‹ Les grands jurisconsultesChapitre 11 sur 93 · IV. — POMPONIUS ET GAIUS · texte numérisé non relu

IV. — POMPONIUS ET GAIUS

Si nous parlons, dans le même paragraphe, de ces deux grands jurisconsultes, qui semblent être restés inconnus l'un à l'autre, c'est parce qu'ils écrivirent à peu près vers le même temps, sans qu'il soit possible de déterminer d'après les documents que nous possédons, quel est celui des deux qui avait devancé l'autre. Nous inclinons à croire que ce fut Pomponius qui écrivit le premier. Comment supposer, en effet, s'il n'était venu qu'après, qu'il n'eût point parlé de Gaius dans la liste qu'il donne des jurisconsultes de l'école des Sabiniens ! Pomponius clôt cette liste à Salvius Julianus, d'où la preuve certaine, ce nous semble, que Julianus vivait encore ou venait de mourir quand Pomponius écrivit son Enchiridion. Il était tout simple alors qu'il ne nommât point Gaius, qui ne put devenir l'homme le plus notable de la secte des Sabiniens à laquelle il appartenait, qu'après la mort de Julien, qui était Sabinien aussi.

C'est donc à Pomponius que nous consacrons d'abord quelques lignes de reconnaissance. La partie de son Enchi-

ridion où il traitait brièvement des origines du droit romain, et que les auteurs du Digeste nous ont conservée dans la loi 2, De origine juris, est une perle d'un prix véritablement infini. Ce fragment célèbre nous donne les détails les plus intéressants sur le droit primitif de Rome, sur la loi des XII Tables, sur la formation des lois postérieures et les plébiscites, sur les édits et la succession des magistratures, sur l'autorité des prudents enfin, et les deux grandes écoles qu'ils formèrent depuis Labéon et Capiton, leurs chefs respectifs, jusqu'au temps où Pomponius écrivait. Ce jurisconsulte eut le mérite de concentrer en quelques pages les documents essentiels sur l'histoire du droit romain ; et si son livre s'était perdu, on n'arriverait pas, en compulsant tous les auteurs latins dont il nous reste quelques ouvrages, à réparer cette perte, la plupart des faits que Pomponius nous a transmis n'ayant laissé de trace nulle autre part.

Nous aimons, d'ailleurs, la piété qui respire dans tout le livre de Pomponius, et particulièrement dans les lignes où il parle des grands jurisconsultes de Rome. On voit qu'il y signale avec bonheur tout ce qui a particulièrement honoré chacun d'eux, le désintéressement dans Scipion Nasica, la sagesse dans Sempronius, la sainteté des mœurs dans les Scœvola, le courage et la grandeur d'âme dans Rutilius, la fermeté du caractère dans Labéon, dans plusieurs autres jurisconsultes qu'il cite la science militaire ou la haute éloquence, et dans presque tous l'immensité du savoir. Loin de ressembler à tant d'écrivains de notre temps qui n'écrivent, à l'exemple de Saint-Simon, que pour dénigrer autrui et s'exalter eux-mêmes, Pomponius, sans se mettre jamais en scène, ne s'applique, visiblement, qu'à rappeler ce qui est à l'honneur des personnages qu'il cite. Il comble, par exemple, Labéon d'éloges, mais sans déprécier Capiton, qu'il juge moins sévèrement que Tacite. Quand il rappelle que Tubéron avait] accusé Ligarius, le client de Cicéron, il évite

de dire qu'il commit une bassesse en accusant son ancien ami uniquement pour plaire à César.

Pomponius avait composé beaucoup d'autres ouvrages. Parmi les vingt-six jurisconsultes dont les livres fournirent des fragments au Digeste, il occupe, pour le nombre des extraits, le huitième rang, et ne se trouve séparé que par Gervidius Scœvola, de Gaius, qui occupe le sixième, et qui a plus de droits encore que Pomponius à la gratitude et à la vénération des siècles.

Gaius a eu le sort singulier d'être resté obscur durant sa vie, de n'avoir obtenu, dans les premiers temps qui suivirent sa mort, qu'une renommée fort inférieure encore à son mérite, et de n'être parvenu au degré d'estime dont ses ouvrages prouvent qu'il était digne, qu'après plus de quinze siècles. C'est absolument l'inverse de nos célébrités tapageuses contemporaines, qui , grâce au clinquant des réclames, brillent d'un éclat assez vif tant que l'auteur vit, ne jettent plus, dès qu'il est mort, que de pâles lueurs, et ne tardent pas à s'éteindre pour jamais dans les profondeurs d'un passé qui ne remonte pas à un âge d'homme.

Quelle fut la patrie du grand jurisconsulte Gaius, dont la renommée s'est formée d'une façon si extraordinaire? Quand vint-il au monde et en quel lieu? Quels furent ses maîtres? Dans quelle ville enseigna-t-il, car il est plus que probable qu'il s'était voué à l'enseignement? Où mourut- il enfin? Était-il d'une haute ou d'une obscure naissance ? Exerça-t-il, ou non, des fonctions publiques? Ce sont autant de questions qui restent et qui resteront apparemment toujours sans réponse. Tout ce que nous savons, c'est qu'il n'était pas mort au temps de Marc-Àurèle, puisqu'il cite un rescrit de cet empereur dans ses Institutes. Pour tout le reste, nous en sommes réduits à des conjectures. Mais former des conjectures, c'est un passe-temps qui a son charme, fondé qu'il

est sut la nature même de l'homme, toujours à l'étroit dans la vie présente et toujours porté à s'en échapper pour scruter le passé ou interroger l'avenir.

M. Mommsen suppose que Gaius vécut et enseigna dans une ville d'Orient; et comme les Institutes de Gaius, quoique fort savantes, semblent, par leur concision, avoir été écrites pour des étudiants, nous croyons, en effet, très-vraisemblable que Gaius enseigna à Béryte, où il y eut, de trèsbonne heure, une école de droit florissante. Mais, comme les grandes réputations, avant que Constantin eût fixé la capitale de son empire à Bysance, ne pouvaient s'acquérir qu'à Rome, on comprend que Gaius, quoique fort estimé peut-être des étudiants de Béryte, n'eût pas obtenu tout d'abord un grand renom dans l'Empire romain. Nous partageons donc, quant au lieu où Gaius enseigna, l'opinion de M. Mommsen, mais nous nous hasarderons à pousser nos conjectures beaucoup plus loin que lui.

Nous remarquons d'abord que Gaius, qui ne se trouve nommé dans aucun des auteurs de son temps dont les écrits nous sont parvenus, avait, deux siècles après sa mort, acquis déjà un tel renom que dans la loi célèbre de Théodose II et de Yalentinien, connue sous le nom de loi des Citations, il est nommé, au troisième rang, parmi les cinq grands jurisconsultes dont les deux empereurs approuvent les ouvrages, comme devant servir désormais de règle aux juges, obligés d'en appliquer les décisions dans leurs sentences. Son nom vient après ceux de Papinien et de Paul, et précède ceux d'Ulpien et de Mode s tin. Nous remarquons, d'un autre côté, que le pape Caius, mort martyr à Rome en 296, était, d'après les historiens ecclésiastiques, cousin de Dioclétien, lequel était originaire de Dalmatie.

D'après ces données, il se pourrait que le saint pape Caius, qui était IUyrien de naissance, eût été un descendant du célèbre jurisconsulte, Gaius et Caius n'étant, en latin, que

LES GBANDS JURISCONSULTES. <»»

le môme nom, et la gloire du pontife chrétien eût alors naturellement rejailli sur la mémoire de son ancêtre, le jurisconsulte païen, qui aurait pu, après avoir publié ses ouvrages imprégnés d'idées et de rites païens, embrasser ensuite le christianisme. Des conversions semblables étaient fréquentes au temps de Marc-Aurèle, et tel auteur, que nous supposons être mort païen, d'après ses écrits, aurait bien pu mourir chrétien, car il est bien peu d'hommes dont l'histoire enregistre les actions jusqu'à leur dernier jour. Faut- il à Dieu plus d'un instant pour sauver une âme? Et des vertus purement humaines n'attirent-elles pas bien souvent ses plus grandes miséricordes !

Quoi qu'il en soit de nos suppositions, qui expliqueraient très-bien pourquoi un jurisconsulte à peine connu durant sa vie , était classé deux siècles après , par des empereurs chrétiens, immédiatement après Papinien et Paul , et avant Dlpien, ce qui est certain, c'est que Gaius, païen ou chrétien, posséda à un très-haut degré la plus difficile des vertus morales, celle qui, dans la religion chrétienne, vient immédiatement après les vertus théologales , l'humilité. Cette aimable vertu, dont les parfums délicats ont une suavité particulière qui les fait toujours reconnaître , s'exhale doucement de toutes les pages de ses In s ti tu tes. C'est une chose vraiment admirable de voir un homme versé dans les antiquités de Rome autant que pouvait l'être un grand pontife au temps des Quintus Mucius, et plus au courant des législations étrangères, qu'il cite souvent, que ne l'étaient les jurisconsultes les plus célèbres de son temps, qui n'en disent mot, ne jamais faire étalage de son savoir immense , dont les perles tombent naturellement de sa plume, à mesure qu'une méthode parfaite lui fait aborder successivement les divers sujets du droit, qu'il traite toujours dans un style d'une limpidité incomparable.

Et quoi de plus touchant que la manière dont ce grand

Digitizèdby VjO<

légiste, écrivant, selon toute apparence, à un âge avancé, parle toujours de ses maîtres, qu'il appelle constamment nostri prxceptares, désignant par là tous les jurisconsultes sabiniens. Jamais il ne manque de les citer à propos de chaque question controversée qu'il rencontre sur son passage. Jamais il ne critique leur doctrine ; et, quand il arrive qu'ils se trouvent eux-mêmes en désaccord, il retrace leurs sentiments divers sans en condamner aucun, laissant à peine entrevoir de quel côté il incline. Ce respect profond et invariable pour tous ses maîtres n'engendre, d'ailleurs, dans son âme aucune espèce d'hostilité vis-à-vis des jurisconsultes de la secte opposée, dont il cite quelquefois les noms, mais qu'il désigne plus souvent, comme pour éviter toute personnalité , par l'expression collective d'auteurs d'une autre école , diversx scolœ auctwes. Jamais il ne blâme aucune de leurs solutions, préférant laisser au lecteur, à qui il indique seulement le motif principal de l'opinion de chaque école, le soin de se prononcer lui-même. Quoi de plus modeste que cette manière ! Et comme elle contraste avec le peu de révérence qu'ont trop souvent chez nous des jurisconsultes vis-à-vis de ceux dont ils n'adoptent pas les opinions!

Ce que nous avons dit de la conversion possible de notre jurisconsulte au christianisme est une conjecture, nous l'avouons, bien risquée, tant les données en sont légères. Peut-être ne nous a-t-elle été inspirée que par nos vives sympathies pour l'homme. Nous avons au moins la douce pensée que l'humble et docte jurisconsulte Gaius, s'il est mort sans avoir connu ni pressenti par le désir la doctrine du Christ, repose probablement dans ces limbes, qui ne sont pas les ténèbres absolues, où la divine justice laisse les êtres humains qui n'enfreignirent jamais d'une manière grave les préceptes de la loi naturelle. Si Dante eût étudié Gaius, il l'eût certainement placé dans ces lieux calmes, mi-partis de lumière et d'ombre , où il crut voir dans une verte prairie

les personnages les plus honorés de l'antique païenne deviser ensemble en un doux langage, entourés d'auditeurs attentifs, à visages aussi respectables que les leurs (1).

Gaius composa, outre ses Institutes, plusieurs ouvrages dont le Digeste contient des fragments assez nombreux. Il est à croire cependant que nous avons dans ses Institutes, tant le mérite de ce livre saisit, le joyau le plus précieux de son écrin. On doit toutefois regretter vivement la perte de son commentaire sur la loi des XII Tables, qui devait renfermer une foule de documents curieux, et ses explications sur l'édit provincial, édit qui, selon toute apparence, devait contenir les règles d'administration communes à tou tes les provinces romaines, auxquelles chaque proconsul ou gouverneur n'avait probablement qu'à ajouter les dispositions spéciales à la province qu'il administrait.

Mais nous craignons de nous être arrêté trop longtemps sur Gaius. Hâtons-nous donc de passer à des jurisconsultes plus grands encore, et si grands qu'ils semblent dans la science juridique , comme Homère dans la poésie , avoir atteint la limite que le génie humain ne saurait dépasser. C'est assez dire que nous allons parler dans les paragraphes suivants de Papinien, d'Ulpien et de Paul.

g V. — PAPINIEN.

Inclinons-nous tout d'abord avec respect devant cette grande figure, plus resplendissante de sa beauté propre que de l'éclat le plus vif que puissent donner les dignités humaines, dont Papinien avait atteint le faite. Papinien, sous Septive Sévère, devint, en effet, préfet du prétoire, c'est-à-dire,

(1) Giugmemmo in prado di fresca verdura. Genti v'eran con occhi tardi e gravi, Di grande autorita ne' lor sembianti.

Parlavan rado con toci suavi.

après l'empereur, le premier personnage de l'empire. Le préfet du prétoire était le magistrat suprême. Toutes ses sentences étaient en dernier ressort, et il exerçait en quelques matières le pouvoir législatif. Les règles, par exemple, qu'il prescrivait pour l'administration de la justice à ses officiers , étaient obligatoires comme les lois elles-mêmes , ainsi qu'en témoigne une constitution d'Alexandre Sévère (1). D'après une inscription dont parle M. Démangeât (2), qui se trouvait à Rome sur un monument, Papinien n'avait que trentesix ans au jour de sa mort. Il serait donc parvenu à la plus haute dignité de l'empire à un âge où d'autres débutent à peine dans les fonctions publiques. Chez les hommes supérieurs, les aptitudes spéciales que Dieu leur a données se manifestent fréquemment de très-bonne heure avec une évidence qui confond les natures les plus jalouses. Ne vit-on pas, au commencement de ce siècle, le célèbre Pitt devenir ministre à vingt-deux ans, et prendre, dès ce jour, dans la politique de la grande nation anglaise, l'influence prédominante que chacun sait !

Le préfet du prétoire, comme tous les magistrats supérieurs, avait des assesseurs, dont le nom même indique qu'ils siégeaient habituellement avec leur chef quand il s'agissait de grandes affaires, et Papinien eut la chance inouïe d'avoir pour assesseurs Paul et Ulpien ! Jamais certainement, dans aucun pays, trois jurisconsultes de leur mérite ne se trouvèrent réunis pour rendre la justice. Pour rencontrer dans l'ordre physique un rapprochement aussi étonnant, il faudrait que trois comètes vinssent, au même moment, étaler dans notre firmament leur chevelure resplendissante.

Si la vie de Papinien fut courte, elle n'en fut que plus honorable, puisque, malgré les soins que lui donnait le

(1) L. 2, C, De prœf. prœtoriorum.

(2) Cours de droit romain, 2« éd. t. I, p. 95.

LES GBANDS JURISCONSULTES. 85

gouvernement de l'empire, il composa sur le droit quantité d'écrits remarquables par une pénétration étonnante, et la mort de ce grand personnage fut encore plus belle que sa vie. Il mourut pour avoir refusé d'excuser un meurtre abominable.

Un despote ne saurait souffrir, en quoi que ce soit, la moindre rivalité; il lui semble n'être rien, s'il n'est tout. Caracalla était despote ; un de ces hommes, par conséquent, qui foulent aux pieds les lois les plus sacrées de la nature et ne reculent pas môme devant un parricide, quand l'amour effréné qu'ils ont du pouvoir le leur conseille. Caracalla ne fit pas mourir sa mère sous ses yeux, comme Néron, mais il fit une chose non moins horrible. Il renouvela le forfait de Caïn, il fit mourir son frère Géta, le plus doux, dit l'histoire, et le plus affable des hommes ; et il le frappa dans les bras de Julia, leur mère commune, où il s'était réfugié, commettant ainsi , au même moment , un fratricide et un parricide , car n'est-ce pas assassiner une mère que de poignarder son enfant sur son sein ! Ce frère, ce fils dénaturé eut ensuite l'audace de prier Papinien de justifier devant le Sénat son crime abominable. Le grand jurisconsulte lui répondit qu'il était plus facile de commettre un fratricide que de l'excuser ! Parole admirable qui devait naturellement coûter la vie à l'homme courageux qui l'avait proférée, et que nous ne pouvons pas souffrir de voir révoquer en doute par quelques écrivains contemporains (1).

Nous nous indignions, dans un paragraphe précédent, que la critique contemporaine , dont la tâche semble être de démolir l'histoire, comme celle des Vandales était de détruire les monuments, ait osé nier le courage de Coclès et la fermeté d'âme de Régulus, par l'unique raison que les historiens romains en font seuls mention, et que Polybe et Denys

(1) V. Bouillet, Dict. de l'antiquité, au mot Papinien.

d'Halicarnasse n'en parlent point. Nous ne saurions supporter davantage que cette critique, disposée à tout nier, ait osé contester la réponse de Papinien.

Le récit de Spartien ne saurait, à nos yeux, laisser le moindre doute, et a d'autant plus de valeur que Spartien était proche parent de Dioclétien, plus disposé, par conséquent, par respect pour la dignité impériale, à voiler les crimes des empereurs qui avaient précédé son cruel parent, qu'à leur en attribuer d'imaginaires. Que dit donc Spartien? Il dit expressément non pas que quelques personnes, mais que beaucoup do gens attribuaient à Papinien la réponse fière que nous avons citée (1). Comment d'ailleurs s'expliquer, si Papinien ne l'eût pas faite, que Caracalla eût fait mourir ce grand homme, quand son intérêt lui commandait évidemment de le ménager pour ne pas exciter de plus en plus l'horreur et le mépris de tout ce que Rome comptait d'honnête !

Les paroles héroïques sont si rares dans l'histoire, qu'on en compte, à peine, une par siècle, et elles valent certainement bien mieux que les grands coups d'épée des plus vaillants capitaines, parce qu'elles honorent bien davantage la nature humaine, leur sublimité ne dépendant point de la vigueur des muscles. En contester une seule mal à propos, c'est donc offenser l'humanité tout entière, qu'on suppose, par ce scepticisme irrévérent, incapable d'atteindre à une telle hauteur.

Spartien se trouve, il est vrai, le seul auteur de l'antiquité qui nous ait conservé la réponse de Papinien, mais cela vient de ce que nous n'avons conservé d'autre histoire complète de Caracalla que la sienne, les passages de tous

(1) Voici lé passage textuel : « Multi dicunt Bassianum (prénom de Caracalla) occiso fratre Papiniano mandasse ut et in senatu per se et apud populum facinus dilue ret, illum autem respondisse : Non tam facile parricidium excusari posse quam fîeri ! »

les auteurs qui écrivirent l'histoire romaine après lui, où il pouvait être question du meurtre de Géta, étant complètement perdus. Le récit de Spartien se trouve, du reste, confirmé par une tradition quinze fois séculaire, qui peut seule expliquer la supériorité que l'opinion publique de l'antiquité donna toujours à Papinien sur Ulpien et sur Paul, et dont la célèbre loi des Citations dont nous avons précédemment parlé, contient la preuve irréfragable. Mais cette autre preuve de la vérité du récit de Spartien n'apparaîtra dans tout son jour que lorsque nous aurons parlé d'Ulpien. Contentons-nous, pour le moment, de conclure que Papinien ne fut pas seulement un jurisconsulte de premier ordre, et que ce fut un grand homme.

§ VI. — ULPDEN.

Ulpien (Domitius-Ulpianus) fut, avons-nous dit, sous Septime Sévère, un des assesseurs de Papinien quand ce dernier était préfet du prétoire, et il devint préfet du prétoire, à son tour, sous Alexandre Sévère. Ce célèbre jurisconsulte était, à ce qu'on croit, originaire de Phénicie, et parait avoir enseigné la jurisprudence avant de parvenir aux plus hautes dignités de l'Empire (1). Comme Papinien, Ulpien parcourut une carrière brillante ; comme lui aussi, il eut une fin tragique. Mais, à la différence de celle de Papinien, la mort d'Ulpien dut exciter plus de pitié que d'admiration. Il fut massacré par les gardes du prétoire dans une révolte qu'il essaya vainement de calmer.

Ulpien avait composé un très-grand nombre d'ouvrages, et de tous les jurisconsultes, c'est celui dont nous possédons le plus de fragments (2). Ces fragments forment, à eux

(1) Hugo, hist. du dr. rom.9 t. 2, $ 322.

(2) Suivant Hommel (Cimlistisches Magasin , t. 2, p. 267), sur les dix-huit cents pages des Pandectes florentines, six cents appar-

seuls, le tiers de tout le Digeste, ceux de Paul n'en forment que le demi-tiers, et ceux de Papinien la dix-huitième partie seulement. Pourquoi donc Papinien, depuis la célèbre loi des Citations, a-t-il toujours occupé sans conteste le premier rang parmi les jurisconsultes romains? Serait-ce que les décisions de Papinien étaient généralement plus exactes que celles de ses deux illustres assesseurs, ou que sa manière d'écrire était préférable à la leur? Nous avons peine à le croire. La supériorité de Papinien nous semble trèscontestable sous l'un et l'autre rapport. Les décisions de Papinien sont admirables de justesse, mais il nous semble qu'Ulpien et Paul ne manquent pas non plus de logique, et, si nous osons le dire, nous aimons mieux la manière d'écrire, coupée et très-nette , d'Ulpien et de Paul , que celle de Papinien, dont les longues phrases ne se comprennent que difficilement, au moins à la première lecture. Cela tient sans doute à ce que le principal ouvrage de Papinien, ses Réponses, roulait sur des questions ardues, et qu'il n'est pas facile d'être aussi clair dans un ouvrage de controverse que dans des livres de simple exposition ou des commentaires de textes comme le furent la plupart des ouvrages d'Ulpien et de Paul. Mais, tout en tenant compte de cette . différence, la supériorité de Papinien sur ses assesseurs ne nous semble pas plus démontrée au point de vue du style qu'au point de vue des solutions, tandis qu'elle l'est pleinement si, au lieu de comparer les écrits, on compare les hommes. L'avantage est alors tout à fait du côté de Papinien, parce qu'il couronna une vie sans tache par une mort héroïque, et que, pour obtenir l'admiration de l'humanité,

tiennent à Ulpien, trois cents à Paul, cent seulement à Papinien, quatre-vingt-dix à Julien, soixante-dix-huit à Cervidius Scœvola, soixante-douze à Pomponius, quarante et une à Modestin, et ainsi de suite en diminuant graduellement pour les dix-huit autres jurisconsultes dont le Digeste contient des fragments originaux.

il ne suffit pas d'avoir l'esprit étendu, il faut surtout avoir Tâme grande.

Ajoutons pour ce qui regarde Ulpien, que peu honoré des païens quand ils le comparaient à Papinien, il ne pouvait qu'être haï des chrétiens, si les chrétiens savaient haïr. Il fut, en effet, un de leurs plus ardents persécuteurs, comme l'atteste l'histoire ecclésiastique, et cette conduite est une tache indélébile pour sa mémoire. Ulpien, homme si clairvoyant, Ulpien qui, comme assesseur du préfet du prétoire sous Septime Sévère, puis préfet lui-même sous Alexandre, ne pouvait rien ignorer de ce qui se passait dans l'Empire, savait certainement que les chrétiens en étaient les sujets les plus soumis et les plus vertueux. Ce n'est pas lui, à coup sûr, qui pouvait être dupe des calomnies absurdes des prêtres païens, qui accusaient les chrétiens de se livrer dans leurs assemblées secrètes à des infamies et d'y dévorer de nouveau-nés, dénaturant ainsi d'une manière perfide ce qu'ils pouvaient savoir des mystères eucharistiques. Ce ne put être, par conséquent, que dans des vues d'ambition qu'Ulpien persécuta avec acharnement les disciples du Christ, qui pouvaient bien et devaient lui pardonner, puisque la loi chrétienne fait un devoir rigoureux et absolu du pardon des offenses, mais qui ne pouvaient pas avoir pour lui la moindre estime.

Ce sont ces sentiments des chrétiens vis-à-vis d'Ulpien qui expliquent pourquoi, dans la loi des Citations, le nom de leur cruel persécuteur n'occupe que le troisième rang, quand, au point de vue juridique, il aurait dû certainement avoir le second, sinon le premier. Cela explique aussi pourquoi la loi romaine des Visigoths ne fit aucun emprunt aux nombreux ouvrages d'Ulpien, prétention fort à remarquer et dont Hugo a donné une raison puérile, qui se réfute d'ellemême : « Les Romains, dit-il, sous la domination des Visigoths, gardent un silence absolu sur Ulpien. Ceci n'a rien

90 LES GEANDS JUBISCONSULTES.

qui doive surprendre si l'on réfléchit que, pendant cette période, ils ne s'attachèrent point à rassembler les maximes du droit ancien, dont l'explication fait l'objet principal des fragments de cet auteur, ou bien que, quant à. celles qu'ils rapportèrent, ils en donnèrent toujours une interprétation ou bien y firent des additions dont on ne trouve là aucune trace (4). » On est surpris qu'un auteur aussi grave qu'Hugo ait pu donner une explication pareille, tant elle est frivole. Si elle avait le moindre fondement, qui ne voit que les Visigoths auraient du exclure, au même titre, de la Lex Romana, les Institutes de Gaius et les Sentences de Paul, aussi pleines certainement des maximes du droit ancien de Rome que les ouvrages d'Ulpien, tandis qu'on sait que Gaius et Paul ont servi, avec le code Théodosien, de principale base à leur loi ! Les rédacteurs de la loi romaine des Visigoths n'empruntèrent rien à Ulpien parce que trois siècles à peine les séparaient du temps où Ulpien persécutait avec acharnement les disciples du Christ, et arrosait de leur sang les cirques et les échafauds dans toute l'étendue de l'Empire (2). Le nom seul d'Ulpien devait alors faire horreur à tout ce qui portait le nom de chrétien, aussi bien aux ariens et autres hérétiques qu'aux chrétiens orthodoxes. La répulsion qu'inspirait l'auteur devait nécessairement affaiblir l'autorité de ses écrits. Si cette impression s'effaça par la suite durant les longs siècles d'ignorance littéraire, c'est que les chrétiens qui,

(1) Hist. du droit romain, § 332, note 5.

(2) c Ulpien, dit Bérault-Bercastel, publia un traité de sa composition sur les devoirs des proconsuls, dans lequel il rassembla toutes les ordonnances des princes, avec le détail des châtiments décernés contre les chrétiens, et cet ennemi déclaré se vit élever à la dignité de préfet, ou gouverneur de Rome, chargé par état de la recherche et de la punition de tout ce qui pouvait passer dans son esprit pour malfaiteur. » Hist. de VEglise, liv. iv, an 235 de J.-C. — M Bouillet, Dictionnaire de V antiquité, rappelle, en parlant d'Ulpien, ces cruelles persécutions.

chaque jour de l'année, honorent quelques-uns de leurs saints, pour conserver à jamais leur mémoire, n'en ont réservé aucun pour maudire les persécuteurs de leur foi, qu'ils plaignent, au contraire, d'être tombés sous les coups terribles de la justice divine, s'ils sont morts sans repentir. Ce qui est vraiment inconcevable et montre combien les passions peuvent tout à coup entourer de ténèbres les plus hautes intelligences, c'est qu'Ulpien, dont l'esprit perlucide était si bien fait pour saisir les conséquences les plus éloignées de la notion du Juste, n'eût pas vu que la perfection même de la justice se trouvait dans la loi du Christ, après laquelle l'humanité haletante avait soupiré quatre mille ans, parce qu'elle devait mettre un frein à toutes les tyrannies et adoucir toutes les douleurs.

Page 1