‹ Les grands jurisconsultesChapitre 21 sur 93 · I. — SAINT ISIDORE DE SÉVILLE · texte numérisé non relu

I. — SAINT ISIDORE DE SÉVILLE

Saint Isidore, né vers le milieu du sixième siècle, fut la merveille de son temps : il fut l'Aristote de la période barbare, qui avait commencé deux siècles avant sa naissance. Ce fut une étoile brillante au milieu d'une nuit obscure, et qui dut une partie de son éclat à l'état florissant où se trouvait l'Église d'Espagne, depuis que l'hérésie arienne y avait été complètement extirpée par les soins de saint Grégoire le Grand. Cette Eglise était composée de savants évoques, dont plusieurs sont dans le catalogue des saints; et les conciles de Tolède, qui se succédèrent sans interruption pendant plus de trois cents ans, sont des monuments de science et de sagesse, qui, après huit siècles, excitent encore l'admiration de tous les hommes versés dans le droit ecclésiastique.

Isidore de Séville fut le plus célèbre de cette brillante pléiade d'évèques, ce qu'il dut à une science véritablement immense. Son livre, des Ètymologies ou des Oiigines, est un livre connu de tous les érudits. Sa Chronique ou Histoire

(1) Y. le Dictionnaire de Durand de Maillane, v. Droit canon.

universelle, ne le cède guère à ses Étymologies, et la listé de ses ouvrages moins importants occuperait des pages entières.

Le seul de ses ouvrages qui ait trait directement à notre sujet, c'est une collection de canons qui lui est généralement attribuée, et qui, dès son apparition, jouit dans toute l'Europe occidentale d'une grande autorité, due, sans doute, à la vénération dont le nom de saint Isidore était partout entouré. Cette collection donna lieu, dans le dix-septième siècle, à une discussion célèbre parmi les canonistes, dont il nous semble utile de dire un mot.

Toutes les fois que des écrits ne sont pas revêtus du sceau d'une autorité publique, leur altération est facile. Quantité d'erreurs peuvent s'y glisser par inadvertance, et des changements peuvent aussi y être faits à dessein. Au dix-septième siècle, de savants canonistes français crurent remarquer que beaucoup de décrétâtes de la collection d'Isidore, telle qu'elle avait cours de leur temps, n'étaient que des intercalations faites après coup : c'est ce qu'on appela depuis, en France, les fausses Décrétâtes.

Les remarques de ces savants agitaient alors beaucoup les esprits, parce que quelques-unes des Décrétales, attaquées comme fausses, contenaient des propositions beaucoup plus favorables aux papes, que ne l'eussent voulu les canonistes gallicans ; mais la controverse qui se produisit sur ce point ne méritait pas le bruit qu'elle fit. A Dieu ne plaise qu'un chrétien puisse jamais approuver un faussaire ! La maxime de saint Augustin : Il n'est jamais permis de faire le moindre mal dans l'espoir d'obtenir un bien : Non *unt facienda mala ut adveniani bona, sera éternellement vraie. Le copiste inconnu, qui aurait ajouté à la vraie collection de saint Isidore des Décrétales qui, originairement, n'y figuraient pas, aurait eu un très-grand tort, si bonne qu'eût été son intention. Mais, d'un autre côté, il est d'une

évidence parfaite qu'une proposition, exacte en elle-même, ne peut pas devenir fausse par cela seul qu'une main téméraire n'aura pas craint de l'insérer dans un ouvrage où primitivement elle ne figurait pas, et c'est précisément le cas de ce que les jurisconsultes gallicans appelèrent les fausses Décrétâtes. Toutes les propositions qui y sont contenues sont, en elles-mêmes, d'une vérité incontestable, appuyées qu'elles sont sur une foule d'autres documents irrécusables ; et ce qu'on nomme les fausses Décrétales, si tant est que ce fussent des décrétales inventées, ce qui n'est pas sûr, ne purent avoir cours dans l'Église catholique, et conserver une autorité incontestée pendant plus de huit siècles, que parce qu'elles exprimaient exactement les croyances des fidèles et de leurs pasteurs.

Il n'est pas besoin de dire que si l'auteur des Étymologies fut mis, presque aussitôt après sa mort, dans le catalogue des Saints, c'est qu'à sa vaste érudition il joignait les vertus les plus parfaites, dont l'énumération édifiante ne peut qu'exciter un vif intérêt sous la plume des hagiographes, mais qui ne saurait trouver place dans un livre de jurisprudence. Contentons-nous de dire que saint Isidore, quoique ce fût l'humilité même, montra dans toutes les actions de sa vie la fermeté d'âme qui distingue les grands jurisconsultes, fermeté qui brilla d'un éclat plus vif encore dans un autre collecteur de canons, non moins autorisé, dans saint Yves de Chartres.

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