LIVRE II
Des Jurisconsultes byzantins depuis Constantin jusqu'à la fin de l'empire d'Orient.
La victoire de Constantin sur Maxence, qui amena le triomphe définitif de la foi chrétienne sur les superstitions païennes, est un des événements les plus importants de l'histoire. Depuis trois siècles, sans doute, la foi en Jésus-Christ avait produit une multitude innombrable de martyrs et do saints, et amené, par conséquent, des changements profonds dans les mœurs des habitants du monde romain, dont un très-grand nombre avaient embrassé cette foi sainte. Mais la face extérieure du monde n'était en rien changée ; et tandis que tout ce qui, à Rome, se donnait rendez- vous aux catacombes, était illuminé dans leurs profondeurs par la lumière éternelle et indéfectible du Verbe, la vieille Rome qui dominait ces lieux ténébreux avait conservé exactement le même aspect physique qu'elle avait au temps d'Auguste ou de Néron. Tout ce qui était temple éclairé par le soleil était consacré aux faux dieux, tout ce qui était cirque ou théâtre ne servait qu'à des jeux cruels ou à des représentations déshonnêtes.
Ce fut la victoire de Constantin sur Maxence qui changea tout. La religion chrétienne, devenue la religion de l'empereur, devint, par cela même, la religion dominante : ses dis-
ciples purent, en toute liberté, élever des temples au seul vrai Dieu du ciel et de la terre, et les temples païens ne continuèrent quelque temps à rester debout et à recevoir le sang de quelques rares victimes, que parce les chrétiens ne voulaient devoir le triomphe complet de leur religion qu'aux armes inoffensives de la charité.
La même cause amena dans le monde romain tout entier les mêmes effets que dans la capitale, et Constantin y contribua grandement par ses lois. La seule énumération des édita qu'il publia pour favoriser l'expansion de la religion chrétienne demanderait un chapitre. Elle dépasserait, par conséquent, le cadre de notre ouvrage, dont le seul but est d'honorer les hommes qui firent de l'étude du droit et de ses perfectionnements, l'occupation principale et constante de toute leur vie.
Constatons seulement ici tout d'abord , parce que c'est le principe et la justification de la division que nous allons suivre dans la suite de notre ouvrage, constatons que le christianisme amena dans les institutions, les lois et les mœurs beaucoup moins de transformations en Orient qu'en Occident. Les Pères de l'Eglise grecque furent certainement d'aussi grands hommes et d'aussi grands saints que ceux de l'Eglise latine, qu'ils surpassèrent même en éloquence. Nul Père latin n'atteignit la magnificence de langage de saint Grégoire de Nazianze et de saint Jean Bouche-d'or. Mais l'Eglise grecque, qui brilla d'un éclat incomparable au quatrième siècle , ne tarda pas à décliner , et son déclin fut rapide. L'arianisme y produisit plus de ravages qu'en Occident, et les grandes hérésies subséquentes de Nestorius et d'Eutychès, dont l'Eglise latine ne connut que le nom, n'y laissèrent subsister, même avant le grand schisme, que quelques frêles rameaux de l'Eglise catholique ; c'est-à-dire que le christianisme, qui, en Occident, pénétrait à peu près
dans toutes les âmes, circulait à peine dans les contrées orientales.
Quelle était, par exemple, au point de vue du droit, la conséquence des principes chrétiens? C'était que les hommes étaient tous frères et doublement frères, frères en Adam , nul chrétien ne pouvant nier qu'Adam a été le père de tout le genre humain selon la nature, et frères en Jésus- Christ, tous les chrétiens reconnaissant avoir reçu de Jésus- Christ une seconde vie, la vie de la grâce. De cette double fraternité, il s'induit mathématiquement que les chrétiens doivent s'entr'aimer non pas seulement autant que des enfants issus du même père et de la même mère, mais deux fois plus ou plutôt infiniment plus, puisque l'amour qui vient de la grâce a une puissance infinie, que ne peut jamais atteindre l'amour qui ne vient que de la nature. Il s'en suit par une conséquence ultérieure que la différence de nationalité ne doit jamais effacer l'amour entre chrétiens, pas plus que l'amour plus vif qu'on a pour des parents plus proches, ne doit détruire l'amour des parents plus éloignés; que l'état de domesticité, de maladie, d'infirmité, de pauvreté, ne doit non plus amener jamais aucun refroidissement dans la charité des heureux du monde pour leurs frères temporellement moins bien partagés, et que la différence dans les forces physiques autorise encore bien moins l'oppression du sexe faible par le sexe fort.
Ces vérités, pour tous les chrétiens qui n'ont pas renié ou laissé s'éteindre leur foi, sont l'évidence même. Mais les jurisconsultes de Rome païenne, les plus éclairés, même après cinq siècles de travaux sur la jurisprudence, avaient pu à peine les entrevoir. Ceux qui croyaient, s'il put se rencontrer jamais parmi les jurisconsultes des hommes aussi crédules, qu'après le déluge de Deucalion une nouvelle race d'hommes était venue de pierres jetées par Deucalion et par Pyrrha, ne pouvaient pas voir là un genre de fraternité bien
respectable. Ils pouvaient encore moins affirmer la fraternité des Romains avec les nègres de l'Ethiopie, on les hommes de la race jaune, que les marchands romains rencontraient dans les mers de l'Orient.
L'orgueil des grands venait encore augmenter les causes d'inégalité entre les hommes, qui procédaient de différences dans la conformation physique, du la couleur de la peau. Les premiers fondateurs de Rome, comme plus tard les empereurs, ne manquaient pas de s'attribuer une origine divine , de se dire issus de quelque dieu ou demi-dieu , et peut-être finissaient-ils par le croire à force de l'entendre répéter par leurs flatteurs. Ces princes infatués, et leurs descendants après eux, considéraient dès lors les autres humains comme issus de races subalternes. La croyance des païens à un destin inexorable, inexorabile fatum, faisait, en tout cas, supposer facilement aux princes et aux grands qu'eux seuls étaient nés pour le commandement, pour les grandeurs, pour les richesses, et que le reste des hommes avait pour lot inévitable la dépendance, l'humiliation et la pauvreté.
Le christianisme orthodoxe devait dissiper à jamais, partout où il s'implantait, toutes ces pensées sottes et impies. Mais, encore une fois, ce christianisme-là ne s'enracina profondément que dans l'Occident. Dans l'Orient, les hérésies qui naissaient à tout instant furent cause que l'organisation sociale païenne s'y maintint presque sans changement. L'esclavage, par exemple, se perpétua dans l'Orient jusqu'à la domination musulmane, qui devait faire d'autres esclaves à son tour. La vie cénobitique y fut fort connue et fort pratiquée, mais la vie chevaleresque y fut toujours ignorée, et les prêtres grecs, avec leurs femmes, dont ils pouvaient n'être séparés que théoriquement, différaient à peine du grand pontife de Rome païenne, à qui les mœurs imposaient aussi une certaine continence, puisqu'il ne pouvait se marier
qu'une fois. Ces prêtres, mêlés à toutes les affaires terrestres, embarrassés le plus souvent d'une compagne, et le plus souvent aussi d'une progéniture, devenaient par cela même incapables des dévouements prodigieux que devait amener dans l'Occident la rigueur du célibat ecclésiastique.
Les jurisconsultes chrétiens de l'Orient furent donc toujours moins préoccupés que ceux de l'Occident du bonheur des masses, qui doit être l'objectif perpétuel du jurisconsulte, et, par cela même, le droit n'acquit jamais chez eux la magnifique expansion qu'il reçut dans l'Occident. C'est pour ce motif que nous voulons indiquer d'un seul trait, sans nous arrêter plus qu'à la fin de l'empire d'Orient, tous les travaux des jurisconsultes orientaux qui furent de quelque utilité pour les progrès de la science juridique, afin de ne plus nous occuper par la suite que des travaux des jurisconsultes de l'Occident', dont l'humanité, surtout l'humanité souffrante, a recueilli incomparablement plus de fruits.
Nous diviserons, dans ce livre-ci, tout ce que nous avons à dire sur les jurisconsultes d'Orient, en quatre chapitres, correspondant à autant de périodes. La première période ira depuis Constantin jusqu'à la promulgation du Code théodosien ; la seconde, depuis le Code théodosien jusqu'aux recueils de Justinien ; la troisième, des recueils de Justinien jusqu'aux Basiliques; la quatrième enfin, des Basiliques jusqu'à la prise de Constantinople par Mahomet IL