‹ Les grands jours de l'Église apostolique considérés relativement à l'époque actuelle. ConférencesChapitre 11 sur 12 · SAINT JEAN · texte numérisé non relu

SAINT JEAN

t A9p que tQv» soient un, oonne toi, 9^i «9 «I

< moi et moi en toi ; qu'eux aussi soient un en nous, et

< que le monde croie que tu m'as eoToyé. »

(Jean XVII, il.)

< ..... afin que Tamour dont tù m'as aimé soit en eux, (f et qqe je sois moi-même en eux< « (JjtAU ^yil« Sf *>

Si les lettres de saint Paul semblent écloses sous ciel orageux de la lutte qui devait absorber la is grande partie de ses forces, une paix sereine et ^imphante règne, au contraire, danë les écrits de saint ^H. Non que les pages divities que l'Eglise doit à cet ^tre ne renferment, comme on Ta cru, que le çhrisï^îsme idéal, tandis que les lettres de Paul seraient ^téi l'expression du christianisme militant. Jean sé- **e si peu l'idéal de la réalité qu'il est, de tous les ^Ires, celui qui les unit de la façon la plus complète : l'on peut dire qu'ils ne se pénètrent pas moins inti- ^ment dans son cœur que dans son esprit. Rien c{e

plus frappant à cet égard que la prière d'adieu de J <âsus, et des paroles comme celles-ci : « Il y a pLxasieurs demeures dans la maison de mon Père ; si c^Ia n'était pas, je vous l'aurais dit. Je vais vous prépai:-er le lieu. Et quand je m'en serai allé, et que je vous aurai préparé le lieu, je reviendrai, et vous prendrai avec moi, afin qu'où je serai, vous y soyez aussi » (Jean, XIV, 2, 3). C'est que saint Jean, qui devait à l'intimité de son affection pour Jésus le titre de disciple bien-aimé, personnifie, par ses écrits, une direa— tion religieuse plus centrale qu'aucun autre écrivain sacré, sans en excepter saint Paul. Dans l'histoire dix christianisme apostolique, la théologie de Jean form» un courant à part, et le courant le plus profond. Aussi se concentre-t-elle dans un principe universel, qui, prenant différents noms, réfléchit fidèlement les traita de la personne spirituelle de l'Apôtre.

Le génie de saint Paul se distingue par la richesse des aperçus, par la diversité des aspects que revêt, sous sa plume, chaque pensée importante, par la multiplicité des contrastes, l'abondance des déductions et l'enchaînement logique des parties dont « son Evangile » se compose. Mais, malgré la perfection de sa théologie sous le rapport dialectique, malgré les idées lumineuses qui en éclairent les horizons, elle ne donne pas naissance à ce flot limpide et ramassé qui entraîne constamment toute la pensée avec lui. Si Paul construit, avec un art admirable, l'édifice d'un

système achevé, Jean fait sortir, du fond de son être,

une théologie d'un seul jet , qui n'est que Texpression

immédiate de sa communion avec Christ. Le courant

que forme la théologie de Paul, ne ramenant pas ses

eaux danà un seul lit, offre plus d'étendue cl moins de

profondeur que la doctrine de Jean, qui renferme, sous

sou apparente monotonie, les plus riches trésors de

. TEvangile.

Si la théologie de cet apôtre reçoit sa plus haute signification du principe qui en constitue le centre, il importe, avant tout, de déterminer la nature de *ce Principe.

Ce principe, disons-le tout de suite, est P amour

^elon VEsprit. » Essayons de le démontrer.

L'amour, au point de vue de Jean, manifeste, ^* abord, à fond l'essence du Père, a Dieu est amour » (i Jean, IV, 8, 16) : aussi s'aime-t-il dans le Fils, dans le chrétien, dans tout ce qui est susceptible de devenir amour comme lui.

Dieu s'aime dans le Fils. « Le Père aime le Fils » (Jean, III, 35), « et lui montre tout ce qu'il fait » (Jean, V, 20). a C'est pour cela que mon Père m'aime, parce que je donne ma vie pour la reprendre » (Jean, X, 17), On ne saurait mieux se faire une idée de la

profonde unité qui règne entre le Père et le Fils qu'e méditant « la prière sacerdotale. »

Dieu s'aime dans les croyants. « Si quelqu'u m'aime, il gardera ma parole, mon Père l'aimera nous viendrons à lui et habiterons chez lui » (Jea^ XIV, 23). « Car mon Père lui-même vous aime, par< que vous m'avez aimé » (Jean, XVI, 27). Le Pèi n'est pas moins uni avec les amis de Jésus qu'av^^ Jésus lui-même (Jean, XVII, 21, 23) : ne îes lui a-tpas donnés? (Jean, XVII, 2, 9, H, 12.) Aussi Iison lions dans la première épître de Jean : « L'amot de Dieu pour nous s'est manifesté en ce qu'il a envoy son Fils unique dans le monde, afin que nous vivioa par lui. En ceci consiste cet amour, que ce n'est pa nous qui avons aimé Dieu, mais que c'est lui qui noa a aimés » (IV, 9, 10) : « Nous avons connu l'aiaoui que Dieu a pour nous... » (16) : « Nous l'aimon parce qu'il nous a aimés le premier » (19).

Enfin, Dieu aime l'humanité. Quel cœur chréto ne répète, avec adoration, ces paroles : « Dieu a taïf aimé le monde qu'il a donné son Fils unique... Cfl Dieu n'a point envoyé son Fils dans le monde pou condamner le monde ^ mais afin que le monde soi sauvé par lui? » (Jean, III, 16, 17.)

Ainsi l'amour , qui forme l'essence ou le fond de Dieu, établit une véritable communauté de vie entre le Père , le Fils et les chrétiens : c'est par son moyen qu'ils sont « consommés dans l'unité » (Jean XVlI,

tjk MMBilâB $ofiK 9à tfiKum. Ut

23<-28)) en d'âatres termes que Dieu devienl ^ tsfàt eti ums. ^ '

SiuM doutê^ l^ean nous enseigue ainsi que Dieu èlA hMit^ (1 JeaUy ly 5) 9 qu'il est ta «te éSMwtte (i Jè«i,y, 20). MaiSy outre qu^ tes detûvèireÀ dédâlràtfiettisBérethcoiiUreiit plus rarement dans ses écrits > eUed M ibnt que revéik d'«tte forave Muvelle riÂéfe«oftt»nttt» dâMs lés dédarations précédentes. Seleb l'babituiAè qvi^a lean de cGucentter sa pen^e dans «tii riche axiMie, il ^Mûbrlsse Dieu tout éntifer dans diâc«me des U^ 4éfttfttdiis qu'il en donne, et nous en révèle le floto vértfeWë. Or wïmnent te hmiêre, considérée tant au pdM de vue théorique qu'au point de vue praliqne , ^e wînit-Jelle pas comprise ^ians l'amour « ifeel(Mi TEspril? » Totttè pensée religiiaiise qu'un tel ^mou^r ne péiaèti'e et n'illumine pas demeure, en quelqÉreittesui«e,<extèiimH ^superficielle. Fou jfSM dene latenrière pour l'âme , sinon de son intime cowtaot Avec Oie» , «'esiif-^fee de l'atocfur ? tlototoewt, a Diêto «est amom*, ne ^éraîi-ll jms înmîère ? On a dit, avec raisoù , qoè les gi*àfndeè lÔéefe viennent Au coeur. A moins 'd^enfondeir i^èfe Vacines et de puiser sa lïcmrritnre dans lé toI de la •vérité Religieuse, la peniâéefctrmaine se Hmii dans des espaces plus ou toôius vrfles, s'absorbe dans des abstractions plus'outodins froides, 'et, ne pàfticiptrnt pas dfe là Vie de sdù objet , *perd, à là fois, éa 'beauté dt Sa pitSfondeur. 'Chacun sait que la connaissance «ptifetaetat itiitèlllecttielle des vérités morales à sduBiége'dms des

153 lA TROISIEME lOUR DE L^ÉGLISE.

facultés qui n'occupent pas le centre de Tâme kt maine : tandis que l'amour, sortant du fond même c l'être, pénétrant la conscience, le cœur, la volonté exerce une action directe sur tous les éléments do l'individualité spirituelle se compose.

Quant à la vif, qu'est-elle que l'amour lui-même de quoi reçoit-elle sa réalité que de lui ? L'amour i consiste-t-il pas dans le don complet de soi-même n'estril pas la grâce des grâces , le bonheur dans '. bonheur , la vie de la vie , la richesse et la joie d l'être ? L'amour, qui est le vrai nom de la vie étei nelle, ne met-il pas l'âme en possession de la plénitud> des biens spirituels ?

Si l'amour est le foyer de la lumière et de k vie, on peut dire, qu'aux yeux de Jean, il nomme Dieu tout entier.

En second lieu, l'amour forme le fond de la personnalité du Fils. Jésus est l'amour lui-même.

Jésus est amour relativement à Dieu. Christ aim( le Père (Jean „ XIV, 31), vit en lui , est un avec lu (Jean XVII, 21-26). Ils sont unis l'un à l'autre par 1( plus sublime des liens dont l'homme puisse concevoi l'idée : « Tout ce qui est à moi est à toi, et tout ce qu est à toi est à moi » (Jean XVII, 10).

Jésus est amour relativement aux siens. Quelle re lation serait assez intime pour ofTrir une image véritabl< de celle qui change Jésus en la nourriture des fidèles : Il leur donne sa chair à manger, son sang à boin

LE TROISlàHK lOUR DE L^ÉGLISE. 153

(Jean, VI, 83-56). Transformée en pain de vie(Jean, VI, 48-51), sa personne apaise leur faim (Jean, VI, 57), selon qu'ils entretiennent avec lui un rapport plus spirituel (Jean, VI, 63). Ne sont-ils pas ses amis (Jean, XV, 14, 15), et ne leur montre-t-il pas la grandeur de son amour en donnant sa vie pour eux ? (Jean, XV, 13.) Lumière de leur esprit, il les «aime » du même amour dont le Père Ta « aimé » (Jean, XV, 9). Avec quelle sollicitude ne le prie-t-il pas de « les garder en son nom » ? (Jean, XVII, 1 1 .) C'est ainsi que, s'oubliant lui-même et se sanctifiant pour eux (19), il a les aime jusqu'à la fin » (Jean XIII, 1).

Jésus est encore amour relativement au monde. Il vient lui communiquer la vie (Jean, VI, 33) : sa mission auprès de lui est tout entière une mission d'amour (IJean, III, 16). C'est ainsi qu'il donne sa chair pour la nourriture du monde (Jean, VI, 51). Comment l'aiinerait-il d'un moins grand amour que son Père, qui Ta envoyé pour en être le salut? (Jean, III, 16, 17.)

On conçoit , du reste , que Jean désigne encore Jésus sous les noms de lumière (Jean, III, 19) et de ^ (1 Jean, I, 2) : « Je suis la lumière du monde » (Jean, VIII, 12) ; u Moi, la lumière, je suis venu dans le monde » (Jean, XII, 46). Mais il est facile de voir que les mots de lumière et de vie marquent égale- Dttent ici la conséquence naturelle de la foi (Jean, III, ^6, 21 ; XII, 46) : n'oublions pas, d'ailleurs , qu'ils se trouvent associés de manière à offrir le même sens :

ISil' LE TROISIÈME JOtlR DE L^EGLISE.

la vie est îd lumière des hommes (Jean, I, 4), et ce qui suit Jésus à la lumière de ta vie (Jean , VIII, 1 Aussi, quand Christ dit à Marthe : « Je suis la rés reclion et la vie : celui qui croit en moi vivra » (Jean, 1 2S), est-il certain que la vie, ayant sa source dans foi, se confond avec l'amour, dont elle est l'éf noiiissement : il en est de même lorsque Jésus d clare qu'il est le chemin, la vérité, la vie, etqi personne ne vient au Père que par lui (Jean^ XIV, (

En troisièriie liéli, l'iamour doit aussi former fond de la personnalité du chrétien, que l'Evangile a pelle à devenir semblable à Jésus (1 Jean, III , 2, ; Eph., V, I ; 1 Thess., I, 6, etc.).

Si lé salut se i-éalise au moyen de l'union personne du croyant avec Christ (Jean XV, 4, 5, 7, 9), on p€ dire qu'il consiste essentiellement dans Tamour, que l'àmoùr forme la basé du rapport intime (Je XVtï , 26 ) en vertu duquel le fidèle devient avec le i^ère et avec le Fils (Jean XVII, 21). L mour constitue si bien le centre dé la vie ch: tienne, qu'il confond, en quelque sorte, le croy avec ICbrist, ïui communique une existence sembla^ a celle du iFils -de TDîéû (Jeàïi XV, 20), ou lui p met de s'élever à là ^hauteur de sa stature mor (i Jean It, 5). C'est ainsi, qu'à son souffle, n; dans l'âme humaine, une âme nouvelle (Jean 1 3, s, 7):

Mais cç ti'èst pas seulement entre te "Père, le FîU

té cKrétiëii qùô Famour établit des rapports si étroits : C'est aussi entre le chrétien et les chrétiens (1 Jean III, 11; IV, 7, 11, 20, 21 ; V, i) : a Afin que tous soient, ti», comme toi , Père, es en moi , et moi

en toi; qu'eux aussi soient un en nous afin qu'ils

soient un, comme nous sommes un. Je suis en eux et tu es en moi, afin qu'ils soient parfaits dans l'unité » (Jean XVII, 21-23.) Inconnu du monde avant la venue de Christ, cet amour forme un nouveau principe clé vie : <^ ie vous donne un commandement nouveau^

que vous vous aimiez les uns les autres comme je

tôts ai aimés » (Jean XÏIÏ, 34, 35).

Si le croyant est aussi appelé à la possession de ta *tè, qu^ést-ce à dire, sinon qu'il doit aspirer à devenir àAioftr ? Ainsi : Qui a le Fils a la vie » (1 Jean V, mj : la jouissance du Fils est le privilège de Tamour. ÂiriA éricorë, lorsque Jésus déclare que « celui qui ÔàMemple le Fils et croit en Lui a ta vie éternelle » (Jfedn ÏÏI, 16 ; VI, 40, 47), le mot vie ne 'désigne rien d'autre que Tunion de Tâme avec Christ, dont la foi est le moyen. De même dans les passages suivants.: « Vous ne voulez pas venir à moi pour avoir la vie »

(Jean V, 40). « Le pain de Dieu donne la vie

au monde. » « Je suis le pain vivant si quelqu'un

en mange, il vivra éternellement : et ce pain c'est

ma chair, que je donnerai pour la vie du monde » (Jean VI, 33, 51). L'individu ne saurait posséder la vie en liii-méme sans manger la chair, boire le sang

du Fils de l'homme (Jean VI, 53, 54) ; sans manger le Fils de Thomme lui-même (57), et cela spirituellement (63) ; c'esi-à-dire sans entretenir avec lui un rapport si étroit que Christ se transforme eu sa substance spirituelle, comme les aliments se transforment en celle du corps.

Enfin, l'obligation imposée au croyant de devenii* lumière se confond également avec celle de devenir amour. Ainsi, aimer son frère c'est être dans la lumière (1 Jean II, 10) ; marcher dans la lumière j c'est être en communion avec ses frères (1 Jean, I, 7); recevoir la lumière, c'est devenir enfant de Dieu (Jean I, 9-12)^ De même, lorsque Jésus déclare qu'il est venu danj^ le monde, lui, la lumière, afin que quiconque croiC en lui ne demeure pas dans les ténèbres (Jean XII, 46).

Or, si l'amour est bien la source de l'unité pro— fonde en vertu de laquelle, selon saint Jean, le Père^ le Fils et le chrétien sont comme identifiés, nous pouvons conclure qu'il forme le principe fondamental d^ la théologie de son apôtre.

Mais quel rapport saint Jean reconnaît-il entre l^foi, centre de la théologie de saint Paul, et l'amour, qui fait le fond de sa doctrine ?

Nous avons vu, dans notre troisième Conférence ^ que non-seulement, sous le nom de foi, saint Paul

désigne souvent Tanjoiir, mais qu'il déclare que, des trois vertus, la foi, l'espérance, Tamour, « la plus grande c'est l'amour» (1 Gor. XIII, 13). Après avoir montré que le point de vue de la foi est supérieur à celui de l'autorité, base naturelle de l'espérance, il fait mention d'une vertu « plus grande » que la foi. Pourquoi? Evidemment parce qu'il la trouve plus spiritaelle, ou qu'il découvre qu'elle renferme la pleine réalisation de la foi. En éfTet, si l'Evangile de la foi lui paraît plus évangélique que celui de la loi, c'est que l'autorité, sur laquelle ce dernier se fonde, impose extérieurement à l'homme ses croyances et ses actions : l'individu doit obéir à ses prescriptions comme Je soldat aux ordres de son chef. Aussi va -t-elle, si l'on ïûe permet cette expression, du dehors au dedans. La ^^^j tout au contraire, va du dedans au dehors : elle commande moins qu'elle ne persuade ou n'inspire ; e'ie communique la vie ; et l'obéissance en sort comme ^^e planté de son germe ou comme un fleuve de sa ^^rce : obéir, agir, c'est vivre, c'est croire encore. -^ïisi l'âme se sent <c affranchie » de Ja soumission '^8ale : sa dépendance se change en liberté : et, loin **obéir moins, son activité devient de plus en plus féconde.

Alais la foi n'est encore que le chemin qui conduit ^^ but. Le salut se réalise par l'union progressive de * ànae avec Christ : et l'amour transporte si bien le ^^yant dans le sein de Dieu, il établit entre la terre

158 LE TROISIÈME JOUR DE l'ÉGLISE.

et le ciel des rapports si étroits, qu'on ne saurait so refuser à voir, dans la vie dont il est la source, le cou.— ronnement de la rédemption. L'amour comprend, en effet, Taulorité et la foi : qu'est, en définitive, la foi , sinon un amour d'un caractère plus spirituel que l'obéissance légale, qui est encore l'amour sous une forme moins élevée ? L'amour est, d'un côté, la loi royale, attendu qu'il confond la substance de la loi avec la valonté humaine, ou qu'il rend l'obéissance pleinement spirituelle. D'un autre côté, Tamour est la foi accomplie, ou transformée en une jouissance immédiate dix « Père des esprits» (1 Cor. VIII, 3). Quoi d'étrange qu'il forme « le lien de la perfection » (Col. III, I i), ou lo pivot de la vie chrétienne? qu'il soit le dernier mo* de l'Evangile (I Tim. I, 5), le salut dans le salut, eo d'autres termes, sainteté, obéissance, foi? Dans l'a^ mour, tous se rencontrent et « s' entrebaisent; » 1^ bruit du combat est couvert par les hymnes du triom.phe, et les éléments opposés se trouvent indissolublement unis. Aux rayons du jour qu'il répand dans l'âme, s'effacent graduellement les ombres qui troix^ blaient encore l'esprit, et l'harmonie spirituelle s'accomplit au fond du cœur.

Cela dit, revenons à saint Jean. Cet apôtre considère la foi comme la source immédiate de la vie chrétienne : « Afin gwe vous croyiez et, qu'en croyant*

vous ayez la vie » (Jean XX, 31 ). « Afin que quiconque croit en lui..... ait la vie éternelle (Jean III, 16; voy^^

LE TROISIEME JOUR DE l'ÉGLISE. 159

encore V, 2i; YI, 36; VII, 37, 38). A ses yeux, croire c'est suivre Jésus (Jean X, 4> 27^, se donner ou venir à lui (Jean V, 40; VI, 35, 37), obéir (Jean VI, 4S; VIII, 47), naître de nouyeau (Jean III, 3) o}! naître à la vie (Jean VI, 40), en un mot, être intérieurement renouvelé. La foi est ainsi une action de rame qui a essentiellement l'^avenir pour domaine, je veux dire qu'elle exprime, daps la pensée de Jean, Içi naissance de l'homme à la vie de Christ (Jean I, 11; lu, 32; V^ 43, 44; XII, 48; XVII, 8).

Eu ouvrant Tâme à cette vie, la foi demeure 1^ condition et la premjère forme de Tamour. Aussi, considérée à son plus haut point de développement, la voit-on se confondre avec Tamour lui-mêrpe, qui en est le nom le plus glorieux. Que pourrait être !^ foi qui ne serait pas un amour? Sous ce rapport, croire c'est s'abandonner à Jésus, s'unir ou s'identifier avec sa personne, s'en nourrir ou la renfermer en soi (i Jean V, 12). De quelque côté <}n'on la considère, la foi constitue dpqc, aux yeux de Jean, le principe de la communion avec Christ (1 Jean I, 3). Gomment, dès lors, s'étonner que cet apôtre comprenne dans l'amour l'anéantissement complet du péché ? (i Jean HI, 6, 9 ; V, 18.) Le fidèle est rami (Jean XV, 15), le frère (Jean XX, 17) c[e i Christ, un membre même de son corps, et il ne le connaît pas moins intimement que Jésus ne connaît le ï^ère (Jean X, 14; XVII). En prenant possession de

160 LK tROlSlilIB lOUR DE l'ÉGLISE.

rame du croyant, Christ devient désormais le cén de son individualité spirituelle, lui communique s essence ou fait jaillir dans son sein « une soui d'eau vive » (Jean IV, 14). De ce moment, le chréti demeure en Christ, et, par lui, dans le Père, au méi titre que Christ dans le chrétien ; échange consta de vie qui rend l'homme « semblable » à Jésus (Je VI, 56; XV, 4, 5; 1 Jean II, 24; IV, 12; V, 2( Le fidèle et Christ, désormais deux dans un, vivei pour ainsi parler, en commun de la vie de TEspr C'est de cette sorte que l'amour, faisant de Christ substance immortelle du croyant, les fondant en qui que façon l'un dans l'autre, étanche toute la soif l'âme (Jean IV, 10; VII, 37). Eternellement uni cœur qui le contemple , Christ ne forme plus, qu' seul être avec l'homme. Telle est la consommation i salut ; tel l'élément nouveau et fécond que renfen la théologie de notre apôtre.

On conçx)it, dès lors, que l'amour transforme pr gressivement la vie chrétienne en une action pera nente de l'Esprit. Faisant pénétrer l'Eglise dans cœur du croyant, l'amour devient l'âme organiq de la communauté religieuse, etétabht une solidar: éternelle entre les membres dont elle se compos Aussi l'Esprit conduit-il directemmt chaque chrétie ou forme-t-il le véritable docteur de l'Eglise. Va pourquoi saint Jean envisage l'apostolat sous un poi de vue tellement spirituel, que l'avantage d'avoir e

LI TROlâlàHB JOUA M L'iGUSI. 161

compagne Jésus à travers la Judée lui parait purement extérieur, et qu'il reconnatt à quiconque est c enseigné de Dieu b le pouvoir de « remettre » ou de c retenir b les péchés (Jean XX, 33). Au fait, toas les fidèles sont apôtres, vu qu'ils se trouvent Cernent à Técole de TEsprit. L'amour est donc le principe de la vie éternelle, de la vie dans sa plénitude, dans sa beauté, dans sa gloire (Jean, YI, S3). Gommunicpiant sur la terre ce dont il enrichit le ciel, il commence Fétemité dans le cœur du chrétien, qu'il rend ainsi participant de l'être même de Keu. La divine félicité dont il demeure la source triomphe des tristesses du monde et de la crainte de la mort (Jean XIV, 27; XVI, 20-24). Voilà pourqnoi L'accident de la mort n'a pas assez d'importance aux yeux de Jean pour <|u'il s'occupe, autant que Paul, de l'état de choses qui la suit. La victoire du chrétien sur le monde rend son bonheur partit dès ici-bas. Aussi, loin de contraster avec le temps à ses yeux, à peine Téternité s'en distingue- ^lle. En le mettant en possession de l'essence de 'a divinité, l'amour lui ouvre le trésor des perfections divines, qu'il peut progressivement s'approprier par la prière. On ne saurait donc s'étonner que la théologie de saint Jean, surtout quant aux choses futures, l'emporte en spiritualité sur celle de saint Paul. Aux yôuxde l'apôtre de l'amour, la résurrection, ayant son principe dans l'àme, commence sur la terre. Comme

Iti4 LI TROlSlfilU JOUR DS L^ÉttLI».

qu'il avait de sa divinité. En un mot, Jésus n'est pas moins le Verbe, aux yeux de Jean, avant sa résurrection qu'après être sorti du tombeau.

Faisons^ à ce sujet, une observation qui a soi importance. Les trois premiers évangiles, considéré; en général, présentent comme un tableau des actioa et des enseignements de Jésus, qu'ils nous rapporten plutôt à un point de vue extérieur. Ainsi qu'un journa de détails isolés, ils nous apprennent ce qu'il fait plu encore que ce qu'il est^ et s'occupent moins de sa personne que de son activité. L'évangile de Jean est, ai contraire, comme un miroir dans lequel se réfléchisseni les traits de l'intime individualité de Jésus : il nous offre la vivante image du Maître, fidèlement conservée dans le cœur du disciple. Jean cherche Jésus en Jésus lui-même. La communion qu'il entretient avec lui le met en état de nous le montrer, de le faire vivre au milieu de nous, d'ouvrir son cœur à notre regard, de nous révéler le fond de son être. Aussi son évangile a-t-il pu être envisagé comme l'évangile universel ou spirituel par excellence. Les trois premiers évangiles nous représentent Jésus enseignant « avec autorité.» Le quatrième fait, en outre, de sa personne, le sujet spécial de sa prédication : les discours qu'il renferme ont si constamment Christ pour objet, qu'ils semblent n'être destinés qu'à le manifester au monde. Jésus remplit s<3ulles pages de cet évangile: il n'est aucune de ses actions, aucun des événements qui se passent

LI TROISlàîlB JOUR DB L^^GLISS. 165

autour de lui, qui ne serve à mieux nous le faire connaître. Voilàpourquôiles récits de Jean sont empreints d'un si haut caractère de spiritualité; car les miracles qu'il rapporte paraissent avoir essentiellement pour but de glorifier celui de « la manifestation de Dieu en chair. » Si les trois premiers évangélistes se bornent à esquisser les contours de la vie du Fils de l'homme, le quatrième évangile est le vase divin qui renferme les plus riches trésors de son âme, le milieu dans lequel nous pouvons puiser la vie étemelle à sa source.

Il n'est pas étonnant, dès lors, que saint Jean nous fesse pénétrer plus profondément que saint Paul dans le secret de l'essence divine. Pour les chrétiens d'origine juive, Dieu conservait le caractère théocratique que la loi lui reconnaissait. Aux yeux de saint Paul, IMen revêtait les deux grands attributs de la justice et de l'amour^ que cet apôtre considère comme les deux pôles de la rédemption : et bien que celui de l'amour prédomine toujours plus dans le développement de sa théologie, on ne voit pas encore qu'il constitue l'essence insondable de Dieu. Ainsi que nous l'avons établi, saint Jean voit, dans l'amour, le fond absdlu de la divinité : la sainteté, la justice divine, n'étant qu'une forme de Tamour divin, revêt ainsi sa plus haute spiritualité. Loin d'occuper en Dieu la place d'un simple attribut, l'amour compose la substance mystérieuse de son être. Unissant;^ par leur^ racines» te passé et l'avenir, il est le mobile de la

160 LB TaOISIÀHE <OUR DB L*iGUSB.

création y le dernier comme le premier mot de h rédemption. Saint Jean semble vouloir nous accablai de la grandeur de l'amour divin, quand il noui montre le Fils épousant, par la miraculeuse énergie de sa volonté, cette misère universelle dont nous a pourrions voir le fond sans mourir, la surmontai: par la puissance de son amour , l'absorbant daiis s mort, et en éteignant jusqu'au souvenir dans la gloii de sa résurrection.

Nous avons vu que la foi revêt un caractère pli

intime aux yeux de Jean qu'à ceux de Paul, pui

que le premier tend davantage à Tidenlifier av<

l'amour. Observons encore que la grande lutte à l

quelle donna lieu le christianisme de la loi demea

si étrangère aux préoccupations de saint Jean, qa

ne parait, nulle part, lui attacher de l'importanc

L'apôtre de l'amour habite une région si élevée, qu

n'a que rarement Toccasion de parler de la loi, so

laquelle il comprend, du reste, comme Paul, toù

Tancienne économie. Quiconque « est né de Dieu

se trouve afifranchi du joug de la loi par le « cctfi

mandement nouveau » de l'amour (Jean, XIII, 34

Il y a plus : la loi reçoit, des ordonnances el d

préceptes dont elle se compose, un caractère oppo

à la vie qui découle de la communion avec J

sus : rieu, de fait^ n'a moins de rapport que la loi

l'Evangile : « La loi a été donnée par Moïse ; mais

grâce et la vérité proviennent de Jésus-Christ x> (Jea

Ll TkOlSlàMB JOUR DB l'bGLISI. 167

1, 17). Le contraste que Jean signale entre la loi et Christ montre clairement qu'il ne reconnaît pas à la première cette grâce et cette vérité dont il fait Tapaoagedu second. Aussi laisse-t-il souvent entrevoir que la loi semble étrangère à Jésus (Jean, VIII, 17; XV, 3S), et enseigne-t-il qu'elle ne saurait exercer de droit aucun empire sur le chrétien. Si elle « rend témoignage» de Jésus (Jean, V, 39, 46), ce témoignage a néeessairement moins « de poids » que celui du Père (1 Jean, V, 9; comparez Jean, V, 36, 37). L'ancienne économie, d'ailleurs, ne conserve pas selon Jean la même importance que selon Paul (Rom., X, 4; XI, 1-5, 12, 15-32). Tandis que l'apôtre des gentils voit, dans la théocratie, « l'olivier franc » sur lequel les païens, branches détachées de a l'olivier sauvage, » ont été « greffés » par la main de Dieu, saint Jean met trop bien en saillie le caractère universel de l'incarnation du Verbe, pour reconnaître encore à la loi une telle signification.

Enfin, la théologie de Jean se montre aussi en pro-^ grès sur celle de Paul relativement à la doctrine de l'élection. Comme nous l'avons établi, cette doctrine tient une grande place dans a l'Evangile x> de saint Paul, et s'afiirme avec une telle autorité, revêt une telle précision, s'appuie de tant de témoignages, qu'il û'est pas étonnant qu'on ait construit, sur les déclal'ations de cet apôtre, le système religieux qui se couvre de son nom^ Jean ne parle clairement de ce

168 U TBOISIBMB lOOft DK l'i^USS.

dogme que dans deux ou trois passages (Jean Y, 21 XII, 39, 40; XIII, 18), qui ne sauraient, à eux seuls fournir la base d'une théok^e. En effet, cet apAlr ne se met pas, si j'ose ainsi parler, dans une aussi so lennelie opposition avec lui-même que Paul : la ma nière dont il rejette sur le pécheur le crime du nà pris de ff la vie » accuse bien plus nettement I liberté morale de l'homme : « Vous ne voulez patvc nir à moi pour avoir la vie » (Jean Y , 40 ) : « Si que qu'un veut faire la volonté de Dieu , il reconnaîtra : ma doctrine vient de Dieu y (Jean YII, 17) : « Cdi qui vient à moi n'aura point de foim, et celui qui cro en moi n*aura jamais scuf » (Jean YI, 35) : « Si qno qu'un a soif, qu'il vienne à moi et qu'il boive » (Jea YII, 37). En second lieu, saint Paul considère enooi Israël comme le peuple préféré, «à cause des pères, en vertu de l'élection (Rom. XI, 28) : c'est pourquo bien que momentanément rejeté (Rom. XI, 15, 3d 32), ce peuple conserve le privilège (Rom. III, 1-3 IX, 4) que lui confère « la vocation irrévocable » à Dieu (Rom. XI, 29). Les païens sont des étrangei qu'une grâce imméritée a mis en possession de i'bér tage des enfants légitimes (Rom. XI, 17); de sort qu'Abraham n'est pas moins leur père que celi des croyants circoncis (Rom. lY^ 11). Aux yen de Jean, au contraire, l'élecUon ne saurait procn rer aucun privilège aux Jui& : on ne rencontr pas, dans les écrits de cet apôtre, la moindre trac

LB TROISliUiB JOUR DB l'^GLISB. 169

des distinctioas que nous offrent encore ceux de Paul, ou le plus faible vestige du préjugé national : Véleclion revêt, dans sa pensée, un caractère éminemment spirituel. Enfin, le grand principe de Ta- OAOur, qui fait le fond du quatrième Evangile, doit Bttieux qu'aucun autre prêter à cette doctrine une ^unification universelle : « Dieu a tant aimé le monde ^oMl a donné son Fils unique , afin que quiconque ^oit en lui... ait la vie éternelle. Car Dieu n'a pas envoyé son Fils dans le monde pour condamner le ^viende, mais afin que le monde soit sauvé par lui » (lean III, 16, 17).

Mais, malgré le progrès dont l'enseignement apostolique fut, sous ces divers rapports, redevable à la théologie qui nous occupe, c'est surtout par son principe fondamental que cette théologie se montre supérieure aux directions suivies par les autres auteurs sacrés. Rien n'égale la profondeur des horizons que les sublimes éclairs du génie de saint Jean ouvrent aux yeux de notre esprit. Qui donc a, mieux que lui, manifesté l'homme aux hommes? En devenant l'aliment de son esprit, la source génératrice de son être moral, Jésus communiquait à sa personnalité une valeur universelle. Ainsi Jean se montre l'apôtre révélateur par excellence, et sa vie intérieure participe, dans un haut degré, du miracle de celle de Christ.

Le principe de l'amour constitue donc , aux yeux de Jean, le cœur du christianisme. Considérons main-

170 LB TROISlkllB JOUR DB l'bGUSB.

teoaDl ce principe en luMnéme y et nous posons ceit,e question : L'amour, au sens où l'entend son apôti-^, est*il vérilabiement le principe universel, le seul priïDi. cipe qui puisse répondre à toutes les aspirations ele rame humaine , et en satisfaire les besoins?

Et d'abord, envisagé quant à sanature, l'amour n'^^^ ni un simple goût, ni un sentiment instinctif, niuc^® sympathie naturelle du cœur : à plus forte raison n'^*' t-il rien de commun avec la passion. Celui qui se trouv — ^ sous l'empire d'une passion s'aime ou se recherch ^ lui-même dans l'objet de son attachement. Mère d^" ^ plus profond ennui, la passion n'est autre chose qu'une ® des formes de l'égoïsme, et trompe, d'ordinaire ' d'autant mieux qu'elle peut revêtir l'apparence di^^ ^ dévouement. Mais, de quelque nom qu'elle se couvre ^' on la voit toujours se soumettre notre volonté , àspi-:^"-*' rer à devenir l'âme de notre moi, la source de rio^^'^^

inspirations, le grand mobile de notre vie, notre relî *'

gion, notre Dieu, jusqu'à ce qu'elle s'éteigne dans l^i^ ^ vide qu'elle fait ail dedans de nous. — L'amour -'' «selon l'Esprit», au contraire, rend l'homme ca-— -*" pable du plus grand des sacrifices, l'abandon comple ^^^ de sa personne à la volwité divine. Aussi remplace- — " t-il définitivement, parla sainteté qu'il communique^^:^ l'égoïsme qui nous possède. On conçoit donc qu'il

LB THOinàHB JOUR DB l'^GUSI. 171

rée que des héros, ou qu'il soit essentiellement une otion, la plus sublime des actiops humaines, la seule [Ui , atteignant les racines de Tàme , soit de nature à 10U8 transformer véritablement. S'il nous enlève sans "éserve à nous-mêmes, c'est pour mieux nous fournir le moyen de nous retrouver tout entiet*s. Voilà pourquoi, nous rendant, d'esclaves de la vanité, les ^fiTranchis du ciel, il nous met en possession de toute ^ liberté, de toute la puissance spirituelle dont nous sommes susceptibles. N'est-ce donc pas en se donnant ^ÇU'on arrive à l'indépendance î N'est-ce pas dans un ^Utre qu'on s'appartient, en Dieu qu'on se possède 8Qns partage, qu'on s'enrichit sans cesse > qu'on devient tout ce que l'on peut être, qu'on est heureux, qu'on vît ? Ce don héroïque de nous-mêmes, remplissatat toutes les solitudes de l'àme, nous en assure à jamais l'empire^ et, faisant mourir en nous le péché, OHisonune cette « nouvelle naissance » par laquelle nous acquérons une nature immortelle. Ainsi l'homme triomphe de Timpuissanco à laquelle son isolement moral le condamnait ; il se sent toujours moins solitaire; et les relations qu'il entretient avec Dieu, renouvelant chaque jour sa vie intérieure , le transfi)rment de plus en plus à l'image de Christ.

Il n'est, dès lors , pas difficile de comprendre que c'est par l'amour que la vérité devient nous, je veux dire susceptible de former un organe de notre être moral; que c'est lui qui nous change en la vérité, ou

172 LB TROiaiBME JOUR Dl l'bGLISE.

qui transforme la vérité en notre substance spirituelle Etemel de sa nature, il absorbe ou surmonte la mort^ traverse victorieusement le tombeau, ou demeure le seul sentiment que le cercueil ne puisse éteindre^ Gloire et beauté de l'âme humaine, il fait éclore Tavenir dans le cœur du chrétien, et , lui rendant ains^ visible l'invisible , offre partout à son regard d'immortelles réalités.

C'est de cette sorte que l'amour rend la lumière » la liberté à cet homme intérieur qui demeurait ca[^ tif dans les régions de la nuit et du vide : c'est ains que, vivifiant les parties les plus nobles de notr^ être, il nous présente^ chaque fait sous sa face vraiment humaine, ou nous porte, tout naturellement^ au point de vue spirituel. Aussi la solidarité des des-tinées individuelles j et, par suite, le devoir de rendra le bien pour le mal, de bénir ceux qui nous outraLgent, de prier pour nos ennemis, ne sauraient-il: être joyeusement acceptés que par l'amour. Remar*quons-le. Tous nous agissons les uns sur les autr^' et vivons les uns dans les autres, en vertu du my^ lérieux enchaînement de nos destinées. Notre in dividualité, formée d'éléments que nous tenons de 1< série de nos ancêtres, a sa source dans une réunioi de causes non moins diverses que lointaines ; et, d'ail leurs, nos plus légitimes prétentions à l'indépendance ne sauraient empêcher que, sous tous les rapports nous ne dépendions d'autrui. Au sens moral, nots

LE TR0I3IIMS JOUH DB l'ÛQUSE. 173

sommes fils les uns des autres. Héritiers de ceux qui ont formé notre esprit, subissant incessamment l'influence de nos semblables, nous leur léguons, à notre tour, rhéritage de notre vie spirituelle ; et si nos souffrances sont, de quelque manière, leur œuvre, ils nous doivent, sous plus d'un rapport, leurs douleurs. Cette solidarité fatale, qui détermine d^avance les conditions, ftxe le cadre de notre vie ; cette solidarité contre laquelle se soulèvent tous nos instincts de justice, et qui donne à l'histoire humaine sa tragique signification, cache en elle le profond mystère de notre unité primitive. Mais, telle que nous la subissons d'ordinaire, elle demeure hors de nous, peuple la terre de victimes, et fait peser sur l'homme un fardeau dont la pensée peut le remplir d'amertume et d'indignation. Nous avons, sans doute, le moyen de nous la rendre salutaire, de funeste qu'elle nous paraît, et de la ^«•ausformer en une source des plus hautes bénédictions. Mais ce moyen, c'est de devenir amour pour ^^ semblables ou « membres les uns des autres » (Rom. XII, 5 ; Ephés. IV, 25), selon « le commandement nouveau, » qui consiste à « nous aimer comme Jésus nous a aimés : » ce moyen, c'est d'imprin\er, par notre vie, un caractère spirituel à cette solidarité Naturelle qui renferitie le secret de notre destinée. S'il *^Ut rapporter au péché les maux dont elle paraît être *^ Cause, l'amour est en mesure de lui rendre sa signi^ *^^tion véritable, en la changeant en fraternité, en

ilk L& TROISIÈMB JOUR Dfi l'ÉGLISE.

(c communion mutuelle » (1 Jean 1, 7), ou en iustituant Tuniou des cœurs en Dieu (Jean XVII, 21). Celte métamorphose féconde la dépouille progressivement des contradictions qu'elle renferme, lui communique le degréde sainteté dont elle est susceptible, etla change, d'instrument de mort, en une source intarissable dévie et de félicité. Comment pourrait-elle, à moins de cela, revêtir toute sa vérité, et, le dirai-je, toute sa divinité? Comment pourrions-nous former « un seul corps en Christ» (Rom. XII, 5; Ephés. II, 16; IV, 4; 1 Cor. X, 17; XII, 13), ou habiter les uns dans les autres, si nous ne devenions amour ? Accepter la solidarité humaine avec joie, quand on plie sous son propre fardeau; se faire avec bonheur le frère de ses frères; « se soumettre volontairement l'un à l'autre » (Ephés, V, 21); s'associer aux souffrances, épouser les besoins de ses semblables ; pénétrer leurs peines secrètes avec une respectueuse sympathie ; nous humilier à l'occasion des torts qu'ils peuvent avoir envers nous ; prendre notre part dans la responsabilité que leurs chutes font peser sur leur tête ; intercéder pour eux auprès du Père (1 Jean V, 16) ; en un mot, vivre de miséricorde, de charité, de pardon, — quelle oeuvre! quelle gloire! et comment, à moins d'aimer, pourrions-nous déployer un semblable héroïsme? Voilà quelles sont les œuvres de l'amour et t notre s.ervice raisonnable. » Voilà comment nous pouvons suivre Jésus c< sur la montagne, » chargés, à notre

LB TROISIBMB JOUR DB l'bGLISB. 175

touTy de rinfortune humaine; comment nous puisons, dans le sein de Dieu, la force nécessaire pour porter un secours efficace à cette misère insondable ; GOimnent nous arrivons à reconnaître que notee position partiiDulière n'est pas moins notre œuvre que celle de tous, et à découvrir, sur notre roule, des marques toujours nouvelles de la bonté de Dieu, qui ûous ménage, sous cette forme, le moyen de concourir au bonheur de nos frères. Voilà comment nous rendons spirituelle quant à nous cette solidarité humaine V^r perdant le caractère fatal qu'elle revêtait à nos yôux, recouvre ainsi sa véritable signification : voilà de quelle sorte nous apprenons à vivre de la vie des au-- ^^, et, pour ainsi parler, à l'absorber dans notre vie. ^j je le demande à notre bonne foi, y a-t-il un autre principe que l'amour « selon l'Esprit » qui puisse nous identifier véritablement avec une telle mission, nous inspirer les moyens de la remplir avec joie, et, concentrant en lui ce que le christianisme a de plus héitÂ'que, rendre de pauvres pécheurs capables de s'élever, si je l'ose dire, à la hauteur de Christ? Et ce (uîncipe forme-t-il, oui ou non, la base de la théologie de saint Jean? Et Jésus en fut-il, oui ou non, riiicamation parmi nous ?

. L'amour, qui est le vrai nom de Christ, est aussi celui du chrétien. Le fidèle est un fils de l'amour qui, source d'humilité et de gloire, l'abaisse tour à tour jusqu'à l'enfer et le ravit jusqu'au ciel. L'amour fait,

176 LB TROISIEME JOUR DE l'^GLISB.

de la sublimité^ le climat de son àme, la forme natii* relie de sa vie» et change ses ennemis eux-mêmes ei instruments de son bonheur. En un mot, ramou: fonde Vunité humaine dans son cœur. A la vue de: victoires de l'injustice, des triomphes de la corruption de l'audace et des victimes du péché; à la pensée di grand nombre de vies perdues et de cœurs flétri qu'on rencontre dans les rangs de la foule ; au souve nir de sa misère spirituelle, il est naturel que le chré tien se demande comment la communion humaine s( réaliserait sur la terre. Sans doute, c'est à son découragement qu'il doit imputer sa faiblesse. Il ne saurait être chrétien sans croire à la consommation d'une unité dont son cœur renferme le principe, ou sans croire à l'Eglise, qui n'est autre chose que le lieu de la communion des saints. Mais par quel moyen triompher du découragement qui use les ressorts de son âme, paralyse l'action de sa foi? Quoi, sinon le génie de l'amour, lui permettra de découvrir des ressources proportionnées à la grandeur des besoins, de surmonter, en tout sens, le mal par le bien, et peutêtre de tirer le salut de l'excès des souffrances qu'i rencontre? Source d'une victoire certaine sur lî tristesse qui l'affaiblit, l'amour a la vertu de trans former sa faiblesse en une merveilleuse puissance. Ei lui apprenant à faire des malheureux sa famille d( prédilection, il lui rend poignante comme un remordi la pensée de leur infortune, et le pousse à « luttai

LE TRQISlàME JOVR DB l'IBGLISE. 177

avec Dieu (Rom. XV. 30; Col. lY, 12) dans des prières » qui Funissent toujours plus étroitement à eux. Voilà commenta les soupirs inexprimables » que « l'Esprit » forme dans son sein surmontent i'indifférence, brisent la force du péché, changent en cantiques les murmures, et, tarissant la source des divisas futiles, font cesser la solitude morale qui flétrit le cœur de l'homme. Ainsi l'Eglise s'accroît, la comlûiuûon fraternelle s'étend. Christ est glorifié, et les ^es renaissent et se réchauffent aux rayons d'une joie féconde. Âh ! quand l'Eglise aura véritablement épousé l'infortune humaine, quand l'amour l'aura ^ndue capable de la vaincre dans le cœur de ses ii^embres, et de réunir en un corps tous les enfants de Dieu, il est impossible qu'elle n'exerce pas une influence croissante sur l'ensemble des rapports dont la société se compose, et qu'à mesure qu'elle fera pénétrer, dans les institutions, l'esprit dont on la verra animée, elle n'obtienne pas les moyens d'arrêter le progrès de la misère universelle. Appelée à poursuivre sur la terre l'œuvre de son Epoux, l'Eglise ne doit-elle pas triompher de tout ce à quoi le cœur humain attache le nom de mort? N'est-ce pas ce cœur source d'ineffables souffrances, enfer secret qui brûle au dedans de nous, qu'elle a pour mission de conquérir à la gloire et aux joies du ciel ? Mais comment pourrait-elle accomplir cette noble conquête, à moins de faire^ du principe de l'amour, la base de

ViS LU TROISIÈME JOUR DB l'ÉGUSB.

son existence, le foyer de sa vie, la source même d son organisation ?

Si donc Tamour est le vrai nom du chrétien, qui e^ l'homme par excellence, à plus forte raison est-il ce lui de V Eglise, qui est le chrétien par excellence. L*E glise ne saurait fonder la communion des saints, san former ce corps organique que l'apôtre des gentil nomme le corps de Christ. Mais comment le pourrait elle, à moins de s'assemr sur un principe qui lui permette de réunir toutes les directions religieuses comprises dans le développement de la vie chrétienne, ou de rendre les croyants « membres les uns des autres? » Aussi, tant qu'elle ne repose pas sur le principe de l'amour, ne saurait-elle offrir au monde le spectacle d'une famille chrétienne, ou faire participer ses enfants aux bienfaits de « la communion du corps de Christ. »

C'est dans l'Eglise de l'amour que les chrétiens peuvent se rencontrer, et vivre spirituellement d'uni vie commune. L'individu ne se cherche plus lui-même il possède déjà l'avenir : il a trouvé, dans le cœur de Dieu et dans celui de ses frères, son éternelle patrie son âme réfléchit l'idéal : l'espérance se transforme pour lui, en une sorte de vue : la liberté est devenue la condition de l'unité. Se trouvant, dès lors, en me sure de répondre à tous les besoins, l'Eglise peu attirer à elle quiconque éprouve une « soif sincère de justice » : en son sein jaillit une source qu

Ll TROISIÈHE JOUR DE L^iGLlSE. 179

^aaltère tous les cœurs. Ainsi l'eufant do Tamour )Tte l'Eglise dans ses entrailles : ainsi prennent fin )& vaines divisions et les luttes stériles : ainsi chaque hrétien s'unit d'autant mieux à ses frères que rien i*arrôte plus l'essor de sa vie spirituelle *.

L'amour demeure donc le principe universel ^ soit pi'on le considère en lui-même, soit qu'on Tenvisage lar rapporta la solidarité des destinées, comme source le la communion fraternelle, ou comme fondement e l'Eglise. Observons, enfin, qu'il forme aussi la ase et le couronnement de la pensée religieuse. En ef- )ty le mol de vérité^ dans les écrits de Jean, désigne lon-seulement la connaissance de Dieu, mais plus enore sa possession, dont proviennent, à son point de Tie, la lumière et la vie (1 JeanI, 6; III, 18,19; Jean II, 21). La vérité « affranchit » l'homme de la piiisance du péché (Jean VIII, 32), et le Verbe, « plein de pràce et de vérité » (Jean 1,14), vient dans le monde c pour rendre témoignage à la vérité » (Jean XVIII, 17), en d'autres termes, afin que ceux qui lui appariennent soient un avec lui dans le Père (Jean XVII, !0, 21). C'est dans ce sensque le Saint-Esprit, qui tient mverte la source de l'amour dans l'Eglise , porte le nom l'Esprit de vérité (JeanXIV, 1 6, 1 7 ; XV, 26 ; XVI, 1 3). )nne saurait donc connaître la vérité sans naître en elle, m sans être spirituellement changé en sa substance.

^ La Conférence suivante aura exclusivement l'Eglise pour objet.

Ainsi, aux yeux de Jean, savoir c'est voir avec l'e prit (Jean XIV, 7, 9 ; 1 Jean, III, 6), c'est vivre ( la vie de la vérité ou s'identiûer avec elle. L'union c croyant avec la personne de Jésus est la source été nelle de la connaissance (1 Jean, IV, 6; V, 10).

Et^en effet, tant que Thomme n'aspire pas à prend] possession de la vérité, tant qu'il n'habite pas en ell< il n'en connaît encore que les contours, n'en aperçoit qu l'ombre, le fantôme, et n'en sait toujours que le nom., moins de pénétrer dans l'intérieur des objets avec les quelsil se trouve en rapport, l'esprit humain n'appréci que leurs qualités, ne saisit que les relations qu'ils sou tiennent entre eux ; et le nom qu'il leur impose corres pond moins à leur essence qu'à leurs manifestations et ne nomme que des propriétés ou des lois. Ainsi le fond des choses lui échappant, il ne saurait les dé signer que sous des termes conventionnels, qui chan gent d'un siècle à l'autre, a mesure qu'il avance. Un telle connaissance demeure autant extérieure qu'ic complète ou fragmentaire. S'agit-il de faits de l'ordr religieux ou moral? Tant qu'on demeure placé ào point de vue, on ne connaît que des vérités ou, ton au plus, des principes, mais non la vérité central qui reli^ entre elles ces vérités isolées, le principe gé nérateur qui est à la base de ces principes, le foye de lumière dont ils sont les rayons dispersés. Rien n< vient vous avertir qu'il n'est possible d'attacher à ce principes leur véritable signification, d'assigner à ce;

LIS TROISIIeHB jour de l'éCLlSB. 181

ités leur place définitive dans Tenceinte de la vé- , qu'au moyen du principe dans lequel plongent •s racines. En un mot, on ne s'élève nullement ausus de la sphère des demi-vérités.

^principe deTamour, au contraire, associant Tesfaumain à la vie des objets auxquels il l'unit, les endre en quelque sorte au dedans de lui, ou le crée ^ssivement à leur image. C'est ainsi qu'il le transie, du sein de la région des formes et des lois néaires, jusqu'au centre de la vérité, avec laquelle il mtifie de plus en plus : en un mot, cette vérité, il fa hnne ; il lui communique Dieu. Si la foi, étendant horizon spirituel avec ses moyens de connaître^ Bdt, jusqu'à un certain point, fait entrer dans Fa vé- , l'amour le confond avec elle, je veux dire lui en lifeste le fond. Au lieu que l'esprit humain, marit de déductions en déductions , faisait pénibleit le tour de l'objet de la connaissance, c'est avec le de la vérité qu'il se trouve désormais en contact : 3 vérité, il l'embrasse, se l'assimile, s'en nourrit: onnaissance se transforme en une jouissance fêle : l'âme et la vérité se mariant intimement l'une mire, l'homme devient, en quelque mesure, luile la vérité, à l'exemple de Jésus-Christ. Consi- 5 comme principe de connaissance, l'amour donne jsprit un œil nouveau pour voir dans l'intérieur de érité, et le met en possession d'une nouvelle mêle pour s'en rendre compte, la méthode spécula-

182 LI TROISIÈME JOUR DE. l'ÉGLISB.

tive ou intuitive : rhomme vit enfin la vérité, qui fa ainsi partie de sa personne, ou dont, si je Tose dire il devient propriétaire.

Si l'on considère, indépendamment des faculté de rame, la nature de l'activité de Tesprit, on pei dire que, sorte de machine intelligente, il court d point de départ au résultat dans une direction détei minée, sans jamais sortir du domaine de la néce^ site : la méthode qu'il suit, quelque nom qu'on y al tache, demeure toujours intellectuelle. Si l'on veu que la pensée se meuve dans la sphère religieuse, i faut que la méthode elle-même revête une couleur re ligieuse; il faut que toutes les facultés humaines toutes les puissances de l'âme soient actives dansr 1 recherche comme dans la possession de la vérité me raie : sinon, la voie dans laquelle on entre ne saura conduire au but. Or, l'amour « selon l'Esprit » est 1 véritable milieu dans lequel s'opère cette union c tout l'homme avec toute la vérité.

Aussi, le principe de l'amour ofifre-t-il les cond tions requises pour la fondation d'une science q surmonte définitivement le rationalisme en le renda inutile, et le mysticisme en le remplaçant. Car, si rationalisme n'est en soi qu'un échafaudage stérile ] borieusement construit autour de la vérité, le myg cisme engloutit, dans un fantôme immense, cette pi sonnalité humaine qui reçoit sa forme normale principe de l'amour. On ne s'appartient tout à t

LB TROISIBMB JOUR DB L^KGLISB. 183

Ht'

que lorsqu'on habite en Dieu, et Ton ne peut qu'en devenant un avec lui vivre de la plénitude de sa vie. Bien que le mysticisme ait la prétention de répondre à de sérieux besoins, il n'est rien d*autre que Tindice d'une maladie de l'àme, Le produit monstrueux d'une sorte de délire ou de folie spirituelle. L'amour, au contraire, qui nous unit au fond à nous-mêmes en nous Qoissaat à la vérité, n'est pas moins la santé de l'esprit que la vie du cœur.

On ne saurait donc s'étonner que les systèmes religieux, successivement élaborés par l'esprit humain sous l'influence du christianisme, forment les anneaux d'une vaste chaîne ; que les écarts mêmes qu'eu a faits , les méprises dans lesquelles on est tombé aient contribué à conduire les esprits dans la voie que nous avons tracée; et que la science humaine, après avoir consumé tant de vies, se trouve eoân réduite à sonder ce mot insondable : « Dieu est amour. » La philosophie a , de sa main puissante, percé à jour l'esprit humain : elle en a enregistré les lois, fait la conquête, et l'a si bien simplifié qu'elle s'est crue autorisée à le confondre avec sa propre activité, c'est-à-dire avec la logique. Mais elle a bientôt dû reconnaître que les lois qu'elle venait dé découvrir voilaientàses regards la personnalité humaine, l'esprit vivant, la substance de la vérité : elle a bientôt dû ccmfesser que nous portons, dans notre sein, quelque ^îliose de plus grand que la législation de notre intelli-

gence, savoir ce moi intime que le moi plus esctériei de Tentendement semblait dérober à ses yeux, ] conscience et la liberté morale. Il lui reste, désoi mais, à descendre au fond de la nature humaine, poser le pied sur ce sol immortel, ou à revêtir défini tivement un caractère chrétien. Ce dernier progrè lui rendra manifeste l'existence du Dieu-amour, qui. devenant le principe même de la pensée , mettra rhomme en possession de l'unité dont il éprouve le besoin. Toutes les autres voies ayant été parcourues, celleci doit l'être à son tour; et l'heure de l'explorer esl venue. Aussi n'est-il pas difficile de se convaincre que le principe de l'amour, envisagé dans sa profondeur, peut seul faire sortir l'harmonie du sein des contradictions qui déchirent l'esprit humain, tarir la source du désordre qu'elles engendrent, ou prévenir efficacemem les funestes conséquences du doute. Ainsi la puissance du mal se trouvera brisée, et toutes les forbes de Tàmc pourront être mises au service de la vérité.

Nous concluons que, dans la sphère morale comme dans la sphère religieuse, dans le domaine de la pensée comme dans celui de la vie, le principe de l'amoui <c selon l'Esprit » est le véritable trésor de la naturt humaine. C'est en vain que vous chercheriez, dans nos besoins les plus profonds, dans nos aspirations

LB TROlSlilIB JOUR DE l'sGLISR. 185

les plus hautes, place pour un principe plus central ou plus universel. II est la loi de la loi, le dernier niot de l'œuvre rédemptrice , l'accomplissement du salut, le principe de toutes les vérités et la vérité de tous les principes, le principe le plus spéculatif et le plus pratique, le plus substantiel et le plus simple. Se trouvant à la portée de toutes les intelligences, répondant à tous les cœurs et à tous les besoins, il tient lieu de science à l'ignorant et de richesse au pauvre, s'adapte merveilleusement à toutes les positions, et porte en lui la guérison du monde. Et oomme il doit réunir les chrétiens en une sorte de famille (Jean XYII, 21), il met l'homme en mesure de tirer, des contrastes qu'offrent la vie et la pensée humaines, tous les éléments d'une unité féconde. C'est ainsi qu'il conduit à la Uberté par la servitude, à la joie par le renoncement : il n'est aucune montagne qu'il n'abaisse, aucune vallée qu'il ne comble, aucune difficulté qu'il n'aplanisse : considéré comme principe, c'est en lui que la Bible trouve son unité.

Soit, dira-t-on; mais n'est-ce pas là l'idéal, la vie dans les conditions du ciel, le christianisme envisagé an point de vue de Dieu ? — Et quand bien même il en serait ainsi, nous croirions-nous moins appelés à poursuivre ce grand but ? Et pourquoi le christianisme offiriraitril moins que l'idéal à notre cœur, moins que la vérité à notre esprit? Pourquoi renoncerait-il à vouloir que nous devinssions semblables à Christ ,

186 LB TROISlàKE JOUR DB l'bGUSE.

OU qu*on reconnût en nous ses imitateurs et s frères? Est-ce bien à nous qu'il appartient d'effa.ci de FEcriture ce qui dépasse la mesure de nos ne destes aspirations ? Et que restera-t-il de rEvangilc quand nous l'aurons mutilé au gré de nos désirs^ ou que nous aurons réussi à le dépouiller de ce qui le rendait sublime? Que sera-t-il quand ^ pour parles notre langage, il aura cessé d'être la religion du cie pour devenir celle de la terre? Ce qu'il sera? Tout, ex cepté l'Evangile; tout, excepté tout. Oublions-nou que vouloir le rendre vulgaire, c'est vouloir nou appauvrir d'autant ; que lui demander moins qu l'amour, c'est lui demander moins que le bonheur moins que cette vie éternelle dans laquelle tout es compris pour nous?

Et, d'ailleurs, pourquoi les conceptions chrétienn de saint Jean n'auraient-^Ues rapport qu'à la vie ciel ? Pourquoi cette vie elle-même se trouverait^ aussi complètement qu'on le suppose, séparée d vie terrestre? Le ciel conserverait-il pour nous véritable caractère, si l'âme fidèle ne possédait dès ici-bas, le secret de ses joies? Le temps et ' nité ne se confondent-ils plus dans le cœur du f; Christ? Et si la vie chrétienne n'était pas le ce cément de la vie éternelle, pourrions-nous donner encore le nom de vie ? Saint Jean g sans doute, comme nous, la loi du temps, ef vait, au même titre, membre de la société ^

LB TROISliuiB JOUR DE l'kGLISB. 187

le siècle apostoliqae ne l'en vit pas moins vivre de la vie dont ses écrits sont l'expression. Aussi ne pouvonsnous assigner aux efforts de TËglise un but moins élevé que celui qu'il voulait que les chrétiens se proposassent, un but moins élevé que le but. Nous ne le voyons, en effet, nulle part nous autoriser à en poursuivre un autre, sous prétexte que nous habitons sur la terre, on nous reconnaître le droit d*aspirer à être moins que chrétiens. Devenir amour comme Jésus est donc, tout à la fois, la vocation de TEglise, le premier devoir de ses membres, la grande loi de la vie spirituelle : et Dieu ne saurait nous rendre heureux, fosaions-nous dans le ciel, à une autre condition.

Sans doute, — car il est temps de le dire, — ce n'est pas là une œuvre qui puisse s'accomplir d'elle-même : la mort et la résurrection de Christ ne sauraient foire partie de notre vie intérieure qu'au moyen de la crucifixion de « notre nature de péché » : il n'y a que « les violents qui ravissent le royaume des deux y> (Matthieu, XI, 12). Comment pourrions-nous devenir amour, lumière, à moins que notre vieil homme, ensanglantant, de ses lambeaux, le chemin de la gloire étemelle , ne soit progressivement absorbé par la vie dont l'Esprit de Dieu est la source ? Le péché ne nous a-t-il pas fait une sorte de reli-

188 LS TROISlàsU JOUR DS l'égliss.

gion de régoïsme?N'aspire-t-il pas à vivre au dedans de nous d'une vie personnelle , à former le fond de notre individualité morale , à devenir notre véritable moi ? Ne nous apprend-il pas à envisager nos semblables œmme les instruments de notre félicité, et ne nous transforme-t-il pas d'ordinaire en autant de petits despotes à l'égard de ceux qui dépendent de nous, pour ne pas dire en vrais tyrans de nos subordonnés! Aussi y malgré ce que l'intérêt, la vanité, l'orguei nous engagent à sacrifier aux convenances, c'est-à dire à nous sacrifier à nous-mêmes, n'est-il pas vra que, pour peu que nous en eussions les moyens nous nous constituerions , chacun , le centre de l'uni vers ? Hélas ! jusqu'où ne peut pas nous conduire I folie de l'égoïsme ? Un jour viendra, jour de justice où nous verrons, avec désespoir, sur combien de mal heureux nous avons marché pour arriver à nos fins combien de cœurs nous avons percés, combien d'âme flétries, rien que pour satisfaire nos passions ou soute nir notre intérêt. — C'est ainsi que nous passons, seto que nous en avons le pouvoir, par-dessus les volonté qui nous font obstacle, et que, rapportant tout nous-mêmes, nous semblons prétendre à la possessia d'une indépendance absolue. Si nous aimons nos sea blables, c'est moins pour eux que pour nous, moic pour faire concourir notre félicité à leur bonheur que pour sacrifier , dans l'occasion , leur bonheur notre féUdté. Cest encore nous-mêmes que nous re

LE TROISlàKE JOUR DB L^iGLISB. 189

Perchons en eux : et cela est si vrai que nous ne nous attachons guère à eux que pour le caractère ou les dispositions que leur prête notre égoïsme. Nous nouB sommes si bien renfermés en nous-mêmes , que nous pouvons abriter, derrière le dégoût que nous inspire notre laideur naturelle, une grossière idolâtrie de notre personne. L'égoïsme envahit notre ftme tout entière : il ne respecte ni nos qualités, ni nos talents, ni noire génie: il corrompt nos meilleures intentions, fausse notre bienveillance naturelle, dévore insensiblement notre conscience : n'est-il pas le père delà haine?

S'il en est ainsi, comment deviendrions -nous amour, sans mourir d'une mort intime à notre volonté propre? Le mal ayant pénétré jusqu'à la racine de notre être, force nous est, pour échapper à son empire, de nous anéantir, de nous immoler spirituellement, à l'exemple de Jésus. Un tel sacrifice a naturellement pour objet de nous séparer de nousmêmes dans tout ce qui nous attache à nous-mêmes ou fait partie de notre moi. Non qu'il suffise, pour arriver là, de céder servilement aux nécessités qui nous dominent. Il s'agit bien plutôt de savoir si les privations que Dieu nous impose nous ont progressivement afBranchis ou progressivement asservis ; si les pertes que nous éprouvons se transforment, dans notre cœur, en autant de joyeuses offrandes ; si, loin de nous nuire, elles nous servent ; si, au heu de nous

190 LB TROlSlitMB JOUR DB L^éGLISB.

appauvrir, elles contribuent à enrichir notre âme. E que nous ayons ou non appris à mourir à nous mêmes, la vie, se dépouillant sans cesse sous nosyeus nous contraint à mourir sans cesse : de sorte qu'il n nous reste qu'à nous exercer, chaque jour, à lamorl si nous voulons nous soustraire à la nécessité d naourir absolument à l'heure de quitter la terre.

Mais, direz-vous, passer ainsi sa vie à s'exercer à " mort ou, pour mieux dire, à mourir, n'est-ce donc p; accomplir un véritable suicide moral ? Et que peut-c gagner à tarir, de la sorte, au dedans de soi, les sourc» de la vie ? — Vous avez mille fois raison. Nous ne sai rions, en aucun cas, trouver dans le désert notre patri nous nourrir de renoncement, et Dieu perdrait tout régner sur des morts. Aussi l'ennui, le dégoût, une n signation stupide n'ont-ils rien de commun avec le d tachement, qui est, de sa nature, une force. Quoi qy l'on fasse, l'homme ne peut vivre que d'amour ; et a lui qui en aurait perdu la faculté, non-seulement ne ê serait pas mieux qu'un autre détaché de lui-même mais encore vaudrait moins que personne : quelle pet être la valeur d'un cadavre ? Même l'homme naturel n saurait, qu'en se donnant ou se retrouvant, se sépare de lui-même : mais ses affections, dépouillées de tou caractère spirituel, ressemblent de moins en moins - Tamour, et descendent, par degrés, au rang de attachements de la bête. Ce n'est pas ici le lieu d< suivre, à travers les vicissitudes de la vie, une affee

LB TROISIÈHB JOUR DE L^iCLISl. 191

tion de cette nature, et de la montrer appauvrissant le cœur de celui qui l'éprouve, et le fermant, de jour en jour, à la paix et à la joie. Qu'il nous suffise d'avoir reconnu que Tâme humaine doit devenir le foyer d'un amour qui la pénètre tout entière, et l'unisse sans réserve au seul Etre qui soit capable de lui appartenir sans retour. Tel est l'amour qui, en nous associant à Dieu , nous met désormais en possession de toutes les œuvres, de toutes les créatures de Dieu, à commencer par nous-mêmes (1 Cor., III, \ 22); l'amour qui nous fait du sacrifice une gloire, et i\ nous sauve intimement par le bonheur qu'il nous proi care.

di; Ainsi, la transformation spirituelle dont l'amour est rt le mobile et le fruit change la mort, pour le chrétien, en è WH véritable triomphe . A moins de mourir sans réserve ^ à Ini-méme, comment deviendrait-il amour ? Il lui faut .(f d(»cse dépouiller, c'est-à-dire, comme nous venons ea <lele voir, s'enrichir sans cesse pour que la mort * ^^ le dépouillé pas. Au fait, il n'est de mort véritable ^\ que cefte qui renferme le principe d'une renaissance : itl toute mort féconde est une action ; et mourir c'est vs vaincre , mourir c'est triompher, mourir c'est vivre. W. Aussi l'amour possède-t-il seul la vertu d'absorber en BÎ nous le tyran, et d'élever l'enfant du ciel sur son trône. *| Cela est vrai, direz-vous; mais l'impossibilité où je 4 suis d'être heureux à moins d'aimer Dieu sans par- «^ ^ge ne donne pas l'amour à mon cœur. — Je le sais,

192 LE TROISIÀHK JOUR DE l'ÉGLISE.

et j'ajoute que, dans l'état actuel de Thomme vous pouvez avoir quelque raison de vous écrier a Ma conscience, ô Dieu! reconnaît la justice di a nouveau commandement » que ta Parole me r& vêle, et dans lequel je pressens que sont cachées le sources de la vie. Mais, plus j'éprouve le besoin d'à: mer, moins j'en possède le moyen : plus le devoir in paraît évident, moins il peut suffire à remplir le vid de mon âme. Mon cœur, toujours solitaire, n'a p^ encore rencontré le divin objet auquel il aspire, et qi doit en élancher la soif. Sans doute, cette nature dor les magnificences m'environnent, ces cieux qui briJ lent sur ma tête sont l'une des voix que tu m'a; adressées : je porte en mon sein la vivante confirmation des vérités que m'enseigne ta loi. Mais aucune de ces grandes voix ne fait naître l'amour dans moD âme. Pour t'aimer, ô mon Dieu ! il me faut comprendre que tu m'aimes; il me faut te trouver toi-même et connaître ton nom. Comment, si je ne tombe aux pieds de ta bonté, sentirais-je mon obéissance se transformer en amour? » — Votre cœur ne saurait se donner à Dieu tant que vous ne pouvez vous convaincre qu'il vous aime, et n'a cessé de vous aimer- Eh bien ! soyez satisfait : il est venu lui-même au-devant de votre désir; il vous a exaucé d'une manière sublime. Non-seulement « le Fils de sa dilection o nous a parlé de sa part : mais, rendant l'amour éternel visible à nos yeux dans sa personne, il a vécu

LE TAOISIÈIIS JOUR DS l'^GLISE. 193

parmi nous, comme ceux que nous aimons: il nous a servis pour nous apprendre à servir; et, afin de nous enseigner à mourir, il est mort sous nos yeux. Après avoir, dans notre intérêt, quitté « la mai-^ son de son père, » (Jean XIV, 2) il s*est, dès avant sa naissance terrestre, séparé de lui-même en notre faveur, intimement immolé et comme anéanti pour nous. Avant de nous dire : « Vous serez mes amis, si vous faites tout ce que je vous commande » (Jean XV, 14), il s'est fait lui-même notre ami : il est devenu pour nous tout ce qu'il veut que nous devenions pour lui:ila commencé par obéir, avant de nous commander Tobéissancef il nous a donné l'exemple, avant de nous imposer le précepte (Jean XIII, 15). Ah ! s'il a obéi, s'il a aimé, ce Martyr de l'amour. Sa vie, dont le sacrifice fut la loi, qu'est-elle auure chose qu'un k^ dépouillement, consommé en vue de nous enrix'û:hir? Aussi quelle gloire ne couronne pas cette vie toute crucifiée! quelle majesté et quelle soumission ! qiielle simplicité et quelle grandeur! quelle vie et <I^elle mort! Estrce là parler de manière à être en- ■ tendu? Et que manque-t-il à l'éloquence d'un tel langage pour nous convaincre, nous enlever à nous- ^^mes, et nous enchaîner à l'amour? Si donc il est ^^ Etre digne de devenir notre ami, et capable de ^^^His remplir « de sa plénitude » (Jean I, 16], c'est ^^ns doute Celui qui, se proclamant le Fils unique du

^^ (Jean I, 14), a donné sa vie en gage de son

194 LB TBOISlàHB JOUR DE L^EQUSB.

amour (Jean XV, 13), pour mieux nous farre part sa gloire (Jean XVII, 22, 24). Mérite-t-il, à ce titi d'être reconnu de notre cœur, et ne s'est-il pas 5 quis le droit de nous dire : « Comme le Père m aimé, je vous ai aussi aimés, demeurez dans n» amour » (Jean XV, 9) : « Je ne vous appelle pi serviteurs, parce que le serviteur ne sait pas ce qi son maître fait; mais je vous ai appelés mes am: parce que je vous ai fait connaître tout ce que j entendu de mon Père? » (Jean XV, 15.) Après ce] nous siérait-il de nous plaindre que nous ne poj sions contempler Dieu, et devenir amour comn Jésus lui-même?

LA MISSIOPi DE L'ÉGLISE ACTUELLE

« Cest l'esprit qui Tivifie. »

(Jban VI, 63.)

Il nous reste, maintebanl, à exposer les conséquences qu'entraînerait rapplication générale du principe de l'amour aux besoins religieux de nos temps. Mais, pour mieux en comprendre la nature et en mesurer rétendue, nous devons d'abord nous rendre compte de la situation intérieure de TEglise dans notre

Chacun sait que l'institution religieuse s'est progressivement divisée ou, si Ton veut, individualisée durant le cours de l'histoire moderne. Indépendamment des sectes nombreuses qui se sont formées dans son sein, et dont l'importance augmente tous les jours, s'élèvent, d'une part, l'Eglise de l'autorité, s^us la double forme du catholicisme grec et du catholicisme romain, de l'autre l'Eglise de la foi, sous la double forme de la communion luthérienne et de la communion réformée.

196 LA MISSION DB l'^GLISE ACTUELLE.

Quelle œuvre accomplit, de nos jours, l'Eglise d Tautorité, et spécialement TEglise catholique - rc maine ?

Si, comme on en convient, le dogme fondament. du catholicisme moderne est Tinfaillibilité de TEglis il faut, avant tout, reconnaître que celle de Rom^ joué un grand rôle, occupe une vaste place dai l'histoire : et, bien qu'elle ait constamment pou suivi la réalisation d'un judaïsme universel, les tem] rendaient souvent ses efforts salutaires. J^ me plais le répéter : l'institution catholique a fait fleurir uc civilisation, fondé un état de choses qui, pour devo aux ténèbres de l'époque une partie de sa grandeui n'en fut pas moins glorieux. Cette institution, dans se beaux jours, a rempli avec dignité la mission dont ell se croyait chargée, au milieu des ruines de Tanciei monde et des premières créations du nouveau. A si voix se levaient les peuples, tremblaient les trônes s'agitaient les multitudes : un mot parti du fond de retraites qu elle avait consacrées précipitait l'Europe sur l'Asie : son règne était un règne puissant. Li monde, suspendu à sa parole, lui offrait ses hom mages ; et, reine des rois de la terre, il lui suffisai d'un geste pour ébranler les empires: en un mot, ell( accomplissait alors une œuvre sérieuse. Onpeutjugei

LA MISSION DB l'^GLISB ACTUBLLB. 197

Tort diversement de la valeur de cette œuvre : on ne saurait en contester l'importance : les fruits qu'elle a produits nous l'attestent : la première société moderne fut et demeure encore une société catholique. Rappelons qu'il y a deux siècles , à demi réformé par la Réformation, le catholicisme déployait, en France, une imposante majesté. Il coule avec noblesse de la bouche d'un Bossuet, son poëte, d'un Bourdaloue, son moraliste, d'un Massillon, son orateur; et l'influence qu'il exerçait, bien que de jour en jour moins profonde, l'était encore assez pour troubler les nations. Quoi qu'il en soit, ces temps sont à jamais passés; et le catholicisme moderne n'est pas moins éloigné de celui d'un Bossuet que notre siècle d'une ^umission sincère à l'autorité dont jouissait jadis l'Eglise de Rome, et, par conséquent, de cette Eglise elle-même. Ne pouvant parcourir, dans ces pages, l'histoire du catholicisme, nous nous contenterons d'indiquer le rôle qu'il joue dans la société contemporaine *•

Si l'on s'en tenait aux apparences ou seulement ûux faits extérieurs, on pourrait croire que l'Eglise de Rome remplit toujours une mission dans le monde chrétien. Les efforts qu'elle fait de nos jours pour ressaisir le gouvernement des esprits, l'ardeur avec la-

^ J'espère traiter ce sujet avec plus d'étendue dans un ouvrage con- Bacré au Génie des civilisations, auquel je travaille depuis plusieurs années.

198 LA MISSION DE l'BGLISE ACTUELLE.

quelle on la voit travailler à étendre ses limites sembleraient attester que des forces fécondes sommeillaient encore dans son sein. Il me parait, cependant, qu'il est bien difficile de se dissimuler que le catholicisme et la société moderne soient, par leurs aspirations réciproques ou par Tesprit qui les anime, en contradiction croissante, qu'ils marchent en sens opposé; témoin, entre mille faits, les anathèmes que TEglise de Rom& se voit forcée de prononcer contre les temps modernes, et le caractère de la législation qui régit encore les jEtats dont son chef est le souverain. Aussi cette Eglise^ ne possédant plus les lAoyens d'étancher l'immortelle soif de l'âme humaine, se voit-elle condamnée à mettre toujours davantage obstacle aux progrès de la vérité. En effet, quelle œuvre la voit-on maintenant accomplir parmi nous? Comment répond-elle à nos besoins les plus inaliénables, et cherche-t-elle à dissiper nos doutes ? Quelle est la nature, quel Tobjet dernier de la foi qu'elle impose au monde, et que faitelle, en réalité, pour la régénération de l'Eglise ? Sans doute elle s'agite beaucoup; et si l'on pouvait raisonnablement s'appuyer sur ses promesses, ou s'il suffisait de bonnes intentions, de sincères dévoue.ments, des institutions de bienfaisance les plus diverses pour servir la cause de l'Evangile, on con-, cevrait qu'on îdi tenté de tourner ses regards vers elle. Mais si l'intérêt du salut de l'homme vous pousse à vous enquérir de ce que peut cette

LA MiaSIQN DB L^BGLUI ACTUBLLB.' 199

BSgUse pour lé bonheur de Tàme humaine > vous >^Otts convaincrez bientôt, qu'à moins de fermer les yeux à l'évidence, on ne saurait attendre de ses pro* messes autre chose que des déceptions. Je la vois, ^laissant partout de graves questions sans réponse, de nobles besoins sans satisfaction , condmre ses enfants dans une voie où peuvent graduellement s'affaiblir leurs plus hautes forces morales , faute d'un salutaire exercice. Je vois Thomme, travaillé par une inquiétude sans nom, secouer impatiemment les chaînes dans lesquelles cette Eglise cherche à retenir sa liberté morale. Je la vois, associant la sainteté aux pompes du culte, repousser les aspirations religieuses qui dépassent sa sphère naturelle, et traiter d'indiscrètes des questions dont le caractère pourrait facilement compromettre son autorité. Que dis-je? Je la vois substituer, en quelque sorte, au Sauveur de l'âme humaine le petit enfant de € l'immaculée » Marie, par l'un des actes les plus étranges de son étrange infaillibilité. Dans son impuissance mal déguisée à donner la paix au cœur troublé, je la vois porter atteinte à la force des convictions, à la profondeur des sentiments, à la noblesse de la vie, à la dignité de l'esprit humain, qu'elle prive du droit de sonder le mystère de l'existence, et compter parmi les causes qui peuvent insensiblement altérer le caractère moral des peuples. La solennité des rites, la majesté des temples, Téclat des arts, l'élégance des mœurs, toutes les magaificences

SOO LA MISSION DB l'^GLISE ACTUELLE.

qu'elle déploie, loin de mettre Tindividu en rappo

avec la vérité, ont bien plutôt pour effet d'en distrai

son regard. Aussi ne reçoit-il, le plus souvent, q;

des impressions fugitives du culte qu'il honore, a

une impulsion soutenue et féconde. La vérité, se ce

fondant, à ses yeux, avec sa formule officielle, 1

sert simplement d'enseigne, et ne saurait se transfo

mer en la substance de son esprit, ou devenir le pri

cipe de sa vie intérieure. Et comment le pourrai

elle, quand c'est l'Eglise qui vit pour lui, qui pense

marche à sa {)lace ? quand l'autorité lui dicte sa ft

lui taille ses croyances et lui donne les yeux avec le

quels il lui faut lire l'Evangile ? Et se sentant dès le

déchargé de toute responsabilité personnelle envers

vérité, comment porterait-il, empreint sur son froi

le noble sceau de sa grandeur morale ? Comment s

cœur jouirait-il d'une paix véritable? Il demeure c

faut et n'arrive jamais, dans le domaine spirituel

la maturité de l'âge mûr : il se peut même facilemc

que les mots le mènent plus que les choses, et qu'

lieu de connaître des réalités, il ne se trouve en oc

tact qu'avec des signes. Ainsi la société perd pet

peu le sentiment des joies spirituelles, avec le p(

voir de les goûter : et toujours plus pauvre de i

inquiète, sceptique, indifférente, travaillée pan

sourde agitation, elle oublie les immortelles destim

de la race humaine, et tombe sous l'esclavage i

jouissances les plus vides. Ses nobles instincts s'

LA MISSION DB L^SGLISB ACTUBLLB. 901

tèrenty ses aspirations se fiftussenty ua abtme s'ouvre devant ses pas : TEglise qui la gouvernait perd le pouvoir et le droit de diriger sa marche ; et le jour peut venir où cette société sans convictions, et i*Eglise sans racines qui croyait la conduire, disparaîtront dans un commun naufrage.

Si nous ne pouvon^nous dissimuler que des institutions religieuses qui ne sont plus dans un rapport assez étroit avec nos besoins immortels, loin de porter remède aux maux dont nous souffrons, les aggravent de jour en jour, il serait temps d'ouvrir les yeux sur les périls certains auxquels le catholicisme moderne expose la société. Le premier pas vers le salut consiste à reconnaître sincèrement la vérité. Ne parlons pas, si Ton veut, du bonheur moral de l'individu : ne rappelons pas même les droits étemels de la vérité sur rhomme : n'ayons, j'y consens, d'autre intérêt en vue que celui de l'institution religieuse. Eh bien ! tandis que le vaisseaiu de la société flotte toujours sur les abtmes^ que l'orage gronde à l'horizon, pourquoi l'Eglise de Rome, au lieu de sonder courageusement ses plaies, croit-elle pouvoir apaiser la faim du monde par la proclamation des dogmes les plus propres à l'irriter ?

Loin de peindre la situation religieuse sous des couleurs trop sombres, je laisse bien plutôt dans l'ombre ce qu'elle office de plus inquiétant. Et si les enfants de l'Eglise de Rome devaient continuer à mettre leur salut dans ce qui peut causer leur ruine , leurs frères

2(Mh LA MISSION DB L^ÉGLIBB ACTiniLLB.

l'éclat de la véritédissipant tous les prestiges de Terreu

le joug qui pesait sur la conscience définitivement roc

pu, l'Evangile reconquis, et la bonne Nouvelle méco

nue de nouveau annoncée à Thomme ; mais l'Eglise •

la foi établie sur de solides bases, les esprits entratn

vers la vérité par une force irrésistible, la moitié <

l'Europe rajeunie, une ère nouvelle s'annonçant pour.

progrès des lumières, Tintelligence humaine agrandi(

l'avenir fondé, d'étonnantes perspectives ouverte

dans les champs de l'infini , je ne sais quelle pai

dans la joie, quelle allégresse dans le bonheur, quell

liberté dans l'obéissance dont le souvenir nous arracl

un soupir involontaire. La marche rapide de la dv

lisation et de la science protestantes, l'Eglise romain

contrainte, pour se soutenir, de subir une sorte de n

forme, la liberté de conscience consacrée, et milleai

très bienfaits dont les suites sont incalculables, ma

quent assez la grandeur de l'œuvre dont les Pères (

l'Eglise du seizième siècle furent les nobles organes

Pourquoi donc, de nos jours , et malgré la diff

sion des idées dont ce grand siècle fut la sourc

l'Eglise de la foi semble-t-elle incapable de faire i

nouvelles conquêtes sur la société catholique ? Le

d'éprouver des besoins religieux moins réels, Thomi

est toujours travaillé par la même soif, sinon par n

soif plus ardente; de sorte qu'au sein même du mat

rialisme de nos mœurs, et dans l'atmosphère de V

différentisme religieux qui en est, tout à la fois, l'ef

LA MISSION DE l'rGLISE ACTUELLE. 205

et la cause y se maDiresleot des nioovements, se trahissent des aspirations, se font entendre des appels qui peuvent éveiller autant d'espérances que dans aucune autre époque de Thistoire. Ce ne peut être en vain que l'Europe a traversé dix-huit siècles de christianisme. Le progrès des lumières a enlevé bien plus d'obstacles de devant les pas de la vérité qu'on aime à dire qu'il en a fait naître : les peuples et les individus se sont progressivement rapprochés : la communication des idées devient toujours plus rapide, et fait graduellement tomber les conventions arbitraires : une faim consolante et redoutable de «justice, » un dégoût croissant des fictions, surtout dans le sein de l'Eglise, se manifestent en bien des lieux : le cœur vide et altéré de l'homme a toujours même besoin d'air, de vie et de lumière : et, malgré l'opposition opiniâtre que» soulève l'Evangile, on peut dire qu'aucun siècle ne se trouva mieux préparé que le nôtre à subir une véritable Réformation. L'Eglise de la foi dispose, d'ailleurs, pour poursuivre l'œuvre de ses pères, de plus de ressources ^6 ceux-ci n'en avaient pour la fonder. Néanmoins^ coQunent se dissimuler qu'elle se montre toujours <^]Qs l'impuissance d'accomplir la régénération religieuse à laquelle tant de cœurs aspirent, ou d'institaer ce corps organique de Christ, qui, reposant sur '^ liberté, emprunte les formes de son organisation ^U développement graduel de sa vie? Sans doute.

208 LA lfISSIO!f DE l'^GLISB ACTUELLE.

se chargent, et qu'un jour d'orage s'approche. Qi sais-je ? A moins que TEglise ne s'apprête à subir ui métamorphose qui la mette en état de répondre ai vraies aspirations du cœur humain , peut-être verrons-nous périr, pour renaître de ses ruines pi capable de remplir la mission glorieuse à laquelle s* forces semblent faire défaut.

Mais, combien de combats, de déceptions, de n grets ne nous seraient pas épargnés, quelle respoDsa bilité détournée de dessus notre têle, si nous voulion travailler à prévenir un tel désastre, ou ne pas l rendre nécessaire à la transformation de l'Eglise?

Quoi ! quand la moisson blanchit déjà dans les cam pagnes, qu'un nouveau jour va se lever pour li peuple de Dieu, que tout aspire à renaître à une vii nouvelle, l'Eglise continuerait à se traîner dans l'or nière d'habitudes qui la rendent toujours plus esclav de son impuissance? Est-ce d'un tel état d'abaissemen que les triomphes de ses premiers jours devaient étr le présage ? Serait-ce là le fruit des grandes promesse qui lui sont faites, le résultat de Tauguste mission doi elle est chargée ? Le monde verrait-il s'éteindre, au sei de cette existence vulgaire, la noble héritière des mai tyrs, et la victoire de ces héroïques chrétiens n'aurai elle pas inauguré de règne plus glorieux? Non, il n se peut que l'Epouse du Crucifié subisse toujours Thi miliation d'une vie si peu sublime : il ne se peut qu l'Eglise ne redevienne pas le missionnaire du monde

LA MISSIOK DR l'bGLISE ACTUELLE. 209

OU qu'il ne s'allume pas, dans son sein, un feu dont Tardeur dévore les obstacles qui s'opposent encore à Tuniverselle royauté de Jésus-Christ.

Ce qui frappe surtout Tattention, dans la crise par laquelle passe, de nos jours, TEglise protestante, c'est la dispersion croissante des forces et des activités dont cette Eglise offre le spectacle. Si elle pouvait satisfaire, dans une suffisante mesure, les besoins spirî* tuels qui se manifestent, verrait-on un si grand nombre de communautés différentes naître et grandir hors de son sein? Verrait-on cette division religieuse augmenter incessamment , et hâter ainsi le déclin des formes que l'institution a revêtues? Je suis loin de contester les avantages qu'offre, sous certains rapports, un tel état de choses. Je sais que, sans indivi- <JtMtlité, il n'est pas de vie spirituelle féconde; que, ^^ certains cas, la conviction sépare autant qu'elle ^^itj et qu'il y a plus de vraie unité dans. ce morr cellement que, par exemple, sous la surface uniforme ^ô l'Eglise catholique, où l'on cherche à voiler, *^'un mot trompeur, un véritable chaos. Je pourrais ajouter que. la dispersion des forces que je déplore ^ï^t à préparer, sous plus d'un rapport, l'avènement ^^ l'Eglise de l'avenir, bien qu'il faille reconlnaître ^e cette préparation pourrait facilement s'opérer

310 LA mSftlON DB L^iCLIBB ACTUBLLB.

d'une maaière moins négative. Il demeure ^ dès loi certain que si l'Eglise protestante rend, désormaî une telle division inévitable, c'est qu'elle ne repos pas sur un principe qui soit de nature à servir d base à une véritable unité : c'est que, les condition actuelles de son existence la condamnant à rejeté des éléments précieux qu'elle devrait s*assimiler san lui permettre de Fessaisir aucun de ceux que chaqa jour en détache, elle est elle-même, à plus d'un égard un établissement provisoire, dont l'avenir est au prî d'une sincère métamorphose. Tant qu'il en est ains: comment pourrait -elle reconnaître et sanctioDoei avec l'Evangile, dans la formation de croyance personnelles , le moyen de l'union progressive di cœurs? Gomment empécherait-elle que la manifesta tion des convictions n'eût pour conséquence l'isoli ment, ou que la renaissance de la foi chrétienne n'o casionnàt une véritable dispersion des forces que cet Eglise se montre dans l'impuissance d'associer? mesure que les besoins religieux se réveillent, ils a pirent à une satisfaction d'autant plus complète qn' sont mieux respectés; et si l'Eglise établie ne peut leur offrir, ils la cherchent bientôt hors de son seî Mais comment la division qui se manifeste dans 1< rangs des chrétiens leur permettrait-elle d'exercer si les esprits une action directe et puissante, et d'éti véritablement considérés comme les hommes de l'avi nir? La manière dont de mesquines luttes absorbai

LA MISSION DB L^iGUSB ACTUBLLS. 211

les intelligences 9 aigrissent les esprits , entretiennent une défiance hostile, font prévaloir les petites ({uestions sur les grandes , négliger le certain pour le problématique, et voilent les intérêts présents au profit d'une curiosité stérile , paralyse Tactivité dé l'Eglise, et ne lui permet guère d'avoir de sa mission une idée vraiment digne d'elle. C'est ainsi que l'institation ecclésiastique, se démembrant de plus en plus, tombe dans un état d'inertie qui détache d'elle la sodété, et descend au-dessous de toute autre institution. Chercherons-nous donc à prévenir ce que certaines craintes ont fait appeler le débordement des convictbus mdividuelles? Il s'agit bien plutôt d'empêcher qae ces convictions ne se neutralisent, et d'en rendre la manifestation aussi salutaire qu'elle peut l'être. Or, 8Î l'Eglise s'élevait sur la base d'un principe qui lui fooratt les moyens de conserver ce qu'elle se voit mei^cée de perdre, la lutte, le mouvement, au lieu d'être ^ligés contre elle, seraient compris dans son sein, et ^"vêtiraient, dès lors, un nouveau caractère : les convictions, se produisant sans s'exclure, se distinguant ' ftans s'isoler, rendraient plus facile, avec le progrès, la formation d'une vie commune. Quand tous se sentii^nt portés par le même courant, membres du même corps, les luttes, soulevant de plus graves questions, mettant en jeu de plus grands intérêts, aboutiraient à des résultats moins équivoques : les obstacles à l'étabUfisement de l'unité, les prétextes de division ten-

21S hk 1I18610N DB l'bGLISB ACTUELLE.

(Iraient graduellement à disparaître : les malentendus deviendraient moins fréquents : les victoires de la charité , faisant éclore dans les âmes le sentiment de la fraternité, dissiperaient la défiance et calmeraient Tirritation : la vie et la pensée chrétiennes acquerraient plus jde maturité : l'essentiel prédominerait mieux sur l'accessoire, le fond sur la forme : les^ chrétiens éprouveraient davantage le besoin d'agir de concert dans l'intérêt de leur indépendance spirituelle : la perspective de grandes choses provoquerait de grands dévouements : et ceux qui, dominés par des vues moins élevées, seraient encore tentés à la séparation, finiraient par comprendre que la communion fraternelle est bien plus favorable à leurs vrais intérêts qu'un stérile isolement.

On ne saurait, dès lors, considérer l'Eglise comme constituée, tant que tous les chrétiens ne trouvent pas en elle l'aliment que réclament leurs besoins spirituels. Dès qu'un fidèle se voit contraint de chercher, en dehors de institution religieuse, l'entretien d'une vie spirituelle à laquelle cette institution ne peut offrir une nourriture suffisante, il est impossible que la communion fraternelle s'accomplisse^ ou que l'unité se réa-; lise. Une Eglise imparfaite, mutilée, une façon, des rudiments d'Eglise ne sauraient exercer, de nos jours, une action forte et durable. C'est qu'il faut, désormais, au monde l'Eglise elle-même, l'Egtise dans sa plénitude et dans sa vérité, une Eglise capable de comprendre

LA MISSION DB l' EGLISE ACTUELLE. 213

tous les cœurs qui iappartiennent à Christ, ou d'unir en un corps les vrais membres du royaume des deux. Gomment TEglise serait-elle moins vaste que TEvangUe, dont elle doit être Texpression? Je n'entends pas dire qu^on doive élargir^ au gré des mondains , rentrée de Tinstitution religieuse, qu'il n'est possible, en aucun cas, de leur fermer tout à fait. Il s'agit bien plutôt d'unir, au sein de la société, l'Eglise avec TEglise ou les frères avec les frères ; de rassembler en une véritable famille tous les enfants du même pardon ; de répondre au besoin de lumière comme à celui du bonheur; de ne repousser aucune des aspirations de la conscience humaine ; de faire droit à toute vérité; d'accueillir quiconque cherche la paix; de oobduire aux sources de la joie toute âme altérée de justice ; en un mot, de mettre l'Eglise en état de faire pénétrer partout l'esprit dont elle est animée.

Dira-t-on, qu'à ce compte, toutes les communautés chrétiennes devraient venir s'absorber dans un seul étabUssement religieux ? C'est, au contraire, si peu le ca& que l'Eglise dont* l'Evangile nous révèle le caractère ou nous fournit le type provient plutôt de leur union. Des Eglises qui forment un corps spirituel sans que leurs membres cessent d'appartenir à des communautés particulières; des Eglises qui peuvent d'autant mieux se communiquer leurs espérances , leurs lumières, leurs forces, qu'elles vivent chacune de sa vie projpre; des Eglises associées pour une œuvre C/Om-

214 LA KISSION DX l'^GLISB ACTUELLE.

mune, et qui marchent et combattent en s'appuyant l'une sur l'autre, voilà l'état de choses à l'institution duquel tout nous invite à concourir. Et cela est si vrai et si bien pressenti, qu'il s'est formé une grande association religieuse ayant pour objet de travailler au rapprochement des chrétiens, mais dans des conditions qui ne sauraient encore lui permettre d'être aussi complet qu'on doit le désirer.

Il importe moins, cependant, de faire sentir les avantages de l'unité que de montrer comment elle est possible, sans nuire à la libre manifestation des convictions religieuses. C'est, pourquoi, l'exposition des moyens de la réaliser peut elle seule résoudre eflScacement la question. L'Evangile renferme-t-il un principe assez central pour servir de base commune aux Eglises chrétiennes, dans l'intérêt de leur développement respectif? La société moderne esf^Ue arrivée au moment de voir se constituer, dans son sein, la vraie communion chrétienne? Et si ce moment est venu, ou si un tel principe existe, pourquoi ne s'estril pas révélé plus tôt à la conscience de l'Eglise?

Après avoir montré, dans la dernière Conférence, que le principe dont il s'agit forme le fond de l'Evangile, j'ai cherché à en marquer la nature, à en mesurer la profondeur, à en déterminer la signification.

LA MUSION DB l'iIgLISB ACTUBLLK. 215

Aussi bien, s'il n'existait pas, comment Thomme pourrait-il en éprouver le besoin, ou le reconnaître nécessaire ? Cela établi, reste à examiner si l'heure de Tavénement de ce grand principe est venue, en d'autres termes, pourquoi il n'a pas encore eu son jour.

Or, rien n'est plus naturel. Reportons-nous, en effet, aux temps apostoliques. La prépondérance in* contestable de la théologie de Paul n'empêcha pas, qu'après la mort de l'Apôtre, cette théologie ne don* nàt naissance à une direction intermédiaire, qui se rapprocha progressivement des doctrines professées par les chrétiens circoncis. Plus l'Eglise du premier siècle, étendant ses limites, prenait racine dans le sol des sociétés contemporaines, plus elle subissait l'influence d'un judaïsme chrétien diversement modifié. L'état spirituel du monde ancien, joint à la nature <le l'enseignement religieux, mettait obstacle à ce qu'elle se tint longtemps au niveau de ce l'Evangile » de Paul. C'est ainsi qu'on vit se former peu à peu les deux EgUses catholiques. Au sortir du judaïsme d'un côté et du paganisme de l'autre, la société chrétienne devait sans doute grandir à l'ombre du christianisme de la loi, et traverser d'abord la région du principe de l'autorité. L'éducation qu'elle reçut à cette école fut de quatorze siècles. En vivant de la vie dont ce principe était la source, l'Eglise faisait l'application successive des conséquences dont il renfermait le germe : de sorte qu'après avoir dit son demir mot, le

216 tk MISSION DB l'église actoblue.

principe de rautorité, désormais épuisé, devait se transformer dans les esprits^ sinon se montrer stérile. On conçoit) qu'en exposant ce point de vue, je fasse abstraction des abus^ pour ne considérer que le fond des choses. — Cette théorie, qui est un fait, je remprunte à saint Paul lui-même, qui, dans sa lettre aux Romains, démontre de la sorte là nécessité du rôle préparatoire de la loi. Or si, malgré le souvenir et les exemples des communautés apostoliques, l'Eglise n'en traversa pas moins celte longue suite de siècles avant de rompre le joug du judaïsme chrétien, ne serait-il pas étonnant que le besoin général de l'application du principe dans lequel l'avenir est renfermé se fût fait sentir plus tôt ? Il ne faut pas oublier qu'un principe religieux peut exercer de l'influence sur les esprits, tant que la conscience humaine se meut dans une région moins élevée que celle qu'il gouverne. Ce n'est que lorsqu'elle n'a plus aucun besoin de sa tutelle, lorsque, se trouvant à son niveau, elle aspire désormais à une vie plus haute, qu'il perd tout pouvoir de la retenir sous son empire. Dès qu'il demeure sans réponse à ses appels, il prononce lui-même sa déchéance, se voit de plus en plus abandonné; et, rendant ainsi son inutilité manifeste, il ne saurait rester debout que comme un obstacle au progrès : tombé sous le coup de son impuissance, son heure est à jamais passée : l'empire vide et tout négatif qu'il exerce rend possibles les plus graves écarts.

LA MISSION BB l'^GLISB ACTUBLLV. 217

Telle est la grande raison pour laquelle on vit successivement échouer, jusqu'au seizième siècle , les plus nobles tentatives de renaissance religieuse. Si la vie spirituelle eût été, généralement, susceptible de revêtir plus tôt une nouvelle forme, elle se la serait créée malgré tous les obstacles. Mais, dès que le champ fut en état de recevoir la semence, le grain leva aussitôt, et la campagne se couvrit des plus riches moissons. La liberté religieuse reconnue, le paulinisme du seizième siècle déploya une étonnante puissance. L'Eglise de la foi fit des progrès d'autant plus grands que, répondant mieux à la nature des besoins de l'époque, elle suivait une direction plus spirituelle : le sol fut fouillé en tout sens : peu de temps suffit à l'arbre nouveau pour se couvrir de fruits : plus s'élève le niveau de la vie chrétienne, plus son développement s'opère avec rapidité. C'est ainsi que l'Église de la foi, provoquant le dévouement, enflammant le génie par l'éclat de ses victoires, montra une fois de plus ce que peut l'humble héroïsme des disciples de Christ ; que l'avenir, conquis avec ses larmes, son sang et ses prières, porta son sceau glorieux; et qu'on vit le monde rajeuni renaître à la lumière d'un beau jour. Mais à mesure que cette Eglise poursuivait, avec le cours de ses conquêtes, l'œuvre de son développement, l'horizon reculait ses limites : la vie spirituelle dont elle avait renouvelé la source, étendant le domaine de l'expérience chrétienne, en multipliait

218 LA misiON Dx l'église actubllb.

les trésors : rinstilution religieuse s'élevait avec le fidèle : l'esprit humain parcourait, d'un vol rapide, les champs fertiles du nouveau monde spirituel dont il devait prendre possession : la liberté de conscience revêlait, chaque jour, un caractère plus grave : de grands travaux, entrepris dans un esprit de foi, ve-: naient élargir la sphère de la pensée, et de grandes œuvres, fidèlement accomplies, celle de la vie pratique. Sans doute, ce beau mouvement eut ses temps d'arrêt, ses époques de repos et de lassitude : mais les fruits qu'il devait produire n'en mûrissaient pas moins jusque sous l'aride ciel du formalisme : comment, sur le terrain qu'elle occupait, l'Eglise de la foi auraitelle obtenu de moins glorieux résultats que celle de l'autorité? Aussi bien, un progrès positif s'était accompli dans les esprits : le monde chrétien avait fait de grands pas sous la conduite de l'Eglise nouvelle, que la lutte ardente qu'elle soutenait contre sa rivale devait rendre, d'ailleurs, plus ou moins exclusive. La direction qu'elle suivait fit bientôt sentir la nécessité d'unir plus étroitement, dans l'intérêt de la vie spirituelle, la sainteté et la croyance; et, dès lors, le christianisme intérieur prit de plus en plus le pas sur la rigoureuse profession des doctrines. C'est ainsi qu'on entrait, sans peut-être s'en bien rendre compte, sur le terrain d'une unité plus simple , plus haute^ plus humaine, des éléments divers dont se compose la foi. Un besoin croissant de vérité poussait

LA MISSION DE L ^GLISB ACTUBLLB. 219

les esprits à suivre celte voie. Ce besoin se manifestaity dans le domaine de la science, par des efforts soutenus pour pénétrer plus près du fond des faits évangéliques; et, sur le terrain de la vie chrétienne, par le caractère plus personnel, plus pratique, plus indépendant, qu'elle aspirait à revêtir. Et si, dans l'un et l'autre cas, le progrès était accompagné d'écarts inévitables, il ne s*en accomplissait pas moins sûrement. Voilà pourquoi se fait maintenant sentir, au sein du protestantisme, la nécessité d'imprimer, à la pensée et à la vie religieuses, une direction plus spirituelle ou plus intimement évangélique. Tel est le véritable sens de la crise salutaire par laquelle passe, de nos jours, l'Eglise de la foi. Telle est la cause de ces divisions, de ce morcellement, de ces efforts en sens contraire, de tout ce travail intérieur qui semble parfois vouloir faire voler le protestantisme en éclats. Telle est la raison d'être de ces sectes, de ces formes ecclésiastiques opposées qui se multiplient autour de nous, ainsi que des nombreuses aspirations dont nous sommes témoins à un nouveau développement de la science religieuse : telle la signification de ce rapprochement progressif, bien que limité, des cœurs, de cette union encore incomplète et mutilée des membres des diverses communautés protestantes. Telle est la cause du malaise, plus ou moins profond, qui se trahit partout; du sentiment général de ce qu'a de factice l'existence de l'institution religieuse ; de ces

2iî0 LA Mission DB l'^glisb actdbllv.

appels répétés à une Eglise de Tavenir, possédant un caractère assez évangélique pour réunir les chrétiens divisés, pour répondre aux vrais besoins de l'âme humaine, et pour marcher, armée de toutes ses ressources, à la conquête du monde.

Le principe qui doit servir de base à celte Eglise n'est pas moins, nous l'avons vu, renfermé dans l'Evangile que ceux sur lesquels reposent les deux Eglises de l'autorité et delà foi. Ajoutons que, tout comme ce principe rapprochait par le fond, ou tendait à rendre plus spirituelles les directions opposées qu'avait jusqu'alors suivies l'Eglise du premier siècle, il peut opérer la transformation de toutes les tendances théologiques comprises dans l'Evangile, et unir entre elles toutes les Eglises qui les représentent. Le catholicisme lui-même, se dépouillant de son caractère judaïque, ne saurait qu'à ces conditions renaître sans provoquer de catastrophe, se régénérer sans périr, et entrer à son tour dans le courant central de l'Evangile. S'il est de toute autre façon impossible de voir s'accomplir l'unité dans l'Eglise, ou se réaliser sur la terre « la communion des saints, » il est tout aussi impossible que, si l'on suit cette voie, l'isolement religieux, qui neutralise les forces des chrétiens, ne soit pas remplacé par un sincère rapprochement des cœurs. C'est^ainsi, surtout, que les Eglises qui se séparent de l'Etat détachent leurs regards du passé pour les porter vers l'avenir, et que, désormais inaccessibles à

LA MISSION DB l'bGLISB ACTUBLLB. 221

Tesprit de secte, elles peuvent montrer ce dont elles sont capables pour la cause de Dieu^ Quel beau jour, —7 car ce jour doit luire sur le monde, — que celui qui réunira, sur la base du principe de l'amour, les Eglises chrétiennes rajeunies, et, malgré les divergences qui pourront régner entre leurs membres, formant désormais -« le corps de Christ ! » Et avec quelle assurance une telle Eglise, déjà pour ainsi dire victorieuse, ne s'avancerà-t-elle pas à la rencontre de l'ennemi!

Et que peut-on objecter à l'application générale, dans l'Eglise de nos jours, des conséquences du grand principe dont saint Jean s'est fait l'apôtre? Qu'on nous montre donc, dans toute la Bible, rien qui soit plus spirituel, plus évangélique, plus divin que la direction religieuse dont ce principe est la source? Il est vrai que l'Eglise n'a pas encore pu

^ La séparation de TEglise et de ITtat est la conséquence naturelle des données fondamentales de l'Evangile; et rien ne me semble plus étonnant que la difficulté qu'on trouve à le reconnaître. Condition générale d'une vraie liberté de conscience et, par suite, du développement de Tindividualité chrétienne, elle n'est, d'ailleurs, que le dernier terme de la séparation du domaine temporel et du domaine spirituel qui forme le trait distinctif de l'histoire moderne. Aussi ses défenseurs peuvent-ils être considérés comme les hommes de l'avenir, relativement aux défenseurs dé l'union., Néanmoins^ ce n*est pas assez, et ils seraient dans une grave erreur s'ils voulaient élever le point de vue de la séparation à la hauteur d'un principe. Un principe est, de sa nature, essentiellement joo«Yt/, et la séparation, considérée en elle-même; n'est rien d'autre qu'une forme vide, qui peut servir de cadre aux principes les plus différents, de moye^

222 LA nssiOM DB l'bgusb actobllb.

s'établir dans ces régions sereines : mais qu'est-ce que cela prouve, sinon qu'on ne saurait arriver au but avant le temps, ou occuper la cime avant d'avoir gravi les pentes qui montent jusqu'à elle ? — Vous voulez, direz -vous, accepter toute la Bible, sans vous rattacher exclusivement à aucune des directions qu'elle renferme. — Mais ne reconnaissez-vous pas que c'est là, précisément, ce que je recommande, ce que, quoi qu'il vous en paraisse, vous ne ferez réellement que lorsque vous suivrez la direction que j'indique dans cet ouvrage? Ce n'est que par cet exclusisme, si vous voulez lui donner un tel nom, que vous pourrez enfin échapper à l'exdusisme? A moins que vous ne préfériez confondre au hasard tous les passages de la Bible, vous ne sauriez vous dissimuler que rien ne ressort plus clairement des conclusions de ma quatrième Conférence. L'amour « selon l'Esprit, » en effet, ne comprend-il pas l'obéissance? En la rendant spirituelle ou en en faisant un amour, ne la

au d^loiement des directions les plus contraires. U est teUe Eglise indépendante qui ^ par sa susceptibilité dogmatique^ par sa préoccupation servile de la lettre de l*Ecriture^ par sa firayear singulière de toute culture scientifique^ et par d'autres traits encore, demeure^ sans contredit, au-dessous des Eglises d'Etat. Ce qui importe, dans la séparation, c'est donc moins la séparation eUe-mème que le principe qu'elle recouTre, qui transforme l'Eglise en une personne morale, et lui donne son unité et son véritable caractère. Tant que les Eglises qui se séparent de l*Etat n'agirent pas à s'asseoir sur le principe dani lequel réside l'ayenir, elles demeurent, tout indépendantes qu'elles sont, au service du passé, et ne sauraient, ni échapper absolument aux dangers de leur situation, ni mettre suffisamment à profit les avantages qu'elle leur offire pour Tacix>mplissement de l'œuvre sainte dont la conduite leur est ooiÀée.

LA itlSSION DB L'éGLISE ACTUELLE. 223

rend-il pas, pour ainsi parler, à elle-même, et ne la revét-il pas de toute sa gloire? Quand donc l'obéissance obéit-elle mieux, quand est-elle davantage Tobéissance, que lorsque Tamour, subjuguant Tâme tout entière, nmis apprend à perdre, avec joie, notre volonté dans la volonté de Dieu? Et, d'un autre côté, l'amour seul élève la foi jusqu'à la foi, lui communique toute la réalité, toute la puissance dont elle est susceptible. La foi est-elle bien la foi avant d'être devenue l'amour? N'en demeure-t-elle pas, quoi qu'on fasse 9 la condition essentielle? Lisez plutôt le treizième chapitre de la première épître de l'apôtre de la foi aux Corinthiens. Loin d*enlever quoi que ce soit à la foi et à l'autorité, lamour leur rend, tout au contraire, leur plus haute signification. Ce qui conduit si peu à choisir dans la vérité, qu'il n'est pas d'autre moyen d'accepter tout l'Evangile dans chaque ligne de la Bible, et, qu'à moins de se placer sur ce terrain, on s'expose inévitablement à « diviser Jésus-Christ » (4 Cor. I, 13). Aucune autre Eglise, d'ailleurs, que celle de l'amour ne saurait fondre efficacement, dans son sein, toutes les tendances religieuses en germe dans l'Evangile. Car il est autant contre la nature d'une tendance moins spirituelle de favoriser l'extension d'une tendance plus élevée, qu'il est dans la nature de cette dernière de transformer progressivement celles qui lui sont inférieures.

Et pourquoi mettriez-vous obstacle à ce qu'on ap-

224 LA MISSION DE l'ÉOLISB ACTUELLE.

pliquât le principe de Tamour aux besoins religieux que rinstitution ecclésiastique, dans ses conditions actuellesy ne saurait suflQsamment satisfaire? Ne serait-il pas temps de recourir au vrai moyen de guérir les plaies que rincrédulité fait parmi nous, et que le refus d'entrer dans la voie que l'Evangile nous trace envenimerait de plus en plus? N'aurions-nous rien à craindre de l'irritation des cœurs qui, ainsi condamnés au doute, et se voyant livrés à une impuissance qui excite leur indignation, secouent avec amertume le joug, dans l'impatient désir de le briser? N'avons-nous aucun lieu de craindre que la soif de vérité qui se manifeste autour de nous, venant à se corrompre faute de trouver à se satisfaire dans l'Eglise, ne s'acharne d'autant plus à détruire que, bien dirigée, elle aurait mieux servi à édifier ? N'avons-nous aucun lieu de craindre que Tisolement et la division, dégénérant en habitude et dépassant toute limite, ne finissent par nous annuler tout à fait, et ne nous livi^nt à l'ennemi avant que nous ayons pu songer à nous mettre en défense ? N'avons-nous plus à craindre que la société^ continuant, sans guide ni lumière, sa route vers l'abime» ne nous enveloppe, un jour, avec elle dans une ruine effroyable, et ne nous soumette honteusement à la nécessité de sabir une transforuiation nécessaire ? Sans doute l'avenir appartient à la vérité : Thonuoe a trop besoin de soo secours, elle répond par trop de points à sa nature morale pour qu'il puisse, d^aueuue façon^ parvenir à

LA KiaUOH DB L'iCLISg ACTUBLUE. S2g

se passer d'elle. Refusons-nous de nous ranger sous sa bannière? elle nous attache à son char et nous traîne, vamcus, à sa suite. Mais il serait plus glor rieux pour nous de remplir nos obligations envers elle, que de nous voir contraints d'en subir la loi à nos dépens, ou de rendre nécessaires à sa victoire les désastres dont nous pouvons être menacés.

Nous en appelons aux principes religieux ; et quoi de plus propre à donner de la couleur à notre chri^ ^ tîanisme? Mais que sont les principes, considérés en eux-mêmes, sinon les éléments d'un principe central, dans lequel plongent leurs racines, dont ils tirent leur substance, qui en constitue l'unité^ et à la lumière duquel ils paraissent, chacun, sous son vrai jour? Séparés de ce principe, ils ne sont rien d'autre que des vérités détachées de la vérité, des rameaux retranchés du tronc qui les nourrit, de simples fragments de l'unité. Et ces vérités isolées en^e elles, isolées surtout de la vérité, descendant au rang des demi-vérités, et aspirant à revêtir un caractère absolu, prétendent toujours plus à remplacer la vérité. Aussi, le système dont elles sont la source peut-il , son œuvre accomplie , enchaîner au passé la conscience de l'individu , condamner la pensée humaine à demeurer stérile, élever le formalisme sur le trône, et mettre progressivement obstacle à l'action de la vérité. Ainsi, de nos. jours, dans le domaine religieux, du principe de l'autorité appliqué

226 LA MISSION DE l'iÎGLISB ACTUSLLV.

d'une manière conséquente. Faire appel «aux principes chrétiens » sans remonter jusqu'à celui dans lequel ils ont leur raison d'être, c'est s'arrêter à moitié chemin, et opposer, à son insu, certains aspects de la vérité à la vérité elle-même.

Nous réputons sacrée la liberté de conscience: nous en proclanaons la sainteté : quoi de plus noble, de plus conforme à l'esprit de l'Evangile ? Mais en- , core faut-il vouloir lui faire porter tous ses fruits. La liberté n'est nullement chose négative et vide : elle ne consiste pas seulement dans l'éloignement d'obstacles extérieurs : loin d'être un bienfait stérile, elle constitue une force intérieure, et entretient la plus haute activité spirituelle. Aussi ne saurait-elle échapper à l'arbitraire, à moins de se déployer sous Tinfluence d'un principe capable de la rendre fééonde. Or celui de l'amour possède, au plus haut degré, cette vertu: et, en la revêtant ainsi d'un caractère positif, il la r^nd de plus en plus propre à rapprocher les cœurs, et comble le vide moral qu'engendre inévitablement toute liberté négative.

Pour mieux marquer l'étendue et déterminer le caractère de la transformation reHgieuse qui mesure la tâche spirituelle dç notre siècle, examinons marntënant quels seront , dans TEglise de Pamour , les

LA MISSION U£ l'^glise actuei^lb. 227

rapports du pasteur, de la communauté et de la théologie.

Cette Eglise n'étant, à vrai dire, que la forme ecclésiastique la plus complète de la communion fraternelle, le pasteur a définitivement remplacé le clergé, et son influence personnelle, l'autorité de sa vie et l'ascendant de ses lumières ne se trouvent, sous aucun rapport, neutralisés par la position qu'il occupe. Il exerce une action d'autant plus étendue, a d'autant plus d'empire sur les esprits, devient d'autant mieux le centre de la communauté, qu'il est davantage le simple frère et le premier.de ses paroissiens, en même temps que plus éclairé, plus instruit, plus fidèle. C'est, d'ailleurs, en se faisant « tout à tous, » à la façon de saint Paul, qu'il travaille à transformer peu à peu les chrétiens en autant d'autres lui-même. Comme aucun lien extérieur n'enchaîne son activité, qu'aucune autorité étrangère n'en comprime l'essor, et que sa paroisse forme littéralement son Eglise, rien ne l'empêche de l'élever à la hauteur de ses lumières, et de l'associer à ses aspirations : mieux elle devient sa famille, plus il a de moyens d'en faire celle de Jésus-Christ. Les expériences qu'il fait dans un milieu semblable contribuent à donner à sa prédication un caractère plus original, une couleur plus humaine, et à la revêtir de ce charme intime qui pénètre l'âme, tout en la rendant plus substantielle et plus pratique. Sa position, loin d'opprimer son. individualité, l'invitant, à. se déployer

226 LA MISSION DB l'kGLISB ACTUBLLS.

de plus en plus^ l'appelle à faire usage de tous les genres d'éloquence. Aussi se voit-il mieux placé qu'aucun autre pour s'adresser à tous les besoins et à tous les esprits, et pour faire concourir à raccomplissemént de l'œuvre dont il est l'organe la parole publique comme les entretiens privés. Soutenu par Taffection de tous, se sentant dans une position normale et naturelle, retrouvant, sous forme d'appui, ce qui jadis lui faisait obstacle, il n'est pas jusqu'à ses ennemis, s'il en a, qui, en fin de compte, ne le servent. Ses sentiments et sa pensée, se pénétrant toujours naieux, le rendent capable de donner spirituellement et de recevoir toujours plus. Comme son existence en devient plus utile et plus heureuse ! comme tout le conduit naturellement sur le chemin de la paix ! comme le développement de sa vie intérieure, dans les conditions où il s'opère, étend j sur tous les points, l'horizon de son esprit! combien facilement ses idées prennent la couleur de ses sentiments et ses sentiments celle de ses idées ! comme son intelligence orne son cœur 1 comme son cœur réchauffe sa raison! et comme sa mission, avec laquelle il s'identifie toujours davantage, s'ennoblit et s'élève à ses yeux ! Ami et frère du Crucifié, dont a les meurtrissures » ont donné la vie à son âme, il se sent, désormais, réformateur, apôtre ; et, poussé par sa position à faire de grandes choses, il renouvelle, parmi ses concitoyens, les œuvres des premiers disciples. — Sans doute, tout pasteur, dans toute eom-

LA MISSION DI ViGUSE ACTUILLI, 329

munauté, peut plus ou moins, de nos jours, reproduire ce type, en vertu même de la forme que les besoins religieux imposent à son activité Tobligalion de revêtir : il n'en est aucun, si humble que soit le poste qu'il occupe, qui ne doive se sentir appelé à devenir, tout à la fois, missionnaire et père de l'Eglise. Mais il faut bien reconnaître que, quoiqu'on puisse, jusqu'à un certain point, poursuivre ce but, malgré les conditions actuelles de Tinstitution religieuse, c'est incontestablement l'Eglise de l'amour qui met le mieux le pasteur en mesure de remplir l'office d'apôtre, soutenu qu'il se trouve ici par tout ce qui lui fait obstacle ailleurs. Or comment une perspective si propre à remplir de joie le cœur de tout vrai ministre de Christ ne le porterait-elle pas à travailler, avec courage, à la fondation de l'Eglise de l'avenir?

La communauté chrétiennej amsi placée dans le mi*lieu le plus favorable à la fçrmation du « corps de Christ,» trouve, dans l'union progressive de ses membres, les moyens de surmonter l'impuissance à laquelle, comme société, elle semble maintenant condamnée. La forme que revêt la vie spirituelle permettant à chacun de faire partie intégrante de la communauté à laquelle il appartient, l'isolement des esprits, des destinées et des activités diminue de jour en jour, avec le sentiment du vide religieux qui en provient. Dans ses conditions actuelles, l'Eglise, plus ou moins envahie par le clergé^ ne possède elle-

Page 1