‹ Les grands jurisconsultesChapitre 34 sur 93 · I. — RÉFLEXION PRÉLIMINAIRE · texte numérisé non relu

I. — RÉFLEXION PRÉLIMINAIRE

L'époque que nous allons parcourir fut celle où la puissance de l'Église, et par une conséquence nécessaire l'importance du droit canon, parvinrent à leur apogée. L'autorité des papes était alors universelle et incontestée dans tout l'Occident, et le droit canon dominait les lois civiles de chaque contrée comme un grand chêne domine les moissons des champs et les herbes des prairies. C'est alors que la servitude personnelle disparut tout à fait de l'Europe occi-

dentale, qui ne connut plus que des serfs de la glèbe, c'està-dire des familles attachées en certaines contrées à la culture des champs, sans jamais pouvoir la quitter sans le congé du seigneur, mais que le seigneur ne pouvait pas en détourner non plus. C'est alors que la femme devint partout l'objet d'un culte aussi bien pour l'homme de peine que pour le chevalier, au lieu d'être simplement, comme dans les sociétés païennes, la première servante du chef de famille pour son travail ou ses plaisirs.

Mais pour toutes les choses que les saints livres ne règlent pas, l'Église catholique, nous l'avons vu précédemment, suivait les lois romaines, tant que les édits des princes ou les statuts locaux n'y faisaient pas obstacle. Et, comme dans les contrées qu'on appelait dès lors les Etats de l'Eglise, il n'y avait pas d'autre prince que le pape, il en résultait que la loi romaine constituait le fond de la législation des États pontificaux, aussi bien qu'au temps de Constantin et de Théodose le Grand. Cette circonstance explique pourquoi les papes, au douzième siècle, virent avec bonheur l'étude du droit romain renaître non loin de Rome, et dans un site plus salubre, par les enseignements du jurisconsulte qui se présente maintenant à nous le premier, dans le cycle nouveau que nous allons parcourir.

§. II. — IRNÉRIUS.

Le nom d'Irnérius est un de ces noms providentiels qui sont destinés à traverser les âges, parce qu'ils marquent un grand événement dans l'histoire de l'humanité. Ce serait sans doute tomber dans l'exagération que de comparer Irnérius à Colomb découvrant le Nouveau Monde. Mais ce qu'on peut dire avec vérité, c'est que ce savant homme rendit tout à coup à la science du droit un éclat qu'elle

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▼ait perdu dans l'Europe occidentale depuis le temps de Papinien, c'est-à-dire depuis plus de huit siècles.

Quelles furent les circonstances qui firent éclore cet homme extraordinaire, et quelles furent les conséquences de son enseignement? C'est ce qu'il est intéressant d'étudier. Recherchons d'abord les causes éloignées de l'enseignement d'Irnérius, nous en verrons ensuite les causes prochaines et immédiates.

Pendant plusieurs siècles, ce fut une croyance à peu près générale parmi les légistes, que la rénovation des études juridiques dans l'Occident tint à une cause fortuite. On supposait que le droit romain, après l'invasion des barbares, était complètement tombé dans l'oubli, et ne fut étudié de nouveau que lorsque les Pisans trouvèrent, en 4435, dans la ville d'Amalphi dont ils s'étaient emparés, un manuscrit des Pandectes, qu'on supposait avoir été le seul qui se fût conservé dans l'Europe occidentale. Savigny, dans sa trèsremarquable et très-intéressante histoire du droit romain au moyen âge (4), a réfuté victorieusement cette fable, fausse de tout point.

Il est certain d'une part, nous le rappelions il n'y a qu'un moment, il est certain que le droit romain s'était conservé comme loi obligatoire dans beaucoup d'Etats de l'Europe, et que partout il formait la loi du clergé sur tous les points qui n'étaient pas contraires à la législation locale. Il n'est pas moins certain, d'autre part, que l'exemplaire des Pandectes, trouvé à Amalphi par les Pisans, n'était pas le seul qui restât dans l'Europe occidentale. Divers passages des premiers docteurs de l'école de Bologne prouvent qu'ils avaient d'autres manuscrits des Pandectes sous les yeux.

Savigny attribue la renaissance des études juridiques principalement à l'état de prospérité et de richesse où étaient

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parvenues les Tilles Lombardes dès le onzième siècle , mais ce n'est pas encore remonter assez haut. Jamais les études de droit romain n'auraient atteint à Bologne l'immense développement qu'elles y prirent tout à coup, si son université n'eût pu être peuplée que de Lombards. Si Bologne devint la grande lumière de l'Occident, c'est qu'au temps où nous sommes arrivé , les croisades avaient depuis longtemps facilité l'accès de cette ville, en développant la puissance maritime de Gênes, de Pise et de Venise. Les étudiants pouvaient donc affluer à Bologne de toute l'Europe, ce qui, avant les croisades, était chose impossible.

Ajoutons que les guerres saintes avaient mis les croisés de toutes les nations en contact avec les Grecs , régis par les lois romaines, et qui le furent jusqu'au dernier jour de leur empire. Ce contact incessant dut faire connaître à ceux des croisés qui avaient quelque science, quantité de manuscrits de la collection de Justinien, qui se trouvaient dans les dépôts publics ou les bibliothèques des églises et monastères de l'Orient. Personne aujourd'hui ne conteste plus que les croisades provoquèrent un grand mouvement intellectuel; et comme le droit est la plus importante de toutes les sciences, c'est le droit qui dut profiter le plus de cette soif d'apprendre dont toute l'Europe fut alors saisie. La position centrale de la Bomagne par rapport aux autres contrées de l'Europe occidentale, par rapport à l'Italie méridionale, à l'Espagne, à la France et à l'Allemagne, indiquait qu'un enseignement public et complet du droit devait réussir dans cette contrée mieux que dans aucune autre.

Telles étaient les circonstances générales qui devaient assurer le succès d'un enseignement donné par un homme d'une grande intelligence et d'une grande instruction.

Toute œuvre nouvelle cependant a peine à réussir quand elle n'est pas protégée et encouragée par des personnes puissantes. Mais cette chance heureuse ne manqua pas à

Irnérius. Il eut pour protecteur la princesse la plus distinguée de son temps par les qualités de l'esprit autant quepar celles du cœur, la célèbre comtesse de Toscane, Mathilde. Mathilde fit deux grandes choses, dont une seule suffirait pour l'immortaliser. Elle eut d'abord la gloire d'affermir la puissance temporelle des papes, indispensable pour le bonheur des peuples, et sa plus heureuse pensée fut de léguer tous ses Etats à Grégoire VII. Mais elle ne pouvait pas en avoir de plus utile après celle-là, que de faire enseigner les lois romaines par un homme à la hauteur de cette grande tâche. Celui qu'elle choisit pour cette œuvre importante fat Irnérius.

Savigny cite lui-même le passage de la chronique de l'abbé d'Ursperg, où il est question de la mission que donna Mathilde à Irnérius, d'expliquer les lois (4). Mais, à son dire, la comtesse Mathilde n'aurait exercé sur Irnérius qu'une influence toute personnelle : « Car, dit-il, Bologne n'obéissait pas à ses lois et elle ne pouvait y instituer des professeurs. » La grande exactitude de Savigny se trouve ici en défaut. Mathilde pouvait parfaitement charger Irnérius d'un enseignement à Bologne, parce que cette ville se trouvait comprise dans ses vastes États. Mathilde n'était pas seulement comtesse de Toscane, elle possédait aussi dans l'Italie du nord, Mantoue, Parme, Reggio et Modène ; et Bologne, qui n'est qu'à neuf lieues de Modène, faisait partie de ce dernier duché.

Quoi qu'il en soit, il est certain, parce que tous les glossateurs l'attestent, qu'Irnérius enseigna le droit à Bologne avec le plus grand succès, dans la première partie du

(1) Après avoir parlé de Oratien et du temps vers lequel il composa son Décret, le chroniqueur ajoute : « Eisdem quoque temporibus dominus Wernerius libros legum, qui dudum neglecti fuerant nec quisquam in eis studuerat, ad petitum Mathi+dœ comitissœ rénovant. (Eût. du dr. rom. au moyen âge, ch. 26 et 27.)

onzième siècle. Savigny a supposé qu'Irnérius, qui, de 4446 à 4448, fut au service de l'empereur Henri V, dut professer avant cette date et qu'il ne dut pas ensuite professer de nouveau. Mais tout cela est absolument conjectural. Irnérius aurait pu parfaitement reprendre son enseignement après avoir quitté le service de Henri V ; le silence de l'histoire sur ce point ne fournit qu'un argument négatif sans portée, vu le peu de documents qui nous restent d'une époque aussi reculée.

Ce qui est certain, en tout cas, c'est qu'Irnérius ne professa pas seulement avec un grand éclat, mais qu'il composa encore des ouvrages d'une grande utilité pratique et d'une grande science. C'est lui notamment qui composa les abrégés des Novelles qu'on désigne sous le nom d'Authentiques. Ces petits abrégés pleins de suc étaient extrêmement utiles, parce que les constitutions des empereurs grecs étaient d'une prolixité déplorable. Aussi furent-ils transcrits dans les manuscrits à la suite de chaque loi du Code, que la Novelle abrogeait ou modifiait, et c'est à cette même place qu'on les laissa, après la découverte de l'imprimerie, dans les éditions imprimées. Cet usage, qui s'est conservé jusqu'à nos jours, prouve toute l'utilité des petits résumés d'Irnérius, qui sont destinés à durer autant que le Code même.

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