D’ARGENSON
La commission du Roi, datée du 4er mars 1756, était ainsi conçue :
« Ayant résclu d'envoyer de nouvelles troupes au
Canada, et voulant pourvoir au commandement, tant des troupes de renfort que de celles que nous avons fait passer l’année dernière dans ledit pays, lequel commandement est vacant par la détention du baron de Dieskau, à qui nous l’avions confié, nous avons jugé ne pouvoir faire un meilleur choix que de notre Cher et bien aimé le sieur marquis de Montcalm, maréchal de camp en nos armées ; vu les preuves qu'il nous a données de sa valeur, expérience, capacité, fidélité et affection à notre service, dans les différentes actions de guerre et autres commissions dont il était chargé. A ces causes et autres considérations à ce nous mouvant, nous avons ledit marquis de Montcalm, fait, constitué par ces présentes signées de notre main, commandant sur les troupes qui doivent passer au Canada, et sur celles qui y sont actuellement, sous l'autorité de notre gouverneur général dudit pays. »
Le choix fait par d’Argenson était excellent. La commission du Roi, par les pouvoirs conférés au nouveau général, prévoyait tout ; malheureusement la dernière prescription, celle qui le plaçait sous l'autorité du gouverneur général, devait être pour lui la source de bien des ennuis ; elle devait l’entraver dans ses entreprises les mieux conçues et les mieux combinées, et finalement amener la perte de notre colonie.
Montcalm fut présenté au Roi le 44 mars 4756 ; il était accompagé de son fils. Cette formalité remplie,
il partit pour Brest, où il arriva le 24, et s’occupa tout aussitôt de surveiller les derniers détails de l’armement des navires et de lembarquement des troupes.
La flottille qui devait le conduire en Amérique se composait de trois vaisseaux de ligne : le Héros, de 37 canons, Capitaine Beaussier ; l’Illustre, de 64, capitaine Montalais et le Léopard, de 60, capitaine Germain ; il y avait en outre trois frégates : la Licorne, le Sauvage et la Sirène.
Les seconds bataillons des régiments de la Sarre et de Royal-Roussillon, sous les ordres de MM. Sénezergues et de Bernetz, formant un effectif de 1189 hommes, s’embarquérent sur ces vaisseaux. (Rapport du commissaire du portde Brest, — Arch. de la guerre.)
« On ne peut rien ajouter, écrivait Montcalm au ministre (24 mars 1756), à la bonne grâce, à l’air de satisfaction et de gaieté, avec lequel l'officier et le soldat se sont embarqués. »
On a vu même, dit le Père Martin, des officiers de la garnison de Brest offrir des sommes considérables à ceux qui faisaient parties de l'expédition, pour obtenir de passer à leur place en Amérique.
Les frégates étaient destinées à l'état-major et à l’escorte. Le marquis de Montcalm avec son premier aide-de-camp M. de Bougainville, son secrétaire M. Estèves, et six domestiques montait la Licorne, commandée par le lieutenant de vaisseau de la Rigaudière. Le Sauvage, commandé par M. de Tourville,
98 LES GRANDST HOMMESJDE LA FRANCE.
portait le chevalier de Lévis, avec MM. de la Roche- Beaucourt, second aide-de-camp, de Fontbrune et l'ingénieur Lombard de Combles. Bourlamaque était sur la Sirène, commandée par Breugnon, avec le troisième aide-de-camp, M. Marcel et un ingénieur M. Désandrouins.
Le 26 mars, Montcalm écrivait : « Ma frégate la Licorne est neuve et bien propre à résister aux tempétes : et l’on me donne le sieur Pelagrin, capitaine de port de Québec, qui irait les yeux fermés dans le fleuve Saint-Laurent. Vous voyez que M. le Garde des sceaux me veut conserver... »
Le 3 avril 1756 et les jours suivants, la flotte se mit en route pour le Canada (lettre de Montcalm).
« Le maréchal de Richelieu, dit E. Cordier, appareillait à quelques jours delà dans la rade de Toulon pour aller attaquer Mahon. Grâce à cette diversion, l’escadre qui emmenait Montcalm put traverser sans encombre les lignes anglaises et bientôt elle se trouva en pleine mer, voguant toutes voiles dehors vers la Nouvelle-France. »
Chemin faisant, la grande préoccupation de Montcalm, fut d'étudier le pays qu'ilallait visiter : « Jelis avec grand plaisir, écrivait-il à sa mèr?, Histoire de la Nouvelle-France, par le Père Charlevoix. Il fait une description agréable de Québec. »
Les compagnons de Montcalm, dont nous avons fait l’'énuméralion étaient tous des hommes distin: gués,
Le chevalier de Lévis, son second, et celui qui devait le suppléer le cas échéant, devint plus tard duc et maréchal de France. François-Gaston, chevalier de Lévis était né à Ajac, près de Narbonne, le 20 juin 1719. IL avait alors trente-sept ans. Entré au service en 1735 comme lieutenant dans le régiment de la marine, il fut nommé capitaine en 1737, colonel et brigadier en 1756, maréchal de camp en 1758, lieutenant-général en 1761 et maréchal de France en 1783. Il prit le titre de marquis de Lévis en #762 et fut fait duc en 1784. Il avait fait la campagne et la retraite de Bohême (1741-1749); il s’était trouvé à la bataille de Dettingen (1743); avait pris part à toutes les campagnes du Rhin (1743-1746) ; puis aux campagnes d'Italie, de Provence et du comté de Nice (1746-1747): il s'était particulièrement distingué à l'affaire de Montalban. Plus tard, il devait faire les campagnes du Canada (1756-1760). Et quand, Montcalm mort, il prit le commandement, il sut se montrer à la hauteur de la tâche qui lui était imposée. D'après la capitulation de Montréal, Lévis ne pouvait servir de toute la guerre, maisleroi d'Angleterre, par considération, lui ayant permis de servir en Europe seulement, il fut envoyé sur le Rhin comme lieutenant-général et assista aux batailles de Willinghausen et de Johannisberg. Il fut nommé capitaine des gardes de Monsieur en 1771, chevalier des Ordres 1776, gouverneur d’Artois et d’Arras, en 1780. Il mourut en 1787.
En partant avec Montcalm, Lévis emportait une commission du Roi, datée du 44 mars 1756, qui le chargeait de remplacer son chef en cas de mort. Une autre Commission donnait les mêmes pouvoirs à M. de Bourlamaque, au défaut de M. Lévis. Ge dernier était un officier des plus distingués et Montcalm qui l'avait vu à l’œuvre, écrivait au ministre de la guerre, en parlant de lui : … M. le chevalier de Lévis a fort bien pris avec les troupes. Il a un ton très militaire, de la routine de commandement ; il n’est pas étonné ; il sait prendre un parti, être ferme à s’écarter d'ordres donnés à soixante lieues, quand il les croit contraires au bien, pour des circonstances qu'un général éloigné n’a pu prévoir, Il a fait un bon choix du sieur de Fonbrune, lieutenant de'grenadiers dans la marine, que vous lui avez permis d'amener et que vous avez fait capitaine réformé; c’est un homme de guerre, de bon sens, laborieux et très utile à M. le chevalier de Lévis... »
Louis-Antoine de Bougainville, le premier aide-decamp du général en chef, n’avaitalors que vingt-sept ans. Il était né à Paris, le 411 novembre 1729. D'abord aide-de-camp de Chevert en 1754, il fut ensuite nommé secrétaire d’'ambassade à Londres.
« Louis XV, dit E. Cordier, avait envoyé à Londres une ambassade à laquelle Bougainville fut attaché. elle avait pour mission de chercher à éviter les conflits et de tenter de régler à l’amiable les questions
pendantes. La plus importante de toutes était précisément cette question des frontières, cause incessante de discussions et de prises d’armes.
« Le gouvernement français voulait la paix; les Anglais au contraire ne la voulaient pas. Leurs ministres leurraient notre ambassadeur d’espérances folles et chimériques, lui proposaient sans cesse de nouvelles solutions se contredisant les unes les autres et dont aucune m'était sérieuse. Et tandis qu’on l’amusait ainsi, on envoyait sans cesse de nouveaux renforts en Amérique pour écraser la résistance de la colonie.
« À la fin, le cabinet britannique, se croyaut en mesure d'agir, démasqua ses batteries et posa » comme ultimatum des conditions inacceptables.
« La mission française, n’ayant dès lors plus d’objet, revint à Paris à la fin de mars 1755. Bougainville revint avec elle. »
« Bougainville, en suivant avec attention, lors de son séjour à Londres (1755), les péripéties de ce drame émouvant dans lequel le Canada luttait tout entier, s’était pris d'amour pour cette colonie loinlaine, si courageuse et si dévouée, et il avait éprouvé un désir irrésistible de prendre part, lui aussi, à cette grande lutte et de faire campagne dans ce pays. Dés lors il n’eut plus de repos qu’il n’eut obtenu un commandement dans l’armée expéditionnaire qu'on devait y envoyer.
« Au commencement de l’année 17566, ses efforts
furent couronnés de succès. Le général marquis de Moutcalm, venait d’être chargé d’aller, avec des renforts, remplacer le général Dieskau. Bougainville obtint de l’accompagner comme aide-de-camp, avec un brevet de capitaine de dragons... »
Nous verrons dans le cours de ce récit ce qu'il fit au Canada et qu'elle füt sa part d'action dans celte guerre héroïque, Il fut pour Montcalin un précieux auxiliaire durant toute celte campagne. Revenu en France, quand la colonie fut livrée aux anglais, 11 se distingua sur le Rhin et sa bravoure incomparable lui valut le don de deux canons que le roi lui octroya. Après la paix de 1763, il entra dans la marine. Et, comme capitaine de vaisseau, il fonda une colonie aux iles Malouines. Mais les Espaguols ayant revendiqué cette possession, il dut la leur remettre, et, sa tâche accomplie, il traversa le détroit de Magellan et parcourut tout le grand Océan. De 1716 à 1769, il fit ainsi un des premiers voyages autour du monde qui ait été scientifiquement exécuté. Durant la guerre d'Amérique, il vit une o:casion de prendre sa revanche sur les Anglais des désastres subis au Canada et commanda une des divisions placées sous les ordres de l'amiral comte de Grasse, Il fut nommé chef d’escadre en 1769 et maréchal de camp en 1780. Bougainville fut élu membre de l'Institut et membre du Bureau des longitudes en 1769, puis il fut désigné pour faire partie du Sénat et reçut le titre de comte de l'Empire, Il est mort en 1811.
Les autres attachés militaires qui accompagnaient l'expédition ont été, eux aussi, tous ou presque tous à la hauteur de la mission qui leur était confiée.
Eu tête, il faut citer de Bourlamaque, colonel d’infanterie et ingénieur, trop minutieux dit Montcalm, mais qui y gagnera furieusement dans l'esprit de tout le monde durant la campagne de 1757 et dontil disait dans ses notes en 1758, quand il fut nommé brigadier : « C'est un officier du premier mérite, qui a des talents supérieurs, beaucoup de décence, de fermeté et le meilleur ton, et qui a joué depuis qu’il est en Amérique un rôle principal. »
Fontbrune, l'ingénieur Desandrouins et les autres, nous les verrons agir et justifier, eux aussi, 1e Choix qu'on avait fait de leur personne.
La Licorne fut assaillie durant la traversée par une formidable tempête qui dura quatre-vingt-dix heures sans interruption. Elle eut là rare fortune d'échapper aux croiseurs anglais et finalement elle atteignit Qué bec le 43 mai 1756, les autres vaisseaux la suivirent de fort près, ainsi que six bâtiments de commerce chargés de provisions de bouches et de munitions de guerre,
Montcalm avant de débarquer écrivait à la mar« quise de Saint-Véran, sa mère, pour lui donner des détails sur sa traversée :
Au mouillage, à dix lieues de Québec, ce 11 mai 1756.
« Nous voici bien près de la fin de notre navigation. J'ai voulu essayer d'aller hier à Québec, partie en chaloupe et partie par terre, mais comme je serais arrivé trop tard à Québec et que le saut de Montmorency est difficile à passer à cause de la fonte des neiges, je suis revenu coucher à la frégate. J'espérais repartir aujourd’hui en prenant mieux mes dimensions (dispositions). C’est impossible, y ayant des vents contraires et si forts que nous avons de la peine à tenir au mouillage avec toutes nos ancres.
« Notre navigation peut être regardée comme fort heureuse, puisque nous voici assez prêts de notre destination en trente-huit jours. J'ai été assez heureux pour n'être point incommodé ou tant soit peu fatigué par le gros coup de vent que nous avons essuyé pendant la semaine Sainte. Il n’en a pas été de même de ceux qui m’accompagnaient : ils ont été tourmentés du mal de mer, principalement M. Estèves, mon secrétaire, et Joseph (son domestique) pour qui ça a élé une vraie maladie. Il n’est mort qu'un matelot..… Nous avons eu un temps très favorable jusqu’au lundi 42 mars, et depuis cejour-là jusqu'au samedi soir, nous avons eu un gros temps et un coup de vent qui a duré quatre-vingt-dix heures et nous a mis dans un vrai danger. Le Vendredi- Saint, nous nous sommes trouvés à portée du grand
banc (de Terre-Neuve) et obligés de nous dériver de notre route en nous laissant aller au vent arrière vers le sud, au moyen de quoi nous avons été à cent lieues vers la Martinique. Nos marins disent avoir vu des coups de mer aussi forts, mais jamais aussi longs. Le jour de Pâques nous ramena un temps favorable, ce qui nous fit plaisir à tous, car nous n'avions pas été sans inquiétude et nous avons navigué depuis le 18 jusqu’au 27 à minuit pour retrouver le grand banc d'où nous r’étions qu’à quarante licues. Le vendredi 16 et du 27 au 4, au soir, nous avons navigué avec des brumes qui rendent toujours cette navigation très périlleuse, beaucoup de froid et une quantité étonnante de bancs de glace contre lesquels il est très dangereux de se briser. La journée du 30, qui fût heureusement sans brume, nous en comptâmes jusqu’à seize : ce sont des m°°ses énormes dont quelques-unes ont plus de cens cinquante pieds de haut. La veille, le 29, il en vint une considérable sous le beaupré qui rasa, ce qui aurait pu nous briser, si l’officier de quart n’avait pas crié au lof: c’est-à-dire de mettre le gouvernail pour venir au vent, et éviter par là la glace. Le 4, nous étions très inquiet de notre navigation, craignant d’être trop proche de terre, et ne pouvant la reconnaitre à cause de la brume. Sur les six heures et demi, il vint une éclaircie qui nous donna connaissance que nous étions à hauteur du cap de Raye (pointe Sud-Ouest de l'ile de;Terre-Neuve).….. »
Comme nous l’avons vu, Montcalm arriva devant Québec, le 43 mai 4756.11 fut reçu avec enthousiasme par une population qui voyait en lui un sauveur et les officiers de l'armée de terre qui se trouvaient dans la colonie, accueillirent sa venue comme un événement heureux. « Les trois Commandants, dit de Montreuil, sont arrivés de France avec les renforts! »
La déclaration de guerre fut publiée en Angleterre le 47 mai et en France, le 16 juin seulement. En réalité, l’état de guerre existait de longue date et la paix officielle dont on était sensé jouir avait mérité le nom de paix armée ; en effet, les hostilités n’avaient pas cessé un seul instant, et la guerre était déjà l’état normal lorsqu'elle fut enfin déclarée.
Cette guerre du Canada à eu, ainsi que le dit M. de Bonnechose, deux phases différentes.
La première presque offensive, de 1756 à 1758.
La seconde toute défensive et de désespoir, de 1758 à 1760.
Le théâtre des opérations se déplaça avec la fortune. La frontière fut le premier champ de batailie; puis, quant cette ligne fut forcée, le Saint-Laurent dans toute sa longueur devint la témoin de la lutte.
Quand Montcalm arriva à Québec, il se trouva placé à la tête d'une armée de 3752 hommes ainsi répartis : Régiment de la Reine, 327 homimes, — Régiment de la Sarre, 515 hommes, — Régiment de
Royal Roussillon, 520 hommes, — Régiment de Languedoc, 326 hommes, — Régiment de Guyenne, 492 hommes, — Régiment de Béarn, 498 hommes; ensemble 2678 hommes, auxquels il faut ajouter 156 volontaires et 918 recrues.
Il avait en outre avec lui quelques officiers d’artillerie dont la colonie manquait et plusieurs officiers d'état-major. Si l’on ajoute à ce maigre contingent, 1800 hommes de milices et quelques sauvages distribués sur divers points, on a un tableau complet des forces dont il pouvait disposer. L'année suivante, il est vrai, il recut un renfort de 4500 hommes ; mais quatre ans après, toute cette armée était anéantie, et il ne restait que 2000 survivants.
Cette armée, qui ne s’est jamais élevée, à plus de 5000 hommes à la fois, mal nourrie, sans équipements, sans souliers, sans munitions et sans solde devait garder une ligne de frontière de plusieurs centaines de lieues d’étendue et résister à l'invasion de forces qui à un moment donné ont atteint le chiffre de 60,000 hommes. Les troupes de Montcalm, présentaieut donc un effectif d'un homme contre douze; elles manquaient le plus souvent de pain, tandis que l’ennemi grâce aux convois envoyés d’Angleterre, étaient sans cesse ravitaillé et ne manquait de rien; la poudre dont nous avions besoin, c’est sur nos adversaires même qu’il nous fallait la conquérir et c’est avec les prises faites sur l’ennemi, que nous parvenions à continuer la lutte.
C'est avec ces maigres ressources que Montcalm entra en campagne, C’est avec elles qu'il faillit triompher,
Un des premiers soins de Montcalm, fut d’étudier les mœurs des sauvages, et de voir le parti qu’on en pouvait tirer. Il s’ingénia à se faire bien venir d’eux, et employa tous les moyens pour se les concilier. Les Anglais, dit Dussieux, appréciaient les services ‘qu’ils nous rendaient, et les appelaient les chiens de querre des Français. En effet, c'étaient de merveilleux auxiliaires que ces Peaux-Rouges, au sens subtile et aux ruses inouies. Guides incomparables à travers les forêts, bons rameurs, pilotes exercés, tireurs excellents. Ils marchaient sous les ordres de nos officiers et poussaientseuls des pointes hardies sur le territoire ennemi. Mais Montcalm connaissait aussi leur indiscipline, les plans de campagne en furent souvent entravés : « Car, écrivait Bougainville, ces peuples indépendants et dont le secours est purement volontaire exigent qu'on les consulte, qu’on leur fasse part de tout, et souvent leurs opinions et leurs caprices, sont une loi pour nous. »
Dans ces forêts de l'Amérique, ajoute Dussieux, dans un autre passage, peuplées alors d'innombrables serpents, il y avait des hommes assez adroils pour jouer avec les plus redoutables de ces reptiles : on les appelait des charmeurs.Montcalm les vit à l’œuvre et voulut, comme eux, captiver, en les réduisant, des natures
féroces et tenir dans ses mains, des volontés ondoyantes et insaisissables. IL y réussit et jamais visage pâle, n’inspira aux Peaux-Rouges une plus vive affection, un plus entier dévouement. Il faut l’avouer, rien ne lui coûta; Montcalm devint indien de pied en cape. On vit avec surprise cet homme, le plu” vif qui fût jamais, gravement occupé, pendant des journées entières, à tirer du fond d’un calumet, sous le toit d’écorce d’une hutte indienne, d’éternelles bouffées de tabac. Autour du feu du conseil, étaient assis, près du général, les amis rouges dont il fait à sa manière ce portrait peu flatté :
« Ce sont de vilains messieurs, même en sortant de leur toilette où ils passent leur vie. Vous ne le croiriez pas, mais les hommes portent toujours, avec le casse-tête et le fusil, un miroir à la guerre pour se faire barbouiller de diverses couleurs, arranger leur plumet sur leur tête, leurs pendeloques aux oreilles et aux narines. Une grande beauté chez eux, c’est de s'être fait déchiqueter de bonne heure, l’orbe des oreilles, de l’avoir allongé pour le faire tomber sur les épaules. »
Dans cette étrange compagnie « pour garder le sérieux qui sied à un grand guerrier, et surtout à un grand chef », Montcalm dut souvent faire violence à sa gaieté naturelle. Mais chez ces hommes primitifs, l’'horrible est toujours à côté du grotesque, et, avant la fin de la seconde campagne, le général Onnonthio (nom que les Peaux-Rouges donnaient à Montcalm),
devait apprendre que la nature sauvage n'abdique jamais et qu'il vient, tôt ou tard, une heure où elle ressaisit son bien avec une main ensanglantée.
En attendant, il faisait, coûte que coûte, son métier de charmeur; mais il ne pouvait s'empêcher d’enrager un peu : « Avec mes amis les sauvages, souvent insupportables, écrit-il à sa mère, le 16 juin 4756, il faut avoir une patience d’ange : depuis que je suis ici, ce ne sont que visites, harangues et députations de ces messieurs : les dames des Iroquois, qui ont toujours part, chez eux, au gouvernement, en ont été aussi et m’ont fait l’honneur de m'apporter un Collier, ce qui m'engage à les aller voir et à chanter la guerre avec eux. » (Les colliers, nommés wampums,remplaçaient les messagesécrits, l'écriture leur étant inconnue. Ils étaient composés de coquillages dont l'assemblage constituait par leur disposition, leur couleur, leur nombre et leur grosseur un langage symbolique.)
Montcalm n'eut d'abord que d’excellents rapports avec le gouverneur général, marquis de Vaudreuil.
En effet, 11 écrivait le 42 juin : « Le gouverneur général me comble de politesses; je le crois content de ma conduite à son égard et je pense qu'elle le persuade qu’il peut se trouver en France des officiers généraux qui se porteront au bien sousses ordres,sans prévention. Il connait le pays, il a l’autorité et les moyens en main, il est à la tête de la besogne ; c’est
MONTCALM. ail
à lui de la déterminer, à moi de le soulager des détails relatifs aux troupes, pour la discipline et l'exécution de ses projets. L'article de la discipline exige l'entière attention d’un officier général dans un pays où le soldat a trop d'argent et voit des exemples contagieux. »
Ces illusions, Montcalm devait bientôt les perdre. Il jugeait à première vue, comme tout cœur généreux, droit, dévoué à son devoir et ne pouvait croire aux passions basses et viles chez les autres parce qu'il ne saurait les éprouver lui-même. Mais, dès le mois de novembre de la même année, il écrivait au comte d’Argenson : «... M. le chevalier de Lévis recoit comme moi des ordres, lettres écrites avec duplicité qu’on ne peut exécuter; cependant en cas d'échec, on pourrait nous blâmer ; ce n’est pas plainte, car je n’en écris rien à M. de Machault (ministre de la marine); mais vous devez savoir le critique de ma position. »
Dans un autre passage de cette même lettre, il ajoute : «.… le fort Carillon, rempli de défaut, sort d'enrichir lingénieur du pays, parent de M. de Vaudreuil... »
Ce Vaudreuil était un Canadien; officier de marine, il regardait les officiers de terre comme des êtres inférieurs et n’avait de sympathie que pour les officiers de la colonie à moitié soldats et à moitié marchands,
Il correspondait directement avec le ministre de la
marine et cherchait à contrecarrer les plans du ministre de la guerre et à desservir ses officiers. Entouré de traitants qui ne songeaient qu’à s’enrichir de toutes les façons possibles, même par le vol et la concussion, il fermait les yeux sur leurs agissements et leur prétait les mains en prenant les mesures qu’ils lui dictaient. Nous aurons plusieurs fois l’occasion de voir à quel point fut poussé cette partialité coupable, quels en furent les effets désastreux pour la colonie.
Montcalm fut frappé des abus criants qui existaient; il s’en plaignit amérement et se brouilla même avec Vaudreuil. En novembre déjà, il écrivit une lettre pour se plaindre de ce brouillon.
Ses lettres et celles de ses officiers placées sous ses ordres indiquent nettement le désordre de cette administration coloniale, l'incapacité des fonctionnaires et la faiblesse du gouverneur pour ne pas dire davantage. On y voit l’antagonisme entretenu entre les officiers de terre et ceux de la marine ou de;la colonie. Les prévarications de l’intendant et de ses complices ressortent aussi clairement de tous ces documents. Tous ces points seront mis en lumière au cours de ce récit et montreront quelles difficultés l’honnête Montcalm avait à vaincre.
Le chevalier de Montreuil, aide de camp général de l’armée écrivait à ce sujet :
« … Les officiers de la colonie n’aiment pas les officiers de terre ; il est incroyable combien le luxe
règne dans ce pays-ci et combien le roi est volé par la mauvaise administration des affaires; tous les Français qui arrivent ici sont révoltés de la consonmation qui se fait ici; le gouverneur et l’intendant sont trop doux et trop relachés, dans un pays où il faudrait user d’une plus grande sévérité que partout ailleurs. Il n’y a point de police, le Canadien est indépendant, méchant, menteur, glorieux, fort propre pour la petite guerre, très brave derrière un arbre, et fort timide lorsqu'il est à découvert, »
Montcalm écrivait lui aussi au ministre de la guerre après l'affaire de Chouagen (lettre du 28 août 1756) en parlant des Canadiens : « C’est une troupe qui ne connait ni discipline, ni subordination; j'en ferais dans six mois des grenadiers et actuellement je me garderais bien d’y faire autant de fond que le malheureux M. de Dieskau y en a fait pour avoir trop écouté les propos avantageux des Canadiens qui se croient. sur tous points la première nation du monde; et mon respectable gouverneur général est né dans le pays. Les Canadiens sont contents de moi; leurs officiers me craignent et voudraient bien qu’on püt se passer des Français et de leur général, et moi aussi. »
Dans une autre lettre au ministre de la guerre, datée du 18 septembre 1757, il écrit encore : « J’ai acquis au dernier point la confiance du Canadien et du sauvage : vis-à-vis des premiers, quand je voyage, ou dans les camps, j’ai l’air d’un tribun du peuple. »
Mais malgré tout, au fond, les choses n’allaient pas bien : «il me parait, dit Montcalm, que tout se fait lentement dans ce nouveau monde; mon activité a bien à s'y tempérer. En tout, il n’y a que le service du roi et l’envie d'avoir fait la fortune de mon fils, qui puisse m'empêcher de trop songer à mon expatriement. » (Lettre du G juin 1756).
Vaudreuil alla jusqu'à calomnier le général qui voyait trop clair dans les agissements de ses subordonnés ; il l’accusa d'être hautain vis-à-vis des Canadiens et de les avoir froissés et mécontentés. Le ministre de la marine écrivit à ce sujet à Montcalm une lettre fort dure (archives de la marine). Aucun reproche cependant n’était moins mérité.
Nous avons vu quel était l'élat de nos forces au Canada au moment où Montcalm allait arriver. Doreil, le commissaire des guerres, avait écrit que la colonie courait les plus grands risques si elle n’était pas soutenue et qu'il fallait y envoyer au plus tôt des secours. On avait expédié de France des vivres, des munitions, cent trente mille livres et un renfort d’un millier d'hommes. Ce renfort se composait d’un bataillon du régiment de la Sarre et d’un bataillon de Royal Roussillon, repartis chacun en treize compagaies de quarante hommes. L'ensemble de notre armée régulière fut alors de huit bataillons formant ua effectif d'euviron trois mille hommes.
Les nouvelles troupes arrivèrent en mai. Mais avec elles étaient Montcalm qui venait remplacer Dieskau,
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Montcalm qui allait par son audace, par son talent, par ses qualités vraiment militaires, rélablir nos affaires et qui eut certainement sauvé la colonie s’il eut été soutenu dans ses efforts, Il avait le grade et les pouvoirs de lieutenant général,
Son premier soin fut d'étudier le terrain, Le plan de campagne qu'il adopta fut un plan purement défensif, le nombre restreint des troupes dont il disposait ne lui permettant pas de prendre l'offen- SivC,
Il s'agissait de faire des courses, de surprendre les points isolés, mais on ne pouvait songer à des opérations d'ensemble, encore moins à livrer quelque grande et décisive bataille.
M. de Léry, oflicier des troupes de la colonie enleva le27 mars à la lêle d’un corps de cinq cents sauvages un fort près de Chouagen et passa les quatrevingt-douze hommes qui en formaient la garnison au fil de l'épée. 11 y prit des vivres et des munitions el fit sauter le fort (Dépôt de la guerre, vol. 3417, pièce 136.)
Gaslé, à l'entrée du Saint-Laurent, reçut une garnison,.
On envoya des renforts à Louisbourg et au fort Duquesne et l’on se mit partout sur la défensive pour être prêt à toutes les éventualités.
Les Anglais de leur côté faisaient de grands préparalifs. Le comte de Loudun, leur général en chef, envoya un Corps expéditionnaire du côté du fort Saint<
Frédéric, un autre sur Niagara, un troisième sur le fort Duquesne et un quatrième sur Québec.
Montcalm, lui, concentra ses troupes sous le fort Carillon. Il voulait par là donner le change à l’ennemi sur ses véritables intentions.