CHAPITRE II
Des canonistes antérieurs au douzième siècle, ou des premiers collecteurs de canons.
Avant l'invention de l'imprimerie, le texte des lois qui n'étaient pas gravées sur le marbre ou sur l'airain, et il en restait bien peu de ce genre, ne pouvait se conserver que par la main des copistes. Mais dans la longue période troublée par les invasions des barbares, les copistes, dans l'Occident de l'Europe, étaient rares. Les barbares ne s'exerçaient qu'à manier la lance ou la framée, ou à lancer des javelots. Leur rude main ne savait pas ce que c'était qu'un style ou une plume. Les peuples soumis, de leur côté, n'avaient que le temps d'arracher à la terre, par des travaux incessants, de maigres subsistances indispensables à la vie : toute culture intellectuelle était impossible à quiconque vivait de ses bras. Le clergé séculier avait assez à faire aussi d'administrer les secours spirituels à des populations clairsemées, cachées le plus souvent dans les profondeurs des bois ou dans les plis des montagnes. Ce n'était que dans l'enceinte des monastères, protégés par des tours et de hautes murailles, que des hommes laborieux pouvaient se livrer, à l'aise, à la transcription des livres ; et là même, le nombre des copistes fut, dans l'origine, très-restreint, la plupart des moines étant occupés à cultiver la terre ou à recueillir ses produits. Ceux qui se livraient au travail sédentaire de l'écriture s'occupaient, d'ailleurs, tout d'abord, de recopier les livres indispensables aux habitants du monastère, et qu'il fallait renouveler souvent, tels que missels, bréviaires et autres livres liturgiques.
Dans ces circonstances, il devenait bien difficile de conserver le texte intégral des décisions prises dans les con-
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ciles, surtout dans les conciles provinciaux, qui se tenaient fréquemment dans ces temps ; et si tout ce que le monde compte de lettrés doit de la reconnaissance aux moines qui nous ont conservé les principaux monuments de la littérature grecque ou latine, les chrétiens de toute classe en doivent bien plus encore à ces mains bénies,' qui nous ont transmis le texte exact des écritures sacrées et les principaux monuments du droit ecclésiastique.
Quand il ne s'agissait que de copier l'Ecriture-Sainte, il suffisait que le copiste connût passablement la langue latine ou grecque, dans laquelle le livre était écrit , puisqu'il n'avait qu'à le reproduire intégralement sans y changer une syllabe. Mais pour faire un recueil de canons, le copiste avait besoin d'être guidé par des hommes versés dans les principes du droit. 11 fallait, en effet, apprécier d'abord si l'assemblée dont on voulait conserver une décision avait été tenue régulièrement, ce qui n'était pas toujours facile à reconnaître. Il fallait ensuite faire un choix entre les décisions du concile, qui n'avaient qu'un intérêt transitoire ou local, et celles qui, à raison de leur caractère permanent et général, méditaient seules d'être conservées, et ce choix demandait aussi du discernement.
Les collecteurs de canons, quoique leur tâche nous paraisse aujourd'hui avoir été facile, ont donc plus de titres à être classés parmi les jurisconsultes que les premiers légistes de Borne, qui ne firent que publier les lois des Rois, ou des formules d'action, ce qui suffit cependant pour immortaliser les noms des Papyrius, des Flavius, des Œlius.
Les premiers conciles œcuméniques s'étant tous tenus en Orient, et les conciles provinciaux, à la même époque, ayant été aussi beaucoup plus fréquents dans les contrées orientales, où les hérésies pullulaient, que dans l'Occident, qui ne fut profondément ébranlé dans sa foi que par l'hérésie d'Arius et celle de Pelage, les premiers collecteurs de ca-
nous appartinrent naturellement à 1'EgliBe grecque, et l'Eglise latine conserve autant de gratitude que de respect pour tous ceux dont la catholicité n'a jamais été contestée: Mais, dans un livre élémentaire comme celui-ci, il est inutile de rappeler leurs noms, comme ceux des collecteurs qui les* suivirent, vu que les collections grecques eurent toujours fort peu de cours en Occident, où le grec était à peine connu.
Les collections exactes de canons eurent pourtant toujours beaucoup plus d'importance dans l'Eglise latine, que dans l'Eglise grecque. La raison en a déjà été indiquée, mais il est bon de la bien mettre ici dans son jour. Dans toutes les contrées qui faisaient partie de l'Empire d'Orient, les canons des conciles, même généraux, n'obligeaient les fidèles que dans le for intérieur. Pour qu'ils les liassent dans le fort extérieur, il fallait absolument qu'ils eussent reçu la sanction impériale, que les empereurs refusaient souvent. En Orient, les lois de l'Eglise, même dans les matières morales ou dogmatiques, ne devenaient donc point, par cela môme, des lois de l'Etat, tandis qu'en Occident les princes, à très-peu d'exceptions près, abandonnèrent le règlement de ces matières aux évêques, sans se réserver aucune espèce de contrôle. Tous les canons y étaient donc aussi obligatoires, même au for extérieur, que les lois édictées par les princes, décrétées par les peuples, ou résultant de coutumes constantes. Les collections de canons devinrent ainsi dans toutes * les contrées chrétiennes de l'Occident une des sources les plus importantes du droit positif et pratique.
La plus ancienne collection de canons rédigés en latin, et qui, pour ce motif, eut cours dès sa publication dans l'Église latine, fut celle de Denis le Petit, de qui l'on ne sait autre chose si ce n'est que c'était un moine Scyte. Cette collection fut publiée vers l'an 496. Elle fut suivie de beaucoup d'autres, dont il suffira de citer les principales, qui furent, en
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suivant l'ordre des temps jusqu'à la renaissance des études juridiques : celle de saint Isidore de Séville, celle de saint Anselme, évèque de Lucques, celle de Réginon, abbé de Prum, et celle de saint Yves, évèque de Chartres (4). Comme nous devons nous en tenir, dans notre livre élémentaire, à signaler à l'attention du lecteur les jurisconsultes les plus éminents de chaque époque, nous ne parlerons en détail que de saint Isidore de Séville et de saint Tves de Chartres, dont les collections conservèrent une très-grande autorité jusqu'à la "publication du décret de Gratien, dont nous ne parlerons que dans le livre suivant.