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CHAPITRE VI

L'hiver. — La famine, — Récoltes manquées. — Accaparements des fournisseurs. — Le jeu. — Fêtes et bals. — Inquiétudes générales. — Situation en Europe. — La guerre en Europe. — Préparatifs des Anglais. — On fortifie Carillon. — Les Anglais battus (22 janvier 1757. — William-Henry. — Rigaud de Vaudreuil éhoue devant ce fort. — Fin de l'hiver. — Courses des sauvages dans l'Ouest. — Attaque du fort Saint-Sacrement par Bougainville. — Prise du fort, — Résultats. — Ambassade Iroquoise à Montréal. — Reconstitution de la flottille, — Préparatifs. — Mesures prises. — Plan de campagne de 1757 exposé par Lévis. — William-Henry. — Concentration des forces de Loudun à Halifax. — Tentative avortée des Anglais contre Louisbourg. — Notre situation. — Appel et venue des sauvages sur Carillon, — Les forces anglaises à William Henry.— Nos forces. — Marche sur William-Henry. — Courses sur le lac Saint-Sacrement. — Pourparlers avec les sauvages. — Siège de William-Henry. — Incidents. — Prise du fort. — Capitulation, -— Montcalm commandeur de Saint-Louis. — 11 rend compte des opérations du siège. — Résultats.

L'hiver était arrivé. Toutes les rivières, les lacs les torrents mêmes étaient gelés. La terre durcie et aussi consistante que le roc ne permettait de faire aucun travail de terrassement. On était bloqué, sans

nouvelles possibles de France, avec la perspective de rester six mois isolés et sans communication ni secours. « Ce malheureux hiver de 1756 à 1757, dit Jordier, fut désastreux ; la famine et la petite vérole décimèrent la colonie, On avait dù interrompre les opérations militaires à cause de Ja rigueur de la saison et rien ne venait faire diversion à la sombre impression qui résultait pour tous de cette sorte de dime prélevée par la mort, une mort obscure et sans gloire, sans profit surtout pour la cause sainte que l'on défendait. Bientôt un nouvel ennemi, un fléau nouveau vint s'ajouter encore aux fléaux anciens et aggraver une situation qui semblait désespérée : ce fléau c'était la faim... Les vivres manquaient; on avait du rationner les troupes et les habitants n'étaient pas plus heureux que les soldats, »

Deux causes avaient amené cette triste situation : les récoltes manquées et les accaparements des fournisseurs.

Cependant on dansait à Québec, on dansait à Montréal. On jouait un jeu d’enfer chez l’intendant Bigot et même chez M. de Vaudreuil, le gouverneur général, Montcalm essaya de réagir contre ce déplorable entrainement.

« J'ai trouvé (écrivait-il au ministre de la Guerre le 24 avril 1757) que nos officiers s’adonnaient aux jeux du hazard. On n’a joué ni à Québec, ni à Montréal jusqu’à l’arrivée de M. de Vaudreuil à Québec.

M. Bigot aime le jeu; M. de Vaudreuil a cru devoir permettre une banque chez M. Bigot. J'ai dit ce que je devais, mais je n’ai pas voulu défendre. M. de Maron, capitaine dans le régiment de la reine, à perdu douze mille francs. Cette tolérance pour la maison de M. Bigot aurait fait jouer ailleurs, si je n'avais pas mis aux arrêts un capitaine. Je n’en écris pas à M. de Machault (ministre de la Marine), cela ne servirait qu’à détruire la paix qui règne entre M. de Vaudreuil, M. Bigot et moi; mais je dois à mon ministre compte de ma conduite. »

Montcalm, tout en blâämant le jeu et en cherchant à l’enrayer le plus possible, ne crut pas devoir empécher ses officiers de prendre part aux fêtes, aux bals et aux soupers qui devaient servir à leur rendre moins rude linternement auquel ils étaient condamnés durant l'hiver. Il imita lui-même le gouverneur général en donnant des fêtes et provoquant des réunions afin de ne pas laisser le découragement s’introduire parmi les siens : « Pour ma part, écrit-il à sa femme, trois grands beaux bals jusqu'au carême : outre les diners, de grands soupers de dame trois fois la semaine ; les jours des prudes, des concerts: les jours des jeunes, des violons de hazard, parce qu’on me les demandait : cela me menait jusqu'à deux heures après minuit et il se joignait, l’apressouper, une compagnie dansante, sans être priée, mais sûre d’être bien reçue, à celle qui avait soupé... »

Tout le monde suivait le mouvement, les uns par insouciance et de parti pris, les autres pour masquer leurs inquiétudes et faire croire qu’ils étaient rassurés sur les événements futurs. Mais ni Montcalm ni ses lieutenants ne se faisaient d'illusion. Lévis écrivait au ministre de la Guerre : « Malgré les succès de cette campagne où s’il y a eu du bien joué, il n’a pas laissé que d’y avoir du bonheur, la paix est à désirer. »

Vaudreuil lui-même, qui certes s’inquiétait peu de la défense, était obligé de demander des renforts en France, tant notre infériorité numérique par rapport aux Anglais élait évidente.

En Europe, la guerre entre lAngleterre et la France était en pleine activité. Richelieu avait pris Minorque et Port-Mahon. L'amiral Bing avait été mis en déroute dans la Méditerranée par La Galissonnière, et le maréchal d’Estrées avait battu les Anglais à Hartenbeck en Hanovre. Partout nos armes étaient victorieuses ; malheureusement le gouvernement français, au lieu de localiser la guerre sur mer, crut devoir entreprendre une guerre continentale.

Louis XV, à l’instigation de Madame de Pompadour, fit alliance avec l’Autriche par deux traités successifs. Le traité du 4° juin 1756, fait à Versailles stipulait notamment que l’Autriche s’engageait à la neutralité, Mais les deux nations s’engageaient, dans le cas où la France ou l’Autriche serait attaquée, de se prêter secours et de fournir à la puissance menacée une armée de vingt-quatre mille hommes.

Le prince de Soubise se fit battre à Rosbach ; un deuxième traité fut signé à Versailles et une guerre européenne commença. Cette guerre, où nous n'àvions rien à gagner, était absolument contraire à nos intérêts; elle immobilisait nos forces, é puisait nosressources et laissait sur mer le champlibre aux Anglais.

Quand la demande de secours adressée par Vaudreuil arriva, le gouvernement qui se trouvait dans un embarras cruel pour subvenir aux dépenses de la guerre qu’il soutenait sur le continent, fut effrayé des dépenses nouvelles qu'il eût fallu faire pour soutenir la colonie. Le Canada qui coûtait deux millions en 1759, en avait absorbé onze en 4756. Notre marine seule nous coûtait cent millions, depuis le commencement de la lutte. On ne pouvait cependant laisser Ja colonie sans aucun secours. Belle-Isle avait remplacé Paulmy à la guerre et Choiseul était arrivé aux affaires étrangères. C'était le triomphe du parti de la gucrre continentale qui devait gaspiller ainsi nos ressources et faire abandonner le Canada, Cependant un convoi partit de Brest en avril avec quinze cents hommes.

Les Anglais qui nous avaient vu avec joie nous engager dans les embarras que devait nous susciter la guerre continentale, si imprudemment entreprise par nous, agirent tout différemment. Le moment était bon pour nous enlever nos colonies : ils envoyèrent de nouveaux renforts en Amérique. Pitt fit partir cinq mille homme pour le Canada.

Nous avions de notre côté expédié quelques troupes à Carillon et un de nos convois envoyé pour ravilailler la place fut attaqué en plein hiver par les Anglais. Ils parvinrent à mettre en déroute la tête de ce convoi; mais, Surpris à leur tour par les nôtres,ils furent bettus le 22 janvier 1757 et perdirent trente-sept kommes et trois officiers, huit des leurs restèrent culre n0$S mains.

En février, Montcalm fit tenter un coup de main sur le fort William-Henry (ou fort Georges). Ce fort, qui est à une journée de Carillon, commande la valice de l'Hudson ; 1l est bâti à l'endroit où le Jac Champlun se déverse dans le lac Saint-Sacrement (Horican des Indiens ; Georges des Anglais). Quinze cents hommes partirent de Montréal sur la neige le 20 février, Is traversèrent le Champlain et le Saint-Sacrement sur la glace, emportant avec eux sur des traineaux les vivres nécessaires, couchant sur la neige, n'ayant qu'une peau d’ours pour matelas et une toile à voile pour couverture et arrivèrent à Carillon. Montcalm avait insisté pour que le commandement de cette expédition fut confié à Lévis ou à Boulamaque. «Ils souffriront, écrivit-il à ce sujet, de la préférence ; mais ils connaissent comme moi la nécessité de la conciliation. Je n’ai pas cessé de faire part de mes réflexions pour le succès de l'expédition et dy contribuer par le choix des délachements et par les instructions que j’ai données. Je suis toujours

bien avec M. de Vaudreuil. Je lui représente, mais en même temps, j'emploie tous les moyens pour la réussite de ses projets, lors même qu'ils différent des miens. »

Cette fois encore Vaudreuil ne voulut pas tenir compte de l'avis qui lui était donné. Au lieu de choisir l’un des deux officiers généraux désignés par Montcalm, il préféra à ces deux hommes expérimentés el de grande valeur, un officier de grade inférieur, son parent, et confia la direction de l’entreprise à Rigaud de Vaudreuil, militaire ignorant, mal habile et sans coup-d'œil. Le corps expéditionnaire se composait de huit cents canadiens et de quatre cent cinquante soldats, accompagnés par trois cents sauvages.

Il partit de Carillon le 45 mars et dut faire encore soixante-quatre kilomètres les raquettes au pied. Le 18, il arriva en vue du fort.

L’ennemi prévenu était sur ses gardes. La garnison était de cinq à six cents hommes. Rigaud investit la place le 20 et la fit sommer de serendre.ll incendiatout ce qui se trouvait dans le port et aux environs du fort dans la nuit du 22. Trois cent cinquante bateaux de transport, quatre brigantins de dix à quatorze canons, deux grandes chaloupes, un moulin à scie, l'hôpital, deux magasins et plus de vingt maisons furent brülés. Mais le fort ne put être enlevé et Rigaud dut ramener sa petite armée sans avoir atteint le but indiqué.

MONTCALMe 135

L'hiver tirait à sa fin et Montcalm songeait à entrer sérieusement en campagne. Malgré le froid encore très rigoureux alors on avait déjà repris les hostilités et le coup de main tenté sur William-Henry n'était pas un fait isolé.

«A l'Ouest, écrivait Montcalm, nos partis sauvages vont continuellement pour lever quelques chevelures aux Anglais qui, de leur côté, ont fait venir des Catabas, sauvages établis de la Caroline.

« A VEst, de brillants coups de main des Canadiens, sur le lac Saint-Sacrement : puis pour le printemps des préparatifs qui se font, suivant un plan de campagne à l'étude, et, en attendant, réception à Montréal, d’une grande ambassade iroquoise avec femme et enfants à l’occasion de quoi on a tenu ici de grands conseils, c’est-à-dire une sorte de Congrés, auquel les nations attachées à la France ont assisté par députés. Cette assemblée, la plus mémorable qu’il y ait jamais eu au Canada tant par le nombre de ses membres et la nature des objets qui se sont agités, que pour les bonnes dispositions dans lesquelles les cinq nations iroquoises ont paru être. Non seulement leurs ambassadeurs s’engagèrent à garder la neutralité, mais encore ils foulèrent aux pieds les médailles anglaises. »

Ce brillant coup de main dans l'Est auquel Montcalin fait allusion est l’attaque du fort Saint-Sacrement par Bougainville. Les Anglais y avaient établi

un camp bien approvisionné et fortement défendu. Malheureusement le lac par lequel il fallait passer pour attaquer la position était gelé et la seule route par laquelle on aurait pu contourner la position pour prendre le camp à revers, paraissait impraticable. Bougainville n’nésila pas à tenter l'aventure. Ilse mit en route avec son avant-garde par 12 à 15 degrés de froid.

« Par une marche forcée de près de soixante lieues, dit M. Rossel en parlant de cet épisode, tantôt à travers des voies impénétrables et sur un terrain couvert de neige, tantôt sur les glaces de la rivière Richelieu, il s’avança jusqu’au fort Saint-Sacrement. Après quatre jours de marche, quatre longs jours de souffrance et de privations, il parvint avec sa petite troupe au but de son voyage, Il attendit que l'obscurité fut venue et, vers le milieu de la nuit, il s'élança avec deux cents grenadiers à l’attaque du fort. Les revêtements extérieurs furent promptement escaladés et les portes prises; on introduisit les auxiliaires canadiens, qui avaient attendu cachés au dehors. La garnison $e reudit presque sans coup férir et vers le matin, une compagnie de grenadiers S’empara de la flotille qui était prise dans les glaces. On brüla les navires après en avoir retiré tout ce qu'ils contenaient et l’on mit également le feu aux magasins. Quant aux provisions, accumulées là pour les besoins de l’armée anglaise, elles furent emmenées et servirent à ravitailler le corps expéditionnaire de Mon

calm. Le talent que Bougainville déploya dans cette expédition, ajouta M. Rossel, lui fit donner la charge de maréchal-des-logis (lieutenant-colonel) du plus grand corps d'armée, »

Bien d’autres épisodes du même genre pourraient être relatés. Nous nous contenterons d’en rapporter quelques-uns :

« … J'appris, lisons-nous dans une lettre insérée dans le Recueil des lettres édifiantes, publiée sans nom d'auteur et datée du 21 octobre 1757, j'appris, chez M. de Montcalm (devant Carillon), la belle défense qu'avait faite quelques jours auparavant un officier canadien, nommé M, de Saintout ; il avait été envoyé à la découverte sur le lac Saint-Sacrement, lui, onzième, dans un seul canot d’écorce. En doublant une langue de terre, il fut surpris par deux berges anglaises (grands bateaux pontés) qui, cachées en embuscade, l’attaquèrent brusquement. La partie n'était pas égale, Une seule décharge faite à propos sur le canot aurait décidé de la victoire ou de la vie des Français. M. de Saintout, en homme sage, gagna à la hâte une île que formait dans le lac un rocher escarpé. I fut vivement poursuivi par les ennemis. Mais il suspendit bientôt leur ardeur par une décharge qu'il fit faire sur eux avec autant de prudence que de bonheur, Les ennemis déconcertés pour quelques moments, revinrent bientôt à la charge; mais ils furent de nouveau si bien reçus qu’ils prirent le parti de débarquer sur la grève qui était à portée de fusil,

Le combat recommença avec plus d’opiniâtreté quauparavant mais avec un succès toujours égal pour nous. M. de Saintout, s’apercevant que les ennemis n'étaient pas d'humeur à le venir attaquer dans son poste et qu'il ne pouvait aller à eux sans risquer de voir son canot couler bas, pensa à la retraite. IL la fit en homme d'esprit, comme il s’était défendu en homme de cœur. Il s’embarqua en présence des Anglais, qui, n’osant le poursuivre, se contentèrent de faire sur lui un feu continuel. Nous eùmes dans cette rencontre, trois blessés, mais légèrement, dont M. de Saintout en était un et M. de Grosbois, cadet dans les troupes de la colonie, fut tué sur la place. Les ennemis de leur aveu étaient sortis de leur fort trente-sept; dix-sept seulement y rentrèrent.…. » (Ceci se passait le 21 juillet 1757.)

« Trois jours après (le 2% juillet 4757) ajoute l’auteur anonyme de cette lettre, nous reçûmes l’ordre d'aller (de Carillon) rejoindre l’armée française campée à une lieu plus haut, vers le Portage, c’est-à-dire à l'endroit où une grande chute d’eau nous obligeail de transporter par terre dans le lac Saint-Sacrement les munitions nécessaires pour le siège ; on faisait les dispositions nécessaires pour le départ, lorsqu'elles furent arrêtées par un spectacle qui fixa tous les yeux.

« On vit paraitre au loin, dans un bras de la rivière, une petite flotte de canots sauvages, qui, par leurs arrangements et leurs ornements annonçaient une

victoire. C'était M. Marin, officier canadien d’un grand mérite, qui revenait glorieux et triomphant de l’expédition dont on l’avait chargé. A la tête d’un corps d'environ deux cents sauvages, il avait été détaché pour aller en partie vers le fort Lydius; il avait eu le courage, avec un petit camp volant, d’en attaquer les retranchements avancés et le bonheur d’en enlever uu principal quartier. Les sauvages n’eurent que le temps d’emporter trente-cinq chevelures de deux cents hommes qu'ils tuèrent, sans que leur victoire füt ensanglantée d’une seule goutte de leur sang et leur coutàt un seul homme. L’ennemi au nombre de trois mille hommes, chercha en vain d’avoir sa revanche en les poursuivant dans leur retraite : elle fut faite sans la moindre perte... »

« … M. de Corbières, lit-on encore dans la même lettre, officier français servant dans les troupes de la colonie, avait été commandé la nuit précédente (23 juillet 1757) pour aller croiser sur le lac Saint- Sacrement. Sa troupe se montait à environ cinquante Français et un peu plus de trois cents sauvages. Au premier point du jour, il découvrit un corps de trois cents Anglais, détaché aussi en parti dans une quinzaine de berges. Ces sortes de bateaux, ‘hauts de bord et forts en épaisseur, en concurrence avec de frèles canots, compensaient et au delà, la petite supériorité que nous pouvions avoir du côté du nombre. Cependant nos gens ne balancérent pas d'aller engager l'action ;' l'ennemi parut d’abord accepter le défi de

bonne grâce ; mais cette résolution ne se soutint pas. Les Français et les sauvages ne pouvaient raisonnablement fonder l'espérance de la victoire que sur l’abordage que leur nombre favorisait et qui d’ailleurs risquaient tout à se battre de loin, se mirent à serrer de près l’ennemi, malgré la vivacité du feu qu'il faisait. L'ennemi ne les vit pas plutôt à ses trousses, que la terreur lui fit tomber les armes des mains. Il ne rendit plus le combat ; ce ne fut qu’une déroute ; de tous les partis le moins honorable sans contredit, mais qui plus est, le plus dangereux, était de gagner la grève ; c’est celui auquel il se détermina. Dans l’instant, on le voit tirer avec précipitation versle rivage; quelques-uns d'entre eux, pour y arriver plus tôt se mettent à la nage, en se flattant de pouvoir se sauver à la faveur des bois ; entreprise mal concertée, dont ils eurent tout le temps de pleurer leur folie, Quelque vitesse que les efforts redoublés des rameurs pussent donner à leurs bateaux que l’art et l’habileté de l’ouvrier en avait rendu susceptibles, elle n'approchait pas, à beaucoup près, de la célérité d’un canot d'écorce ; il vogue, ou plutôt il vole sur l’eau avec la rapidité d’un trait. Aussi les Anglais furentils bientôt atteints. Dans la première chaleur du combat, tout fut massacré sans miséricorde, tout fut haché en pièces. Ceux qui avaient déjà gagné le bois n'eurent pas un meilleur sort, Les bois sont les éléments des sauvages, ils y coururent avec la légèreté des chevreuils. Les ennemis y furent rejoints et

coupés en morceaux. Cependant les Outaouacks, voyant qu’ils n'avaient plus à faire à des combattants, mais à des gens qui 8e laissaient égorger sans résistance pensèrent à faire des prisonniers. Le nombre en monta à cent cinquante-sept, celui des morts à cent trente et un ; douze seulement furent assez heureux pour échapper à la captivité et à la mort, Les berges, les équipages, les provisions, tout fut pris et pillé. Pour cette fois, monsieur, vous vous attendez, sans doute, qu’une victoire si incontestable nous coûta cher, Le combat se donna sur l'eau, c’est-à-dire dans un lieu tout à fait découvert ; l’ennemi n’y fut pas pris au dépourvu. Il euttout le temps de faire ses dispositions; il combattait de plus de haut en bas, pour ainsi dire du haut de ses berges, il déchargeait sa mousqueterie sur de faibles écorces qu’un peu d'adresse ou plutôt qu’un peu de sang-froid auraient aisément fait submerger avec tous ceux qui les défendaient.

Cela est vrai : cependant un succès si complet fut acheté au prix d’un seul sauvage blessé, dont le poiguet fut démis par un coup de feu... »

On pourrait multiplier à l'infini le récit de ces épisodes, Nous nous contenterons de ces quelques extraits qui donnent une idée de ce qu’étaient ces courses de partis,sortes d’intermèdes entreles grands faits d'armes.

Montcalm pendant ce temps s’occupait de renforcer

les principaux postes français, Au printemps, toute la flotille canadienne fut mise en état. C'était là une des opérations les plus importantes, car ce n’est que par eau que l’on peut transporter les troupes dans un pays où les routes n’existent pas.

« Nous allons nous mouvoir dans quelques jours pour l'ouverture de la campagne ; un corps de Canadiens part pour la Belle Rivière (l'Ohio) à trois cents lieues d'ici : des troupes de terre qui ont passé l’hiver à cent vingt lieues, pourront les suivre. M. de Bourlamaque part aussi avec des troupes pour le fort de Carillon que j'avais mis hors d’insulte et approvisionné ; le reste s’avance sur la fontière. » (Lettre à sa mère du 25 avril 1757).

En homme prudent et sage le général ne négligeait aucun détail; déjà, il s'était opposé de tout son pouvoir aux mariages que certains officiers voulaient contracter dans le pays, favorisant au contraire ceux des soldats pour les y attacher au sol et en faire pour l’avenir de bons colons. Il y en eut quatre-vingts de mariés dans l’hiver.

Au moment d'entrer en campagne il fit remettre à chacun des commandants des détachements qui devaient prendre part au mouvement un ordre du jour daté de Carillon le 5 juillet 1757, et donnant les instructions les plus précises et les plus minutieuses sur l'ordrede marche et contenantdes prescriptions particulières relativement aux bagages et aux transporis ;

« Monsieur, y était-il dit, vous n’ignorez pas quelle est la nature de l'expédition que nous allons entreprendre. Votre expérience dans le métier de la guerre vous dit assez que la célérité doit en faire le succès. D'ailleurs les circonstances de détails particuliers à cette colonie, et qui ne vous sont pas inconnus, vous mettent dans une indispensable nécessité d’agir promptement. Vous savez aussi quels sont les difcuïtés, l'embarras et conséquemment les lenteurs inséparables des transports dans ce pays. Nous avons peu de bateaux ; les munitions de guerre et de bouche en emportent la plus grande partie, de sorte que nous sommes forcés de faire passer par terre, une grosse division de lParmée. N'est-ce pas rendre justice à votre zèle, monsieur et à celui des officiers que d’être convaincu qu'ils se préteront de bonne grâce et avec joie, à tout ce qui pourra hâter la fin de notre eutreprise?[ls verrront eux-mêmes que ce qui pourrait ailleurs être regardé comme chose de nécessité, serait, dans cette occasion, luxe préjudiciable au bon service.

« Voici donc le règlement que je crois devoir faire au sujet de ce que chacun emportera :

« 4° Tous les soldats laisseront ici leurs vestes. Ils marcheront avec leur habit et la couverte. Ils porteront tente et chaudière, et même, comme les compagnies des troupes de terre sont faibles, ils ne porteront que trois tentes par compagnie. Ils sauront qu'il faudra être chargé de vivres pour plusieurs

jours, et qu’ainsi il est dc leur avantage de ne pas se surcharger de choses superflues.

« Toute tente à marquise est interdite pour les officiers.

« 2 Les officiers, de quelque grade qu'ils soient, emporteront une canonnière (petite tente), de deux en deux et je donnerai lPexemple à cet égard, comme je l’ai donné dans la campagne de Chouagen. Pour les domestiques de huit en huit une canonnière ;

« La couverture et une peau d'ours sont le lit d’un homme de guerre dans une expédition pareille. Cependant je ne défends pas un matelas. L'âge et les infirmités peuvent le rendre nécessaire à quelques personnes. Je n’en porterai pas et ne mets pas en doute que tous ceux qui le pourront ne fassent volontiers comme moi. On a pourvu à ce que à la suite de l’armée, il y en ait pour les malades et les blessés.

« 3° Toute espèce de cage est absolument interdite et les officiers majors auront ordre à l’embarquement de jeter celles qui se présenteront, On peut d’une manière moins embarrassante emporter quelques poules. Il semble même que la nourriture du soldat devrait suffire.

« De deux en deux officiers quinze pots de vin et, S'ils l'aiment mieux, une cave par ordinaire.

« 4° Enfin, dès que l'ordre de marche sera donné et qu’on saura ceux qui doivent aller par terre, on s’arrangera dans les bataillons pour que ceux qui iront en bateaux se chargent des vivres et attirail de

leurs camarades qu'ils ne tarderont pas à rejoindre.

« Tels Sont, monsieur, les règlements que les circoustances rendent nécessaires pour une expédition, qu'au reste on doit regarder comme une course de quinze jours ou de trois semaines au plus.

« Je vous prie d’en faire part d'avance aux officiers de votre régiment.

« J'ai l'honneur d’être, etc.

Le chevalier de Lévis, dans une lettre au marquis de Paulmy, ministre dela guerre, expose le plan général pour la campagne de 1757.

À Montréal, le 30 juin 1757.

« Monseigneur, M. le comte d’Argeson m'a toujours honoré de ses bontés ; quoique je me flatte de les retrouver en vous,je ne puis qu'être très fâché de sa disgrâce; permettez-moi de vous témoigner la part que j'y prends, comme celle de vous voirle remplacer dans toutes ses charges; permettez-moi de mettre sous votre enveloppe une lettre pour lui que je vous supplie de lui faire passer.

«J'ai l'honneur de vous envoyer aussi les duplicala de la dernière lettre que je lui ai écrite.

« M. le marquis de Montcalm m'a communiqué le compte qu’il vous rend de la situation de cette colonie et de l’état de nos troupes de terre; je n’ai rien à y ajouter et il est conforme en tout à ma façon de

penser. Je puis vous assurer que nous vivons dans la plus grande intelligence et que nous ne négligeons rien de ce qui peut tendre au bien du service; je ne puis aussi que me louer de M. le marquis de Vaudreuil ; quand on est aussi éloigné, il faut toujours être d'accord avec tout le monde, lever les difficultés et n'avoir à cœur que le bien du maître ; je me conduis sur ces principes, dont je ne m’écarterai jamais. Je vous supplie d’en être bien persuadé et d’en assurer S. M.

« Nous sommes au moment de commencer nos opérations et d'agir offensivement sur la frontière du lac Saint-Sacrement ; le manque de vivres nous à empêché de les commencer plutôt et nous ignorions aussi de quel côté les ennemis dirigeaient leurs forces. Il parait qu’ils ont formé le projet de faire le siège de Louisbourg ; ils nous donnent en même temps quelques inquiétudes pour Québec; il nous sera facile de nous opposer à ce dernier et d'y porter nos forces ; mais pour Louisbourg, nous ne pouvons y faire passer que de faibles secours ; il doit tout attendre de nos forces navales d'Europe. Si les ennemis s'étaient portés du côté de la Belle-Rivière, je devais y marcher avec unassez gros corps de troupes, mais, comme ils ne font aucun mouvement sur cette partie, nous assemblons nos plus grandes forces pour agir sur les frontières de la Nouvelle-Angleterre et de la Nouvelle-Yorck; nous avons quantité de sauvages de toutes les nations. Je partirai dans deux

jours au Camp de Carillon; M. de Montcalm me joindra dans peu de jours avec les dernières troupes, Je vais d'avance tout disposer et faire passer de l’artillerie et des bateaux dans le lac Saint-Sacrement. Si les circonstances nous permettent de faire le siège du fort Georges, je commanderai le corps de troupes qui fera l’avant-garde et qui sera en observation pour couvrir le siège ; il sera composé de tous les sauvages, des Canadiens et des meilleurs marcheurs des troupes de terre et de celles de la marine. L’incertitude du sort de ma lettre fait que je n’ose entrer dans de plus grands détails.

« J'espère que cette expédition me mettra à portée de mériter de nouvelles grâces du roi; je ne les attends que de vos bontés et de votre protection. » (Dépôt de la guerre, volume 3,457, pièce 77, original).

Le but que Montcalm se proposait était la prise de ce même fort William-Henry, qu’on avait attaqué déjà durant l'hiver. Les Anglais y avaient reconstruit leurs magasins incendiés ; ils y avaient accumulé des provisions de toutes sortes, des biscuits, des viandes salées, des conserves, etc. La prise du fort devait avoir pour nos troupes le double avantage üe ravitailler notre armée fort malheureuse en vivres et en munitions et d'enlever à l’ennemi un point straté+ gique de la plus grande importance en nous ouvrant le chemin d’Albany et de New-York et nous livrant une entrée par le nord dans la colonie anglaise,

Le général en chef des troupes anglaises, le comte de Loudun, avait concentré ses forces à Chibouctou (Halifax) afin de surprendre Louisbourg dans l'ile du Cap Breton. L’aniral Holbourne avait amené d’Angleterre sur seize vaisseaux et cinq frégates le général avec douze mille cinq cents hommes de bonnes troupes. Mais arrivé là, Loudun ayant appris que trois escadres françaises avaient gagné Louisbourg ce qui avait égalisé les forces n’osa passer outre. Il resta deux mois sans bouger et Montcalm profita de cette inexplicable inaction pour agir et mettre à exécution l’entreprise préparée durant l'hiver.

Notre situation à ce moment-là n’était pourtant pas brillante. Nous manquions de vivres, de poudre et de souliers. Il arriva fort heureusement un peu de farine et de munitions, deux bataillons du régiment de Bercy, quelques artilleurs et des dragons de La Tour, en tout treize cent quatorze hommes, dont soixante-dix officiers.

Montcalm, malgré le peu de ressources dont il disposait, voulut profiter de l’inaction de Loudun pour tenter l'aventure.

Des messagers furent expédiés auprès de toutes les peuplades amies et, le 22 juillet, on vit arriver devant Carillon, rendez-vous général des forces destinées à l'expédition, deux mille sauvages montés sur deux cents canots de guerre. La moitié au moins de ce contingent volontaire venait des pays d’en haut, situés à plus de trois cents lieues de distance.

L'orateur des nations alliées dit à Montcalm en l'abordant : « Nous voulons essayer sur les Anglais le tomahawk de nos pères afin de voir s’il coupe bien. »

Moore commandait à William-Henry ; il disposait pour la défense du fort et du camp retranché qui le protégeait de quarante canons et de trois mille hommes. Le fort, construit en bois, mais solidement établi et les retranchements, faits à l'entrée, donnaient aux assiégés un avantage marqué sur nos troupes d’ailleurs peu nombreuses.

En effet notre armée comptait au siège, le 9 août 1757, trois cent un soldats du régiment de la Reine, trois cent soixante-quatre du régiment de la Sarre ; quatre cent vingt de Royal Roussillon ; deux cent soixante-quatorze de Languedoc; quatre cent trois de Guyenne; trois cent quatre-vingt-huit de Béarn, quatre-cent soixante-seize soldats de marine; deux mille neuf cent quatre-vingts colons et seize cents sauvages; en tout sept mille deux cent six combattants.

Cette petite armée était partie le 46 juillet de Montreal pour Carillon où, comme nous l’avons vu, le rendez-vous général avait été donné pour la fin du mois et où les sauvages étaient arrivés le 22 On occupa d’abord la tête du portage du lac Saint-Sacrement, Cette opération périlleuse et surtout très pénible (ut effectuée heureusement grâce au merveilleux entrain des troupes. Il avait fallu traverser le lac Ghimplain sur de grands bateaux qu’on devait ensuite

transporter dans le lac Saint-Sacrement ; or ce dernier est beaucoup plus élevé que le premier, auquel il est réuni par la rivière des Chutes, composée de rapides et de sauts qui empêchent toute navigation sur ce point. Il fallait donc recourir à ce qu’on appelle le portage, c’est-à-dire transporter par terre au delà de Pobstacle les bagages et les bâteaux et les remettre à flot dans le lac Supérieur. C’était un travail considérable et comme on n'avait pour le faire ni bœufs ni bêtes de sommes d’aucune espèce, cette opération dut être accomplie à force de bras.

Durant six jours consécutifs, les troupes portérent ainsi tout le matériel de siège et cinq cents bateaux de grande dimension. Les Indiens étaient partis en avant, emportant avec eux leurs légères embarcations. Ils les mirent immédiatement à l’eau sur le Saint-Sacrement et commencèrent une guerre d'avant garde contreles Anglais. Ces premières courses furent toutes heureuses et les sauvages scalpèrent un grand grand nombre d’ennemis et recueillirent une quantité considérable de chevelures.

Ces succès, sans importance réelle, faillirent nous être funestes en nous privant du concours des sauvages. Ceux-ci ont en effet un préjugé fortement enraciné dans leur esprit : pour eux, 1l ne faut pas tenter la fortune et l’on doit après un premier succés se tenir pour satisfait sans jamais risquer un échec qui serait infaillible si l’on continuait la lutte aprés une première victoire. Ils voulaient se débander.

Montcalm dut provoquer une assemblée générale. Les guerriers de trente-deux nations alliées s’y rendirent, Après que chaque orateur eut parlé « en toute liberté et à son tour, dit Bougainville, ce qui chez les sauvages n’est jamais sujet à aucune confusion» Montcalm prit la parole; il fut comme toujours insinuant et persuasif. S’adressant aux chefs assemblés, il leur présenta un Collier composé de coquillages et le leur présenta comme un gage d'alliance indissoluble : «Pars, m'a dit notre roi, va au delà du grand lac défendre mes enfants et les rendre heureux et invincibles, le collier que je vous offre de sa part, est le gage sacré dé ma parole; la cohésion de ses grains est l’image de notre union et de notre force. » En disant ces mots il lança le collier dans l'assemblée. Un guerrier Ottawais, nommé Pennaholl le ramassa et dit en le montrant aux autres sauvages: « Voilà, maintenant un cercle est tracé autour de nous par le grand Onnonthio notre père : malheur à qui en sorira; le maître de la vie le châtiera; mais que cette malédiction ne retombe jamais sur toutes ces nations sœurs, qui veulent former ici une union que rien ne puisse rompre en obéissant toujours à la volonté de leur père. »

La foule, gagnée par ces paroles d’un de ses chefs, applaudit ; elle entonna son chant de guerre: « Manitous, Manitous, vous tous qui êtes dans les airs, sur la terre et sous nos pieds, détruisez nos ennemis, livrez nous leurs dépouilles et ornez nos cabanes de

leurs sanglantes chevelures ». Dès lors aucune désertion n'était plus à craindre et l’on pouvait compter sur le concours des alliés indigènes.

Le vendredi 29 juillet, Montcalm détacha Lévis avec deux mille huit cents hommes d’avant-garde:; il devait remonter à travers bois la rive gauche du Saint-Sacrement et reconnaître un lieu propre au débarquement., Lévis choisit le baie de Ganoouské à quarantekilomètres duportageetàseizekilomètres du fort.

L'ordre de départ fut donné au gros de l’armée, le dimanche 4er août, à deux heures de l'après-midi. Les mesures étaient si bien prises, qu’à trois heures du matin, toutes les troupes étaient réunies et le 2, à 10 heures du matin, Montcalm, alla reconnaitre la place.

Le 3, nos troupes arrivérent au lieu du débarquement qui prit le nom de baie de Montcalm etle même jour toute l’armée était sur ses positions. Le 4, Bourlamaque arrive à la tranchée. C'était l'ingénieur Desandronin, qui dirigeait les travaux et dirigeait l'attaque.

Monro avait gardé cinq cents hommes dans le fort et cantonné le reste de ses troupes (2.000 hommes), dans le camp retranché ce qui nous obligeait à agir avec la pius grande célérité, c’est que Webb était au fort Edmond ou Lydius, à vingt-quatre kilomètres de là, avec 6,000 hommes et qu’il pouvait en pressant Sa marche nous obliger, à revenir à l’entreprise. L’historien Benkroft accuse même Webb d'avoir quitté

le fort William-Henry avec une forte escorte au moment de notre arrivée, Le fort, sil est vrai et si nous l’avions eu, n'aurait pu diminuer nos appréhensions, car on devait supposer qu'il était allé chercher les renforts dont il disposait. Il n’en était rien, comme nous le verrons par la suite.

Monro, lui, comptait aussi sur l’intervention de son chef. « D’heure en heure, dit M. de Bonnechose, le vieux Monro, le défenseur de William-Henry, écoutait si le canon ne tonnait pas sur la route d'Hudson. Rien! »

Le 3 août, Montcalm envoya une sommation à Monro :

« Monsieur, j'ai investi ce matin votre place avec des forces nombreuses, une artillerie supérieure et tous les sauvages des pays d’en haut, dont un détachement de votre garnison vient de n’éprouver que par trop la cruauté. Je dois à l'humanité de vous sommer de vous rendre. Je serai encore maitre de retenir les sauvages et de faire observer une capitulation, n’y ayant eu jusqu’à présent aucun sauvage ce tué. Je pourrais n’en être pas le maître dans d’autres circonstances, et votre opiniâtreté à défendre votre place, ne peut en retarder la prise que de quelques jours et exposer nécessairement une valeureuse garnison, qui ne peut être secourue attendu la position que j'ai prise. Je demande une réponse décisive sur l'heure. Je vous envoie le sieur Fontbrune l’un de

mes aides de camp et vous pouvez prendre créance en ce qu'il vous dira.

« Je suis, etc., L ONTCALM.

Cette lettre prouve combien le géaéral français connaissait bien les sauvages et quelle préoccupation il avait de faire observer la capitulation.

Monro répondit comme un brave soldat qu’il était, par un refus catégorique, mais courtois :

« Monsieur, je regarde comme faveur la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. En réponse, je prends la liberté de vous informer que les troupes que je commande dans le fort et au camp sont déterminées à se défendre jusqu’au dernier soupir.

« Je suis, etc.,

Moxno.

Le feu de ennemi fut très vif et très soutenu: mais, malgré tous ses efforts, il ne put empêcher qu'à 7 heures du soir huit cents hommes de nos troupes n’ouvrissent la tranchée au N. O0. à sept cents mètres du fort d'attaque. Deux batteries furent établies à trois cents mètres l’une de l’autre.

Dans la nuit, les sauvages qui battaient le pays, capturèrent trois courriers venant du fort Lydius. L'un d’eux leur échappa; mais ils en tuërent un et prirent le troisième, Sur le mort, on trouva une lettre adressée à Monro, cachée dans une balle creuse.

Cette lettre était ainsi conçue :

4 août, à minuit.

M. le général Webb, m’a ordonné de vous accuser réception de trois de vos lettres, dont deux en date du 3 à neuf heures du matin, et une du 3 à six heures du soir. Elles ont été apportées par deux étrangers, qui seuls Sont parvenus à nous, à l'exception de deux autres arrivés hier matin avec les premières nouvelles que vous nous avez envoyées de l’arrivée des ennemis. Le général m’a ordonné de vous informer qu'il ne croit pas prudent, vu l’état présent des affaires au fort Lydius, que vous cotinaissez, de tenter de se joindre à vous, où de vous envoyer aucun secours jusqu’à ce qu’il ait été renforcé par les milices de la colonie. Il a donné des ordres pour les faire marcher immédiatement. Un de nos partis a amené ici, la nuit derrière, un de vos prisonniers canadiens, de l'armée des assiégeants. Elle est très considérable et occupe tous les environs de la place, sur une étendue de cinq milles du même côté du fort Georges (William-Henry). Le nombre des ennemis est fort grand (7,200 hommes. Monro avait 3,000 hommes et Webb 6000; ensemble 9,200, ; le prisonnier le fait monter à 11,000 hommes,avec un train considérable de mortiers et de canons, et il dit qu’ils doivent ouvrir leur tranchée, la nuit du 4 au 5. Le général a jugé à propos de vous donner cette connaissance, afin que, dans le cas, où il serait assez malheu-

reux par le délai de l’arrivée des milices, pour ne pouvoir donner à temps du secours, vous soyez à même de faire les meilleures conditions qu’il serait en votre pouvoir, Le porteur de la présente est un sergent des forces du continent, et s’il est assez heureux pour vous porter de nos nouvelles, nous entretiendrons des partis continuels pour tâcher d’en avoir respectivement des vôtres.

Votre très humble serviteur, G. D’ARTIMAN, aide de camp.

Cette let're peut se passer de commentaires. Elle décida Montcalm à activer les travaux de siège. Dans la nuit même, il fit transporter de Partillerie à bras pour dresser la batterie de gauche qui se trouva armée au point du jour et put ouvrir son feu.

Dès l'aube, il envoya Bougainville au fort William, avec mission de remettre au commandant anglais la lettre suivante :

Le 7 août, au matin.

Monsieur, un de mes partis, rentré hier au soir, avec des prisonniers, ma procuré la lettre que je vous envoie par une suite de générosité, dont je fais profession vis-à-vis de ceux avec qui je suis obligé de faire la guerre, M. de Bougainville, l’un de mes aides de camp, dès qu'il vous aura remis celte lettre, s'en reviendra; je compte que vous attendrez pour faire tirer, qu’il soit rentré dans la tranchée, ce qui

vous sera annoncé par le premier coup de canon. Je suis, etc., MONTCA LM.

A cette lettre, Monro répondit aussitôt :

Monsieur, je vous remercie de l'honnêteté que vous avez eu en cette occasion pour moi, je vous prie de me conserver cette façon de penser en tout.

Je suis etc, |

MONRo,

Quoique touché du procédé de Montcalm, tout en se sentant abandonné par Webb, Monro ne crut pas devoir Capituler encore sans avoir fait un dernier effort,

Dans la nuit du 7 au 8, il tenta une sortie qui fut repoussée.

Le 9 à huit heures du matin, il fit hisser le pavillon blanc, et il envoya un officier général au camp francais pour annoncer que la place était prête à se rendre. Montcalm lui envoya le colonel Young pour régler les clauses de la capitulation qui fut rédigée séance tenante.

C'est le 7 août, durant les opérations du siège, que Montcalm recul le cordon rouge, et le titre de commandeur de Saint-Louis. Des lettres de France lui anaonçaient en outre, les récompenses accordées à ses officiers à l’occasion d2 la prise de Chouagen.

Montcalm écrivit an marquis de Paulmy, alors

ministre de la guerre, pour l’informer de la prise du fort William-Henry :

Au camp, sous les ruines du fort William-Henry, appelé par les Français, le fort Georges, le 16 août, 1757.

« Monseigneur, S. M. m'avait trop bien traitée à mon départ d'Europe, et je n'avais pas assez fait pour son service pour attendre aucune grâce : aussi, Suisje pénétré de la plus vive reconnaissance de celle que vous m'avez obtenue, en m'honorant d’une place de commandeur de lordre de Saint-Louis, et je le suis encore plus de lapprobation que vous voulez bien donner à ma conduite. M. le marquis de Vaudreuil m'a employé l’année dernière à l’expédition de Chouagen, qui tranquillise entièrement la colonie sur la frontière du lac Ontario ; celle que je viens de faire par ses ordres, avec plus de difficultés à surmonter, n’est pas moins brillante pour les troupes et les Canadiens et met à couvert la frontière du lac Saint-Sacrement. Sans la nécessité de renvoyer les sauvages des peuples d’en haut et les Canadiens faire leur récolte, j'eusse pu entreprendre d'aller plus loin; mais C’eût été sacrifier la colonie pour des exploits incertains, et où il y aurait eu plus d'envie de faire parler de soi, que de rendre service à la colonie, Cette prise est suivie de la démolition de leur fort et camp retranché; elle nous procure un amas de vivres pour faire subsister six mille hommes pendan! six semaines,une trentaines de pièces d'artillerie,

plus de munitions que nous n'en avons employé à un siège considérable pour l’Amérique, puisque la place ne s’est rendue qu'au bout de six jours d’investissement et cinq jours de tranchée ouverte. La célérité de nos travaux, étonne toujours l'ennemi.

« J'avais à prendre un fort soutenu par un camp retranché, et dans l’un et l’autre il ÿ avait deux mille quatre cents hommes de troupes que j’eusse faits prisonniers si la colonie avait eu des vivres. La cause de ne pas servir de dix-huit mois lui est plus avantageuse. J'avais à craindre le secours du général Webb, qui avait rassemblé six mille hommes à six lieues d’ici et j'ai été obligé de faire combler en plein jour un bout de marais pour faire mener le canon à

une quatrième batterie, établie au pied du glacis. Ce

que j'estime d'avantage dans cette opération, dans une colonie où les hommes sont si rares (c’est que) nous n’avons eu que cinquante-trois hommes de tués ou blessés. Dès Ja prise du fort j'ai dépêché M. de Bougainville, l'un de mes aides-de-camp, à M. le marquis de Vaudreuil pour qu’il pût de suite informer la Cour de cet événement; je n'ai pas eu le temps de vous écrire et je m’en rapporte au détail qu’il vous enverra. Je ne puis que me louer également du zèle des troupes de terre, de la marine et des Canadiens ; j'ai été très bien secondé par MM. de Lévis, de Rigaud, de Vaudreuil et de Bourlamaque. J'aurai l’honneur, dans ma première lettre, de vous écrire plus en détail.…,

« En mêmetemps que j'ai reçu la lettre dont vous m'avez honoré pour m'apprendre que j'avais une place de commandeur,idans l’ordre de Saint-Louis, j'ai reçu Pétat des, grâces accordées au corps de troupes que j'ai l'honneur de commander ; je vous en fais mes remerciements. Je meréserve de vous écrire à la fin de la campagne un détail sur cet article et de vous proposer celles dont je crois susceptibles les officiers de nos bataillons, et je vous supplie d’être favorable à mes démarches. Il importe au service du Roi que des troupes expatriées soient bien traitées, quand elles servent avec autant de zèle et qu’elles se prêtent à tout : guerre, travaux, réductions de vivres, marches, expéditions avec la peau d’ours, détachement d’hiver sur les glaces.

« Nos bataillons vont s'occuper le reste de la campagne, suivant les intentions de M. le marquis de Vaudreuil, à diverstravaux de fortifications et grands chemins nécessaires en temps de guerre et utiles en temps de paix.

« Soyez persuadé de toute la reconnaissance que j'ai de vos bontés; je vous en demande la continualion pour moi et pour mon fils.J’y compte aussi essentiellement que sur celles dont m’honorait M. lecomte d’Argenson;: comptez aussi sur un attachement inviolable; j'y joins{un respect infini, avec lequel je suis votre très,humble et:très obéissant serviteur.

« Nos troupes du corps royal, nouvellement arrivées, ont servi avec grande distinction et utilité. »

Bourlamaque prit possession du fort que les Anglais évacuèrent pour se retirer dans le camp retranché. La prise du fort William-Henry nous valut quarante-quatre bouches à feu, trente-cinq mille livres de poudre, deux mille cinq cents boulets, cinq cent cinquante bombes, quinze mille balles, une caisse de grenades, une caisse d’arlifices, trois mille quarts de farine et de lard et vingt-neuf bâtiments. Les provisions trouvées dans le fort permirent de nourrir l'armée durant six semaines,

Nous n'avions perdu que treize hommes tués et quarante-cinq blessés. Les Anglais, eux, avaient eu mille quatre-vingt-qualre morts et cent cinquante blessés ; il restait encore près de deux mille hommes qui se trouvaient prisonniers de guerre. 11 nous était impossible de nourrir tant de g'ns; c’est ce qui détermina Montcalm à insérer dans la capitulation une clause d'après laquelle les prisonniers devaient être renvoyés, sous condition de ne pas servir durant dixhuit mois contre la France. Ils furent internés, comme “ous l'avons dit, dans le camp retranché, sous la protection de deux cents soldats français. On devait les reconduire le lendemain matin.

La nouvelle de la prise du fort William-Henry eut un grand retentissement en France. L'abbé de Bernis écrivit à Montcalin, le 22 novembre 1757.

« J'ai vu avec bien du plaisir les succès que vous avez eus, et j’en ai lu volontiers les détails dans les lettres que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le

20 du mois d’août dernier. Tout est dû à la sagesse de votre conduite et à l’habileté de vos combinaisons. On vous rend justice ici. J’admire, pour moi, celle que vous prenez plaisir à rendre aux officiers qui vous ont secondé dans vos opérations. Il y atout à espérer des suites qu’elles doiventavoir. J’y compte beaucoup et je vous félicite de tout mon cœur. »

Il n’y a rien d’exagéré dans les éloges de M. de Bernis. Montcalm aurait voulu poursuivre l’ennemi et s'emparer du fort Edouard (ou Lydius), malheureusement la chose ne lui était pas possible. Les sauvages s'étaient débandés et, force était de renvoyer les Canadiens dans leurs foyers pour faire la moisson. On se contenta donc de détruire et de raser le fort William-Henry.

Le 19 août toutes les troupes étaient de nouveau réunies à Carillon.

Quoique Montcalm n'ait pas pu poursuivre son succès, les résultats des campagnes de 1756 et 1757 étaient considérables.

Les forces anglaises, si supérieurs aux nôtres par le nombre, avaient subi de honteux échecs et la plus grande partie des troupes était restée inactive, retenue par la terreur que lui inspirait nos armes. En effet, dans toute cette guerre, les généraux anglais n’ont jamais voulu combattre que lorsqu'ils étaient au moins quatre contre un. Toute leur flottille dès lors était anéantie ou tombée en notre pouvoir et nous étions maîtres de toutes les communications.

Les sauvages, enthousiasmés par nos triomphes, nous étaient absolument dévoués et se montraient fiers d’être les alliés de la grande nation, de la nation courageuse et toujours victorieuse.

De Québec à la Nouvelle-Orléans, nous étions les maitres du pays et nous tenions trois routes entre les deux grandes vallées du Mississipi et du Saint-Laurent. Et, tandis que l’Angleterre se voyait ainsi battue dans l'Amérique du Nord, nous lui prenions Minorque et son armée, unie à celle des Hanovriens, capitulait à Closter-Seven. Enfin, Frédéric II lui-même, semblait ayoir succombé sous les efforts combinés des Russes, des Français et des Autrichiens.

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