CHAPITRE YlNGT-SEPTlèstE
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Il y avait une chose dont Cicéron se vantait, et que les rigides Romains lui reprochaient toujours.
C'était d'avoir^ dans la conjuration de
Gatilina, mis à mort des citoyens,[et parti- H '17
culièrementLenluluset Celhegus, quoique la loi ne permît de condamner un citoyen qu'à Texil.
Il fallait accuser Cicéron.
Mais Cicéron, sénateur, ne pouvait être accusé que par un tribun du peuple.
Et Ton ne pouvait être tribun du peuple que si Ton était du peuple.
Or, Clodius était non-seulement noble, mais patricien.
On employa un moyen qui leva cette
difficulté,
Nous avons parlé de l'intempérance de langue de Cicéron.
EK ROm DE CHAMBRE 259
Un jonr, il eul l'idée de prendre la défense d'Anlonius, son ancien collègue, contre Pompée et César, et il attaqua, ce joùr-là. Pompée et César, comme il attaquait, c'est-à-dire cruellement.
Trois heures après cette sorlie, César et Pompée firent rendre le plébiscite qui autorisaitradoption de Clodius par Fonteïus, obscur plébéien.
A partir de ce womçnt, il n'y avait plus de doute, Clodius serait nommé tribun du peuple.
Six mois auparavant, Cicéron écrivait à
Atticus :
a J'ai eu la visite de Cornélius, Cornélius
260 LES C^RÀNBS HOMMES
Balbus, bien entendu^ l'homme de confiance. Il, m'a garanti que César prendrait conseil de moi en toutes choses. Or, voici pour moi la fin de tout ceci : union étroite avec Pompée, et au besoin avec César; plus d'ennemis qui ne reviennent à moi : vieillesse tranquille. »
Pauvre Cicéron I
Mais il apprend que Clodius sollicite le tribunat, que César estpour quelque chose dans son adoption par Fonteïus.
Voici ce qu'il écrit à Atticus de cette grande nouvelle, dans sa lettre datée des Trois-Tavernes, avril 695.
« Voyez quelle rencontre! Je m'en allais
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tranquillementd'Antium parla voie Appia, et j'étais ariivé aux Trois-Tavemes. C'était le jour même de la fête de Cérès, je vois devant moi mon cher Curion venant de Rome.
» — Ne savez-vous rien de nouveau? me demanda Curion.
— Rien, lui dis-je.
» — Clodius sollicite le tribunat.
» — Qu'en dites-vous? ^
» — Il est très ennemi de César, et veut, dit-on, faire casser tous les actes de César. î>
Depuis un an déjà César n'élait plus coqsuL
• — Et que dit César ?
» — César prétend qu'il n'est pour rien dans l'adoption de Clodius. »
Puis Cicéron a parlé d'autre chose.
Mais en juillet la chose a déjà changé ; c'est de Rome qu'il date sa lettre.
C'est toujours à Atticus qu'il écrit :
« Ep attendant, ce cher Clodius ne cesse de me menacer et se déclare ouvertement mon ennemi. L'orage est sur ma têt» : m premier coup, accourez. »
EN nOBE DE CHAMBRE 203
Cependant Qcéron ne peut croire au danger.
Pompée lui donne sa parole que Clodius n'entreprendra rien contre lui.
Césaf^ qui s'est fait donner pour cinq ans le gouvernement des Gaules, lui offre une lieutraanoe dans son armée.
€ César me demande toujours pour lieuteaant, dit Cicéron ; ce serait une sauvegarde plus honorable ; mais je n'en veux pas.
» Que veùx-je donc?
» Tenter la lutte?
> Oui, plutôt. >
Et, en effet, il tentera la lutte.
Mais, en août, les choses ont pris toute leur gravité, et le danger se dessine.
' € En attendant , mon cher Atticus, le frère de notre déesse aux yeux de bœuf n'y va point à demi dans ses menaces contre moi. Il nie ses projets à Lampciseramus (c'est un des surnoms que Cicéron donne à Pompée), mais il s*en targue, il s'en vante à tout le monde. Vous m'aimez tendrement, n'est-ce pas? Oui. Eh bien, si vous dormez, vite hors du ht : si vous êtes levé, allonSj'Cn marche 1 Si vous marchez, doublez le pas ; si vous courez, prenez des ailes. Il faut que vous soyez à Home pour les comices, ou, si la chose est impossible,
au plus tard pour le moment où on le proclamera. »
Huit mois après, tout est accompli, et Cicéron écrit toujours au même Atticus :
An de Rome 696, Vibone, pays des Bradens,
u Fasse le ciel, mon cher Âtticus, que j'aie à vous remercier un jour de m'avoir forcé à vivre! Mais, jusqu'ici, j'ai cruellement à me repentir de vous avoir écouté. Je vous en conjure, venez en hâte me rejoindre à Vîbone, où m'a conduit un changement de direction indispensable ; venez, nous réglerons ensemble mon itinéraire et maretraite. Si vous ne venez pas, j'en serai surpris ; mais vous viendrez, j'en suis sûr, »
iens, avra. "^ JJ^î^
Que s'est-il donc passé?
Nous allons le.dire.
Clodius avait été nommé tribun vers la fin de Tan de Rome 695.
Pison et Gabinius étaient consuls.
Il coinmença par s'en faire deux amis,
en faisant donner à Pison la Macédoine, à Gabinius la Syrie.
Le seul appui que pouvait dès-lors trou-» ver Cicéron, était près de Crassus, de Pompée ou de César.
Pour Crassus, il n'y avait pas de danger; il délestait Cicéron qui, à tout propos, se
moquait de lui, l'appelant le Chauve ou le Millionnaire^ Calvus on Dives.
Pour Pompée, ainoureux de cinquante ans, il était tout entier aux charmes de sa
jeune femme Julie ; et, comme nous Tavons vu, aux terreurs de Cicéron, il se contentait 'de répondre : « Ne craignez rien, je réponds de tout. -
Qwdini à César, quoiqu'il n'y eût point, depuis l'aflFaîre de Catilina, une amitié bien vive entre lui et Cicéron, il estimait trop le talent de l'orateur pour lui refuser sa protection; d'ailleurs, César protégeant Cicéron, s'acquittait envers Cicéron, qui avait protégé César. *
César avait donc, comme nout^ l'avons
2C8 LSS GRANDS HOMMES
VU, ofiert à Qcéron une lieutenance dans son armée.
Cicéron avait été sur le point d'accepter.
Qodius avait senti que son ennemi lui échappai!.
Ciodius courut chez Pompée.
— Pourquoi Cicéron voulait-il quitter Rome? demanda-t-il. Est-ce qu'il croit que je lui en veux ? Pas le moins du monde! A sa femme Terentia, tout au plus ; mais contre lui, grands dieux! jen'aini haine ni colère.
Pompée répéta la chose à Cicéron, et ajouta sa garantie personnelle.
Cicéron se crut sauvé, et remercia César desalieutenance.
César haussa les épaules-
— Puisque tu es trop fier pour que je te sauve, dit-il, perds-toi.
Et en effet, un beau matin, Clodius accusa Cicéron.
Cicéron avait fait mettre à mort sans jugement Lentulus et Cethegus.
Cicéron, accusé par Clodius, n'osa en appeler à César, qui l'avait prévenu. Il courut chez Pompée, qui lui avait toujours dit qu'il n'avait rien à craindre.
270 LES GRANM BOHHSS
Pompée coulait doucement sa lune de miel dans sa villa du mont Albain.
On lui annonga la visite de'Gicéroo.
Pompée eût été fort embarrassé à sa vue ; il se sauva par une[porte 4érabée ; on * montra toute la maison à Cicéron pour lui prouver que Pompée n'y était pas.
Il comprit qu'il était perdu.
Il rentra dans Rome, prît la robe de deuil, laissa croître sa barbe et ses cheveux, et parcourut la ville en suppliant le peuple.
Do. son côté, Clodius, entouré de ses partisans^ se portait à la rencontre de ùr
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côron chaque jour, le raillant sur son changement de robe, tandis que ses amis mêlaient aux menaces de Clodius des pierres et de la boue.
Les chevaliers, cependant, étaient restés fidèles à leur ancien chef; Tordre tout entier avait pris le deuil en même temps que lui ; plus de quinze mille jeunes gens le suivaient, les cheveux en désordre et sollicitant le peuple.
Le sénat fit plus.
Il décréta le deuil public, et ordonna à tout citoyen romain de revêtir la robe noire.
Mais Clodius entoura le sénat avec ses bomipes.
Les séoateurs alors s'élancèrent sous 1 vestibule, en déchirant leurs toges et en jetant de grands cris.
Mdis,^ni ces cris poussés, ni ces toges déchirées n'émurent le peuple.
Dès-lorSy c'était une lutte à soutenir, un combat à vider par le fer.
— Reste, lui disait LucuUus, et je te réponds du succès.
— Pars, lui disait Caton, et le peuple, rassasié de la violence et des fureurs de Clodius, te regrettera bientôt.
Cicéron préféra le conseil de Caton à celui de LucuUus.
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U avait le courage civil, nullement le courage militaire.
Au milieu d'un tumulte effroyable, il prit une statue de Minerve qu'il gardait chez lui avec une vénération toute particulière, et la porta au Capitole, où il la con* sacra avec cette inscription :
A MlNEnVE, COIfSEaVATRIGB DE ROME.
Puis, ses amis lui ayant fait une escorte, il sortit de Rome vers le milieu de la nuit et traversa à pied de la Lucanie.
On peut suivre son itinéraire par ses lettres :
Le 3 avril, il écrit à Atticus du pays des
Brutiens; n it
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Le^aynll, il écrit ;8iU même des «ôtes de la Lucanie ;
Vers lô \% au même toujours, en aflaot à Brindes ;
-" te 18 du même mois^ au même efiiM»^, du pays de Tarettte ;
Le âOy à sa femme, à scrn filset à m fille^ de Brindes ;
Enfin, le 29 mai, à Âtticus, de Thessalonique.
A peine sa fuite fut-elle reconnue que Clodius obtint contre lui un décret d'exil, et publia un édit quî défend ail à tout citoyen de lui donner Teau et le feUj'ét'êe le
recevoir sous son toit, et à cinq cents milles des frontières de Tltalie.
Douze ans s'étaient à peine écoulés depuis qu'il s'écriait orgueilleusement :
Les mines cèdent à la toge^ et le laurier des combats aux trophées de la parole.
Et cependant, vainqueur de Catilina, ne maudis pas les dieux pour l'exil, ton pire malheur ne sera pas l'exil, ton pire ennemi ne sera pas Clodius.