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I. — DES FORMULES EN GÉNÉRAL

Les historiens du droit, à notre avis, n'ont pas suffisamment indiqué la part considérable que les rédacteurs de formules, à partir du septième siècle, eurent à la naissance des bonnes coutumes et au progrès des lois. Elle fut si grande que nous avons besoin d'employer une comparaison pour rendre l'impression, singulièrement douce, que produit sur nous la lecture de ces formules touchantes, qui servirent de modèle aux actes juridiques les plus importants durant les premiers temps du moyen âge, où le droit moderne n'était encore qu'à l'état d'incubation.

Dans les arts d'imitation , il n'y a que deux manières d'exprimer les sentiments qui puissent produire un grand

effet. La première, c'est l'art porté à une perfection si haute qu'il embellit la nature sans lui ôter rien de ses charmes. La seconde, c'est la naïveté la plus grande, où l'art semble se dérober tout à fait. Quelles sont, par exemple, les œuvres de sculpture et de peinture qui produisent sur nous le plus d'effet? Ce sont sans doute, d'abord, les chefs-d'œuvre des grands artistes, ce sont les œuvres immortelles de Michel- Ange, de Raphaël, et des artistes de toutes les grandes écoles, qui se sont le plus rapprochés de ces maîtres incomparables. Mais quel est l'homme de goût qui, après avoir vu de tels chefs-d'œuvre , pourra s'arrêter un seul moment sur une œuvre médiocre où l'art n'a point su se cacher? Il n'en est aucun. Tandis qu'après avoir contemplé les œuvres des Raphaël, des Lesueur, des Van Dick, on s'arrêtera avec charme devant des toiles enfumées, remontant aux premiers temps de la peinture italienne ou flamande, quoique l'art en soit tout à fait absent, lorsque, après des siècles, un parfum de sentiment religieux s'en exhale encore.

C'est une impression semblable que produisent dans notre âme les formulaires des septième et huitième siècles, comparés aux œuvres magistrales des grands jurisconsultes classiques, des Papinien, des Paul, des Ulpien , dans l'antiquité ; des Cujas, des Doneau, des Dumoulin, dans les temps modernes. Que remarque- t-on, en effet, le plus dans les œuvres capitales de ces grands jurisconsultes? C'est une logique admirable, aidée de toutes les lumières de la science, et l'on est étonné des clartés que leur esprit projette sur les matières les plus difficiles et les plus obscures. Mais tout cela ne frappe que l'esprit et ne fait nulle impression sur le cœur.

Les vieux formulaires du moyen âge produisent un effet tout opposé. Rien qui dénote chez leurs auteurs des facultés brillantes ; leur science est à peu près nulle, leur logique faible , leur style peu correct. On éprouve cependant toujours un véritable charme en les lisant. Pourquoi? Parce que

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dans leur langage grossier, ils traduisent cependant d'une manière très-fidèle les grands, les vrais, les éternels principes du droit, et non-seulemeut ceux qui sont gravés dans la conscience de tout homme venant en ce monde, mais encore ceux qui dérivent naturellement des dogmes chrétiens ; car c'est à cette source que les rédacteurs des formules allaient surtout les puiser. Des parfums d'équité et de religion s'exhalent de tous les vieux formulaires, aussi bien de ceux que l'érudition moderne a édités, que de ceux que connurent nos jurisconsultes et nos érudits du seizième et du dix -septième siècle , les Sirmon , les Bignon , les Linderbrog , les Baluze. Tous les auteurs des formulaires, en conseillant l'emploi de telle ou telle clause dans les actes dont ils donnaient les modèles, ne prétendaient pas assurément faire des œuvres de législateur, mais ils se trompaient ; ils étaient législateurs sans s'en douter. En dehors de l'Eglise, en effet, qui faisait, de leur temps, des lois proprement dites? Personne. Le grand législateur du moyen âge, Charlemagne, ne devait venir qu'après eux, et les rois barbares ne songeaient qu'à la guerre ou à leurs plaisirs : ils ne pensaient pas à faire des lois. Or, comme les formules répondaient parfaitement à l'esprit chrétien dont la majorité des populations était dès lors imprégnée, elles pénétrèrent si bien dans la pratique des affaires, qu'elles finirent souvent par changer la coutume, c'est-à-dire par convertir à la longue en droit commun ce que la formule d'abord n'avait pour but d'établir que par exception. Si l'on remarque la part fort grande encore qu'ont les notaires de nos jours, aux progrès du droit, dans toutes les matières que la loi n'a pas suffisamment réglées, on peut mesurer l'importance et l'étendue de l'œuvre des auteurs des formules, qui n'étaient presque jamais contrariés dans le courant qu'ils suivaient, par des lois précises, soit qu'elles manquassent complètement, ou que des lois anciennes régissant la matière fussent tombées dans l'oubli.

Les caractères que nous Tenons de constater se trouvent, ayons-nous dit, dans tous les formulaires, mais nulle part ils ne sont plus sensibles que dans le formulaire le plus anciennement connu, celui de Marculfe. Il convient donc de nous arrêter sur cette œuvre dont bien des gens parlent san3 en avoir, par eux-mêmes , senti jamais le mérite. Elle est aussi intéressante que la Légende dorée, et bien plus utile, puisque c'est le tableau le plus vrai de toute une époque, dont l'état social en formation contenait les germes du nôtre.

§ II. — MARCULFE.

Les formulaires qui se sont conservés jusqu'à nous, celui de Marculfe excepté, ne portent aucun nom d'auteur, ce qui, pour les hommes de notre temps, peut être un sujet de surprise. Dans notre siècle vaniteux, où l'on ne vise qu'à la renommée et au lucre, rencontrer une œuvre de quelque mérite dont l'auteur ait gardé l'anonyme dans un autre but que celui de se faire chercher, est chose tellement rare que nous n'en connaissons pas d'exemple. Il en était autrement dans ce moyen âge dont nos petits esprits parlent aujourd'hui avec un mépris qui dénote leur profonde ignorance. On ne travaillait alors qu'en vue de Dieu, qui voit tout, apprécie tout, récompense tout , jamais en vue des hommes, qui trop souvent voient mal, apprécient plus mal encore, et ne peuvent donner, en tout cas, que des récompenses aussi fragiles qu'eux-mêmes. Les architectes, qui élevaient dans tous les pays catholiques des temples admirables, auraient cru manquer à Dieu à qui revient toute gloire , s'ils s'étaient permis de graver leur nom sur une pierre même extérieure de ces monuments grandioses, les peintres ne signaient pas leurs tableaux, et les auteurs s'entouraient des mêmes voiles dans leurs écrits.

Si nous connaissons le nom de Marculfe, le rédacteur du

plus connu des formulaires, noua le devons à son humilité même. Un saint évêque (4), qui connaissait sa science, lui avait commandé de rédiger les formules les plus utiles qu'il pourrait trouver, pour les actes les plus importants ou les plus usuels de la vie civile, et c'est pour s'excuser d'avoir fait un travail qu'il jugeait dépourvu de tout mérite, que Marculfe fait à l'évêque une dédicace où il est obligé de se nommer, mais en se disant le dernier et le plus vil de tous les moines, ultimus ac vilissimus omnium monachorum. Toute la préface est empreinte de cette humilité profonde. L'auteur attribue l'imperfection de son œuvre à son défaut d'intelligence, à sa rusticité, et à son ignorance des belles-lettres. La vérité est que le latin de Marculfe est souvent incorrect. Les barbarismes n'y sont pas rares, et les noms, sujets ou régimes, mis habituellement au même cas, y marquent déjà le passage du latin grossier de ce temps aux langues romanes modernes qui allaient naître, et où les noms ne devaient plus avoir de déclinaison. Le livre de Marculfe laisse donc beaucoup à désirer au point de vue du langage, mais le contenu ne laisse pas d'être infiniment précieux. Les amphores de terre ne conservent-elles pas mieux que ne pourraient le faire des tonneaux d'or, les liqueurs délectables ! Et quelle liqueur peut faire autant de bien au cœur que les sentiments exprimés par Marculfe dans tout son livre en font à l'âme !

L'ouvrage est divisé en deux parties. La première contient les formules des actes consentis par des rois, des princes, des évêques ou d'autres grands personnages, que Marculfe appelle pour ce motif des chartes royales, Carias regales. La seconde renferme des formules d'actes passés entre personnes d'une condition inférieure, que Marculfe désigne sous le nom de Carias pagenses, et que nous appellerions aujourd'hui

(1) Bignon a prouvé que l'évêque Landric, auquel Marculfe dédia son œuvre, était Landric, évêque de Paris, qui vivait vers Tan 660. V. Balute, t. 2, p. 862.

des chartes roturières. Les unes et les autres contiennent beaucoup de modèles de donations faites aux églises, aux monastères, aux établissements hospitaliers ; mais ces sortes d'actes ne diffèrent alors, comme c'était raison, que par les prologues, où les rois et les princes s'expriment naturellement avec plus de solennité que les donateurs occupant des positions plus humbles dans l'échelle sociale. Le grand nombre de ces formules, ayant toutes le même but et destinées à toutes les classes de la société, est le signe le plus irrécusable de la foi vive de ces temps, où les dons pies étaient aussi fréquents que, de nos jours, ils sont rares.

Les deux parties du livre de Marculfe ont donc un fond qui leur est commun, celui des dons et legs pieux ; mais la première partie contient, de plus, beaucoup de formules d'actes que nous appellerions aujourd'hui administratifs ; la seconde, un nombre encore plus grand d'actes d'intérêt privé, qui nous touchent bien davantage, imprégnés qu'ils sont tous de cet esprit chrétien qui, comme nous le disions tout à l'heure, apparaît dans tous les vieux formulaires. Les formules d'affranchissement des serfs, très-nombreuses dans Marculfe, montrent déjà d'une manière accentuée la tendance des peuples chrétiens à faire disparaître l'institution impie de l'esclavage. Celles relatives aux droits respectifs des époux et des enfants dans la famille annoncent aussi, dans la position de la femme et des enfants, un progrès marqué sur le vieux droit germanique. On y remarque, par exemple, que l'usage des donations faites par le futur mari ou son père à la future épouse était déjà fort répandu au septième siècle; que les père et mère s'efforçaient aussi de réparer pour les filles les conséquences de la loi salique qui les excluait de la succession à certaines terres, et de faire jouir, par une vocation expresse à leur hérédité, les enfants d'une fille prédécédée du bénéfice de la représentation. Les formules rédigées dans ce but, sont toujours précédées d'un préam-

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baie, où le donateur ne manque pas d'exprimer qu'il obéit à «a conscience, en réparant, autant qu'il le peut, les conséquences d'une loi qu'il considère comme contraire aux règles de la justice éternelle. Les formules de Marculfe tendaient ainsi à restreindre autant que possible les privilèges de masculinité ou de primogéniture , que des raisons politiques tenant à la forme de certains gouvernements peuvent seules justifier.

Mais quittons un sujet de réflexions qui nous conduirait beaucoup trop loin, et passons des premiers artisans de notre droit moderne, vêtus la plupart apparemment comme Marculfe de la bure monacale, à d'autres ouvriers de ce grand œuvre, en qui l'Occident contempla de nouveau les splendeurs de la pourpre impériale, qu'il ne connaissait plus depuis la fin de l'Empire d'Occident , qui remontait à trois cent vingt-cinq ans.

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