RÉFLEXIONS PRÉLIMINAIRES
Nous avons dit et prouvé, dans le chapitre précédent, que les progrès des études juridiques, et ceux du droit par conséquent, qui en dépendent nécessairement, subirent -un point d'arrêt dès l'époque où Clément V fixa sa résidence habituelle à Avignon. Leur décadence devint bien plus marquée quand, à la mort de Grégoire XI, commença le grand schisme d'Occident. Nous disions tout à l'heure, en parlant de Balde, que les docteurs italiens tinrent généralement Urbain YI pour le pape légitime ; mais les intérêts opposés des princes de ce temps , qui voulaient chacun un pape de leur bord, firent que les anti-papes Clément VIII et Benoît XIII conservèrent longtemps de nombreux partisans dans quelques Etats de la chrétienté. La catholicité tout entière ne fut occupée, pendant près de quarante ans, qu'à rechercher entre deux pontifes qui s'ananathématisaient réciproquement, quel était le véritable pape. Ces dissensions déplorables donnaient lieu à des discussions sans fin, qui n'étaient d'aucune utilité pour la science. Les princes ambitieux et les hommes impies s'inquiétaient peu de ce déplorable différend. Mais les hommes religieux et dépourvus de tout calcul personnel, ceux qui savent que le vrai bonheur de tout être humain ne peut être que dans la concorde et la paix avec tous ses semblables, c'est-à-dire toutes les belles âmes, comme, heureusement, il s'en rencontre toujours beaucoup, n'avaient pas de préoccupation plus grande et de
plus vif désir que de voir tous les catholiques réunis sous le même pasteur.
Les hommes politiques ne pouvaient plus, d'ailleurs, rester indifférents à la solution d'une aussi grande question. Les fils de Mahomet profitaient des malheureux différends qui divisaient les princes et les peuples catholiques en deux camps, pour étendre de plus en plus leur domination dans l'Europe occidentale. Les novateurs hardis s'en réjouissaient de leur côté pour ressusciter les erreurs des Albigeois et des Vaudois, ou semer d'autres hérésies. Jean Hus, en particulier, et Jérôme de Prague, précurseurs de Luther, répandaient leurs pernicieuses doctrines dans toute l'Allemagne. Ce fut donc un jour de bien grande joie dans toute la catholicité, que celui où tous les chrétiens, après trente-sept ans de schisme, purent enfin distinguer avec une certitude entière où était leur véritable pasteur. On sait que ce jour bienheureux arriva, quand Martin V eut été reconnu comme le véritable pape par le concile de Constance, en l'année 4415, et l'on comprend aisément les transports de joie qui éclatèrent parmi tous les Pères du saint Concile, quand eut lieu l'intronisation du nouveau pape. La cérémonie se fit avec le plus magnifique appareil. L'empereur d'Allemagne, Sigismond, fut le premier à se prosterner aux pieds du Souverain Pontife, et tous les Pères du concile allèrent le conduire, processionnellement, dans l'église où il devait être reconnu et proclamé comme chef de la chrétienté.
Les soins de Martin Y tendirent aussitôt à apaiser les différends des princes et des peuples sur tous les points de l'univers catholique. Ces différends étaient trop profonds entre la France et l'Angleterre, pour que la seule intervention du pape put les faire cesser. Mais Martin fut assez heureux pour pacifier complètement l'Italie. La paix solide qu'il y établit entre les princes préparait un nouveau
mouvement intellectuel , dont l'éclat devait dépasser celui qui s'était produit à Bologne au milieu du douzième siècle, parce qu'il devait s'étendre à toutes les sciences et à tous les arts.
Une des causes de cette nouvelle éolosion de grandes œuvres dans l'Europe occidentale fut la décadence de plus en plus marquée de l'Empire d'Orient, dont il devint aisé de prévoir la an prochaine, quand les Turcs, commandés par Amurath Ier, s'emparèrent, vers la fin du quatorzième siècle, d'une grande partie de l'Europe méridionale. Constantinople, enserrée dès lors de tout côté par ses redoutables ennemis comme le taureau dans l'enceinte du cirque, ne pouvait tarder à succomber. Beaucoup d'hommes instruits, qui jugeaient ce malheur prochain, commençaient à se réfugier dans l'Europe Qcciclentale, et particulièrement en Italie, emportant dans leurs cassettes leurs manuscrits les plus précieux, comme Enée emportait ses dieux pénates pour fuir l'incendie de Troie.
L'un de ces savants, Emmanuel Chrysoloras, venu en ambassade de Constantinople en Italie pour implorer des secours contre les Turcs, et qui mourut au concile de Constance en 4415, avait professé, quelques années auparavant, à Pavie et à Padoue, avec un immense succès, la langue grecque, jusqu'alors presque entièrement ignorée dans l'Europe occidentale. Chrysoloras eut parmi ses nombreux élèves des hommes qui devaient acquérir une grande renommée littéraire, entre autres Léonard Bruni d'Arezzo, plus connu chez nous sous le nom d'Arétin, et Poggio Braccioloni, que nous appelons le Pogge.
Quand les Italiens se furent épris de la littérature grecque, beaucoup d'entre eux voulurent aller s'en instruire mieux dans l'Empire byzantin. Guarino de Vérone, par exemple, qui vivait au commencement du quinzième siècle, alla faire un long séjour à Constantinople pour mieux ap-
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prendre le grec dans cette capitale, et tâcher d'en rapporter des manuscrits précieux. Quand il revint dans sa patrie, il en avait deux caisses pleines; et dans un naufrage qu'il essuya, Tune d'elles s'étant perdue, la douleur qu'il en ressentit fit, à ce qu'on assure, blanchir en une seule nuit ses cheveux, fait extraordinaire, qu'on devrait taxer de fable, si un changement non moins prompt, survenu à la chevelure de l'infortunée Marie Antoinette, ne démontrait pas la possibilité de ce phénomène. Guarino servit, bientôt après, de truchement aux prélats grecs, au concile général de Florence, qui avait commencé à Ferrare dès Tannée < 438.
Ce concile œcuménique augmenta la splendeur de Florence, dont le gouvernement était alors entre les mains de Côme Ier de Médicis, qui cherchait ses principaux titres de gloire dans la protection qu'il accordait aux lettres et aux arts, et qui, dès la naissance de l'art typographique, s'empressa d'établir à Florence une imprimerie grecque, pour multiplier, par milliers, les chefs-d'œuvre de la littérature hellénique, qui avaient échappé à la destruction. Les hommes lettrés qui affluaient à la cour de Côme Ier se répandirent de proche en proche dans les autres contrées de l'Italie, et ne tardèrent pas à trouver des imitateurs chez les nations voisines. Le retour aux études littéraires devint ainsi universel dans toute l'Europe occidentale. Les bibliothèques des églises et des monastères furent partout fouillées, et plusieurs monuments importants des littératures anciennes s'y retrouvèrent, pour devenir impérissables dès que l'art de Faust et de Gutenberg en eut multiplié à profusion les exemplaires.
Ce grand mouvement intellectuel profita surtout à la littérature et aux arts, mais la science du droit en retira cependant aussi de grands avantages. Avant la découverte de l'imprimerie, les exemplaires des bons ouvrages étaient si rares et si chers, que les jurisconsultes n'avaient guère
d'autres livres dans leurs bibliothèques , que les textes du droit civil et du droit canon, plus ou moins chargés de gloses. Dès que l'imprimerie fut découverte, ils purent puiser, avec beaucoup plus de facilité, dans les auteurs classiques de l'antiquité, des secours précieux pour rintelligenco des lois romaines. Les études littéraires, remises en honneur, firent également que les jurisconsultes reprirent dans leurs écrits un langage correct, et une certaine élégance, qui avaient disparu depuis Accurse.
Les progrès, sous ce rapport, sont très-marqués dans les trois jurisconsultes du quinzième siècle dont nous allons parler, et qui furent les principaux précurseurs de Cujas, dont le dernier même eut la gloire d'être l'un de ses maîtres. Ces trois jurisconsultes furent Jason, Diplovataccius et Alciat.