‹ Les grands hommes de la France [microforme]Chapitre 6 sur 43 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Chouagen. — Difficultés de l’entreprise — Concentration à carillon. — Plans de Montcalm. — La défense de Chouagen. — Le siège. — Capilulation. — Bougainville tient en respect l’armée de secours. — Résultats de la prise du fort. — Conduite des sauvages. — Montcalm s'excuse de son audace auprès du Ministre.

Le but que Montcalm voulait atteindre, c'était la prise du fort Chouagen. Les Anglais, en divisant leurs troupes, en hésitant avant d'agir, lui avaient donné l'idée de les étonner par un coup d’audace.

Chouagen ou Oswego est un fort situé sur la côte méridionale du lac Ontario. I1 avait été construit en 1727, en pleine paix, par les Anglais, sur le territoire des Iroquois. Ce n’était d’abord qu’une maison de commerce Sans importance et ils obtinrent sous le prétexte de faciliter leur négoce l'autorisation des sauvages pour faire un établissement qui, par sa destination même, ne devait leur porter aucun ombrage. Mais cette maison d’aspect pacifique, ils la fortifièrent peu à peu et en firent à la longue un fort redoutable.

« Ce poste, dit un mémoire du temps, mettait les Anglais à même d’envahir le commerce des lacs que les Français n’avaient partagé iusque là avec aucune nation européenne et qui formait leur principale richesse. De là, il était facile de couper la Colonie par le centre et d’arrêter immédiatement toutes les communications avec les postes qui en dépendent. Tous les pays d’en haut et la Louisiane entière se trouvaient ainsi complètement isolés. Les tribus sauvages de ces contrées, parmi lesquelles la France comptait des amis nombreux et fidèles, ne pouvaient plus se concerter et le Canada devenait une conquête facile. »

On comprend de quelle importance capitale devait être la prise de cette place qui de plus était un entrepôt considérable de vivres et de munitions.

Legouvernementfrançaisavaitréclamé plusieurs fois contre l'érection de ce fort par les Anglais sur un territoire qui ne leur appartenait pas. Mais ceux-ci n’avaient tenu aucun compte de ces réclamations réitérées.

M. de Léry, ingénieur de talent, avait dès 1749 rédigé un mémoire dans lequel il établissait de quelle importance était pour nous la possession de ce point stratégique.

Montcalm comprit qu’il devait à tout prix arriver à s’en emparer. Mais la chose était malaisée. Il fallait agir avec une rapidité foudroyante et cela dans le plus grand mystère afin de tromper et de surprendre l'ennemi. Les difficultés étaient considérables.

« Toutes les entreprises, comme l’écrivait M. de

Lévis au ministre, sont ici très épineuses. On en doit presque toujours le succès au hazard. Toutes les positions que l’on peut prendre sont critiques. Les attaques et les retraites sont difficiles à faire, On ne voyage que dans les bois et par les rivières. Il faut user des plus grandes précautions et avoir la plus grande patience avec les sauvages, qui ne font que leur volonté, à laquelle, dans bien des circonstances il faut nécessairement céder. » Ce tableau n’est que trop vrai. Partout, en effet, ce sont des forêts inextricables, sans routes tracées qu’il faut traverser la hache à la main et sans bêtes de somme pour faire les transports. La plupart des communications se font par eau, grâce aux lacs, aux fleuves et aux rivières; mais à chaque instant on est arrêté par des rapides, des chutes d’eau ou des torrents qu’on ne peut remonter et alors il faut faire le portage c’està-dire débarquer les bagages, les munitions, les transporter à dos d'homme jusqu'au delà de l'obstacle, et là réembarquer le tout dans les bateaux qu’on a dû transporter eux aussi au prix de fatigues inouies. Et puis, les troupes elles-mêmes sont difficiles à conduire. Il y a les troupes de terre, les miliciens, les sauvages qui tous ont une discipline différente où plutôt dont la plupart n’ont pas de discipline. Les miliciens sont jaloux des soldats de l'armée régulière qui ont, dans les opérations militaires, un rôle plus important que celui qui leur est dévolu. Les sauvages, eux, marchent comine bon leur semble, à

la débandade; ils n’ont ni tactique ni obéissance,

C’est au milieu de semblables difficultés et avec de pareils éléments qu’il fallait agir. La première chose à faire était de tromper les Anglais sur nos véritables intentions.

Montcalm, comme nous l’avons vu, avait concentré ses troupes à Carillon sous le commandement de Lévis. Il s’y rendit lui-même le 27 juin afin d'attirer l’attention de l’ennemi sur ce point.

Durant son séjour, il fit plusieurs excursions avec le chevalier de Lévis pour se rendre compte de la topographie du pays. Mais il quitta bientôt cette position et regagna précipitamment Montréal. Deux jours après son arrivée dans cette place, le 21 juillet, atin d'attirer l'attention de l’ennemi sur ce point il marchait sur Frontenac. Bourlamaque s’y trouvait avec trois mille soldats, miliciens et sauvages. Cette petite armée était destinée à faire l’expédition projetée, tandis que Lévis, resté à Carillon avec trois mille honmes, faisait des pointes dans diverses directions pour tenir en haleine les huit mille hommes de Loudun.

M. de Lévis, dès ce moment, apprécia son chef à sa juste valeur :

« Si M. de Montcalm, écrit-il au ministre de la guerre le 17 juillet 1756, est content de moi, ce qu'il y à de certain, c’est que je le suis beaucoup de lui. C’est avec beaucoup de regret que je l'ai vu partir. Je serai toujours charmé de servir sous ses ordres. Ce

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n'est pas à moi à vous parler de son mérite, ni de son talent, vous les connaissez mieux que personne ; mais je puis avoir l'honneur de vous assurer qu’il à généralement plu à tout le monde dans cette colonie, et qu'il traite très bien avec les sauvages. Il a aussi établi la discipline parmi les troupes. »

Montcalm de son côté rendait bon témoignage au miuistre de son collaborateur : « Je ne crois pas, ditil en effet, qu'il y ait beaucoup d'officiers supérieurs en Europe qui soient dans le cas de faire (comme le chevalier de Lévis), da pareilles courses à pied. Je ne saurais vous dire trop de bien de lui; sans être homme de beaucoup d'esprit, il a une bonne pratique, du bon sens, du coup d'œil, et quoique j’eusse servi avec lui, je ne lui aurais pas cru autant de tactique (20 juiilet 1756).

Ces deux hommes qui se complétaient lun l’autre et qui s’entendirent toujours admirablement ensemble, furent en quelque sorte l’âme de la résistance au Canada.

La veille de son départ de Carillon, Montcalm écrivait au ministre de la guerre : « L'objet qui me faisait passer par Frontenac, est un projet qui m’a paru assez militaire, si toutes les parties de détail sont bien combinées et je pars sans en ètre ni assuré ni Convaincu, Vous pouvez être certain que je me livre à ce sujet de bonne grâce, et que je ne me suis compté pour rien dans une occasion si intéressante et qui m'a paru bien remplie d’obstacles.

J'ai réussi jusqu’à présent chez le canadien et le sauvage, ils m’adorent et j'ai été obligé d'annoncer mon retour à Carillon pour empécher la désertion des sauvages qui m'avaient suivi. J'ai pris leur façon, et je suis toute la journée à tenir des conseils de guerre ou bien à fumer! C'est cependant ennuyeux, excédent, » (Lettre du 20 juillet 1756.)

Montcalm, ayant marché jour et nuit, arriva le 40 août à dix heures du matin, à douze kilomètres de Chouagen; il avait fait cent lieues en quelques jours et le lendemain l'avant-garde se remit en route à travers bois dès six heures du matin, pour masquer sa marche, Elle s’avança de la sorte jusqu'à deux kilomètres du fort afin d’être en mesure de protéger le débarquement des troupes.

A minuit, Montcalm arriva avec le gros de scs troupes. Il établit immédiatement une batterie de quatre pièces de 12 et forma son camp.

Chouagen était protégé par trois forts détachés : le fort Ontario, placé sur un plateau assez élevé ; le fort Chouagen proprement dit ou Oswégo, situé sur la rive gauche, et enfin le fort George, bâti sur une hauteur, Il ne faut pas confondre ce dernier avec le fort William-Henry que les Anglais nomment également le fort George.

La position était défendue par le colonel Mercer ou Mercier qui avait sous ses ordres environ dix-sept cents hommes des régiments de Shirley, de Pepperell et de Schuyler. |

Le 41, au point du jour, on investit le fort Ontario.

Le 12, on ouvrit la tranchée.

Mercier, ne pouvant tenir, fit enclouer ses pièces, passa la rivière el se retira dans le fort Chouagen.

Nos troupes entrérent dans le premier fort,

Le 4% au matin, Montcalm parvint à couper les communications, maintenues jusque-là par l'ennemi entre Chouagen et le fort George, et ayant établi une batterie sur les hauteurs qui dominaient l'Oswégo, il le fit couvrir de feu. A huit heures du matin, Mercier fut tué et Littlehales qui prit le commandement à sa place demanda à capituler. À dix heures la garnison était prisonnière et le fort nous fut livré,

L’ennemi n’avait que cent cinquante hommes hors de combat. «Il faut croire, dit Montcalm, en parlant de cet épisode de la guerre, que les Anglais transplantés ne sont plus les mêmes qu’en Europe. »

Dès que la place lui eut été hivrée il en fit détruire les fortifications et regagna Carillon. La flottille française quitta la rive le 21 août.

L'affaire avait été si bien menée que l’ennemi n'eut pas le temps de venir au secours du fort. « Montcalm, dit E. Cordier, avait chargé Bougainville d'empêcher aucun renfort d'arriver à la place assiégée. Celui-ci s'installa avec un détachement composé de chasseurs canadiens et quelques grenadiers européens, dans une gorge étroite où il attendit et battit complètement l'avant-garde ennemie.

L'armée de secours perdit dans cette rencontre soixante hommes tués ou blessés (le double de l’armée des assiégeants), et, chose plus importante, s’arrêta devant ce défilé meurtrier pour elle, sans oser le franchir. Deux jours plus tard les forts assiégés par Montcalm, ne voyant pas venir les secours qu'ils attendaient, se rendirent avec dix-huit cents prisonniers, cent vingt pièces d'artillerie, deux mille fusils, des munitions et un certain nombre de bâtiments de guerre et de transport. Peu de temps après on apprit la prise de Port Mahon. »

Cette armée de secours, arrêtée par Bougainville, était celle de Webb qui rétrograda en apprenant la reddition de la place.

On fit seize cent quarante prisonniers, dont quatrevingts officiers et cent femmes ou enfants. Cent cinquante-deux hommes avaient été tués. Cinq drapeaux, cent vingt-trois canons-mortiers, pierriers ou obusiers, vingt-trois milliers de poudre, huit milliers de plomb, deux mille neuf cent cinquante boulets, quatre cent cinquante bombes, quatorze cent soixanteseize grenades, sept cent trente fusils, trois cent cinquante tonneaux de biscuits, treize cent quatre-vingtcinq quarts de bœufs salé, sept cent douze quarts de farine, deux cents sacs de farine, onze quarts de riz, sept quarts de sel, un grenier plein de pois et de farine, trente-deux bœufs vivants, quinze cochons, du vin, du rhum, cinq bâtiments de guerre de cinquantedeux canons et deux cents bateaux de transport tom-

bérent entre nos mains. On fit défoncer les barriques de vin et de spiritueux de peur que les sauvages ne s'en emparassent. La caisse militaire ne contenait que dix-huit mille livres. On peut évaluer la perte subie par les Anglais dans cette affaire à quinze nullions de francs.

Nous n'avions perdu de notre côté que quatre ou cinq morts et vingt blessés, parmi lesquels se trouvait le colonel de Boulamarque.

C'est dans cette campagne que Montcalm vit pour la première fois les sauvages marchant au feu sous ses ordres. Il sut s’en faire obéir et gagna leur sympathie par sa manière d’agir à leur égard; de son côté, il les prit en affection. Après la reddition de la place, se voyant privés du butin sur lequelils avaient compté par le pillage, ils se montrèrent peu disposés à respecter la capitulation ; mais Montcalm les désarma par des présents et les maintint dans le devoir. « [ n'y a rien, écrit-il au minstre de la guerre, en lui racontant cet épisode, il n’y a rien que je n’eusse accordé plutôt que de faire une démarche contraire à la bonne foi française. »

A sa mère, il parle aussi des sauvages et de la part qu'ils ont prise à la reddition de Chouagen : « Les hurlements de nos sauvages, dit-il, les firent promptement se décider (il parle des assiégés). Ils se sont rendus prisonniers de guerre au nombre de dix-sept cent quatre-vingts, dont quatre-vingts officiers, deux

régiments de la vieille Angleterre. Je leur ai pris cinq drapeaux, trois caisses militaires d'argent, cent vingt et une bouches à feu, y compris quarante-cinq pierriers, un amas de provisions, pour trois mille hommes durant un an, six barques armées et pontées depuis quatre jusqu'à vingt canons. Et comme il fallait dans cette expédition user de la plus grande diligence pour envoyer les Canadiens faire les récoltes et ramener les troupes sur une autre frontière, du 15 au 21, j'ai démoli et brülé leurs trois forts, et amené artillerie, barques, vivres et prisonniers. »

Quant à sa femme, il lui rendit compte de son succès dans une lettre toute intime : « Voilà, lui ditil, une assez jolie aventure, ma très chère... J'ai encore un bout de campagne à faire. Je pars pour aller rejoindre, avec un renfort de troupes, le chevalier de Lévis au lac Saint-Sacrement, à quatre-vingts lieues d'ici. Je n’écris qu’à vous, à notre mère, aux Molé, à Chevert et aux trois ministres, à personne d'autre; ma foi, suppléez-y, je suis excédé de travail ; que ma mère et vous m’aimiez, et que je vous rejoigne tous l’année prochaine! J’embrasse mes filles ; on ne peut vous aimer plus tendrement, ma très Chère. »

Quant au ministre, il lui écrit d’un tout autre style. IlS’excuse en quelque sorte de sa victoire parce que l'affaire n’a pas été conduite suivant les règles prudentes de la tactique ordinaire.

« C’est peut-être la première fois, lui dit-il, qu'avec

trois mille hommes et moins d'artillerie que l'ennemi on en a assiégé dix-huit cents qui pouvaient être promptement secourus par deux mille, et s'opposer à notre débarquement avec une supériorité de marine sur le lac Ontario. Le succès a été au-delà de toute espérance, La conduite que j'ai tenue en cette circonstance et les dispositions que j’avais arrêtées sont si fort contre les règles ordinaires, que l’audace qui a été mise dans cette entreprise doit passer pour de la témérité en Europe. En tout événement j'aurais fait une retraite, sauvé l’armée et l’honneur des armes du roi. Aussi je vous supplie pour toute grâce d'assurer Sa Majesté que si jamais elle veut, comme je l'espère, m’employer dans ses armées, je me conduirai par des principes différents. »

Il n’y avait pas lieu de s’excuser pourtant après un succès dù à l'initiative du général qui avait compris qu’en face de forces aussi supérieures en nombre que celles dont disposaient les Anglais, on ne pouvait triompher que par des coups d’audace, « Il ne faut pas oublier, dit M. Canivet, que lorsque la France envoyait en Amérique une compagnie, l’Angleterre y envoyait un régiment. Montcalm n’eut jamais à sa disposition plus de sept à huit mille hommes de troupes régulières, soldats et marins, pour lutter contre les forces anglaises, qui, au cours de la campagne,atteignirent le chiffre de soixante mille hommes.

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