VIII. — SUITE DES GLOSSATEURS : AZON, HUGOLIN , ACOURSE
Après les quatre docteurs, disciples d'Irnérius, dont nous avons parlé au § III, un assez grand nombre de professeurs, presque tous appartenant à l'Université de Bologne, continuèrent d'enseigner le droit romain avec éclat. Gomme nous n'avons pas la prétention de refaire les admirables travaux de Savigny sur l'histoire du droit romain au moyen âge, nous pourrions, à la rigueur, nous borner à renvoyer à ce bel ouvrage pour la nomenclature, fort longue, des romanistes du treizième siècle. Nous devons cependant signaler à la jeunesse les plus illustres d'entre eux, et dire quelques mots de leur personne et de leurs travaux, en suivant l'ordre des temps.
I. azon. — Âzon naquit à Bologne, on ne sait en quelle année. Il y professa le droit romain avec éclat an commencement du treizième siècle, et composa plusieurs ouvrages, notamment des gloses estimées sur les trois parties du Digeste, puis une Somme sur le Code de Justinien, et une autre sur les Institutes, plus estimées encore. On appelait Sommes, dans ce temps, des expositions dogmatiques succinctes sur les lois, tandis que les gloses étaient de simples annotations sur les textes.
II. hugolinus. — Hugolin naquit à Bologne , comme Azon, dont il balança la réputation. Il professa à peu près dans le même temps, mais il survécut à Azon, mort en 4230, puisqu'il est nommé dans un document de l'année 4238 cité par Savigny. Il écrivit des gloses comme Azon, et des sommes aussi ; mais tandis qu'Azon avait composé, comme nous le disions tout à l'heure , des sommes sur le Code et les Institutes, Hugolin fit une somme sur le Digeste. Hugolin jouissait à Bologne d'une grande considération, puisqu'il fut chargé de trois ambassades dans l'intérêt de cette ville , l'une à Rome, l'autre à Florence, la troisième à Reggio. Son attachement à l'ordre, alors naissant, de Saint-Dominique était grand, puisqu'il donna pour la fondation d'un monastère de l'ordre, à Bologne, une somme de cent livres, somme considérable pour le temps.
Nous passons beaucoup d'autres jurisconsultes sur lesquels l'histoire ne nous a rien fourni d'intéressant, pour nous arrêter sur le prince des glossateurs, sur Accurse.
III. Acoubse. — Quoique Bologne, dès le temps d'Irnérius, fût devenue la capitale intellectuelle de toute l'Europe, et qu'on y vit affluer de tous les coins de l'horizon les hommes qui voulaient étudier à fond la science du droit, les grands jurisconsultes du douzième et du commencement du treizième siècle furent cependant presque tous Italiens.
Accurse, le plus célèbre des glossateurs, naquit à Ba-
gnolo , petit village peu éloigné de Florence. Son père était un simple laboureur, et les difficultés, toujours plus grandes, que rencontrent les personnes de basse extraction pour se faire un nom, indiquent combien Accurse dut dépasser ses contemporains par la science, pour arriver à la grande célébrité dont, plus heureux que beaucoup d'autres hommes illustres, il jouit pleinement de son vivant. Cette célébrité eut cependant pour principale cause une simple compilation, mais une compilation réussie comme celle de Gratien.
Les gloses, avons-nous dit, étaient des annotations que les premiers juristes du moyen âge faisaient sur les textes, principalement pour en expliquer le sens. Ces notes portaient une marque particulière, qui servait à en distinguer les auteurs ; c'était, en général, la première lettre du nom du glossateur. Mais toutes n'avaient pas dans les écoles le même crédit, et, quand elles se furent entassées les unes sur les autres durant un siècle, il fallut nécessairement les trier pour n'avoir pas un fatras. C'est l'œuvre qu'entreprit Accurse, et qu'il mena à bonne fin ; les annotations coordonnées et approuvées par lui prirent le nom de Grande Glose, et formèrent dès lors un tout complet, qui n'admit plus d'addition ni de retranchement.
Pour exécuter une œuvre pareille, il fallait avoir un esprit judicieux et une grande science. Accurse avait l'un et l'autre, et ses notes personnelles étaient écrites en un style qui attira, trois siècles plus tard, les éloges de Cujas, qui se connaissait en bonne latinité.
Accurse professa à Bologne pendant quarante ans, et l'on peut dire qu'il y fut comblé d'honneurs. En l'année 4252, il était assesseur du podestat de Bologne ; dans les villes italiennes, on le sait, le podestat était le magistrat qui rendait souverainement la justice. Plus tard, il devint citoyen de Bologne, titre dont les Bolonais étaient singulièrement
jaloux, et qu'ils ne décernaient qu'à des personnages d'un mérite tout à fait exceptionnel.
Accurse, dans le cours de son long enseignement, amassa de grandes richesses. Il acquit à Bologne une belle maison, qui devint plus tard le palais du gouverneur. Et comme sa grande glose ferma le cycle des glossateurs, il est à croire, à moins de supposer quelque interpolation postérieure, qu' Accurse, voilant un petit sentiment de vanité par l'emploi de la troisième personne, désignait sa propre demeure sous le nom de palais dans la glose de la L. 40, § 6, D., De cont. empL, où il est dit sur le mot rota : « Ut in palatio « domini Accursiî, ubi rota est per quam trahitur aqua. »
Le grand glossateur avait aussi sa maison des champs ; c'était un beau château, appelé Villa Riccardina, entouré de si vastes domaines que sa nombreuse postérité, enfants et petits-enfants, se trouvèrent tous riches à la mort de leur père et aïeul, qui ne mourut, d'après ViUani, qu'à soixante-dix-huit ans, c'est-à-dire vers l'an 4260.
C'est dans sa maison de campagne, où il s'était retiré après avoir professé quarante ans, qu' Accurse termina sa grande glose, qui, dès qu'elle eut paru, acquit une si grande autorité dans les écoles et dans les cours de justice, qu'elle ne tarda pas elle-même à être glosée, mais par des annotateurs qui furent tous fort au-dessous du mérite d'Accurse, à commencer par ses trois fils, dont nous allons parler dans le paragraphe .suivant. Pour trouver parmi les romanistes un homme plus illustre qu' Accurse, il nous faudra arriver non pas seulement jusqu'à Bartole, mais jusqu'à Cujas.
§ IX. — SUCCESSEURS d'àCCURSE : FILS d'aCCURSE , ODOFREDUS, DINUS.
I. Fils d'Accurse. — Accurse eut trois fils, qui cultivèrent la science du droit comme leur père, mais avec des
succès très-inégaux. Le premier, François, obtint une illustration presque aussi grande que son père ; le second, appelé Cervottus, passa pour être peu instruit; le troisième enfin, Guilhaume, après avoir été reçu docteur, ne tarda pas à entrer dans les ordres sacrés, et, après avoir obtenu divers bénéfices en France et en Espagne, devint successivement chapelain du pape, auditeur de rote et chanoine de Florence. Ces détails suffisent pour Cervottus et Guilhaume Àccurse, dont les noms, probablement, n'ont été sauvés de l'oubli qu'à cause de l'immense renommée de leur père. Quant à François, qui fut un des personnages les pins considérables de son temps, nous devons ajouter quelques détails de plus.
François Accurse naquit à Bologne en 4225. Il exerça de bonne heure des fonctions publiques, et professa le droit dans sa ville natale en 1270. En 4273, Edouard I*, roi d'Angleterre , qui traversait l'Italie à son retour de la Terre- Sainte, eut l'occasion de le voir, et conçut une opinion si avantageuse de son intelligence, qu'il voulut se l'attacher. Il lui confia successivement diverses missions très-importantes, auprès du roi de France notamment et auprès du pape Nicolas III.
Cette année môme, 4273, François Accurse, traversant la France pour se rendre en Angleterre, fit des leçons à Toulouse, et y soutint des disputes publiques contre Jacques de Ravigny, l'un des plus célèbres docteurs du temps et l'une des gloires de l'université de Toulouse, la plus célèbre alors de la catholicité après celle de Bologne (4).
François Accurse resta auprès d'Edouard huit à neuf ans. En 4282, il revint à Bologne, où il professa de nou-
(I) Bartole rappelle dans un de ses ouvrages la dispute des deux docteurs sur une loi du Digeste. Voyez dans le recueil de l'Académie de Législation, t. 9, p. 254, notre mémoire sur l'enseignement juridique à Toulouse.
LES GBANDS JURISCONSULTES. 207
veau le droit, vraisemblablement jusqu'à l'époque de sa mort, survenue en 4293, laissant après lui une réputation de savoir presque égale à celle de son père, mais comme homme, de fâcheux souvenirs. Dante, quelques années plus tard, le plaçait en enfer parmi les impudiques (4), et son avarice était notoire. Il prêtait à grosse usure à ses élèves, et leur faisait acheter leurs promotions aux grades par des présents. Savigny énonce, à ce sujet, un fait qui ne peut pas cependant être exact, de la manière, au moins, dont il est raconté.
En 4292, dit Savigny, le pape Nicolas III, sur la demande de François Accurse, déclara que tout l'argent qu'il avait reçu, par usure ou concussion, d'ecclésiastiques, serait censé donation, mais que l'argent reçu des laïcs leur serait rendu ou employé en œuvres pies <2). Savigny, qui ordinairement cite ses autorités sur chaque fait qu'il raconte, n'en indique aucune ici, ce qui nous fait croire que cet auteur, si savant d'ailleurs, a dû se méprendre d'une manière grave. Il n'est pas possible de supposer que Nicolas IV eût autorisé François Accurse à retenir le bien d' autrui , et il faut croire que Savigny a commis, à cette occasion, une confusion , qui a lieu de surprendre chez un homme aussi versé que lui dans le droit canon. D'après ce droit, les ecclésiastiques n'eurent jamais la libre disposition de ce qu'ils économisaient sur les revenus de leurs bénéfices. Ils ne pouvaient transmettre à leurs proches, ou léguer à des étrangers, que les biens qui leur étaient advenus de quelque autre côté , les produits non consommés des bénéfices de* vant revenir à l'Eglise, vu que les bénéfices n'avaient pas pour but d'enrichir les bénéficiera, mais seulement de leur procurer les moyens de vivre honorablement. Il est
(1) Inferno, XV, v. 110.
(2) EuU du dr. rom. au moyen âge, ch. 43.
208 LES GRANDS JUBISCONSULTBS.
donc très-possible que Nicolas IV, comme chef suprême de l'Eglise et administrateur naturel de ses biens, eût permis à François Accurse de garder' ce qu'il aurait extorqué d'ecclésiastiques sur les fonds de leurs bénéfices, mais il n'est pas possible qu'un pape eût pu le dispenser de rendre ce qu'il leur aurait extorqué de leurs biens propres. Pour ces biens là, l'obligation de restituer était aussi étroite vis-à-vis des ecclésiastiques que des laïques, et ce n'est pas le chef de l'Eglise qui eût pu autoriser la plus légère infraction à la règle rigoureuse et qui ne comporte aucune exception : Le péché n'est remis que lorsque le bien soustrait est rendu dans la mesure que le coupable peut le faire : Non restituitur peccatum nisi restituatur ablatum. La prière que François Accurse aurait adressée au pape par rapport à des biens qui auraient dû revenir à l'Eglise est, au contraire , très-possible , même probable , et si ce jurisconsulte célèbre se fût mis sérieusement en mesure d'exécuter avant de mourir ce qui lui était prescrit par le pape, il aurait apparemment effacé dans les souvenirs de ses contemporains la tache d'avarice sordide qui est restée attachée à son nom.
II. Odofbedus. — - Ce jurisconsulte, issu d'une famille noble de Bologne, eut pour principal maître Jacques Baudouin, élève d'Azon, qui fut un des professeurs les plus distingués de Bologne par sa piété autant que par sa science. Pierre de Belleperche raconte de lui que croyant voir une antinomie entre deux textes du Digeste , il passa une nuit en prière devant l'autel de la Vierge pour trouver une conciliation, qu'il trouva, en effet, le lendemain (4).
Odofredus enseigna le droit à Bologne avec beaucoup d'éclat, et fut chargé souvent de négociations importantes. En 4257, notamment, de graves différends s'étant élevés en-
(I) Diplovataccius, n. 78.
tre Bologne et Rayonne, il fut, an témoignage de Savioli (4), choisi pour arbitre souverain. Les écrits d'Odofredus prouvent néanmoins qu'il était fort inférieur à Accurse, dont il avait cependant pu suivre les leçons, puisqu'il mourut en 4265, cinq ans seulement après Accurse. Il est vrai qu'Accurse, comme nous l'avons dit, avait quitté l'enseignement plusieurs années avant sa mort. Autant la latinité d'Accurse était correcte, autant le style d'Odofredus était barbare, et sa dialectique était souvent inintelligible ou puérile.
III. Dinus. — Né à Magello, près de Florence, vers le milieu du treizième siècle, Dinus enseigna d'abord le droit à Pistoie, et acquit bientôt un tel renom dans toute l'Italie, que lorsque la ville de Bologne se chargea, en 4289, d'entretenir, de ses propres fonds, deux, professeurs, alors qu'aupavant ils ne recevaient, tous, leurs salaires que des étudiants, Dinus fut un des premiers professeurs municipaux qui furent nommés. Sa grande réputation le fit adjoindre par Boniface VIII aux rédacteurs du sixième livre des Décrétâtes, et c'est lui, paraît-il, qui rédigea le titre de Regulis juris, qui termine ce recueil, et dont nous avons parlé plus haut. Go qui est au moins certain, c'est qu'il publia un commentaire sur ce titre par ordre de Boniface, qu'il précéda, peut-être, dans la tombe. Le dernier document qu'on ait conservé de. lui est du mois de septembre 4298, et Boniface ne mourut qu'en 4303.
Mais hâtons-nous d'arriver, avant de passer aux jurisconsultes coutumiers, à un contemporain de Dinus qui mérite un paragraphe à part, parce que ce fut à la fois un grand jurisconsulte et un homme d'un caractère singulièrement énergique.
(1) T. 8, 1» part., p. S07.