‹ Les grands jurisconsultesChapitre 38 sur 93 · X. — GUILLAUME DURAND, ÉVÊQUE DE MENDE · texte numérisé non relu

X. — GUILLAUME DURAND, ÉVÊQUE DE MENDE

Arrêtons-nous quelques instants sur cet illustre personnage qui, sous les dehors graves du jurisconsulte, cachait une âme guerrière, une âme qui semblait présager celle de Jules II, et demandons-nous, d'abord, quel fut son véritable nom de famille. Savigny soutient que son vrai nom était, d'après tous les documents, Wilhelmus Durantis (4). Il nous semble difficile cependant de trouver, pour écarter cette orthographe, un document plus important que la dédicace du principal ouvrage de Durand, du Spéculum judiciale, quj ne tarda pas à faire désigner son auteur dans les écoles sous le nom de Speculator. Dans l'édition de cet ouvrage monumental, qui fut faite à Francfort en 4542, et nous n'en connaissons pas de plus correcte, voici ce qu'on lit dès les premiers mots de la dédicace : « Reverendo in Christo patri suo domino Otthobono, cardinali, etc., Gulielmus Durandus, Domini Papœ subdiaconus et capellanus, etc. (2). » Nous croyons donc que c'est Durand plutôt que Durant qu'il faut écrire. Ce nom, porté en France par quantité de gens, se trouve, en effet, presque toujours écrit à la fin avec un d, et devait l'être apparemment de môme dans la langue provençale, qui fut la langue dominante dans tout le Midi de la France jusqu'au treizième siècle. C'était , par conséquent , celle du célèbre Speculator, né à Puimisson, petite ville du diocèse de Béziers, en Languedoc, en l'an 4237.

Savigny n'est pas assez exact non plus quand il dit dans son ouvrage, ch. 45, § 9, que Durand étudia le droit

(1) Chap. 45, § IX.

(2) Dans nos travaux sur l'ancienne Université de Toulouse, nous avions adopté l'orthographe de Savigny, parce que nous n'avions pas alors fait assez d'attention à la préface du Spéculum.

à Bologne, ce qui ferait supposer qu'il n'avait ni étudié, ni professé dans aucune université française. Un document que nous avons cité dans notre histoire de l'enseignement juridique à Toulouse, prouve, au contraire, avec certitude, que ce grand personnage avait été recteur de l'Université de cette ville, ce qui n'empêche pas qu'il eût pu étudier à Bologne , avant ou après , car les étudiants pouvaient être nommés recteurs aussi bien que les régents, dans les anciennes universités. Nous savons aussi, par un passage de ses propres ouvrages (4), que Durand enseigna le droit canon à Modène avec tant d'éclat, qu'il attira sur lui les regards de la cour romaine. Il devint successivement sous-diacre et chapelain du Pape; et c'est à cette époque de sa vie, comme le prouve la dédicace dont nous avons rapporté le commencement plus haut, qu'il publia son Spéculum judiciale, qui accrut tellement sa réputation, que Grégoire X amena l'auteur avec lui, comme secrétaire, au concile général de Lyon, où il devait trouver une autre grande lumière de ce temps, saint Bonaventure.

Plus tard, Durand remplit des fonctions plus importantes encore : « Il fut d'abord , nous laissons ici parler Savi- « gny (2), lieutenant spirituel et temporel pour le patri- « moine de saint Pierre, sous le pape Nicolas III. En 1278, « il alla, au nom du même pape, prendre possession de « Bologne et de la Romagne, et recevoir le serment d'obéis- « sance. En 4284, Martin IV le nomma vicaire spirituel, « et en 4283, lieutenant temporel de ces prounces nou- « vellement conquises. »

En 4285, Durand devint évêque de Mende, et dix ans plus tard , le pape Boniface VIII lui confia des fonctions aussi difficiles qu'importantes, en le chargeant du gouver-

(1) Spéculum, lib. 1 , de Tutore, § 5.

(2) Ch. 4 &, traduction de Guérioux.

nement de tonte la Romagne et de la Marche d'Àncône. Le parti des Gibelins était si puissant dans ces contrées, qu'à chaque instant le légat du Pape était obligé de réunir des troupes pour combattre des compagnies entières armées et organisées par les révoltés. Durand remplit cette rude tâche avec un courage admirable durant deux ans, après lesquels il se trouva tellement fatigué de ses courses continuelles, qu'il revint à Rome pour y mourir, le 4" novembre 4296.

La manière dont l'évèque de Mende se comportait durant ces expéditions militaires, nous est indiquée par luimême dans son Spéculum, sous le titre des décrétâtes, De dispensationibus, § 4, où il dit qu'un ecclésiastique ne peut pas commander des troupes, mais qu'il peut cependant les diriger, veiller à leur entretien, pourvoir à leurs dépenses, et disposer toutes choses pour leur faciliter le succès, « comme, ajoute-t-il, nous l'avons fait nous-même « dans la guerre que l'Eglise romaine a eu à soutenir « contre les cités révoltées de la Romagne (4). »

La prévoyance et l'énergie que demandaient de pareilles fonctions, s'alliaient chez Guilhaume Durand à une humilité rare. En 4285, il avait été élu évêque de la petite ville de Mende, en Languedoc, et dix ans plus tard Boniface VIII lui offrit l'archevêché de Ravenne. Le siège de Ravenne avait toujours été dans l'Eglise un siège trèsimportant. Au quatrième siècle, il fut illustré par saint Pierre Ghrysologue ; au sixième , il acquit une importance particulière à cause du séjour que firent dans cette ville, pendant deux siècles, les fonctionnaires auxquels les empereurs confiaient le gouvernement de toute la partie du

(1) Prout nos hujusmodi officium gessimus in'guerra, quam Ecclesia Romana contra civitates sibi rebelles in provincia Romaniolœ gessxt.

territoire qu'ils conservaient en Italie ; et quand l'exarchat eut pris fin, les archevêques de Rayonne acquirent dans l'ancienne ville impériale une très-grande autorité. Gerbert occupait ce poste important quand il fut promu à la papauté. Un si grand siège était bien de nature à tenter Fâme d'un ambitieux; la meilleure preuve de la grande humilité de Durand, c'est qu'il le refusa.

Après avoir dit quelques mots de l'homme, disons un mot de ses ouvrages. Le plus considérable et le plus connu, fut son miroir judiciaire, Spéculum judiciale, qu'il appela de ce nom, parce que c'était comme le miroir de tout ce que les juges et les plaideurs avaient à faire : les premiers pour bien rendre la justice; les seconds, pour l'obtenir. L'on pourrait croire, d'après cela, que le Spéculum n'était qu'un livre de procédure, mais on se tromperait étrange*ment. La procédure soit civile, soit criminelle, tant devant les juridictions séculières que devant les juges d'Église, s'y trouve , en effet , exposée complètement ; mais le Spéculum contient aussi des conseils et des formules pour toute sorte de contrats ou d'affaires, pouvant donner lieu à des contestations judiciaires, et l'on peut, à ce point de vue, faire rentrer dans la procédure le droit tout entier. C'est ce que fit Durand dans le Spéculum, comme les préteurs à Rome l'avaient fait dans leurs édita. L'ouvrage de Durand était donc en réalité un traité embrassant tout le droit ecclésiastique et civil, et l'on est stupéfait que Durand eût pu terminer cet immense ouvrage à l'âge de trente-quatre ans. Il obtint tant de crédit et eut un tel succès dans toute la catholicité, qu'il fut imprimé, dès l'année 4473, presque aussitôt, par conséquent, après l'invention de l'imprimerie; et de cette date à l'année 4678, on en compta trente-huit éditions.

La plupart de ces éditions contiennent un autre ouvrage de droit non moins utile : ce sont des questions sur les

Décrétâtes, rangées dans l'ordre des titres, auxquelles l'auteur donna le nom de Repertorium aureum, comme nous dirions Livre d'or, et qui méritait bien ce titre, tant il était commode pour les décrétistes. Ce titre, comme celui de Spéculum, était conforme au langage imagé et métaphorique du temps, et n'impliquait pas plus de vanité chez l'auteur que n'en suppose maintenant l'adjectif complet, qui vient ordinairement à la suite du mot Répertoire ou du mot Traité, dans un livre de jurisprudence.

Durand composa aussi un livre liturgique des plus précieux, intitulé : Rationale divinorum officiorum. L'auteur ayant été longtemps attaché à la personne des papes comme prélat domestique ou chapelain , le livre des Offices divins jouit, dès qu'il fut publié, de la plus grande autorité, et l'on peut dire que, comme érudit, aussi bien que comme jurisconsulte, Guiihaume Durand fut certainement un des personnages les plus distingués de l'Europe dans la seconde moitié du treizième siècle.

Avant de poursuivre nos esquisses sur les grands canonistes ou romanistes des siècles suivants, il faut que nous parlions maintenant des principaux jurisconsultes qui, en France particulièrement, furent les échos les plus fidèles du droit féodal ou coutumier, et nous ont conservé, dans d'intéressans écrits, ce qui, jusqu'à eux, ne s'était transmis que par tradition. Cest ce que nous allons faire dans le paragraphe suivant.

§ XI. — DES PRINCIPAUX JURISCONSULTES COUTUMIERS, L'AU- TEUR DES ÉTABLISSEMENTS DE SAINT LOUIS , PIERRE DE FONTAINES, BEAUMANOIR.

Nous avons dit précédemment que la savante unité créée par Charlemagne ne fut pas de longue durée, et que sous ses faibles successeurs , à partir surtout des grandes invasions

normandes, qui avaient obligé tous les hommes puissants à s'enfermer dans des châteaux-forts, il n'y eut plus nulle part de règles absolument fixes que pour les matières ecclésiastiques. Pour toutes les autres , comme il n'y avait plus de pouvoir central, tout ne se régla plus que par des usages, quand ce n'était pas, hélas ! par la loi du plus fort.

Dans le dernier chapitre du livre précédent, nous avons déjà parlé du premier monument important du droit féodal et coutumier, des Assises de Jérusalem, qui furent rédigées, paraît-il, une première fois par écrit, peu de temps après la prise de la Ville sainte, mais dont le texte se perdit quand Saladin l'eut reprise, en l'année 4487. Elles furent écrites de nouveau plus tard, et il nous est parvenu divers manuscrits de cette seconde rédaction, sans qu'aucun de ces manuscrits soit proprement authentique (4). Nous allons parler maintenant des jurisconsultes qui, dans l'Europe méridionale, s'occupèrent des mêmes sujets dans le cours du treizième siècle. Ceux que nous connaissons par leur nom sont en bien petit nombre, ou plutôt, il n'en existe que deux : Pierre de Fontaines et Beaumanoir. La plupart des autres ne nous sont connus que par leurs livres. Disons d'abord quelques mots des deux ouvrages les plus importants de cette seconde catégorie, le livre des fiefs, Consuetudines feudamm, et les Établissements de saint Louis.

I. le livre des fiefs , Consuetudines feudorum. — Le droit féodal, nous l'avons dit souvent, était un droit nécessairement fort bariolé, parce qu'il changeait, à chaque instant, par la volonté des princes et par l'issue des batailles. Quand la coutume, en effet, était incertaine, et ce qui n'est pas écrit est rarement certain, les seigneurs puissants se livraient la guerre, et ceux qui l'étaient moins cherchaient aussi à prouver la coutume que chacun alléguait , à la pointe de l'épée,

(1) V. Hep. de M. Dalloz, t. 1, p. 90.

dans un combat judiciaire, dont l'issue faisait prévaloir la prétention du vainqueur. Il n'exista donc jamais, en Europe, de législation uniforme sur les fiefs; mais, au treizième siècle, les deux contrées où la matière était le mieux résolue, étaient la Lombardie et la France.

Le livre des fiefs, Consuetudines feudorum, qui est ordinairement imprimé dans les éditions du Cvrpw jwris avilis à la suite des Novelles, retrace les règles suivies en matière féodale dans la Lombardie. On croit qu'une première rédaction de ce livre avait eu lieu en Lombardie sous Frédéric Barberousse. Celle que nous possédons n'eut lieu qu'au treizième siècle, sous Frédéric II. Mais la France, depuis les premiers rois capétiens, n'ayant jamais reconnu en quoi que ce fàt la suprématie des empereurs d'Allemagne, le livre de Frédéric II n'y eut jamais, pour ce motif, force de loi. On ne pouvait s'en prévaloir devant les juges français que comme d'un livre de jurisprudence, sur les points que les coutumes françaises n'avaient pas réglées, tandis que dans toutes les contrées faisant partie de l'Empire germanique, le Livre des fiefs eut naturellement plus d'autorité (4).

En France, le droit primitif des fiefs nous a été conservé principalement par les établissements de saint Louis, par Pierre de Fontaines et par Beaumanoir.

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