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II. — YVES DE CHARTRES

Le plan restreint de notre livre nous mettant dans la nécessité de nous élancer de sommets en sommets, pour le droit canonique qui nous occupe en ce moment, nous franchirons d'un seul bond, de saint Isidore à saint Yves de Chartres, un espace d'environ quatre siècles, durant lequel

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s'opérèrent, d'une manière latente et insensible, les deux pins grandes transformations sociales qui se soient accomplies dans l'humanité depuis le Déloge. Nous voulons parler de la disparition de l'esclavage dans tonte l'Europe chrétienne occidentale, et de l'amélioration, dans les mêmes contrées, de la condition des femmes, c'est-à-dire de la moitié du genre humain. Et comme, dans les sociétés païennes, le nombre des esclaves dépassa toujours de beaucoup celui des hommes libres, on peut affirmer qu'avant la double transformation dont nous parlons , c'est à peine si un dixième du genre humain connaissait cette honnête indépendance dont tous les habitants des contrées chrétiennes jouissent aujourd'hui, et sans laquelle les autres biens que la Providence, dans sa libéralité, départit aux humains sur la terre, perdent la plus grande partie de leur prix.

Cette double tranformation, si heureuse, fut le résultat insensible des progrès de l'esprit chrétien ; mais il serait impossible de marquer le développement de ce progrès année par année, ni même siècle par siècle. Il ne suivait pas, en effet, la même marche partout ; telle contrée pouvait être tantôt en avance et tantôt en retard sur les autres. Entrer donc dans ce détail, quand les documents précis feraient presque toujours défaut, ce serait une tâche aussi difficile qu'inutile. Autant vaudrait chercher à mesurer, heure par heure, la croissance d'un enfant.

Ce qui est certain, c'est que la double transformation dont nous parlons, fort avancée déjà au temps de saint Isidore, était complète au temps de saint Yves.

Personne peut-être, dans la catholicité, ne contribua à l'abolition de la servitude personnelle plus que sainte Bathilde, reine de France, qui vivait au milieu du septième siècle. Dieu permit que cette pieuse reine naquit dans l'esclavage, pour qu'arrivée au faite de la puissance quand, après la mort de Clovis II , son époux, elle devint pendant

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dix ans régente du royaume, elle pût signaler de la manière la plus éclatante sa charité vis à vis des infortunés qui étaient nés comme elle dans la servitude. Elle en affranchit des multitudes, et décida d'une manière générale que tous pourraient posséder en propre ce qui leur aurait été donné (4). C'était faire un pas immense vers l'abolition totale de la servitude personnelle, puisqu'il n'y eut plus d'esclave, possédant quelque chose, qui n'eût, si peu que son maître eût besoin de son pécule, un moyen sûr de se racheter.

Si tous les esclaves durent bénir sainte Bathilde, toutes les épouses durent, à leur tour, bénir saint Yves de Chartres, qui fut l'un des plus intrépides défenseurs du dogme catholique de l'indissolubilité du mariage, dogme auquel toutes les femmes chrétiennes doivent d'avoir repris auprès de leurs époux la place qu'Eve avait auprès d'Adam dans le paradis terrestre, quand elle y marchait de pair avec lui, inférieure à lui pour la force physique, mais égale en beauté et en dignité.

L'indissolubilité du mariage est, en effet, le seul préservatif certain de la femme contre l'affaiblissement de ses attraits, qu'amène inévitablement le cours du temps. Partout où elle n'existe pas, son sort est aussi instable que celui du serviteur vis-à-vis du maître. Dès que sa beauté vient à se flétrir, tout homme qui n'a pas de cœur, et il y en a toujours beaucoup qui en manquent, est porté à la repousser de son lit et de sa demeure, comme on jette loin de soi un bouquet flétri, ou, s'il est brutal, à la traiter comme une servante et à la fouler sous ses pieds comme la boue des chemins, sur qu'il est de trouver ailleurs les joies sensuelles, que la pauvre épouse, épuisée souvent par sa vertu môme, ne peut plus lui donner.

Quand, au contraire, le mariage est rigoureusement indis-

(1) Y. sa vie dans Godescard, au 30 janvier.

soluble, l'époux est absolument obligé par son propre intérêt de ménager l'épouse. S'il la flétrit dans sa fleur, il ne pourra plus trouver, tant qu'elle vivra, dans une autre femme les joies et les douceurs que procurent seules les amours légitimes. Honneur donc à jamais aux évêques chrétiens de l'Occident et à leurs chefs les évêques de Borne, qui proclamèrent toujours l'indissolubilité du mariage comme un dogme inflexible qui ne souffre aucune exception, pas même pour le cas d'adultère de la femme, cause de divorce que les princes et les hommes puissants eussent fort désiré faire admettre, sûrs 'qu'ils étaient, dès qu'ils le voudraient, d'appuyer par de faux témoins leurs calomnies contre l'épouse dont ils auraient voulu se défaire (4).

Saint Yves, avons-nous dit, fut, au douzième siècle, un défenseur intrépide et inflexible de la foi catholique sur ce point capital. Au temps de ce savant évêque, le roi de France, Philippe Ier, qui avait conçu une vive passion pour Bertrade, femme de Foulques, comte d'Anjou, ne craignit pas de renvoyer la reine Berthe, dont il avait eu deux enfants, pour pouvoir contracter avec Bertrade un hymen doublement adultère. Quelques évêques courtisans étaient entrés dans ses vues; lui promettant d'annuler à la fois l'union de Foulques avec Bertrade, et celle de Philippe avec Berthe, pour parenté ou alliance à des degrés prohibés, ou pour autres causes simulées.

Saint Yves, avant d'être élevé sur le siège de Chartres, avait professé, près de quinze ans, la théologie, dans un monastère de chanoines réguliers de Saint-Augustin, situé dans le diocèse de Beauvais. C'est là, selon toute apparence, qu'il prépara et peut-être publia sa célèbre collection de

(1) Nous avons dit ci-dessus, p. 119, que l'Eglise grecque admettait le divorce pour adultère de la femme. En ce point, elle n'est pas seulement schismatique, elle est hérétique.

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canons, divisée en dix-sept parties, qui fut jusqu'à Gratien l'ouvrage de droit canonique le plus accrédité dans la catholicité tout entière. Tves jouissait, en tout cas, d'une grande réputation de science en même temps que de sainteté quand il fut promu au siège de Chartres ; et si les évèques indignes qui se prêtaient aux honteux projets de Philippe, étaient parvenus à le faire entrer dans leurs vues, ils ne doutaient pas qu'une sentence d'annullation des mariages de Philippe avec Berthe et de Foulques avec Bertrade, à laquelle l'évoque de Chartres aurait concouru, ne fût considérée par les peuples de toute la France comme une sentence à l'abri de tout soupçon. Ils appelèrent donc saint Tves dans une conférence, où ils ne négligèrent rien pour le faire entrer dans leurs vues criminelles.

Le savant et saint évoque fut inflexible. Il résista avec la plus grande énergie aux vues criminelles du roi, et mit tout en œuvre pour le détourner de son dessein. Ses représentations ayant été inutiles, il persista généreusement à condamner le mariage projeté, et refusa absolument, après qu'il eut été contracté, de paraître à la cour du roi, de peur qu'on no pût en induire qu'il s'était départi de son premier sentiment. Philippe, indigné de sa résistance ouverte, fit piller ses terres et ordonna que le saint évêque fût renfermé dans une prison. Yves souffrit avec bonheur cette persécution, qui ne cessa qu'à la convocation d'un concile faite par un légat du Saint-Siège en 4404, et qui fut suivie de la mort de Philippe, l'année suivante. Yves mourut lui-môme en H 4 5, laissant à tous lès chrétiens un modèle accompli de toutes les vertus, et en particulier, de la fermeté inébranlable que doivent avoir les jurisconsultes comme les évoques, et que saint Yves possédait aux deux titres. Il est temps de passer à l'indication de quelques autres progrès dans le droit canon, auxquels on peut dire qu'aucun évêque ne fut étranger.

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