‹ Les grands jurisconsultesChapitre 47 sur 93 · V. — DES JURISCONSULTES COUTUMIERS DU QUATORZIÈME · texte numérisé non relu

V. — DES JURISCONSULTES COUTUMIERS DU QUATORZIÈME

siècle, boutilier et l' auteur du Grand coutumier de France.

I. Boutilier (1). — Le livre de pratique qui eut le plus d'autorité en France au quatorzième siècle, est la Somme rurale de Jean Boutilier, conseiller au Parlement de Paris, qui mourut dans les premières années du quinzième siècle. Rien n'est plus intéressant que ce livre, et aucun du môme siècle ne reflète mieux les mœurs du temps. M. Dalloz suppose que l'ouvrage fut appelé Somme rurale, parce qu'il fut composé dans les loisirs de la campagne (2). Nous ignorons de quelle circonstance M. Dalloz a induit cela. Rien, au moins, dans le livre, ne l'indique, et l'auteur aurait bien pu vouloir dire tout autre chose. Comme les livres de droit

(1) Ou Bouteiller. Dans l'édition très-recherchée de Charondas le Caron, de 161 1, on trouve le nom écrit des deux façons.

(2) Répertoire, 1. 1, p. 92.

étaient de son temps extrêmement rares, car il est douteux que l'imprimerie fût encore inventée quand l'ouvrage fut composé, la Somme, c'est-à-dire l'abrégé composé par l'auteur, put être par lui appelée Rurale, pour exprimer qu'à la campagne elle dispensait de tous autres livres. La Somme rurale est, en effet, comme le célèbre Spéculum juiis de l'évèque de Mende, un livre où, à propos de procès, il est question absolument de tout : de droit canon, de droit civil , autrement dit de droit romain, de coutumes, de droit criminel, d'administration, de police, et toujours sans aucune espèce d'ordre. Il n'y en a pas plus dans le livre de Boutilier qu'il ne saurait y en avoir dans un jeu de cartes bien battues ; mais le livre se recommande par un cachet d'honnêteté et de bonne foi , qui témoigne suffisamment de son exactitude.

On voit dans le livre de Boutilier combien, dans l'espace d'un siècle, les mœurs judiciaires, en France, s'étaient transformées. On a vu précédemment que saint Louis, au treizième siècle, ne prohibait le combat judiciaire qu'au dessous de cinq sous. Mais l'exemple donné par le saint roi ne fut point perdu. Le duel judiciaire, dont Beaumanoir, contemporain de saint Louis, se plaisait encore à décrire les péripéties, ne se trouve pas même mentionné dans le livre de Boutilier, où, cependant, comme nous l'avons dit, il est question à peu près de tout. On pourrait donc croire qu'il était , dès lors, tombé en complète désuétude, si nous ne savions que sous Henri II il y eut encore un duel judiciaire autorisé par le parlement de Paris.

La proscription du combat judiciaire fut la conséquence naturelle de l'extension de plus en plus grande des études de droit. Quand les universités en eurent propagé la connaissance partout, les barons commencèrent à ne plus assister aux plaids, .et les gens de robe, qui prirent leur place, devaient goûter fort peu un usage qui autorisait le

plaideur à adresser un démenti au juge même, et à l'appeler en champ clos. Boutilier, du reste, était si admirateur du droit romain, que, dès le début de son livre, il appelle le droit coutumier un droit haineux, auquel le droit écrit, c'est-à-dire le droit romain, doit toujours être préféré, dans les lieux où la coutume n'est pas positivement contraire (4). IL Le grand coutumier de France. — Ce livre a été longtemps appelé le Grand Coutumier de Charles VL Dans une nouvelle édition de ce Coutumier, publiée en 1868, H. Laboulaye prouve fort bien que cette indication ne repose sur aucune base sérieuse, et qu'il est impossible de savoir, ni même de conjecturer, quel fut primitivement l'auteur de cette œuvre, qui a visiblement reçu une foule de retouches. L'œuvre, dans tous les cas, est très-estimable, mais, à nos yeux, moins intéressante que celle de Boutilier. On voit facilement par ce livre, tel au moins qu'il nous est parvenu, qu'il ne dut être publié qu'après celui de Boutilier, puisqu'on y cite une ordonnance rendue en 4442, sur les Eaux et Forêts, par Charles VI, d'où apparemment lui vint le nom de Coutumier de Charles VI. Mais, le testament de Boutilier étant de la même année , il est fort à croire, comme nous l'avons dit, que le livre de Boutilier avait été composé bien avant. Dans le Grand Coutumier, le droit des coutumes prend, en effet, des teintes de plus en plus ternes, tandis que la jurisprudence du parlement de Paris commence à y occuper une place beaucoup plus grande que dans Boutilier, où il en est à peine question, ce qui n'empêche point que ce livre ne présente un grand intérêt, parce qu'il contient dans la partie qui parait la plus ancienne, quantité de choses curieuses que le livre de Boutilier n'indique pas.

(1) « Droict haineux est le droict qui, par le moyen de la coustume du païs, est contraire au droict escrit, comme sont cas de retrait lignagier, etc. » Liv, Ier, tit. Ie*.

La lecture de ces deux œuvres fait aimer également leurs auteurs, par les sentiments de piété et d'humilité qui y respirent. Le testament de Boutilier, dont nous rappelions tout à l'heure la date, est tout ce qu'on peut imaginer de plus pieux, et l'auteur du grand Coutumier était le plus modeste des hommes. Il dit, dans son prologue, en parlant de son traité : « Je l'ay prins et assemblé dès longtemps sur plusieurs austres livres et opinions des sages praticiens, et sur plusieurs austres choses concernans et regardans le faict de la dicte praticque, selon ma possibilité, faculté et puissance, laquelle j'ay réputé estre petite et foible. » On croit entendre Marculfe, se disant le dernier et le plus vil des moines. Les auteurs de ce temps, remplis de l'esprit chrétien, étaient bien loin de la violence de langage à laquelle donnèrent lieu les querelles religieuses du siècle suivant, et que nos auteurs contemporains n'ont pas encore désapprises, comme si le meilleur moyen de convaincre un adversaire était de lui dire des injures.

Mais achevons ce qui nous reste à dire de la science juridique en France avant les prédications de Luther.

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