CHAPITRE V
Des collections de capitulaires et de leurs auteurs. J I, — DES CAPITULAIRES.
Nous venons d'indiquer, dans le précédent chapitre, la grande influence qu'exercèrent les recueils de formules sur notre droit ancien. Les capitulaires des rois Francs furent aussi une des sources les plus importantes de ce droit.
Nous devons à un érudit de premier ordre, digne imitateur des Bénédictins, et digne successeur des Jacques Godefroi, des Tillet, des Pitbou , nous devons à Baluze un recueil à peu près complet des capitulaires des rois Francs. Baluze, à la suite de grandes recherches faites dans les archives des cathédrales et des monastères, et dans les bibliothèques des hommes les plus savants de son temps, a recueilli un certain
nombre de capitulaires antérieurs à Gharlemagne : le plus ancien, du roi Childebert, remonte à Tannée 554. On en trouve ensuite un certain nombre des autres rois de la première race. Mais ces capitulaires, dont la plupart sont courts, d'autres tronqués ou mal copiés par des copistes ignorants, ne nous fournissent qu'assez peu de lumières sur l'état civil et politique de nos ancêtres depuis le commencement de la monarchie française. Il en est autrement des capitulaires de Gharlemagne. C'est un monument véritablement admirable, auquel ce grand prince eut une part infiniment plus grande que celle que prit Napoléon Ier à la rédaction du Code civil, auquel il voulut cependant donner son nom quand il fut parvenu au sommet de sa puissance.
On voit, en lisant les capitulaires de Cbarlemagne, que la sollicitude de cet homme extraordinaire, dont les romans de chevalerie entourèrent plus tard le nom de tant d'éclat, se portait avec autant de soin sur les moindres détails d'administration, que sur le commandement des armées. Il eut le bonheur d'avoir à la fois, autour de lui, des preux qui l'aidèrent dans ses conquêtes, et des hommes sages qui l'assistèrent dans la rédaction des lois qu'il donna à la moitié de l'Europe, car son empire avait au moins autant d'étendue que l'Empire d'Occident, qu'il faisait revivre.
Le temps de Charlemagne fut l'époque la plus glorieuse pour l'Eglise catholique. Jusqu'à ce prince, les papes avaient été sans cesse persécutés ; ils le furent d'abord par les anciens empereurs de Rome jusqu'à la division de l'Empire. Ils le furent ensuite par les empereurs d'Orient, dont beaucoup furent hérétiques , et qui tous étaient jaloux de l'influence, de plus en plus grande, que les papes acquéraient à Rome et dans l'Italie sur les populations qui les entouraient. Après la fondation du royaume Lombard, la situation des papes fut pire encore, parce que les rois Lombards, peu éloignés qu'ils étaient de Rome, étaient des voisins ambitieux
qui cherchaient à dominer toute l'Italie, comme l'ont fait de nos jours les princes de Savoie.
Pépin et Charlemagne délivrèrent définitivement les papes de l'oppression des Lombards, dont le royaume prit fin en 774 ; et à partir de Tan 800, le couronnement solennel de Charlemagne comme empereur d'Occident , fit voir aux empereurs d'Orient, que Rome était décidément, et pour jamais, préservée de leur domination tracassière.
Adrien Ier et Charlemagne établirent alors la plus magnifique combinaison politique qui se soit vue depuis l'origine du monde. L'indépendance réciproque du sacerdoce et de la royauté est partout un grand bien. Elle exista toujours chez les Israélites, dont les pontifes ne pouvaient être pris que dans la descendance d'Aaron, tandis que leurs chefs, Juges ou Bois, furent toujours pris dans les autres tribus. Mais les Israélites ne formèrent jamais qu'un État assez restreint, même au temps de Salomon, qui fut celui de leur plus grande puissance. Ils s'attendaient bien à dominer un jour toutes les nations quand le Messie serait venu, parce que la plupart d'entre eux entendaient dans un sens littéral et grossier, ce qui était dit de l'empire universel du Messie dans les prophètes ; mais ils ne purent jamais voir la réalisation de leurs espérances, parce qu'ils se trompaient sur le vrai sens des prophéties.
Adrien Ier et Charlemagne virent ce rêve des Juifs à peu près réalisé. Les irruptions des barbares avaient cessé ; la puissance musulmane déclinait aussi. Charlemagne étendait son sceptre depuis l'Elbe jusqu'à l'Ebre et à l'Italie méridionale, c'est-à-dire sur plus de la moitié de l'Europe, dont l'autre était sans force parce que ses princes, séparés les uns des autres par les vastes Etats de Charlemagne, étaient complètement hors d'état de concentrer leurs forces, et n'exerçaient, par conséquent, sur les affaires générales de l'Europe aucune influence. Adrien I" et Charlemagne pensèrent que
c'était le cas de soumettre tous les peuples, au moins de l'Occident, à un seul sceptre, comme ils étaient soumis à une seule houlette, celle des évèques de Rome, chefs de toute l'Église, mais plus spécialement patriarches de l'Occident. Cette grande pensée fut réalisée sous Charlemagne, et continuée sous ceux de ses successeurs qui portèrent aussi dignement que lui la couronnne impériale, sous Othon Ier et Henri Ier.
Charlemagne sentait bien que l'influence immense qu'il avait sur toute l'Europe chrétienne tenait à sa liaison étroite avec le chef de l'Église universelle, et il attachait le plus grand prix à ce que cette union fût parfaite dans tous ses États. Sa haute intelligence lui fit voir que le meilleur moyen d'atteindre ce but était de régler les points intéressant, à la fois, l'Église et l'État, dans des assemblées de personnes notables, appartenant les unes à l'Église, comme les évèques et les abbés, les autres à la partie la plus brave de la nation, comme les ducs et les comtes. Les édita que Charles rendait à la suite de ces assemblées furent désignés plus spécialement sous le nom de capitulaires, Capitularia, expression générique cependant qui embrassait tous les édita rendus par le monarque, et même les mesures arrêtées par les grands dignitaires de l'État ou de l'Église.
Les capitulaires étaient donc publiés à cette double fin, d'assurer le bon ordre dans le clergé et dans la société laïque. C'est pour cela qu'Anségise, dont nous parlerons bientôt, classa les Capitulaires de Charlemagne en deux livres, le premier consacré aux matières ecclésiastiques, le second aux matières civiles.
La même manière de procéder fut suivie par Louis le Débonnaire et par Charles le Chauve. Mais plus les Capitulaires devenaient nombreux, plus il était nécessaire d'en assurer la conservation par l'écriture, la tradition ne pouvant être
une règle suffisamment sûre que pour les lois dont l'application est journalière.
Les personnages qui contribuèrent le plus à la conserva» tion des Capitulaires acquirent des droits incontestables à la reconnaissance de tous les peuples chrétiens , et ces personnages nous sont mieux connus que les auteurs de formules. Un seul nom parmi ceux-ci nous est parvenu, celui de Marculfe. Les collecteurs de Capitulaires dont nous possédons les recueils nous sont, au contraire , tous connus, au moins par leurs noms, et c'est de ces savants personnages, appartenant tous au clergé , que nous allons parler dans le paragraphe suivant.
§ II. — DES PRINCIPAUX COLLECTEURS DE CAPITULAIRES, ANSÉGISE, BENOIT LÉVITE, ISAAC ET HERARD.
Nous avons eu déjà l'occasion de remarquer souvent que plus les lois deviennent nombreuses, plus il devient nécessaire de les recueillir, et de les classer dans un ordre méthodique qui en facilite à la fois l'étude et l'intelligence.
Avant les premiers successeurs de Charlemagne, la nécessité d'un recueil complet de Capitulaires ne s'était pas encore fait sentir. Les premiers rois Francs, tout occupés de soins militaires, ne songeaient guère à faire des édits. Charlemagne, au contraire, en fit un grand nombre ; mais ces édits étaient suffisamment connus des peuples par l'application incessante qu'en faisaient des officiers, envoyés par lui dans les diverses contrées de ses vastes États pour veiller surtout à l'administration de la justice. Ces officiers furent désignés dès lors sous le nom de Missi dominici.
Mais quand Charlemagne mourut , les rênes du gouvernement passèrent du bras le plus vigoureux aux mains les plus faibles, aux mains d'un prince qui ne se recommanda que par une bonté voisine de la faiblesse, disposition d'esprit
LBS GRANDS JURISCONSULTES. 461
qui n'est pas proprement un vice, mais qui est encore moins une vertu, et que l'épithète de débonnaire, qu'on accola par la suite au nom du premier successeur de Charlemagne, exprime très-bien. Louis le Débonnaire eût suffisamment rempli sa tâche de souverain, s'il eût fait exécuter fidèlement les édits de son glorieux père. Au lieu de cela, il en fit luimême quantité d'autres, mais qui, par la faute de ses officiers, restaient enterrés, dès le premier jour, dans les armoires des archives.
Un savant abbé, pour empêcher que les édits du père et ceux du fils ne tombassent peu à peu dans l'oubli, eut l'heureuse pensée de les recueillir dans un ordre méthodique, et nous devons nous arrêter un moment sur ce personnage recommandable, qui s'appelait Anségise.