des Anglais qui capturent trois cents de nos navires en pleine paix. — Braddock au Canada. — Succès de Winslow en Acadie. — Transportation en masse des Acadiens. — Braddock battu sur l'Ohio. — Les Anglais construisent le fort Lydius-Johnston, — Dieskau battu et pris à Belle-Rivière, — Demandes de secours. — Si tuation du Canada.

Avant d'entrer dans le détail des événements qui se sont déroulés dans cette partie de l'Amérique septen-trionale qui a mérité le nom de Nouvelle-France, il est bon de dire quelques mots de ce qu'était ce pays, de sa découverte, de son histoire, et des guerres

qui l’ont ensanglanté avant l'époque dont nous voulons retracer les péripéties.

« La France, dit Dussieux, a possédé pendant les règnes de Louis XIV et de‘Louis XV, la plus grande partie de l'Amérique du Nord. Les espaces qui lui appartenaient étaient situés entre la baie d'Hudson au nord et le golfe de Mexique au sud ; de l’est à l’ouest, ils s'étendaient depuis l'océan Atlantique et les monts Alléghanis d’un côté, jusqu'aux prairies qui précèdent les monts Rocheux et qui forment aujourd'hui le Far-West, Vue dans son ensemble, cette région est Comme un triangle dont la base est au nord de la baie d'Hudson et le sommet au sud à la Nouvelle-Orléans ; chaque côté du triangle a au moins huit cent lieues et la superficie est d'environ trois cent mille lieues carrées ; c’est-à-dire onze fois celle de la France, Ces territoires, grands comme la moitié de l'Europe, étaient divisés en quatre parties : le pays de la baie d'Hudson et le Labrador au nord ; à l’est, dans le bassin du Saint-Laurent, le Canada avec l'Acadie et Terre-Neuve; à l’ouest, autour des grands lacs, 16 pays d’en haut ; au sud, dans le bassin du Mississipi, la Louisiane,

C'est aujourd'hui le territoire de la Compagnie anglaise de la baie d'Hudson, la Nouvelle-Bretagne et la plus grande partie des Etats-Unis. On y compte vingt-trois millions d'habitants, dont un million et demi de race française, vingt-trois millions d’Anglais, d'Irlandais et d’Allemands, nouveaux maitres du Sol;

trois millions de nègres esclaves, un demi million d'indiens qui regrettent encore la domination de la France, si libérale pour leur race. Ce sont les pius riches pays du monde en bois de construction, en coton, en blé et en fer ; la surface du terrain houiller s'élève à vingt cinq mille lieues carrées ; nulle part sur le globe, il n’existe un pareil magasin de combustible minéral. Toutes ces contrées sont traversées par de belles voies navigables ; le Mississipi a douze cents lieues; le Missouri neuf cents ; l'Ohio cinq cents; le Saint-Laurent trois cents ; ce dernier fleuve est praticable aux plus gros bâtiments jusqu’à Québec, à cinquante lieues de son embouchure.

« La tradition veut que les Normands, les Bretons, les Basques aient tous fréquenté à une époque reculée les pêcheries de Terre-Neuve. On parle de leurs voyages dès 150% et ils sont assurément de beaucoup antérieurs.

« De toute mémoire, dit Lescarbot, et dès plusieurs siècles, nos Dieppois, Maloins, Rochelois et autres mariniers du Hàvre-de-Gràce, de Honfleur et autres lieux font les voyages ordinaires en ces pays-là pour la pêcherie des morues. Les Basques et les Bretons sont depuis plusieurs siècles les seuls qui se soient employés à la pêche de baleines et de morues ; et il est fort remarquable que S. Cabot, découvrantla côte du Labrador, y trouva le nom de Bacallos, qui signifie morue en langue basque. » (Manuscrit de la Bibliothèque de Versailles.)

Les Anglais revendiquent pour un de leurs navigateurs, la découverte du Canada. Selon eux, Sébastien Cabot aurait découvert en 1497, le Labrador et tout le littoral de l'Amérique du Nord depuis le 34° jusqu’au 66° de latitude nord, sur l'Océan atlantique. Le fait est-il exact ? Il est certain assurément que s’il a visité ces parages, il n'a fait que reconnaître les côtes et n’a point pénétré dans l’intérieur du Saint-Laurent. Cela est démontré par ce fait que trente-sept ans plus tard, en 1534, Jacques Cartier, visitant cette même région, ignorait que Terre-Neuve fut isolée du continent et qu'il prit tout d’abord l'embouchure du fleuve pour un golfe. Pierre Martyr prétend que Sébastien Cabot donna au Labrador le nom de Bacca- 1o$, parce que dans cette mer il trouva une si grande multitude de poissons énormes, que les habitants appellent baccalos, que parfois ses navires étaient arrêtés (Pierre Martyr, dans Hakluyt. IE, 30).

Denis de Honfleur, normand, parcourut à son tour en 1506, le golfe Saint-Laurent. :

Aubert de Dieppe y fut en 1508 et le baron de Léry y tenta, en 1518, un établissement qui ne prospéra point. François L°*, en 152%, y envoya le florentin Jean Verazzano qui lui donna le premier le nom de Nouvelle-France. I donna également celui d’Acadie à la péninsule découverte par Sébastien Cabot.

Eofin, après la paix de Cambrai, François Er y envoya Jacques Cartier. Ce fut le premier véritable explorateur du pays. Né à Saint-Malo, en 1494, il fit

deux expéditions aux Terres-Neuves de Amérique septentrionale de 153% à 1536. Parti de sa ville natale, il arriva à Terre-Neuve 16 10 mai 153%, pénétra dans le Saint-Laurent et découvrit le 3 juillet, la baie des Chaleurs, Iexplora une vaste contrée que les Indiens nomimaient le Canada, C'est-à-dire, réunion des Huttes. IL prit possession du pays à l'entrée de la baie de Gaspé et rentra à Saint-Malo Le 5 Septembre 153%.

Le 19 mai 1535, il entreprit un second voyage, arriva au golfe Saint-Laurent le 10 août, remonta le fleuve jusqu'à Pemplacement de Québec et plus haut ‘ découvrit, le 20 octobre, une ile avec une haute montagne qu'il nomma le Mont-Réal. H hiverna dans ia rivière Saint-Charles et revint à Saint-Malo le 26 juillet 1536.

A la suite de ce voyage, François Fr envoya un Picard, nommé Roberval, avec le tre de vice-roi pour organiser là colonie, Jacques Cartier partit en avant pour préparer les voies, en 1541; il fonda Charles-Bourg royal presque au lieu même où ful plus lard établie la ville de Québec, Puis, Roberval ne paraissant pas, Cartier reprit la route d'Europe ct rencontra cheuin faisant 1e vice-roi qui arrivait tout seul. Celui-ci avait ét: autorisé à se faire livrer Les prisonniers condamnés à mort, H alla s'établir à trois lieues du hameau indien de Québec,

Mais la guerre avec Charles-Quint allait s'ouvrir, Le roi rappela Roberval en Europe et Jacques Gurtier

Palla chercher en 15%. Toute la colonie suivit son chef et le Canada se trouva de la sorte abandonné.

Jacques Cartier fut auobli en 1552 et mourut peu de temps apres.

Après la guerre Roberval retourna au Canada (1549). On ne sait ce qu'il devint.

D'autres tentatives furent faites encore par le marquis de la Roche, en 1577 ; par Pierre Chauvin; par le commandeur de Chaste, Nos marins de leur côté continuèrent à faire la pêche à Terre-Neuve et à se livrer au commerce des fourrures, Les bénélices qu'ils en retiraient déterminéreut plusieurs négociants de Saint-Malo à former en 1602 une compagnie qui reprit Le projet de fonder un établissement permanent au Canada,

Samuel Champlain, né à Brouage en Saintonge, fils de Antoine de Champlain, capilaine de vaisseau et de Marguerite Le Roy, amsi qu'il est porté en son Conral de mariage, avait servi la cause de Henrt IV durant les guerres de la Ligue, La bravoure el les connaissances maritimes qu'ildéploya contre les Espagnols sur les côtes de Bretagne en 1595 avaient fixé Pattention du roi. Il était un des associés de la nouvelle Compaguie et, quand le commandeur de Chaste, gouverneur de De eut obtenu un privilège pour fonder de nouveaux établissements dans l'Amérique du Nord, Henri IV approuva la mesure qui Conliait à Champlain la direction de l'entreprise,

Le 15 mars 1603, il s'embarqua à Honfleur sur un vaisseau commandé par Pont-Gavé, l’un des plus habiles marins du temps. Le 24 mai l'expédition jeta l'ancre daus le fleuve Saint-Laurent. Le projet de Champlain étais de continuer et de compléter les découvertes de Jacques Cartier dans le Canada. Fort de la protection de Henri IV et de celle de Sully, il avait bon espoir de réussir. Après avoir remonté le cours du fleuve daus de petites barques jusqu’à l'endroit où Jacques Cartier s’était également arrêté en 1535, Champlain revint en France et présenta le récit de son voyage avec une carte à Henri IV qui l’avait prié de lui en rendre compte. Ce récit fut publié en 1603. Le commandeur de Chaste était mort dans l'intervalle. Le sieur de Mons, gouverneur de Pons, auquel Henri IV avait accordé les mêmes pouvoirs, voulut aller lui-même en Amérique avec Champlain et mit à la voile en 160%. IL arriva à la côte d’Acadie le 6 mai,

Cette expédition eut pour résultat la fondation de Port-Royal. Elle permit en outre à Champlain de visiter les côtes de cette contrée. À son retour en 1607, il publia la relatioa de ce second voyage et donna une description de la côte méridionale de l’Acadie et de celle de la baie française située entre cette presqu’ile et le continent qu’il avait côloyée jusqu’au cap Cod.

be Mons revint alors en France et Champlain l’accompagna. Après un séjour de six mois en Europe, ce dernier repartit, le 13 avril 1608, avec deux navires

commandés par Pont-Gavé. Au port de Tadoussac, dit Le Bas, situé à environ quatre-vingt-dix lieues marines de l'embouchure du fleuve mais qui ne pouvait recevoir un assez grand nombre de bâtiments, il préféra un lieu plus commode situé à soixante-cinq myriamètres de l'embouchure, où le fleuve se rétrécit tout à coup et où les sauvages avaient un hameau indien qu’ils nommaient Québec, c’est-à-direrétrécissement. Ce qui prouve que le choix de Champlain était bien fait, c’est que Québec devint bientôt le centre du commerce des pelleteries, qui auparavant arrivaient à Tadoussac etque, depuis, cette même ville de Québec a toujours été le chef-lieu de la colonie du Canada. Cependant elle ne se composa longtemps que de quelques maisons construites auprès des magasins, et ne fut entourée de fortifications que vers 1624. Champlain ne recula devant aucune fatigue, devant aucun danger pour assurer le développement du nouveau comptoir, on pourrait presque dire de la nouvelle capitale.

« Les contrées dans lesquelles s’établissaient les Français, dit Dussieux, étaient peuplées par trois nations : les Algonquins, les Hurons et les Iroquois. Les Algonquins habitaient au nord du Saint-Laurent et les Hurons au nord des lacs Erié et Ontario. Les lroquois que l’on désignait aussi sous le nom de cinq nations (Agnias, Aunégouts, Onontagues, Goyagonins et Tsonnontouans) étaient établis au sud du lac Ontario et du Saint-Laurent. Les Hurons et les

Iroquois se faisaient la guerre depuis longtemps, » Dans un autre passase encore, Dussionx étallit que les pations qui habitaient nos possessions amérieaines appartenaient à quatre races principales: Au nord, les Esquimaux, — À Pouest du Mississipi, les Sioux. — Dans l'Aeadie, le bas Canada et la Nonvelle- Angleterre, les Algonquins. — Et enfin les Hurons, enclavés au milieu des penples de race algonquine, dans le haut Canadaet dans une partie de la Nouvelle- Angleterre, entre les rivières Ontaouais, Richelieu, Hudson, les monts Alléghanis et 1e lac Huron.

«Dans la Nouvelle-France, dit Champlain lui-même, il va nombre de peuples sauvages : 1P8 uns sont SÉ= dentaires, amateurs de lahourage,ils ont des villes et des villages formés de palissades ; Tes autres, errants, vivent de chasse et de pêche de poissons. Ces peuplades appartiennent à des tribus diverses, mais leurs langages procèdent de deux langues mères : la langue algonquine et la langue hurone iroquoise, Les Algonquins sont nomades ; les Hurons et les Troquois sont sédentaires. Ces derniers se divisent en cinq tribus ou nations confédérées,

« La couleur naturelle des sauvages, dit aussi le père Lejeune, est comme celle de nos gueux en France qui sont à demi-rotis par le soleil, On n’en voit pas qui aient la charnure blanche, c’est ce qui les à fait nommer Peaux-Rouges, »

Champlain, en homme supérieur, $'était préoccupé aussi bien des races indigènes, de leurs mœurs et de

leurs aptitndes an pont de vue du Secours que nous pouvions en attendre que du pays lui-même de ses ressources et des avantages commerciaux qu'il devait présenter.

Hi fit un grand nombre de voyages dans l'intérieur des terres, soit pour étudier les mœurs elles besoins des sauvages, dit encore Le Bas, soit pour reconnaitre les lieux et Voir S'il ne trouverait pas un passage vers le Japon, La découverte que venait de faire Hudson, de li baie qui porte son nom, stimula le zèle de notre audacioux explorateur, qui espéra au moins s'avancer en suivant le cours des fleuves et en traversant les les jusqu'à 1 nouvelle baie, dont il approcha effecivermeut, mais qu'il ne parvint pas à toucher. I] visit un grand nombre de fleuves et de lacs, entre autres 16 lac auquel Il dorna son nom, et le lac Ontario, par lequel it effectua son retour.

Un autre titre de gloire de Champlain, c’est Ta bienveillance avec laquelle il traita toujours les sauvages, qu'il S'appliqua à civiliser et qui ie regardaient à la fois COMME un chef et comme un père, Ayant épousé le parti des Hurons contre les Jroquois, il leur apprit à vaincre avec des forces inférieures et les conduisit lui-meôme à la victoire contre leurs ennemis.

Champlain, en effet, S'allia aux Hurons et trouva en eux des alliés dévonés ; mais il engagea ja colonie dans une guerre interminable contre les Iroquois qui furent aussitôt Soutenus par les Hollandais. Ceuxci possédaient la Nouvelle-Belgique, aujourd’hui Etat

de New-York, et ne voyaient pas sans jalousie l'établissement des Français en Acadie et au Canada. Il battit les [roquois en 1609 sur les bords du lac auquel il donna son nom en souvenir de cette victoire.

Des dissentions intestines survenues entre 1eS Colons déterminéèrent le cardinal à réorganiser Padministration du Canada. Il créa en 1627, là Compagnie de la Nouvelle-France.

Mathieu Molé, dans ses mémoires, dit à ce propos : « M. le Cardinal voulut créer de grandes compagnies auxquelles on donnerait de grands privilèges. C'était en effet une des idées favorites de Richelieu : «Pour se rendre maître de la mer, a-t-il dit lui-même, il faut voir comme nos voisins s’y gouvernent, faire de grandes compagnies, obliger les marchands d’y entrer, leur donner de grands privilèges... »

C’est d’après ces principes qu’il créa la compagnie en question, composée de cent associés à laquelle, suivant les termes mêmes de lPédit de 1627 : «S. M. permet d'entreprendre des voyages au loin, faire des peuplades et établir des colonies aux lieux qu’elle avisera, même en Canada et Nouvelle-France, conquérir des terres pour les appliqner au profit de la dite compagnie à laquelle la pleine et entière possession appartiendra.. S. M. permet aussi à ladite compagnie de négocier et en tous les pays qui ne sont pas ennemis déclarés de cettecouronne, toutes sortes de marchandises licites et non défendues... » Elle avait en outre le droit de régir à son gré le pays.

De faire la paix et la guerre (Charte de la compagnie de la Nouvelle-France, 1628. — Voir le Mercure de France 1628, t. XIV, p. 236). Elle s'engageait à établir quelques milliers de colons, à les soutenir etàles nourrir pendant trois ans.

Champlain fut âme :le la nouvelle Compagnie. La première, celle du Morbihan, avait été créée en 1626. Champlain d'accord avec Richelieu, qui avait à cœur le rétablissement de notre marine et la prospérité des colonies, voulait fonder non pas seulement des comptoirs commerciaux, mais bien un grand empire d’Amérique.

Malheureusement les pouvoirs excessifs accordés par Richelieu à la Compagnie furent une des causes de sa ruine et au lieu de lui donner de la force, amenérent sa dissolution.

Un règlement du 29 avril 1627 avait cédé aux associésen toute propriété,le fort et l'habitation deQuébeec, circonstances et dépendances, avec droit de justice et de seigneurie à la charge d’en porter foi et hommage et de présenter au roi et à chacun de ses successeurs à leur avènement au trône, une couronne d'or du poids de huit marcs. La Compagnie avait en outre le droit d’ériger des seigneuries, duchés, marquisats et baronies, en prenant des lettres de contirmation. On lui donna la disposition des établissements formés et à former, le droit de les fortifier et de les régir à son gré, de faire la paix ou la guerre selon ses intérêts. A l'exception de la pêche de la morue et

de ia baleine déclarée libre pour tous les Franeais, le commerce qui pouvait se faire par terre et par mer lui ut cédé pour quinze ans, La traite des pelleteriss et du castor lui fut accordée à perpétuité. Le gouvernement S'engagea de plus à faire passer tons les ans au Canada un certain nombre d'habitants de tous les métiers, Cette organisation avait le tort capital de rendre T1 Nouvelle-France trop indépendante de étropole, Les effets désastreux de ce régime se manifestéreut bientôt et cependantil avait dans 1e pays des éléments excellents pour à colonisation,

« Tout le monde sait, dit le Pôre Charlevoix, de quelle manière là plupart des colonies <e sont formées dans l'Amérique: mais on doit rendre cette Justice à celle de la Nouvelle-France, que la source de presque toutes les familles qui y subsistent aujourd'hui, est pure et n’a aucune de ces taches que Populence à bien de la peine à effacer ; c’est que ses premiers habitants étaient où des ouvriers qui ont toujours été occupés à des travaux utiles, où des personnes de bonne famille qui s’y transportérent, dans la seule vue d'y vivre plus tranquillement et d'y conserver plus sûrement leur religion qu'on ne pouvait faire alors dans plusieurs provinces du royaume... Je crains d'autant moins d’être contredit sur cet article, que j'ai vécu avec quelques-uns des premiers colons, presque centenaires, de leurs enfants et d’un assez bon nombre de leurs petits-fils ; tous gens plus respeclables encore par leur probité, leur candeur et la

piété solide dont ils faisaient profession, que par leurs cheveux blanes et le souvenir des services qu'ils avaient rendus à x colonie, Ce n'est pas que dans ces premières années et plus encore dans la suite on nv ait vu quelquefois des personnes que le mauvais état de leurs affaires ou leur mauvaise conduite obligeaient de s'exiler de leur patrie, et quelques autres dont on voulait purger PEtat et les familles ; mais comme les uns et les autres n’y sont venus que par petites troupes et qu'on à en une très grande attention à ne les pas laisser ensemble, on a presque toujours eu la consolation de les voir en très peu de temps se réformer sur les exemples qu’ils avaient devant les yeux et se faire un devoir de la nécessité où ils se trouvaient de vivre en véritables chrétiens, dans un pays où tout les portait au bien et les éloignait du mal, »

Dès 1613, les Anglais qui voyaient d’un œil jaloux là prospérité de nos établissements au Canada, avaient réclamé l’Acadie, ls avaient attaqué et brûlé Port- Royal, en pleine paix, Le gouvernement sous la minorité de Louis XF n'avait pas exercé de représailles et, malgré les attaques anglaises, Champlain avait poursuivi son œuvre civilisatrice. En 1720, il avait fondé Louisbourg sur l'ile du cap Breton ou île Royale, Pendant la guerre maritime que fit Angleterre à la France de {627 à 1629, les Anglais envahirent le Canada, Champlain défeudit Québec.

Il n'avait aucun moyen de soutenir un siège, mais son attitude en imposa aux eanemis, qui, le croyant mieux pourvu qu'il ne l'était, jugérent prudent de se retirer. Or, à ce moment, Champlain ne disposait que de cinq livres de poudre, et c’est à peine s’il avait des vivres pour quelques jours. Les choses étaient arrivées à ce point que la ration des habitants avait dù être réduite à sept onces de pain et que les sauvages commencaient à se révolter.

Malgré le départ de l’ennemi, la colonie était dans une bien triste situation. La récolte avait manqué, la famine sévissait; les secours expédiés de France étaient tombés aux mains des Anglais.

L’ennemi revint bientôt à la charge en 1629, alors que la paix était déjà conclue entre la France et l’Angleterre, et Champlain dut enfin capituler (4629). Dès lors le Canada appartint aux Anglais.

« Mais, dit Dussieux, en 1632, M. de Champlain qui était bon français convainquit le cardinal de Richelieu que l'honneur et l'intérêt de la France, aussi bien que l'intérêt de la religion exigeait la restitution du Canada, que beaucoup de gens cependant désiraient abandonner à l'Angleterre. Richelieu réclama énergiquement la restitution de Québec ; il arma six vaisseaux et obligea l'Angleterre à céder (1630). On signa la paix de Saint-Germain (1632) ; les Anglais nous rendirent Québec et l’Acadie, et renoncérent à toutes leurs prétentions sur les diverses contrées qui composaient la Nouvelle-France. »

Lorsqu'à la paix de Saint-Germain, en 1632, le cardinal de Richelieu eut obtenu que le Canada nous füt restitué, Champlain reprit son gouvernement. Les Canadiens indigènes que les mauvais traitements des Auglais avaient confirmés dans leur bonne opinion sur le compte des Français, l’accueillirent avec les plus vives manifestations de joie. Il n’en persévéra qu'avec plus d’ardeur dans sa politique, persuadé que lamélioration du sort des sauvages était le meilleur gage de durée pour la colonie. En 1635, quelques mois avant de mourir, il fonda à Québec un collège où l’on devait élever plusieurs enfants indigènes. Il mourut en 1635.

« Champlain, dit encore Le Bas, fut universellement regretté en France aussi bien qu’en Canada; Son nom, associé à celui de Jacques Cartier, réveillera toujours d’honorables souvenirs pour la nation franaise. L'un a découvert ou pour le moins retrouvé le Saint-Laurent, l’autre a colonisé les rives de ce fleuve qui fut longtemps une de nos plus belles pos- Sessions. »

On peut encore à plus juste titre le comparer à Montcalm ; il a comme lui lutté contre les Anglais ; comme lui, avec des ressources presque nulles, il a su leur infliger des revers ; il a su, comme lui, se faire estimer et faire aimer le nom français par les sauvages et par les colons. Il a, en quelque sorte été le fondateur, on peut dire le créateur de la colonie, dont Montcalm a été le dernier défenseur. Nousavons

insisté Sur ce personnage à cause du rôle considérable qu'il à joué au Canada et parce que c’est une des gloires de la France,

€ M. de Champlain, dit le Père Charlevoix, mourut en 1635; il fut Sans contredit un homme de mérite et peut être, à bon titre, appelé le père de la Nouvelle- France. I avait un grand sens, beaucoup de pénétration, des vues fort droites, et personne ne Sut jamais mieux prendre son parti dans les affaires les plus épineuses, Ce qu'on admira le plus en lui, ce fut sa constance à suivre ses entreprises, Sa fermeté dans les plus grands dangers, un courage à l'épreuve des contre-temps les plus imprévus, un zèle ardent et désintéressé pour la patrie, un cœur tendre et compalissint pour les malheureux, et plus attentifs aux intérèts de ses amis qu'aux siens propres, et d’un grand fond d'honneur et de probité, On voit, en lisant ses mémoires, qu'il n'ignorait rien de ce que doit Savoir un homme de sa profession : on y trouve un historien fidéie et sincère, un voyageur qui observe tout avec attention, un écrivain judicieux, un bon géomètre et un habile homme de mer, »

La colonie était sans cesse tenue en haleine par les attaques des sauvages Iroquois contre nos alliés, Soutenus par tes Hollandais, quileur procuraient des armes et leur donnaient des subsides, ils guerroyèrent incessaniment contre les Hurons. Ceux-ci furent battus en 1648 et 1649 et les Iroquois, eni-

MONTCALM. 51 vrés par leurs succès osérent alors s’en prendre à nos établissements, et les atlaquérent également, La colonie fat ravagée par eux ; mais is durent s’arrèter devant Québec, Des trèves furent conclues avec les cinq nations; mais chacune de ces trèves ne fut que momentanée et, chaque fois, après un court espace de temps, les hostilités reprirent de plus belle. Pendant cette période troublée, nos forces durent sans cesse se défendre sans pouvoir prendre aucune ini- Liative, et cela permit à Cromwell de s'emparer de Acadie en 165%. La cession régulière de celte contrée fut assurée aux Anglais en 1713, par le trailé d'Ulrecht, Hs eurent en méme temps l'ile de Terre- Neuve el le détroit d'Hudson.

Nous n'entrerons pas daus le détail de toutes les luttes soutenues au Canada; parmi les personnages qui yont laissé des traces el y ont fait successivement des expéditions, nous cilerons Sunplemenut : Pierre de Guast, sieur de Monts (1604-1605) — de Poulrincourt (1606) — de la Saussaye (1613) — le chevalier de Montmagny (1636-1647) — d'Attteboust 1647-1651) — Jean de Lauzun (1651-1657) — le vicomte d'Ar- SeisOn (1658) — le baron du Bois d'Avaugour (1653- 1663), À ce moment, les Compagnies ayant renoncé à diriger là colonie, le gouvernement y établit des gouverneurs (1663).

tes gouverneurs furent: de Niezy assisié de l'intendant Talon pour la justice et Les finances — de Courcelles (1665-1672) — Louis de Buade, comte de

Frontenac (1672-1682) — de la Barre (1682-1685) — le marquis de Denonville (1685-1689) — le comte de Frontenac (1689) mort en 1698 à soixante-dix-huit ans. — À ce moment, Lemoine d’Yberviile était gouverneur de la Louis.ane. — Le chevalier de Caillières (1699-1703, époque de sa mort) — le marquis de Vaudreuil (1703-1725, mort en exercice) — le chevalier de Beauharnais (1726-1746) — de la Jonquière (1746, mort 1752) — Charles Lemoine, deuxième baron de Longueil, gouverneur intérimaire (1748) — le marquis Duquesne de Menneville (1752-1755) et enfin le Capitaine de vaisseau, marquis de Vaudreuil (1755- 1759).

Sous le ministère de Mazarin (1648), les préoccupations que lui donnaient les troubles de la Fronde n'avaient permis d'envoyer que des Secours insuñisants. En 1664, le Canada était dans la plus triste situation.

Colbert voulut lui venir en aide. Mais, lui aussi, le mitsous le régime du monopole. Le marquis de Tracy fut nommé vice-roi et envoyé avec des troupes et une forte escadre. Cette démonstration amena plusieurs tribus indigènes à faire la paix. M. de Tracy s’occupa de mettre le pays en état de défense; il construisit des forts et organisa les Canadiens en milice coloniale. Trois des nations Iroquoises firent la paix et nous n’eùmes dès lors que deux nations qui restèrent en guerreavec nous. Bientôt réduites à leur tour, elles

se soumirent comme les autres et dès lors la colonie jouit d'une paix générale qui dura dix-huit ans, de 1666 à 168%.

Montréal et Trois-Rivières furent fondées. On y établit des collèges et des hôpitaux. La coutume de Paris devint le code du pays.

Notre domination s'étendait chaque jour davantage dans le nord du continent américain. Dès 1656, Baudon était remonté jusqu'au fond de la baie d'Hudson et avait pris possession du pays au nom de la France. Les Anglais ne virent pas sans une extrême jalousie que nous nous établissions sur les côtes. IIS voulaient bien nous voir fonder des comptoirs dans l'intérieur des terres ; mais ils voulaient être maîtres de tous les débouchés maritimes, de manière à faire de nous leurs tributaires.

Quand, quelques années plus lard, en 1667, on signa la paix de Bréda, l'Angleterre dut nous resti-

tuer encore une fois Acadie dont elle s'était emparée en 1654.

En 1673, Joliet, négociant de Québec, fit une expédition dans le sud et prit possession au nom de Ja France de la vallée du Mississipi (Louisiane).

Huit ans après, en 1681, Robert de la Salle partit de Québec avec trente hommes et gagna le golfe du Mexique,

En 1699, le chevalier d’Yberville alla du Saint- Laurent à l’extrémité du Mississipi. IL mourut de la

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fièvre en France, Mais durant tout ce temps nous fûmes continuellement en guerre avec les indigènes, Les Natchès furent écrasés en 1732: et ensuite nous eümes encore à lutter Septans, contre les Chickoras.

Grâce aux efforts de Lassalle, de Champlain, de Biéville, nous étions maitres de tous les territoires qui forment actuellement ce qu'on appelle Ta Dominion où Ganada, là meilleure partie de ceux qui composent les États-Unis. Les cartes de Delille, dressées au dix-septième siècle, établissent que les deux tiers au moins de l'Amérique du Nord nous appartenaient, A l'ouest sur le Pacifique, dans le bassin du golfe du Mexique, les Espagnols possédaient la Floride et la Nouvelle-Espagne, Quantaux Anglais 11s n'avaient que la Géorgie, la Caroline, la Virginie, le Maryland, la Pensylvanie, le territoire de New-York etl’Acadie ou Nouvelle-Écosse que nous leur avions cédée à la paix d’Utrecht. Tous ces territoires ne formaient qu'une bande étroite sur le bord de la mer Atlantique, en dedans du demi cercle formé par les monts Alléghanys. Tout le reste du continent était à nous,

En 155%, sur l'Ohio, commence la guerre entre les Anglais et les Canadiens. Elle dura jusqu’en 1760.

Les Anglais, jaloux de notre établissement, soulevèrent les Indiens et leur fournirent les moyens de nous combattre en leur donnant de la poudre et de l’eau-de-vie.

M. Ed. Laboulaye, dont les sympathies pour

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MONTCALM. bb]

l'Angleterre ne sauraient être mises en doute, dit lui-même : « les Anglais réclamaient l'Ohio, parce qu'il était compris, disaient-ils, dans la charte des concessions de la Virginie. Cette charte n’est rien moins que la concession d’un terrain comimne limite. Où accorde un espace indéfini; tant de degrés de latitude; c’est en vertu dune concession aussi vague et appuyée sur un titre aussi précaire que celui de la reconnaissance faite à plusieurs centaines de lieues de distance, que les Anglais nous firent une guerre sanglante et qui ne se termina que le jour où le drapeau français disparut de PAmérique. »

Bancroft, l'historien des États-Unis, dit qu’én 1744, les députés des cmq nalions Iroquoises et les Tuscaroras, reconnurent en échange d’une somme de quatre cents livres sterling (10,000 francs) qui leur fut versée, le droit du roi d'Angleterre et la propriété de toutes les terres qui sont ou doivent être comprises dans la colonie de la Virginie, d'après lu désignation de Sa Majesté.

€ En fait, dit M. de Bonnechose, l'évacuation du territoire ne fut pas une question de droit, mais un acte de piraterie et d'intérêt,» Le vrai motif, Thomas Ponwal, un des gouverneurs des colonies anglaises, l'a dit dans un mémoire à son gouvernement: « Un établissement dans la vallée de l'Omo donnera de la force à votre empire d'Amérique et vous assurera la possession du pays. Mais par dessus tout, la chose est nécessaire : les plantations anglaises sont à bout;

elles sont colonisées jusqu'aux montagnes. » L’ouest c'était l'avenir, seulement ce qui rendait difficile la conquête du pays par les Anglais, c'est que nous avions su nous concilier la sympathie des habitants. « En effet, dit Cordier, les colons aimaient la France avec passion. Race héroïque et guerrière, les colons avaient su conquérir l'affection des indigènes par les qualités viriles et un peu aventureuses de leur caractère, qui se rapprochait par certains côtés, du caractère même de ces peuplades. Les Anglais, at contraire, leur étaient antipathiques. Ce peuple éminemment envahisseur , persévérent avec une sorte d'entêtement, pratique, trop pratique même, tout occupé de ses intérêts, Sans souci du juste ni de l'injuste, n'ayant rien de chevaleresque ni de brillant, leur était particulièrement odieux. »

Aussi les colons étaient-ils toujours prêts à se soulever et à résister pour défendreleur indépendance, sûrs d'avance de trouver des alliés dans les Peaux-Rouges qui les environnaient. La lutte devaitainsi s’éterniser. Malheureusement les secours qu'ils étaient en droit d'attendre de la métropole, pour les aider dans cette lutte inégale leur firent défaut. La France, épuisée, était obligée de courber elle-même momentanément la tête ; elle ne pouvait venir en aide, comme elle l'aurait voulu et comme il l'aurait fallu, à ces enfants perdus, isolés sur de lointains rivages,

Par le traite d’Utrecht (17143), qui avait terminé la

guerre de la succession d’Espagne, nous avions cédé la Nouvelle-Écosse et l’Acadie qui était une dépendance de la colonie canadienne. Dans le même traité, la France fit abandon de la ville de Port-Royal, de l’ile de Terre-Neuve; enfin l'Angleterre s’était fait reconnaitre en possession de la baie et du détroit d'Hudson. La fixation des limites entre les possessions de l’Angleterre riveraines d'Hudson et les possessions françaises du Canada, donna lieu à la guerre de 41756, qui fut terminée par le traité d’Aix-la-Chapelle. Durant cette guerre, les Anglais prirent Louisbourg et l'ile Royale ou Cap-Breton que nous avait laissé la paix d’Utrecht,

Quand la paix d’Aix-la-Chapelle intervint (1748), elle rendit les Pays-Bas aux Autrichiens, Madras aux Anglais et nous restitua Louishourg. Nous rentrions ainsi en possession de toutes nos possessions du Canada que les Anglais détenaient encore. Mais malheureusement, on avait mis, Comme nous l’avons vu, tant de hâte à signer le traité, qu'en cédant à l’Angleterre l’Acadie et l'ile du Cap-Breton, on avait négligé de délimiter exactement les frontières qui devaient séparer notre colonie des territoires anglais. La guerre avait pris fin, mais la convention était grosse de contestations futures. Cet état de chose en effet, amena des conflits incessants et par suite, ces malheureuses contrées furent dans un état de guerre permanent.

Benjamin Franklin, encore sujet anglais à cette

époque, avait prévu ce qui devait arriver et avait dit en apprenant Ja signature du traité d’Aix-la-Chapelle : « Point de repos pour nos treize colonies, tant que les Français seront maitres du Canada.» Franklin, en parlant ainsi, était l'écho du sentiment général; sur le continent américain, tout le monde pensait comme lui. Ceci en effet est la constatation de ce que demandait l'intérêt britannique ; quant au droit, c’est une autre question. Bancroft l'a reconnu lui-même dans son Histoire des États-Unis quand il à dit: « Les premiers efforts durables de l'esprit entreprenant des Français pour coloniser l'Amérique furent antérieurs à tout établissement anglais permanent au nord du Potomac, et longtemps avant que les Pèlerins eussent abordé au cap Cod, des missionnaires venus de France avaient introduit la foi catholique dans la partie orientale du Maine.

Des commissaires devaient régler les limites entre la Nouvelle-France et la Nouvelle-Angleterre. Ce fut la source de tous les conflits ultérieurs.

« On avait fait, dit Henri Martin, lors du traité dAix-la-Chapelle, la faute de laisser indécises les limites entre les colonies françaises et anglaises de l'Amérique septentrionale. On devait s'entendre làdessus parcommissaires; mais ces Commissaires n’en purent venir à bout. Ce m'était pas une simple frontière, c’étaient des territoires immenses que se disputaient nos colons du Canada et les colons de la Nouvelle-Angleterre. Louis XIV, parletraitéd'Utrecht,

avait cédé aux Anglais PAcadie, Les Français soutenaient qu'il ne s'agissait que de la presqu'ile de ce nom, aujourd'hui appelée Nouvelle-Écosse . Les Anglais prétendaient que PAcadie comprenait toute la région maritime entre Ta presqu'ile et le nord de leurs colonies, IS niaient aux Francais le droit d'avoir aucun établissement entre le fleuve Saint- Laurent et la mer; ils voulaient de plus leur faire évacuer Ja grande vallée de FOhio jusqu'au Wabache, c'est-à-dire qu'ils voulaient couper les communications entre les deux grandes colonies franeaises du Canada et de la Louisiane et relier leurs propres colonies de ja Nouvelle-Angleterre avec PAcadie et Terre-Neuve qu'ils avaient enlevées sous Louis XIV. Les colons américaius allaient plus loin encore que leur gouvernement et aspiraient ardemment à la conquête du Canada.

Or, avant même que Ja commission dont nous avons déjà parié ne füt réunie, les colons anglais commencèrent à envahir, non seulement les territoires contesiés, mais encore ceux qui de tout temps nous avaient appartenus.

La vallée de Ohio ou Belle-Rivière, qui est un des affluents du Mississipi, fut le théâtre de ces agressions injustifiables, La paix à peine conclue, une compagnie d'actionnaires anglais et virginiens se cons{ilua pour coloniser la vallée de l'Ohio. En 1750, deux ans après la Signature de la paix, le Parlement

anglais concéda à cette compagnie 600 mille ares ou soixante millions de mètres carrés. C'était la prise de possession d’une région qui, depuis 1670, époque où La salle la découvrit, appartenait à la France sans contestation aucune. La conséquence de cette usurpation était d'isoler le Canada en lui coupant tout moyen de communication avec le Mississipi et la Louisiane, c'était la mort de son commerce de pelleteries avec les sauvages de l’ouest.

A ces prétentions injustifiables les Français opposaient vainement l’article 9 du traité d’Aix-la-Chapelle qui stipulait que les choses seraient remises sur le même pied qu'avant la guerre.

Or, avant la guerre, ainsi que le dit Martin, les Anglais ne possédaient l’Acadie que jusqu’à listhme et ils n'avaient aucun établissement dans là vallée de Ohio.

On discuta ces questions en Europe durant cinq ans, et les travaux de la commission n’aboutirent qu’à la rédaction de 3 volume in-4 de mémoires. Durant ce temps, en Canada, les Français, pour se prémunir contre les attaques de leurs ennemis, construisirent une redoute à l'endroit mème où la compaguie de Ohio avait projeté d'établir un port. Cette redoute qui fut appelée le fort Duquesne, du nom du gouverneur de la Nouvelle-France, fut bâtie sur l’emplacement qu’occupe aujourd'hui la ville de Pittsbourg.

L'amiral la Galissonnière, gouverneur du Canada, fil construire le port de Gaspareau et celui de Beau-

MONTCALM., ôL

séjour sur l’isthme de l'Acadie et établit toute une ligne de forts militaires depuis Québec jusqu'au Mississipi, afin de protéger le commerce des colons et de maintenir une communication permanente entre le Canada et le Louisiane. Ces forts étaient Québec, Montréal, la Présentation (Ogdensburg), Frontenac ou Catarakoui, Toronto (au fond de la baie du même nom), Niagara, Détroit, le fort des Miamis, le fort Saint-Joseph, Chicago, le port Crève-Cœur et le fort de Chartres. En avant de cette ligne, et, en suivant le cours de POhi0, il fit élever une seconde rangée de forts pour couvrir notre frontière, et nous assurer la possession de la vallée de J'Ohio, de manière à empêcher les Anglais de s’élablir au delà des monts Alléghanis. Ces forts étaient les forts Presqu’ile (Erié), de la Rivière-aux-Bœufs, Machault, Venango (aujourd’hui Franklin); quant au fort Duquesne (aujourd’hui Pittsbourg) qui compléta les plans de la Galissonnière, il ne fut construit qu’en 1753.

La nouvelle compagnie de l'Ohio envoya des agents parmi les peuplades qui se trouvaient au delà des monts, Sur notre territoire. Les Iroquois, les Miamis, les Mingos, les Delawares furent travaillés par ces émissaires qui décidèrent les Miamis à envoyer un de leurs guerriers à Diniwidie, gouverneur de la Virginie, pour lui offrir leurs services : « Nos chefs, dit l'ambassadeur des sauvages, ont levé la hache de guerre, nous avons tué et mangé dix Français et deux

de leurs nègres ; nous sommes vos frères, venez à notre aide : les Français ont chanté leur chant de guerre. »

Diniwidie les accueillit au mieux, et «s’opiniâtrant, comme le dit Duquesne, gouverneur du Canada après la Galissionnière, à s'emparer de l'Ohio, il envoya sommer les Français de se retirer et se prépara, en 175%, à soutenir par la force les colons et les traitants anglais. »

« La Virginie, comme le dit M. de Bonnechose, avec des Peaux Rouges pour avant-garde et sentant derrière elle toutes les colonies, n’hésita plus : elle ouvrit une route à travers les défilés des montagnes et envoya des ouvriers pour construire un fort à la fourche formée par la rivière des Alléganys et par la Monogahéla, quand .en se réunissant, elles donnent naissance à l'Ohio. La marche du peuple américain vers l’ouest commençait, elle ne devait plus s'arrêter avant que les fils de Pen n’eussent atteint les rivages alors ignorés de l'Océan Pacifique. »

Les hostilités commencérent. Elles devaient se prolonger deux ans environ avant que la guerre ne fût déclarée.

M. de Contrecœur, qui commandait dans ces parages, obligea d’abord les Anglais à évacuer un petit fort sur l'Ohio et alla se retrancher au fort Duquesne (Pittsbourg).

Les Anglais eurent une terrible revanche. Ce fut la

mort malheureuse de Jumonville dans des circonstances qu'on ne saurait excuser de la part d’une nation soi-disant civilisée,

Washington, le héros de la future république américaine, commandait un détachement anglais composé de volontaires américains, Il descendit la vallée de l'Ohio et surprit, le 28 mai 1754, trente des nôtres qui occupaient le fort Duquesne et les tuërent tous ou les firent prisonniers. Jumonville fut assassiné dans cette rencontre.

M. de Bonnechose raconte ainsi cet épisode lugubre de la guerre d'Amérique :

« À la nouvelle des travaux exécutés à là fourche de l’Ohio, un régiment de volontaires américains qui se trouvait aux ordres d’un ardent jeune homme de vingt ans, lieutenant-colonel dans les milices virginiennes, descend avec des canons dans la vallée ; grossi par des guerriers mingos, le corps expéditionnaire marche sur le nouveau fort (Duquesne). Le 28 mai 175%, date fatale dans l’histoire commune des États-Unis et de la France, un feu de peloton au lever du soleil retentit dans les grandes prairies. Une petite troupe francaise vient d’être surprise au bivouac et les trente hommes qui la composent ont été, Sans sommation, tués ou faits prisonniers. Au milieu du feu un Français avait essayé de donner lecture d'un papier : il était tombé mort sur les cadavres de ses compagnons. C'était un officier nommé Villiers de Jumonville, envoyé comme parlementaire

à la rencontre des Anglais; ceux-ci se réfugiérent derrière les remparts du fort de la Nécessité, construit sur le bord de la Monogahéla. »

Le récit fait par Dussieux est le plus complet et le plus détaillé.

« Le gouverneur de la Virginie, Dinwiddie, ditil. prit la résolution de soutenir par la force les traitants et les colons anglais qui s’établissaient sur nos terres. Il ordonna de construire un fort sur l'Ohio, pour prendre position dans le pays, et envoya reconnaitre le terrain (fin novembre 1753) par un jeune homme de vingt et un ans, qui se faisait déjà distinguer par l’ardeur de son patriotisme et par la fermeté deson caractère. C'était Georges Washington, qui était major dans les milices de la Virginie. Washington vint, en qualité de commissaire, parlementer auprès des Français ; il portait une sommation qui leur ordonnait d’évacuer le territoire britannique de la vallée de l'Ohio. Pendant sa mission, le major virginien observa le pays et nos forces ; :! pratiqui les Indiens, chercha à nouer des in‘elligences parmi eux ; et, a son retour, il indiqua comme la clef du pays disputé qu'il fallait occuper et fortifier, le confluent des deux rivières Alléghani et Monogahéla, qui par leur réunion, forment la Belle-Rivière ou Ohio... À ce moment même, les Français y élevèrent le fort Duquesne (aujourd’hui Pittsbourg).

« Enfin, en 1754, Dinwiddie commença les hostilités, sans que les gouvernements français et anglais

fussent en guerre. Il envoya, pour occuper les terres de l'Ohio, une colonne de muiliciens commandés par Washington. Son avant-garde, aux ordres de l’enseigne Ward, construisit sur l'Ohio un petit fort qui fut aussitôt attaqué et enlevé par les Français et sa garnison fut faite prisonnière.

« À ces nouvelles, M. de Contrecœur chargea un de ses officiers, M. de Jumonville, de porter au chef des anglais une sommation de se retirer, attendu qu'il était sur le territoire français. Notre parlementaire, obligé de traverser des forêts et des territoires, habités par des sauvages ennemis, avait pris une escorte de trente-quatre hommes. Dans la nuit du 27 au 28 mai, ce détachement fut attaqué par surprise : M. de Jumonville et neuf des siens furent tués, le reste de l’escorte fut pris ou se sauva.

« Cet événement semble être le résultat du système que les colons anglais avaient adopté, et qui consistait à engager la guerre par un de ces actes qui ne permettent pas de reculer. Il est bien peu probable en effet, que le meurtre de M. de Jumonville n'ait été causé que par une erreur ou par le manque de précautions suffisantes pour faire reconnaitre Son caractère de parlementaire, ainsi que le disent les écrivains angiais, dont nous citerons d’abord les témoignages et les explications.

« Le gouverneur Pinwiddie déclara que Washington n'avait fait que son devoir en protégeant les terres de Sa Majesté Britannique; que Jumonwille s’était

écarté (on ne dit pas comment) de la conduite ordinaire des parlementaires: que sa troupe le fit prendre pour autre chose qu'un parlementaire, et que, si l’on a commis quelque faute en Pattaquant, elle doit être attribuée à son imiprudence,

« L'historien Bancroft raconte que, au moment où les Français furent surpris au milieu de Ja forêt, dans laquelle les Anglais les avaient cernés, ils coururent aux armes, et que Washington S'écria : feu! el donna l'exemple, Rien dans tout cela ne justifie Washington,

« Washington, cherchant à expliquer un acte qui pesait sur sa renommée, dit dans ses lettres, qu’il regardait les frontières de la Nouvelle-Angleterre comme envahis par les Français, et que la querre lui semblait exister, puisque les Français avaient attaqué et pris l'enseigne Ward ; qu'il avait l’ordre de marcher en avant pour repousser les Français qui étaient des agresseurs ; que les Français, à sa vue, avaient couru aux armes ; qu’alors il avait ordonné de faire feu ; qu’un combat d'un quart d'heure s'était engagé, à la suite duquel les Français avaient eu dix hommes tués, un blessé et vingt et un prisonniers et les Anglais un homme tué et trois blessés; qu'il était faux que Jumonville eut lu une sommation, ce qui eût fait connaître son caractère, Washington affirme qu'il n’y a pas eu guet-apens ; il dit qu’il y a eu surprise el escarmouche ce qui est de bonne guerre.

« Après avoir fait connaître les dires de l'ennemi, il faut reproduire les documents françaiset d’abord la

lettre de M. de Contrecœur au gouverneur du Canada,

« À sept heures du matin, dit-il, ils furent entou- « rés. Deux décharges de mousqueterie furent tirées « sur eux par les Anglais. M. de Jumonville les in- « vita par un interprète à s'arrêter, ayant quelque « chose à leur dir, Le feu cessa; M, de Jumonville « fit lire la sommation que j'avais envoyée pour les «prévenir de se retirer. les sauvages qui étaient «présents disent que M. de Jumonville fut tué par une balle qu'il recut à la tête, tandis qu’il écoutait « la lecture de la sommation et que les Anglais au- € raient sur le champ taillé en pièces toute la troupe, « si les sauvages ne les en avaient pas empêchés en « s’élançant devant eux... (lettre du 2 juin 1754. « Archives de la Marine).

« L'abbé Liesdieu, vicaire-général de la Nouvelle- France, écrit de Montréal, le 42 octobre 175%, au ministre de la marine, qu’il a reçu de Québec une lettre: datée du 98 juillet, dans laquelle on lui disait que « sur la nouvelle qu'il y avait des Anglais en marche, on avait envoyé un officier avec trente-quatre hommes pour leur parler et les sommer; mais ils ont tué cet officiers et sept autres personnes, le reste fait prisonnier, quoique l'officier portât pavillon, voulut lire des ordres et déclarât qu'il venait parler, Ge coup nous a irrités, et, pour le venger, on a envoyé dans la Belle-Rivière un détachement de sept cents hommes » (archives de la Marine). Nul guet-apens ne fut jamais plus évident,

ü8 LES GRANDS HOMMES DE LA FRANCE.

« On lit dans une lettre de Duquesne au ministre (12 octobre 1754., archives de ia Marine). « J'ai infiniment pris sur moy de ne pas mettre tout à feu et à sang après l'acte d’hostilité indigne commis sur le détachement du sieur de Jumonville.. » Dans une autre pièce (du 8 octobre 1755, archives de la Marine) on trouve que les nommés J.-B, Berger et Joachim Parent, canadiens, faits prisonniers par les anglais dans laffaire de Jumonville et renvoyés en France en 1755 : « Confirment toutes les circonstance de l'assassinat du sieur de Jumonville par les Anglais. »

« Nous terminerons enfin toutes ces citations en reproduisant la lettre écrite (de Montréal, le 30 octobre 1755, archives de la Marine) au ministre par le gouverneur du Canada, M. de Vaudreuil, successeur de Duquesne.

« J'ai l'honneur, dit Vaudreuil, de vous envoyer ci-joint la liste des officiers, cadets et canadiens, qui acccmpagnaient M. de Villiers de Jumonville dans le voyage qu’il fit l’année dernière à la Belle-Rivière, par ordre de M. le marquis Duquesne, pour aller sommer les Anglais de se retirer et de ne faire aucun établissement sur les terres de Sa Majesté. Vous verrez par cette liste :

1° Qu'il périt neuf hommes avec M. de Jumonwville, qui furent assassinés avec lui par le colonel Wemcheston (Washington) et sa troupe, composée de sauvages et de troupes de la Nouvelle-Angleterre ;

2° Que M. Drouillon, officier, deux cadets de nos

troupes et onze canadiens ont été envoyés à Londres ; 3° Que le sieur Laforce, excellent et brave canadien, est détenu en prison à la Virginie ;

4° Que six autres de nos canadiens ont été renvoyés à la Martinique; il en est arrivé deux qui m’ont donné la dernière liste et m’ont indiqué les cruautés dont les Anglais auraient usé à leur égard, pendant qu’on s’étudiait ici à procurer tous les agréments possibles aux deux otages de M. de Villiers et à leur donner une entière liberté. »

« Les prisonniers français en effet avaient été très maltraités pendant leur séjour dans la Virginie ; on les avait laissé sans nourriture pendant quatre jours à la nouvelle de la mort du général Braddock. D’autres fois les Anglais donnaient en cadeau aux sauvages leurs alliés, les prisonniers français pour les torturer et les mettre à mort. »

Tel est le récit de Dussieux, dans le meilleur ouvrage qui ait été écrit sur toute la période de guerre qui dura jusqu'au moment où la France perdit le Canada. Cet ouvrage très substantiel est plein de documents originaux, Copiés soit aux archives de la guerre soit à celles de la marine. Nous avons reproduit plusieurs de ces documents dans le cours de notre récit et nous citons souvent le travail de Dus- Sieux.

La nouvelle de la trahison de Washington se répandit en Europe.

En France, elle fut accueillie avec indignation. Thomas, membre de l’Académie française, publia en 1759 un poème en quatre chants intitulé Jumonville dans lequel il dit que lacte commis par les Anglais est «un monument de perfidie qui doit indigner tous les siècles ». Voltaire, de son côté, écrivit à ce sujet au marquis de Courtivon, le 44 juillet 1757 : « J'étais anglais alors ; je ne le suis plus depuis qu'ils assassinent nos officiers en Amérique et qu’ils sont pirates sur mer. »

Quant à l’Angleterre elle applaudit à ce guel-apens: car, peu scrupuleuse sur les moyens, elle ne voyait qu’une chose, le résultat. La guerre qu'elle souhaitait pour détruire la marine française, semblait inévitable. Elle envoya en Amérique le général Braddock avec de nouvelles troupes. De notre côté, trois mille hommes furent expédiés de Brest.

Washington, son coup fait, construisit en grande hâte sur les bords de la Monogahéla, un des affluents de l'Ohio, un petit fort auquelil donna le nom de fort Nécessité. Il s’enferma dans cet abri en attendant la venue de nouvelles troupes.

Au lieu desrenforts qu’il attendait, il vit arriver le éapitaine de Villiers, frère de Jumonwville, avec six cents canadiens el cent sauvages.

M. de Contrecœur avait chargé cet officier, le 28 juin, de déloger l’ennemi et de venger la mort de son frère. Sa commission était ainsi conçue :

« Nous, Capitaine d’une compagnie du détache-

ment de la marine, commandant en chef de la partie de la Belle-Riviére, des forts Duquesne, presqu'ile et de la Rivière-aux-Bœufs;

« ILest ordonné au sieur de Villiers, capitaine d’infanterie, de partir incessainment avec le détachement français et sauvage que nous lui confions, pour aller à la rencontre de l’armée anglaise.

« Lui ordonnons de les attaquer, s’il voit jour à le faire, et de les détruire même en entier, s’il le peut, pour les chatier de l'assassin (sic) qu'ils nous ont fait en violant les lois les plus sacrées des nations policées,

« Si le dit Sieur de Villiers ne trouve plus les Anglais et qu'ils se fussent retirés, il les suivra autant qu’il lui sera nécessaire pour l’honneur des armes du roy.

« Et dans tous les cas où ils fussent retranchés et qu'il ne vit pas jour à pouvoir combattre les Anglais, il ravagera leurs bestiaux et tachera de tomber sur quelques-uns de leurs convois, pour les défaire en entier.

« Malgré leur action inouïe, recommandons au sieur de Villiers d'éviter toute cruauté, autant qu’il sera en Son pouvoir.

« S'il peut les battre et nous venger de leur mauvais procédés, il détachera un de leurs prisonniers pour annoncer au commandant anglais que s’il veut se retirer de dessus les terres du roy et nous renvoyer n0$ prisonniers, que nous défenderons à nos

troupes de les regarder à l’avenir comme ennemis.

« {1 ne leur laissera pas ignorer que nos sauvages, iudignés de leur action, nous ont déclaré ne pas vouloir rendre les prisonniers qui sont entre leurs mains, mais que nous ne doutons pas que M. le général ne fasse, à leur égard, comme il a fait par le passé.

« Comme nous nous en rapportons entièrement à la prudence de M. de Villiers pour tous les cas que nous ne pouvons prévoir, nous approuvons tout ce qu’il fera, en se consultant dans ce cas avec les capitaine seulement.

« Fait au camp du fort Duquesne, le 98 juin 1754. (Archives de la Marine.)

« CONTRECOŒUR, »

Villiers fit son devoir avec énergie et vengea la mort de son frère. Le fort de Nécessité était défendu par cinq cents Anglais et neuf pièces de canon; Villiers commandait six cents canadiens et cent sauvages, mais il n’avait pas de matériel de siège. Le récit de l’action se trouve consigné dans une lettre de M. Varin à l'intendant, datée de Montréal, 24 juillet 1754, ct dans le journal de M. de Villiers. Ces deux documents se trouvent dans les archives de la Marine. Le combat dura dix heures. Il tombait une pluie torrentielle. Le feu de notre mousqueterie finit par obliger lartillerie anglaise à cesser le sien. A ce moment les Anglais avaient quatre-vingt-dix hommes tués et un grand nombre de blessés. Washington dut

se rendre, On était au 3 juillet 175%. Quant à M. de Villiers, il usa de modération. « Nous pourrions venger un assassinat, dit-il, nous ne l’imitons pas. » La capitulation que Washington signa de sa main portait la condamnation même de sa conduite. En voici le texte :

Capitulation accordée par M. de Villiers, capitaine d'infanterie, commandant les troupes de S. M.T. C. à celui des troupes anglaises, actuellement dans le fort Nécessité, qui avait été construit sur les terres du domaine du roi.

Ce 3 juillet 1754, à huit heures du soir.

« SÇavoir :

« Comme notre intention n’a jamais été de troubler Ja paix et la bonne armonie (sic) qui régnait entre les deux princes amis, mais seulement de venger l'assassin qui a été fait sur un de nos officiers, porteur d’une sommation et sur son escorte, comme aussy d'empêcher aucun établissement sur les terres du roy notre maitre.

« À ces considérations nous voulons bien accorder grâce à tous les anglais qui sont dans ledit fort aux conditions ci-après :

« ART, der, — Nous accordons au commandant anglais de se retirer avec toute la garnison pour s’en retourner paisiblement dans son pays, et lui promettons d'empêcher qu'il lui soit fait aucune insulte par

7h LES GRANDS HOMMES DE LA FRANCE,

nos français et de maintenir autant qu’il sera en notre pouvoir les sauvages qui sont avec nous.

« ART. 2. — [Il lui sera permis de sortir et d’emporter tout ce qui leur appartiendra, à l’exception de l'artillerie que nous nous réservons,

« ART, 3. — Nous leur accordons les honneurs de la guerre, qu’ils sortiront tambour battant, avec une petite pièce de canon, voulant bien par là leur prouver que nous les traitons en amis.

« ART, 4, — Que, sitôt les articles signés de part et d'autre, ils amèneront le pavillon anglais.

« Arr. 5. — Que demain, à la pointe du jour, un détachement français ira pour faire défiler la garnison et prendre possession dudit fort.

& ART, 6.— Que, comme les Anglais n’ont presque plus de chevaux ny bœufs, ils seront libres de mettre leurs effets en cache, pour venir les chercher lorsqu'ils auront rejoint des chevaux ; 1ls peuvent à cette fois y laisser des gardiens en tel nombre qu’ils voudront, aux conditions qu'ils donneront parole d'honneur de re plus travailler à aucun établissement dans ce lieu icy ni en deçà de la hauteur des terres, pendant une année à compter de ce jour.

« ART, 7. — Que, comme les Anglais ont en leur pouvoir un officier, deux cadets et généralement les prisonniers qu'ils ont fait dans l'assassinat du sieur Jumonville, etqu’ils promettent de les renvoyer avec sauvegarde, jusqu’au fort Duquesne, situé sur la Belle-Rivière, et pour süreté de cet article ainsy que

de ce traité, MM. Jacob Wambram et Robert Stobo, tous deux capitaines, nous seront remis en otage jusqu'à l’arrivée de no$ Canadiens et Français cy-dessus mentionnés ; nous nous obligeons de notre côté à donner escorte pour ramener en süreté les deux ofticiers qui nous promettent nos Français dans deux mois et demi pour le plus tard.

« Fait double sur un des postes de notre blocus, ce jour et an que dessus.

« Signé : JAMES MACKAY, général WASHINGTON, COULON-VILLIERS. »

Cette capitulation honteuse, Washington la signa. Il y avouait malgré l'affirmation contraire qu’il osa avancer plus tard, qu'il était en terre française ; il reconnaissait par deux fois que son agression avait été un assassinat ; enfin il promettait de rendre les prisonniers ce qui ne fut pas fait, comme nous l’avons vu, Quant à ce Stobo, officier anglais qui figure dans la capitulation, il profita de sa situation d’otage pour lever le plan du fort Duquesne. Il l’envoya à ses supérieurs, comme nous le verrons plus loin avec des instructions détaillées sur la situation de la place, les forces qu’elle renfermait, en les engageant à vepir l'atlaquer sans retard. Une de ses dépêches datée du 98 juillet, fut saisie dans les papiers du général Braddock.

Alarmé pour la sûreté de la colonie, Vaudreuil

voulut se fortifier sur le lac Champlain qui à plus de cent quarante kilomètres de longueur.

Le chevalier de Beauharnais, un des anciens gouverneurs, avait fait construire, en 1731, le fort Saint- Frédéric. Mais cette défense, dominée par des hauteurs, était d’une insuffisance notoire. On choisit alors la position de Ticonderoya (Carillon) , pointe élevée sur les bords du le, à trente-deux kilomètres sud du fort Saint-Frédéric, et M. de Lattinière fut chargé d’y élever un fort en bois.

Dès 1755 le baron de Dieskau avait été envoyé avec un renfort pour défendre les intérêts de la colonie.Ce renfort se composait de trois mille cent cinquante soldats et de deux cent neuf officiers, appartenant aux régiments de la Reine, de Guyenne, de Languedoc, de Béarn, de Bourgogne et d’Artois. Ce Dieskau, saxon d'origine, ancien lieutenant-colonel de Saxe Cravate, était un protégé du maréchal de Saxe. Il était chargé de commander les troupes en qualité de maréchal de camp; malheureusement, il les commandait à l’allemande, c’est-à-dire avec une grande dureté et il ne sut pas se concilier leur sympathie. Avec lui partirent également, André Doreil, commissaire général de guerre, homme intègre et tout dévoué à son devoir et le marquis de Vaudreuil, nouvellement nommé gouverneur du Canada en remplacement de Duquesne qui reprenait du service dans la marine,

Ce renfort, conduit par Dubois de la Mothe, fut transporté sur une escadre de quatorze vaisseaux et de quatre frégates. Il partit de Brest le 3 mai. L'amiral Boscawen, qui croisait avec onze vaisseaux devant le Saint-Laurent, rencontra le 8 juin, à la hauteur du cap Race, à vingt-cinq lieues de Terre-Neuve, trois vaisseaux français. Ceux-ci ne se méfièrent d'aucune agression et, voyant approcher les navires anglais, demandérent si l’on était en guerre. Boscawen leur fit répondre que la paix durait toujours et, s'étant approché encore sur cette assurance, il démasqua subitement ses batteries et mit hors de combat deux de nos malheureux bâtiments ; le troisième put s’échapper en prenant le large.

Cette inqualifiable agression ouvrit en quelque sorte la campagne de 1755. En Europe, la paix durait toujours et des rapports amicaux quoique tendus n'avaient pas cessé d’exister entre les deux gouvernements. On apprit alors une nouvelle inouïe. Les Anglais venaient d'accomplir, en pleine paix, un acte de piraterie sans précédents. Sur un ordre de l’amirauté, ils avaient attaqué nos navires partout où ils avaient pu les rencontrer et, en un mois de temps, ils s'étaient emparés de tous les bâtiments du commerce français et avaient capturé trois cents vaisseaux et dix mille hommes d'équipage.

Ceci réveilla le cabinet de Versailles. Louis XV luimême s’en émut. Il écrivit au roi Georges III pour lui demander une réparation, démarche tardive et

qui n’eut aucun succès. Les projets de l’Angleterre ne permettaient pas de nous donner satisfaction et les derniers événements n'étaient que la mise à exécution d’un plan dès longtemps préparé. Le gouvernement britannique, comme le dit Henri Martin, avait soutenu énergiquement la guerre continentale, obli-. geant ainsi la France à épuiser ses ressources et à favoriser de la sorte, malgré elle, les projets d’envahissement en Amérique, formés par son ennemi. Nos hommes d'Etat avaient en vain tenté d'ouvrir les yeux du roi. Dès 1748, le vieux maréchal de Noailles avait écrit dans un mémoire :

« Il paraît que les Anglais fondent principalement leurs espérances sur l'idée de fatiguer la France par la continuation de la guerre. Jis se flattent que leur crédit leur fournira plus de ressources, que le roi n’en trouvera dans ses finances, »

Il ajoutait en 4751 : «Le système anglais est connu, c’est d'arriver par la supériorité des richesses, à celle de la puissance et l'Amérique seule peut leur en frayer le chemin, » et il coneluait en indiquant comme le seul moyen pratique la nécessité de fatiguer la colonie.

Ses inquiétudes augmentèrent encore en 1755 et, dans un nouveau mémoire où il reprenait celte thèse, il arrivait à cette conclusion qui semblait indiquer une sorte de prévision des événements : « Il serait moins honteux pour la France d'abandonner l’Amérique aux Anglais après une guerre malheureuse que

de la leur laisser envahir sans tenter lela défendre, »

Le maréchal mourut l’année suivante à quatrevingt-huit ans.

Quand l'acte de piraterie, commis par les Anglais sur no0S vaisseaux fut Connu, il ne fut plus possible de ‘ermer ÎÏes yeux.

Le 21 décembre 1755, M. de Bouillié, ministre des affaires étrangères, adressa à Fox, le chef du ministère anglais, une note décisive. Il demandait une réparation éclatante des insultes faites au pavillon francais et ajoutait qu’un refus serait regardé comme une déclaration de guerre. Il s'agissait « de la restitution prompte et entière de tous les vaisseaux français, tant de guerre que marchands, qui, contre toutes les lois et toutes les bienséances ont été pris par la marine anglaise et de tous les officiers, soldats, matelots, de toute l'artillerie, de toutes les munitions et de tout ce qui appartenait à ces vais- SEAUX, »

Le ministre anglais répondit le 13 janvier 1756 en termes modérés, mais très nets pourtant, qu’il ne pouvait donner cette satisfaction tant que la chaine des forts au nord-ouest des Alléghanis existerait.

Les événements survenus et les longs débats qui avaient eu lieu dans la Chambre des communes ne permettaient plus d'admettre qu’une entente fut encore possible. Louis XV, malgré sa répugnance, malgré sa faiblesse invétérée ne pouvait plus reculer : là guerre était inévitable, La paix fut rompue offi-

ciellement le 48 mai 1756 et notre ambassade fut rappelée,

Quand Dieskau et le renfort qu’il amenait arriva en Amérique, tout annonçait que les hostilités ne tarderaient pas à commencer. En effet, les Anglais qui avaient envoyé le général Braddockau Canada dès 1754, avec des régiments, faisaient ouvertement leurs préparalifs; ils disposaient alors de quinze mille hommes. Ils envahirent notre possession par quatre points à la fois : par l’Acadie, par le lac Champlain, par le lac Ontario et par l'Ohio. Tout le plan de la campagne ainsi entreprise fut trouvé plus tard dans les papiers du général Braddock.

Ce plan était la conséquence d’une trahison à la capitulation du fort Nécessité; deux capitaines anglais, Jacob Wambram et Robert Stobo avaient été donnés comme otages. Or, Stobo abusa de la position d’otage, prisonnier sur parole et parcourant librement nos lignes sur sa parole, pour examiner les lieux et envoyer des indications destinées à faciliter la prise de nos forts. Une de ses lettres fut trouvéè sur Braddock. Montcalm nous apprend à la date du 4 novembre 1756, que Stobo fut mis en jugement : « Nous avons ici (à Montréal), dit-il, les otages anglais donnés pour l'exécution de la capitulation du fort Nécessité. Vous avez vu par les pièces prises au général Braddock, que le capitaine Robert Stobo, l’un d’eux, envoyait des plans. On instruit leur procès

par ordre du roi... M. de Vaudreuil tiendra avec des officiers de la colonie, le conseil de guerre qui doit les juger... »

Stobo et Wambram furent, en effet, traduits devant un conseil de guerre. Stobo dut avouer son crime et fut condamné à mort. Wambram fut acquitté.

Dieskau avait sept mille hommes (deux mille huit cents soldats, le reste miliciens ou sauvages). Il se sentait trop faible pour tenter une attaque ; il se tint sur la défensive.

Le général Winslow eut d’abord du succès en Acadie. À la tête de deux mille hommes, il enleva les forts Gaspareau et Beauséjour, défendus par des Acadiens, sous le commandement d'officiers de la colonie. Or, le traité d’Utrecht (1713) avait stipulé que l’on respecterait les droits des habitants. Les Acadiens, ayant refusé de prêter serment au roi d’Angleterre, furent déportés en masse. Les soldats anglais enveloppèrent les villages de l’Acadie, brülérent les maisons, chassèrent les habitants à coups de crosse de fusil et les acculèrent dans certains ports. On les entassa demi-nus sur des vaisseaux anglais, comme des troupeaux de bétail. Puis, on les jeta sur les côtes de la Virginie et de la Caroline, sans se préoccuper de leur assurer des moyens d’existence. Quinze mille colons acadiens, furent ainsi dépouillés de leurs biens, chassés du pays de leurs pères et jetés sans ressources sur des rivages inconnus. Les

Anglais confisquèrent de plus leurs terres et ce qui restait d'habitations ou de fermes, La moitié de ce peuple ainsi transporté périt, « Je ne sais, dit Bancroft, en parlant de cet acte sans nom, si les annales de l’humanilé conservent le souvenir d’une pareille cruauté aussi injuste et aussi durable. » Et M. Garneau ajoute, en parlant du même fait : «Il n’y à pas d'exemple de châtiment infligé sur un peuple paisible et iroffensif, ave. autant de calcul, de barbarie et de sangfroid que celui dont il est ici question. »

Le succès des Anglais en Acadie fut bien contrebalancé par la mémorable défaite qui fut infligée dans la vallée de l'Ohio, au général Braddock, le 9 juillet 1755. |

Cet officier marchait sur le fort Duquesne à la tête de deux régiments dont l'effectif s'élevait à deux mille hommes. Le 9 juillet, il rencontra dans les bois, M. de Beaujeu, accompagné de quelques Français, de six cents sauvages et de deux cent cinquante Canadiens, en tout, environ neuf cents hommes, Le combat dura cinq heures et les Anglais durent battre en retraite, poursuivis à Coups de hache par les sauvages. Un grand nombre se noya et treize cents hommes sur deux mille périrent, soit pendant l’action, soit durant la déroute. Soixante-trois de leurs ofliciers furent tués sur quatre-vingt-six.

Washington, le seul des aides-de-camp de Braddock qui survécut au désastre, rallia les débris de ses trou-

pes, et reconnut lui-même officiellement toute létendue de la défaite, en écrivant : « Nous avons été battus, battus honteusement par une poignée de Français, »

Braddock fut blessé mortellement. Quant à M. de Beaujeu, il fut tué, lui aussi, dès le commencement de l’action et ce fut M. Dumas, capitaine dans les troupes de la colonie, qui pris ie commandement et eut les honneurs de la journée. Il ne perdit que quarante hommes.

Celle victoire, qui a pris le nom de bataille de Ja Belle-Rivière ou dela Monogahéla, nous valut quinze canons, la caisse de l’armée anglaise, des armes, des munitions et chose plus importante tous les papiers du général Braddock, dans lesquels on trouva la preuve de la trahison de Stobo. Elle nous assura de plus la possession de la vallée de l'Ohio.

Du côté du lac Champlain, le général Lyman et le colonel William Jobnson, à la têle de quatre à cinq mille hommes, avaient construit le fort Lydius ou fort Edouard, au haut du premier bras de Hudson, à cinquante-deux kilomètres d’Albany et ils enavaient fait le centre de leurs opérations.

Johnson se porta avec deux mille cinq cents hommes sur les bords du lac Saint-Sacrement, aujourd'hui lac George, au lieu où il éleva peu après Le fort Willian-Henry ou fort Georges.

Dieskau, qui occupait le fort Saiut-Frédéric et le

passage de Carillon avec trois mille hommes, voulut déloger Johnson; mais ayant été grièvement blessé, il tomba au pouvoir des ennemis pendant que ses soldats étaient obligés de battre en retraite. On était toujours en pleine paix.

Il s'était avancé avec quinze cents hommes contre Johnson et l’avait attaqué le 8 septembre 1755, en avant de son camp. Les Anglais furent d’abord repoussés et durent rentrer dans leurs lignes. Mais le 11, ayant voulu enlever les positions de l’ennemi, Dieskau ne put y parvenir parce que les Canadiens, au lieu de se porter en avant, tentèrent d’escalader les ouvrages de ennemi en se dispersant et en agissant isolément, tandis qu'ils auraient dù donner en masse, Les sauvages, eux, refusèrent de marcher et les soldats réguliers eurent beau tenir quand même avec un ensemble remarquable, il fut impossible de forcer les retranchements anglais. Dieskau fut grièvement blessé et tomba aux mains des ennemis. Son armée dut faire retraite.

La situation du Canada, à ce moment, était loin d’être brillante. M. de Mortreuil, aide major del’armée, a exposé, le mauvais état des affaires au Canada et donné son avis sur le baron de Dieskau etsur sa manière d’agir. Il écrivait à ce sujet de Montréal, le 40 octobre 1755.

« La colonie menace ruine; beaucoup d’Anglais à combattre ; les magasins dépourvus; la terreur dans le pays; beaucoup de brigues. M. de Dieskau ne tra-

vaillait aux opérations de la campagne qu'avec MM. Péan et Mercier, officiers de la “olonie; il avait fait le premier, major des troupes de la colonie, et le second, maréchal des logis de l'armée. M. Dieskau, ambitieux, n’a cru de réussir qu’en s’en rapportant à eux seuls pour le conseil et le soin de faire subsister ; cette unique confiance avait mécontenté les commandants et les officiers, qu'il menait un peu à lallemance, 11 n'est regretté de personne. J'avais redoublé mes soins auprès de lui. La colonie a besoin d’un commandant doux, incorruptible, incapable de se laisser mener par personne, égal pour tout le monde. Il n'y aurait pas trop de deux commandants de ce caractère! M. Dieskau était un vrai grenadier ; il n’a eu que moi à l'accompagner aux coups de fusil. Je vous prie d'assurer M. d’Argenson qu’il n’a jamais voulu se laisser emporter; il était en avant des Canadiens ; le détachement de troupes réglées qui était à la droite n’était pas à portée de l'enlever. M. Dieskau, par complaisance pour les officiers de la colonne, donnait l’ordre signé de lui au major des troupes de la colonne; il m'avait défendu d’avoir aucune inspection sur les Canadiens ou sur les troupes de la colonie ; je lui ai toujours laissé faire ce qu’il a voulu, mon brevet n’est que pour les troupes de France. Il y à beaucoup de jalousie entre les officiers de la colonie et les officiers de France à l’égard du traitement. » (Dépôt de la guerre, vol. 3417, pièce 10. Copie de l’époque faite par d’Abadie.)

La colonie en effet manquait de soldats, de matériel et de vivres. La France seule pouvait la secourir. Le GouYerneur s’alressa à la Cour. L’intendant et plusieurs des officiers écrivirent dans le même sens. M. Doreil, commissaire général des guerres, entre autres dit au ministre : « La situation de l’armée est critique à tous égards. Elle exige de prompts et puissants secours. Jose même assurer que, si lon n’en envoie pas, elle courra les pins grands risques dès l’année prochaine. »

Toutes ces correspondances faisaient ressortir la disproportion des forces respectives des deux nations. Elle demandaient toutes un général expérimenté pour remplacer Diesckau,des ingémeurs, des officiers d’artillerie. « Il faudrait, disait l’intendant, plusieurs corps en campagne le printemps prochain. Seize ou dix sept cents soldats, et mille à douze cents hommes de troupes de la colonie ne suffisent pas. Il faut toujours consacrer une quantité des derniers pour le service des trois villes et il en faut pour les différents postes, Ainsi ce sont les Canadiens qui font la plus grande partie de ces armées, sans compter mille à douze cents hommes qui sont continuellement occupésauxtransports.Les Canadiens,étant ainsinombreux à l’armée, ne labourent point leurs terres nouvellement défrichées, bien loin d’en défricher de nouvelles, Les levées qu’on y fait dépeupleront encore les campagnes; que deviendra la colonie? Tout y manquera, principalement le blé. On avait eu jusqu’à présent

l'attention de ne faire les levées qu'après les labours du printemps. Ce ménagement ne peut plus avoir lieu, puisqu'on fera la guerre pendant l'hiver et que les armées doivent être rassemblées dès le mois d'avril. De plus, les Canadiens diminuent beaucoup. I en est mort un grand nombre de fatigues et de maladies. !l ne faut compter sur les sauvages qu’autant que nous serons supérieurs, et qu'on fournira à (ous leurs besoins. »

M. de Montreuil, dans une autre lettre parle également de la situation déplorable où nous nous trouvious,

A Montréal, le 2 novembre 1755.

«MM. Mercier et Péan, officiers de la colonie, sont les causes de nos malheurs. Ils ont bouleversé la colonie par des conseils qu’ils ont donnés à M. Dieskau; ils étaient les seuls qui avaient du pouvoir sur son esprit; il a été victime de la confiance aveugle qu'il avait en eux. Je ne sais pas comment il s’accusera à la cour d'avoir si mal opéré et de s'être laissé prendre pendant qu'il a été à même plusieurs fois, durant l’affaire, de se faire emporter au quartier des blessés. Il était humilié de s’être laissé mener comme un écolier, il est à croire par sa manœuvre après ses blessures qu’il désirait d’être prisonnier pour ne plus servir dans cette colonie. Celui qui commande ici à Sa place n’est pas dans les bonnes grâces de M. de Vaudreuil, Priez M. d’Argenson de faire le même bien

aux personnes dont je lui rends compte; je serais fàché de faire tort à mon prochain; c’est dans celte espérance que je vous informe de tout.» (Dépôt de de la guerre, vol. 3417, pièce 14. Copie de l” époque par d’Abadie.)

Comme on le voit par cette bte de Montreuil comprenait dans quelle situation fâcheuse était la colonie; il signalait l’antagonisme existant déjà entre les officiers du pays et les officiers, de l’armée de terre et il insinuait que M. de Dieskau découragé avait fort bien pu souhaiter d’être déchargé par tous les moyens possibles, même au prix d’une défaite et de sa captivité, du lourd fardeau qui pesait sur lui et des difficultés inextricables, que lui occasionnaient les agissements de M. de Vaudreuil et ceux des Canadiens ses préférés dont il Soutenait toujours les prétentions aux dépens des justes revendications des troupes de France.

M. Doreil, le commissaire des guerres envoyé au Canada, voyait bien les désordres qui existaient dans la colonie. II écrivit à ce sujet un longue lettre très explicite et très détaillée, dans laquelle il donnait aussi son opinion personnelle sur M. de Vaudreuil, sur M. de Montreuil et sur le général de Dieskau. Cette lettre était adressé à M. de Paulmy, neveu du ministre de la guerre et adjoiut à son oncle, le marquis d’Argenson de 1751 à 1756. M. de Paulmy devint lui-même ministre de la guerre, en 1757.

Montréal, le 28 octobre, 1755.

«.… Vous verrez, dit Doreil, par ce que j'ai glissé dans ma lettre à M. le comte d’Argenson que les intérêts du roi ne sont pas ici trop bien ménagés; ceux de la colonie ne le sont pas davantage; le commerce languit, l'habitant est vexé, mais il en résulte que les personnes qui ont la manutention des affaires et ceux qui leur sont affiliés, font des fortunes immenses ; et,comme elles réunissent toute lautorité, elles agissent assez ouvertement. Depuis longtemps les particuliers lésés usent de plaintes, qui, jusqu’à présent, ont été inutiles et n’ont servi qu’à leur occasionner des désagréments et souvent des pertes.

« M. de Vaudreuil est bien loin d’approuver ce qui se passe; il n’en ignore pas la moindre chose; il s’est ouvert à moi jusqu’à m’en parler en détail; il en gémit, mais je conçois qu’à moins d’un éclat, ce sera toujours de même : il veut se maintenir. D'ailleurs, il lui est défendu de se mêler de la partie de la finance et de quelques autres qui y sont intimement réunies, C’est un général qui à les intentions braves, droites, qui est doux, bienfaisant, d’un abord facile et d’une politesse toujours prévenante, mais les circonstances et la besogne présente sont un peu trop fortes pour sa tête; il a besoin d’un conseiller dégagé de vues particulières et qui lui suggère le courage d'esprit. IL paroit agir avec moi de bonne foi; je l’ai-

derai si je puis, et je serai un peu débarrassé si le commandant qui nous sera envoyé le printemps prochain est un esprit liant et d’un caractère doux : il gouvernera le gouverneur. M. de Dieskau n’avoit rien de ce qu'il fallait pour cela, et ils n’auroient pas manqué de se brouiller,

« Notre état-major a été privé, à ce qu'il paroit, de ce qu’il avoit de mieux, suivant les apparences, en perdant M. de Rostaing. C’auroit été une vraie consolation pour moi et ma seule ressource; il ne m’en reste aucune : car, soit dit sans vouloir faire tort à personne, nous avons dans l’aide-major général (le chevalier de Montreuil) un bien faible homme. J'ose dire que, si je ne me chargeais un peu de tout, la besogne seroit bien plus mal faite. C’est un fort honnête garçon, rempli de bonne volonté, mais si neuf que je m’étonne, permettez-moi de vous le dire, qu’on ait songé à lui; 11 a donné une cruelle preuve de son peu d’expérience à l'affaire du 8 septembre dernier, en faisant sa retraite sans enlever M. de Dieskau, Je suis cependant convaincu qu’il n’y a pas eu de mauvaise volonté; il en est incapable, mais sa têle ne comporte pas plusieurs soins contraires à la fois, Ce n’est pas que M, de Dieskau n'ait eu tort de s’'aventurer comme il a fait; je parle sans aucune partialité ; je lui étais attaché ; il le montroit par ses attentions pour moi; mais le bien du service m’oblige de vous dire à vous seul, qu’il paroît qu’il étoit plus propre à être à la tête d’une troupe légère pour faire

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usage de son intrépidité, sous les ordres d’un genéral qui l’auroit suivi de l’œil, qu'à commander en chef. Je le plains sincèrement; je connais ses intentions, elles étoient droites et bonnes; son zèle étoit infatiguable, et il n’avoit que trop d’ardeur. Je vous avouerai qu'avec mon gros bon sens, je l’avois jugé dès Brest; M. de Crémille (lieutenant général) pourroit vous le dire; et, lorsque j’appris la défaite, je n’en fus pas surpris ; je tremblais même depuis qu’il m'avait envoyé son projet de marche et d'attaque ; je lui en témoignai mes craintes par une lettre qui se trouvera sans doute dans ses papiers, à la levée des scellés, Tous nos malheurs et ceux dont nous sommes menacés, me font désirer un bon commahdant l’année prochaine, ét des troupes d'augmentation, La néces= sité est urgente, d’autant plus que vos quatre bataillons sont actuellement réduits à seize cent qüatrevingts hommes d’effectif, et que ceux qui les commandent ne sont pas en état de commander le tout, quoique fort bons officiers en particulier. » ( Dépôt de la guerre, volume 3405, pièce 143. — Lettre chiffrée et toute confidentielle).

Il insistait surtout sur l'importance que présentait le Choix « d’un commandant d’un esprit liant et d’un caractère doux, capable de gouverner le gouverneur lui-même. » Le gouverneur, en effet, Doreil le trouvait incapable : «C'est un général qui a les intentions braves, droites, qui est doux, bienfaisant, d’un abord toujours facile et d’une politesse toujours prévenante

mais les circonstances et les besognes présentes sont un peu trop fortes pour sa tête. »

A ce moment déjà, on pressent ce qui ne sera que trop évident plus tard, ce qui doit perdre la colonie, les agissements délictueux du personnel administratif et les traitants. Doreil nous montre Vaudreuil comme étant trop faible, dénué de caractère et n’osant pas faire d'éclat pour mettre un terme aux malversations de l’intendant Bigot et de ses complices.

Malgré la triste situation de la colonie, maigré leur succès, les Anglais n’osérent pas attaquer le fort Saint-Frédéric.

M. de Vaudreuil fit fortifier la position de Carillon et, en attendant que de nouveaux renforts venus de France permissent de tenter quelque attaque, on se contenta d’envoyer de côté et d’autres des partis de Canadiens et de sauvages qui ravagèrent la Nouvelle- Angleterre.

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