IV, — ALCIAT
Un autre élève de Jason, dont la célébrité devait être plus grande que celle de Diplovataccius, ce fut Alciat.
Alciat, né à Milan le 8 mai 4492, s'adonna de bonne heure à la jurisprudence. Il commença ses études à Pavie, sous Jason, et les continua à Bologne, où il obtint, à vingt-deux ans, le grade de docteur. Il fit paraître, la même année, une explication des plus savantes, de tous les termes grecs qui se trouvent dans le Digeste, et son livre, qui causa autant de surprise et d'admiration aux hommes de lettres qu'aux légistes, avait été, paraît-il, composé par lui à l'âge de quinze ans. Un talent aussi précoce présageait un grand jurisconsulte, et le sujet du livre annonçait aussi que la science du droit allait briller d'un éclat qu'elle n'avait pas eu au temps d'Accurse et de Bartole, grâce à des travaux philologiques devenus faciles , que les glossateurs n'avaient pas pu aborder. Accurse et ses disciples étaient, en effet, d'assez bons latinistes, mais leur savoir, en fait de langues anciennes , se bornait là. Ils ne pouvaient pas s'aider, pour l'explication du droit romain , des documents précieux épars dans quantité d'ouvrages composés par des Grecs sur l'histoire romaine. Dion et Denys d'Halicarnasse , qui en contiennent tant, leur étaient peut-être complètement inconnus, puisqu'ils ne les citent jamais.
Les glossateurs ne faisaient aussi, pour expliquer les textes, que de rares emprunts aux œuvres littéraires des Romains eux-mêmes, dont beaucoup cependant, particulièrement celles des orateurs et des poètes comiques, reflètent parfaitement les lois et les mœurs judiciaires de Rome au moment où leurs auteurs écrivaient. Alciat, helléniste et littérateur consommé, commença à puiser à toutes ces sources. Aussi son enseignement obtint-il un prodigieux succès.
Les universités d'Italie, on Ta vu, se disputaient Jason. Pour Alciat, ce fut la France qui entra en lutte avec l'Italie. . Avignon avait vu son université tomber en décadence depuis l'extinction du grand schisme, qui avait laissé son vaste château vide de papes et d'anti-papes. Ses magistrats municipaux, pour ramener des étudiants dans ses murs, eurent la pensée d'y attirer Alciat, et ne purent que s'en féliciter, tant le nombre des étudiants augmenta aussitôt. Mais les villes sont plus sujettes encore à l'ingratitude que les particuliers, quiconque oblige une multitude de gens paraissant par là même n'obliger personne. Au lieu d'augmenter l'indemnité promise à Alciat, la ville d'Avignon mit peu d'exactitude à la payer. Alciat, qui ne professa. jamais pour la science un culte désintéressé, revient alors à Milan, où ses succès font déserter les chaires des autres professeurs, qui lui suscitent aussitôt mille tracasseries. Les hommes médiocres ne les épargnent jamais aux hommes supérieurs, qu'ils jalousent.
La France profita de la haine des détracteurs d'Alciat, grâce à François Ier, prince au cœur chaud, qui aimait les savants autant que les poètes et les artistes, et dont le règne, à bien des égards, ne fut pas inférieur à celui de Louis XIV. Il fit pour Alciat ce qu'il avait fait pour Léonard de Vinci et Le Primatice. Sachant qu'il était persécuté à Milan, il l'attira en France par ses bienfaits, et fonda pour lui une chaire dans l'université de Bourges avec une pension de six cents écus, somme considérable pour le temps, que ce roi généreux doubla cependant bientôt, tant l'enseignement d'Alciat jetait d'éclat et promettait à la France des juristes distingués.
Mais Alciat, avons-nous dit, aimait l'argent. François Sforce, comprenant ce que la Lombardie avait perdu à son départ, le menaça de confisquer ses biens s'il ne revenait dans ses Etats au plus vite» Pour être plus sûr de déterminer
Alciat, il joignit à ses menaces des offres d'une pension considérable et de la dignité de sénateur. Alciat n'était pas homme à résister à de pareilles offres. Il retourna en Lombardie, et professa à Pavie avec ses succès accoutumés. Quelque temps après, avec l'agrément du duc probablement, il alla professer quatre ans à Bologne, d'où il revint à Pavie, pour se laisser encore gagner par les largesses du duc de Ferrare, Hercule d'Est, qui le détermina à aller dans sa capitale. Alciat resta quatre ans à Ferrare, et revint une troisième fois à Pavie, où il mourut à l'âge de cinquante-huit ans, ayant rempli l'Europe entière de sa renommée, et comblé d'honneurs par ses plus grands souverains. On ne peut citer que Rubens, qui ait obtenu des princes de plus grandes distinctions qu' Alciat. Nous avons dit ce que François Ier avait fait pour lui. Le rival de François Ier, Charles-Quint, fit, à son tour, d' Alciat, un comte palatin et un sénateur. Ferdinand d'Aragon lui fit présent d'une chaîne d'or d'un prix considérable, et le pape Paul III lui donna le titre de Protonotaire apostolique, avec tous les avantages pécuniaires attachés à cette charge éminente, quoiqu'il n'en remplit pas les fonctions. Alciat méritait ces honneurs pour sa science ; mais il est à regretter pour sa mémoire, que sa cupidité, et un goût trop prononcé pour la bonne chère, l'eussent privé d'une récompense plus précieuse que tous les honneurs, l'estime des hommes vertueux. Il fut enterré dans l'église de Saint-Epiphane, à Pavie, et l'épitaphe mise sur son tombeau lui attribue, avec raison, l'honneur d'avoir rendu aux études juridiques tout leur ancien éclat fi).
Alciat publia son premier ouvrage sur le Digeste, qui lui fit aussitôt un nom parmi les jurisconsultes, en l'année 4544,
(I) Elle porte : « Andreœ Alciat (suit la longue énumération de ses titres et dignités), qui omnium doctrinarum orbem absolvit, prima legum étudia antiquo restituit deoori. »
avant les prédications hérétiques de Luther par conséquent. Rien, dans ses ouvrages ultérieurs, n'indique qu'il eût embrassé aucune des erreurs du célèbre hérésiarque ; c'est pour cela que nous le rattachons à la période antérieure à Luther, quoiqu'il ait vécu trente ans encore après la révolte du moine de Wittemberg. Tous les autres jurisconsultes célèbres du seizième siècle n'ayant acquis, au contraire, leur réputation , qu'après que Luther eut infecté plus ou moins leur pays de ses doctrines, nous ne parlerons d'eux que dans le livre suivant. Pour compléter celui-ci, nous dirons d'abord quelques mots de deux ouvrages remarquables sur le droit coutumier, qui furent écrits en France durant la période dont nous nous occupons, et nous parlerons ensuite du grand travail de la rédaction des coutumes françaises.