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I. — RÉFLEXIONS PRÉLIMINAIRES

Grégoire VII, la plus haute intelligence du onzième siècle, avait fondé sur la conscience des peuples chrétiens cette maxime, que les souverains pontifes étaient les juges suprêmes des princes comme de leurs sujets. En un temps, en effet, où les puissants du siècle, tout bardés de fer, pouvaient broyer sous le sabot de leurs chevaux de bataille des roturiers sans défense, il n'y avait nulle possibilité pour les sujets de se soustraire par la force des armes aux exactions des grands. Tous les êtres opprimés levaient donc naturellement leurs mains suppliantes vers le chef auguste de la religion, et se sentaient une force surhumaine pour renverser leurs oppresseurs, dès qu'une sentence du Vicaire de Jésus-Christ avait déclaré les tyrans indignes de porter le sceptre.

La suprématie pontificale, au point de vue temporel, fut, sans doute, niée toujours par les souverains, quand ils avaient intérêt à le faire ; mais leurs tentatives pour s'y soustraire demeurèrent infructueuses jusqu'à Philippe le

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Bel. Depuis ce prince, les choses suivirent un autre cours, et les raisons de ce changement sont faciles à reconnaître. Elles tinrent à la direction que prirent en ce temps les études des légistes. Ils étaient, sans doute, obligés toujours d'étudier le droit canon, mais l'étude du droit civil leur était pécuniairement plus profitable. Malgré l'extension fort grande qu'avait conservée la juridiction ecclésiastique, les procès civils, jugés par les tribunaux séculiers, ne laissaient pas d'être beaucoup plus nombreux que ceux portés devant les juges d'Eglise ; et les légistes trouvaient aussi plus d'avantages matériels à favoriser les prétentions des souverains, dont ils avaient mille avantages à espérer, qu'à maintenir les prérogatives des papes, de qui ils ne pouvaient attendre que des bénédictions, dont bien des gens commençaient dès lors à ne plus sentir le prix. Ce furent donc les sympathies des légistes, intéressés à l'accroissement du pouvoir des princes, qui contribuèrent le plus à changer les principes que l'Europe catholique avait suivis depuis Grégoire VII, et qui firent dominer dans les faits, à partir de Boniface Y III, cette autre maxime, que les papes n'ont aucun droit sur le temporel des princes, et ne peuvent, en aucun cas, les priver de leur couronne.

Ce changement dans le droit public, dont Boniface VIII fut la victime, fut certainement plus nuisible qu'utile aux peuples, et ne profita qu'aux princes. Mais ce serait ouvrir une parenthèse trop longue que d'entreprendre de le prouver par les faits, tant les preuves seraient nombreuses, et dépasseraient dès lors le cadre d'un livre destiné à signaler des gloires individuelles plutôt que des faits d'histoire générale. Nous devons donc nous hâter de reprendre la série des hommes qui se distinguèrent le plus dans la science du droit, depuis la négation de la suprématie des papes sur les rois, qui prévalut dans toute l'Europe depuis Philippe le Bel, jusqu'à la négation, bien autrement funeste, de

leur pouvoir spirituel, que soutinrent les grands hérésiarques du seizième siècle. Mais comme les études juridiques commencèrent à l'époque où nous arrivons à décliner sensiblement, nous devons, avant tout, rechercher les causes de leur déclin.

§ II. — DES CAUSES DE L'AFFAIBLISSEMENT DES ETUDES JURIDIQUES APRÈS BONIFACE VIH.

La plus apparente de ces causes, ce furent les longues guerres qu'occasionna la succession à la couronne de France, au commencement du quatorzième siècle. Quand Philippe le Bel mourut, on devait penser que le sceptre de France se transmettrait, apparemment, à sa descendance, durant des siècles. Philippe laissait, en effet, à sa mort, survenue en 4344, trois fils, qui tous furent rois, Louis le Hutin, Charles IV et Philippe le Long. Mais le premier ne laissa, à sa mort, qu'un fils enfant, qui ne lui survécut que huit jours, et les deux autres moururent sans descendance masculine. Edouard III, roi d'Angleterre, se trouvant par sa mère, fille de Philippe le Bel, le parent le plus proche de Philippe le Long, c'était la première fois, depuis Hugues Capet, que se présentait la question de savoir si une femme pouvait hériter de la couronne de France. Philippe de Valois et ses partisans soutenaient la négative; Edouard et ses adhérents disaient le contraire. On sait la longue série de calamités qu'amena ce conflit, qui ne cessa qu'après cent ans de guerre. Comme les sciences et les lettres sont amies de la paix, les études juridiques et littéraires, chez les deux nations les plus puissantes de l'Europe, souffrirent beaucoup de ces luttes fratricides, que les papes ne pouvaient plus faire cesser par voie d'autorité. L'affaiblissement des études juridiques, au quatorzième siècle, dut cependant avoir des causes plus géné-

raies, puisqu'il se produisit dans toute l'Europe. L'Italie et l'Espagne, étrangères à la grande querelle de la succession à la couronne de France, s'en ressentirent autant que l'Angleterre et la France, entre lesquelles s'agitait ce grand débat.

Les deux faits qui nuisirent le plus dans toute la catholicité, aux études juridiques, et qui furent malheureusement unis l'un à l'autre , furent la multiplication des universités et le grand schisme d'Occident.

Au commencement du treizième siècle, il n'y avait encore dans toute l'Europe que neuf ou dix villes qui eussent des universités (4) : en Italie, Bologne et Padoue ; en France, Paris, Toulouse et Montpellier ; en Angleterre, Oxford et Cambridge ; en Espagne, Palencia et Salamanque ; en Allemagne, Vienne ; Upsal enfin, dans les contrées hyperborées. Les plus célèbres de ces universités, Bologne et Paris, attiraient des étudiants de toute la terre, qu'on y distinguait et classait par nations. Les autres, comme Oxford, Toulouse, Salamanque, Vienne, Upsal, voyaient affluer chez elles, de royaumes entiers ou de vastes provinces, les étudiants à qui un trop grand éloignement ou leur peu de fortune ne permettaient pas d'aller étudier à Bologne ou à Paris. Les universités, si peu nombreuses, de ce temps, se trouvaient donc toutes peuplées de nombreux élèves, et partout l'émulation, qui peut seule entretenir et développer la vie intellectuelle, était grande.

Au commencement du treizième siècle, Frédéric II, pour avoir dans ses luttes avec le pape des jurisconsultes à sa dévotion, commença i affaiblir les anciennes universités.

(1) Il y avait sans doute quantité d'autres villes qui avaient des écoles plus ou moins fréquentées; mais on n'appelait Universités, que celles où toutes les sciences, alors connues, étaient enseignées en vertu des bulles du pape. On appelait pour ce motif, une Université, Studium gênerai*.

Il imagina de créer, de sa seule autorité, une université à Naples ; et pour être bien sûr de ne pas manquer son but, il en confia à un chancelier qu'il nomma, le gouvernement absolu. Ce chancelier avait seul le droit de conférer les grades, de nommer les professeurs, et de régler les matières des cours (1). Mais si les despotes peuvent imposer quelques temps des lois absurdes à leurs sujets, ils ne peuvent pas, grâce à Dieu, obliger les autres nations à les suivre dans une fausse voie. L'université fondée par Frédéric ne fut reconnue par aucune des autres universités de l'Europe, qui considéraient comme absolument nuls tous les grades conférés et les diplômes signés par le chancelier du royaume des Deux-Siciles.

Le pape Innocent IV, pour mieux prémunir apparemment les sujets de ses États contre les enseignements des faux docteurs de Frédéric II, établit, à son tour, vers le même temps , un Studium générale à Rome (2) ; mais un pape même ne peut pas, à volonté, créer une université florissante. Il n'est pas en son pouvoir d'avoir immédiatement sous la main des professeurs distingués, ni d'imposer à des étudiants, libres de leurs actes, le séjour de telle ou telle ville. L'université fondée par Innocent IV fut bientôt oubliée, parce que les élèves y firent défaut, et celle de Bologne ne perdit rien de sa splendeur, puisque Accurse ou son fils François y professaient encore, et avec l'éclat qu'on a vu.

La translation du séjour des papes à Avignon eut des effets plus fâcheux, parce qu'elle devint l'occasion de la création de plusieurs nouvelles écoles. Pendant qu'ils résidaient à Rome, les papes étaient parfaitement au courant

(1) Tiraboschi, L. 6, $ 18, et Savigny, Eût. dr. rom.9 ch. XXI, $120.

(2) Voyez Savigny, ch. XXI, $11».

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de tout ce qui se passait à Bologne, où ils avaient toujours un légat ; et les hommes qui y professaient avec distinction, quand c'étaient des ecclésiastiques, se trouvaient aussitôt signalés à leur attention, et appelés bien souvent ensuite à des fonctions de la plus haute importance. Quand Grégoire IX chargea de la rédaction des Décrétâtes Raymond de Pennafort, quand Boniface VIII confia à l'évoque de Mende le gouvernement des contrées agitées de la Romagne, ils étaient sûrs l'un et l'autre de confier ces mandats importants à des hommes tout à fait dignes, parce qu'ils savaient le cas que les docteurs de Bologne en faisaient. Bologne était, pour ainsi dire, le séminaire des futurs évêques, des futurs cardinaux, on peut même dire, des futurs papes ; car, depuis le milieu du onzième siècle jusqu'au milieu du treizième, presque tous les papes y avaient étudié. Mais quand les papes eurent fixé leur résidence à Avignon, ils eurent avec Bologne des relations moins suivies, et ils avaient cependant toujours grand besoin de s'entourer d'hommes éclairés. Ils furent par là naturellement amenés à créer de nouvelles universités dans leur voisinage.

Dès les premier temps de la translation du Saint-Siège à Avignon, une université fut établie dans cette ville par Clément Y, en 4305. Après lui, Jean XXII fonda, en 4335, une autre université à Cahors, sa ville natale. Et comme les universités devenaient une cause de richesse pour les villes où elles étaient établies, quand elles étaient peuplées d'étudiants, quantité de villes, dans tous les pays catholiques, demandèrent qu'il en fût créé d'autres dans leurs murs. Il y eut cinq universités nouvelles en France dans le cours du quatorzième siècle. Une d'elles fut fondée à Orange, et comme les écoles qui ont peu de renom cherchent à attirer des élèves par une grande indulgence dans les épreuves, on ne tarda pas à appeler ironiquement doc-

teur à la fleur d'orange, les légistes qui étaient allés obtenir on diplôme dans cette ville. Dans tons les antres États de l'Europe, l'Angleterre exceptée, il en fut de même. L'Italie eut cinq ou six nouvelles universités; l'Espagne, autant ; l'Allemagne aussi. Le Portugal, récemment érigé en royaume, eut aussi son université, à Coïmbre.

A la fin du quatorzième siècle, le grand schisme d'Occident aggrava cette tendance fâcheuse à multiplier les écoles. Chaque pape cherchait naturellement à retenir les étudiants dans les universités de son obédience ; les Français n'allaient plus à .'Bologne, les Italiens ne se rendaient plus à Paris.

Quantité d'universités nouvelles, créées par les papes ou par les princes, ne naquirent pas viables et s'éteignirent presque aussitôt. Plus on créait d'écoles, plus le niveau de l'enseignement baissait, les grandes étant obligées de se montrer moins sévères dans la collation des grades, pour ne pas se voir désertées par les étudiants, sûrs d'obtenir plus de facilité dans les petites. Le grand fleuve de la science du droit se perdait ainsi dans des rigoles.

L'éparpillement des maîtres et des étudiants dans un trop grand nombre d'écoles fut donc la principale cause de la décadence des études juridiques au quatorzième siècle, et nous ne retrouverons plus, ni dans ce siècle, ni dans le suivant, cette quantité de noms célèbres, qui, dans le long intervalle qui sépara Irnérius de Boniface VIII, rendait pour nous un choix difficile. C'est à peine si la mémoire des peuples, mesure ordinairement très-exacte du mérite des hommes, a retenu, dans la période qui nous occupe maintenant, plus de neuf ou dix grands noms de jurisconsultes. Les plus célèbres furent les deux premiers papes d'Avignon, et c'est par eux que nous allons reprendre nos rapides esquisses, que nous continuerons dans ce chapitre jusqu'à la fin du grand schisme d'Occident.

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