II. — DU BRÉVIAIRE ET DE SON PRINCIPAL RÉDACTEUR
Nous avons dit déjà que le recueil d'Alaric contribua bien plus que ceux de Théodoric et de Gondebaud, à conserver dans l'Occident la connaissance et la pratique du droit romain. Il est bien probable que, sans ce recueil, le droit romain n'aurait pas cependant cessé d'être conservé comme coutume dans les contrées méridionales de la Gaule, et dans la partie de l'Espagne soumise aux Visigoths. Mais les coutumes non écrites sont fort sujettes à s'altérer, et sans le Bréviaire il eût été bien difficile qu'une même loi pût se conserver longtemps par tradition dans de vastes contrées, séparées
en deux tronçons par une barrière physique aussi forte que la haute chaîne des Pyrénées. C'est donc à Àlaric II, puisque le Code théodosien n'avait dans les pays occupés par des rois barbares aucune autorité, que les habitants du midi de la Gaule et du nord de l'Espagne durent de conserver intact tout ce qui, dans le droit savant de Rome païenne, n'avait rien de contraire aux idées chrétiennes.
Quel fut le principal rédacteur du Bréviaire? Il n'y a pas à en douter, ce fut Anien. Comme un exemplaire authentique du Bréviaire (4), qui s'est conservé, porte, en tête, qu'il fut fait sous Alaric II, ordinante viro inlustri Goiarico comité, quelques juristes qui se sont occupés de ce point d'histoire ont prétendu que ce devait être ce Goiaric. Mais cette opinion, que repousse Savigny, ne saurait, en effet, se défendre.
Le nom de Goiaric est évidemment un nom barbare, et l'on conçoit parfaitement qu' Alaric eût dû choisir son ministre principal, comme semble l'indiquer l'épithète ordinans, parmi les hommes de sa nation. Mais il n'est pas à croire qu'il eût confié la rédaction d'un recueil de lois romaines à un Visigoth. Tout donne à penser, par conséquent, que le principal rédacteur du Bréviaire dut être Anien, que l'édit de promulgation indique comme le ministre chargé d'en authentiquer les manuscrits. Le nom d'Amen est, en effet, un nom romain, qui fut porté par plusieurs personnages, notamment par l'illustre évoque d'Orléans saint Agnan, dont le nom était Ânianus; et comme l'édit de promulgation dit expressément que le Bréviaire avait été rédigé par des hommes notables et des évêques, il est à présumer que le chancelier d' Alaric , Anien, était un évêque, arien probablement, puisque les rois visigoths, jusqu'au septième siècle, professèrent l'arianisme, mais qui aurait bien pu cependant être catholique , parce
(I) Le texte en est reproduit en tête du Code théodosien de J. (iodefroi.
qu'Alaric II fut un prince très-tolérant, qui ne persécuta jamais ceux de ses sujets, et ils étaient apparemment fort nombreux, qui professaient la foi catholique.
Quoi qu'il en soit, l'œuvre d'Anien doit être tenue en trèsgrande estime et dénote la main d'un véritable jurisconsulte, les hommes qui concourent par leurs connaissances juridiques aux progrès du droit étant certainement dignes de ce nom , quoiqu'ils n'aient fait que des œuvres en elles-mêmes peu remarquables, quand ils ont vécu dans un temps de grande ignorance , où les moindres bribes de science étaient difficiles à recueillir.
Jacques Godefroi, dans son ouvrage, d'ailleurs si estimable, sur le Code théodosien, traite cependant Anien assez durement. Quand il suppose que quelque texte du Code théodosien a été altéré ou tronqué dans le Bréviaire, il appelle cela un forfait d'Ànien, facinus Aniani (\ ) , expression qu'il applique aussi à Tribonien, à propos de changements semblables. Mais un tel reproche nous semble très-injuste, toutes les fois que la modification ou la suppression opérées avaient pour but de mettre le fragment primitif plus en rapport avec le droit chrétien, qui, au temps d'Anien et de Tribonien, avait changé sur quantité de points essentiels le droit romain païen. A ce point de vue, qui est le seul vrai, l'œuvre d'Anien nous semble irréprochable. Toutes les modifications ou suppressions qu'il opéra sur les textes dont il se servait furent faites très à propos, parce qu'elles furent constamment motivées par les différences profondes et capitales qui existaient entre les institutions de Rome païenne et celles de Rome chrétienne, et que les changements eurent toujours lieu dans un sens chrétien.
Il est aisé de se convaincre de cela en comparant le texte des Institutes de Gaïus et celui des Sentences de Paul,
(t) V. ProL ad Cad. theod., c. v et teç.
qu'on trouve dans le Bréviaire, avec l'ouvrage complet de Gaïus que nous possédons maintenant, et avec les divers fragments des Sentences de Paul que nous retrouvons çà et là dans le Digeste. Les auteurs du Bréviaire n'avaient rien conservé du quatrième commentaire de Gaïus , parce que ce commentaire n'avait trait qu'à la procédure de Rome païenne, tombée en complète désuétude depuis Constantin. Ils procédèrent en cela comme Tribonien, Théophile et Dorothée, qui, vingt-deux ans plus tard, ne conservèrent rien non plus du commentaire IY de Gaïus dans le IVe livre de leurs Institutes, qui, en apparence, devait lui faire pendant.
Les coupures faites çà et là au second et au troisième commentaire de Gaïus , qui furent réduits dans le Bréviaire à un seul livre, eurent la même cause, comme aussi celles faites dans le livre des Sentences de Paul, dont plusieurs textes, que nous trouvons dans le Digeste, ne furent pas reproduits dans le Bréviaire. Les preuves de ce que nous venons de dire arriveraient en foule, si nous avions la prétention de faire un livre d'érudition.
La même raison explique parfaitement pourquoi les auteurs du Bréviaire ne firent entrer dans leur recueil , et même simplement en abrégé, que les cinq premiers livres du Code théodosien. C'est que les onze derniers ne présentaient, pour les habitants des contrées soumises par les Visigoths, aucune utilité. Nous sommes certainement bien loin de vouloir déprécier l'ouvrage monumental de Jacques Godefroi sur le Code théodosien, et les travaux récents d'Hœnel sur ce même code. Mais la vérité est que les onze derniers livres du Code théodosien , très-intéressants pour juger la société byzantine, n'offraient aucune utilité pour les sujets romains des rois visigoths. Le sixième livre, par exemple, est consacré tout entier aux magistratures et aux dignités de l'empire d'Orient, et quel intérêt pouvait avoir pour les hommes de mœurs beaucoup plus simples de l'Occident, le tableau dé-
taillé et l'échelle interminable des distinctions imaginées par la vanité orientale ! De quel intérêt encore pouvait être, en Occident, tonte la partie du Code théodosien relative aux peines , quand le système pénal avait été complètement changé en Occident, même pour les populations indigènes, par l'introduction des compositions pécuniaires, établies dans toutes les contrées occidentales, par les lois barbares, aussi bien pour les populations soumises que pour la race conquérante? Cet intérêt était nul»
Dans les autres livres du Code théodosien dont le Bréviaire n'a rien conservé, nous ne nions pas qu'on n'eût pu extraire çà et là quelques constitutions , statuant sur des matières assez importantes, qui auraient pu s'adapter aux populations de l'ancien empire d'Occident, aussi bien qu'aux populations byzantines ; mais le nombre en est fort réduit, et nous répétons ce que nous avons dit déjà maintes fois, savoir : qu'au moment où les invasions des barbares avaient déjà plongé tout l'Occident de l'Europe dans des ténèbres épaisses, on ne pouvait conserver par la main des copistes, fort rares dans ce temps, que les ouvrages contenant en très-peu de lignes beaucoup de substance. Il fallait donc, de toute nécessité, réduire les recueils de lois aux proportions les plus minces pour être plus sûr de les conserver par la facilité de les recopier. Il fallait, si l'on nous permet cette comparaison, il fallait, en un temps où tout, arts, lettres et sciences, semblait sur le point de périr dans un immense naufrage, jeter à la mer non-seulement tout le lest, mais encore la partie la moins précieuse de la cargaison, pour être plus sûr de sauver l'autre.
A ce point de vue, nous ne voyons pas qu'il fût possible de faire mieux que ne firent Anien et ses collaborateurs. Ils méritent, à notre jugement, autant d'éloges, pour le moins, que Tribonien et ses aides, qui, avec plus de lumières et plus
de documents , ne s'acquittèrent pas mieux qu'Anien de la tâche qu'ils avaient entreprise.
Si nous ajoutons à cela que les changements apportés par Ânien aux textes primitifs dont il se servait, le furent en des tenpes d'une latinité aussi pure que celle des meilleures œuvres littéraires de ce temps de décadence, nous aurons, il nous semble, suffisamment justifié la grande place que nous donnons au principal rédacteur du Bréviaire dans notre livre, quoique nous n'y fassions mention que des jurisconsultes qui ont laissé dans la science du droit une traînée lumineuse.
La même raison justifiera auprès du lecteur les sentiments de vive sympathie que nous éprouvons pour les rédacteurs de formules dont nous allons parler dans le chapitre suivant.