CHAPITRE PREMIER
Considérations générales sur l'hérésie de Luther et le concile de Trente.
L'hérésie de Luther forme une division naturelle dans notre ouvrage sur les grands jurisconsultes, parce qu'elle exerça une immense influence sur la direction des études juridiques. Cette influence fut-elle utile ou funeste? C'est la question capitale que nous devons examiner au début de ce livre, et nous n'hésitons pas à dire qu'elle fut funeste.
Commençons par distinguer soigneusement deux choses que l'on considère généralement comme inséparables, et qui cependant ne le sont point. Quand, dans une nation, les hommes qui cultivent une science, ou qui pratiquent un art, jouissent d'une grande considération et d'une grande renommée, on en conclut généralement que la science ou l'art où ils se font remarquer doit être en progrès, et nous ne disconvenons pas qu'habituellement cela est vrai ; les quatre grands siècles littéraires en offrent autant de preuves. Jamais, cela est certain, les sciences, les lettres et les arts ne brillèrent d'un plus vif éclat qu'à Athènes au temps de Périclès, dans Rome païenne au temps d'Auguste, dans Rome chrétienne sous Léon X, en France enfin sous Louis XIV. Mais de ce qu'une chose arrive ordinairement dans une
situation donnée, en conclure qu'elle doit arriver toujours, c'est évidemment une conclusion peu sûre ; autre chose est la liaison de la cause avec l'effet, qui se produit inévitablement et toujours ; autre chose, une concomitance habituelle, mais qui n'a rien de nécessaire. Nous soutenons donc que le génie, dans les lettres ou les arts, peut fort bien s'élever très-haut, sans qu'il en revienne aux auteurs ou artistes aucune splendeur parmi leurs contemporains ; et réciproquement , les savants et les hommes de lettres peuvent être très-considérés dans un pays, quoique leurs talents soient petits. Y eut-il jamais, par exemple, une architecture plus admirable, plus appropriée à l'esprit chrétien, que l'architecture ogivale, dont les arcs aigus, les sveltes colonnes sont autant de jets de prière, qui causent un frissonnement de respect et d'admiration à quiconque les contemple? Qui niera que les cathédrales magnifiques élevées dans ce style , et dont beaucoup sont encore debout, soient le plus bel ornement de la plupart des contrées de l'Europe centrale et occidentale? Qui dira cependant les noms des auteurs de ces œuvres divines? Ces noms restent presque tous ignorés de la terre et ne sont connus que des cieux.
Est-il, à l'inverse, un pays où les lettres et les arts soient plus honorés et mieux rétribués qu'ils ne le sont aujourd'hui dans le nôtre? Que d'écrivains, que d'artistes, pour des œuvres insignifiantes gagnent, de nos jours, plus d?argent que n'en gagnaient nos plus beaux génies du grand siècle ! Qui oserait cependant nier que les lettres et les arts ne soient depuis lors bien déchus !
Pareille chose advint à la science du droit au seizième siècle. Jamais , non3 en convenons , les jurisconsultes ne furent plus honorés et ne jouèrent un plus grand rôle en Europe qu'à cette époque. Mais, en réalité, la science déclinait, parce qu'elle s'éloignait de l'esprit chrétien.
Disons-le parce que la chose est patente, les légistes
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sont ordinairement pins honorés par les princes , et même par les peuples , pour les services qu'ils rendent aux mauvaises causes, que pour les vérités qu'ils défendent. Frédéric Barberousse, Frédéric II, et beaucoup d'autres empereurs d'Allemagne comblèrent, en Italie, de biens et d'honneurs beaucoup de jurisconsultes ; mais ce n'était pas ceux qui défendaient la cause du pape. Pareille chose advint en France sous Philippe le Bel, et se continua sous la plupart de ses successeurs. À l'époque de la révolte de Luther, le même fait se reproduisit en Allemagne, dans tous les pays où l'hérésie prédomina. Nous ne nions point que beaucoup de jeunes légistes n'eussent accepté de bonne foi les idées nouvelles, mais beaucoup de juristes plus mûrs n'épousaient ces idées que par calcul. Les princes et les villes protestantes payaient en argent ou en places des jurisconsultes, comme ils soudoyaient des soldats. C'est de cette époque que date l'établissement de beaucoup d'universités allemandes, et un surcroît de splendeur pour celles qui étaient déjà fondées. Avant Luther, quantité d'étudiants allemands se rendaient dans les universités italiennes, à Bologne notamment, où les étudiants se divisaient par nations, et ceux de l'Allemagne y avaient de très-grands privilèges (4). On comprend que lorsque la séparation religieuse fut consommée, les luthériens désapprirent complètement les chemins des universités italiennes, et l'Allemagne retint nécessairement dans les siennes tous les fils de familles protestantes, dont aucun ne pouvait plus songer à aller en Italie. Les universités allemandes commencèrent, dès lors, à marquer dans la science ; mais cela ne prouve point que le droit y fût en progrès. Nous maintenons, au contraire, qu'au fond, la science du Juste s'obscurcissait, parce que ses principes étaient attaqués, et il suffira de quelques courtes réflexions
(I) U. Savigny, Hist. du df. rom. au moyen âge, ch. 21, $ 72.
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sur une des plus mémorables assemblée qui aient existé sur la terre depuis l'origine du monde, sur le concile de Trente, pour rendre cette vérité incontestable.
On sait que les erreurs de Luther firent, en peu de temps, dans son âme violente et haineuse, des progrès effrayants. Il n'avait d abord, quand il engagea sa querelle avec la papauté, attaqué que les indulgences ; mais, de proche en proche, & mesure qu'il avait besoin de favoriser l'incontinence des mauvais prêtres, ou de seconder la cupidité et le libertinage des princes qui l'avaient pris sous sa protection, il se trouva successivement amené à nier presque tous les dogmes enseignés par l'Église catholique depuis quinze siècles.
Léon X, dans une bulle mémorable, condamna la plupart de ces erreurs ; mais les progrès de l'hérésie et la nécessité, reconnue par les papes eux-mêmes, de corriger certains abus qui s'étaient introduits dans l'Eglise, et dont les nouveaux sectaires se prévalaient auprès des simples pour donner plus de crédit à leurs doctrines, décidèrent Paul III à convoquer un concile œcuménique, où la doctrine catholique sur tous les points controversés devait être précisée et fixée par des discussions approfondies. Ce concile, convoqué à Trente, après dix-huit ans de travaux trop souvent interrompus par des causes tantôt accidentelles, tantôt politiques, se termina enfin sous Pie IV, en l'année 1563.
Il ne peut pas entrer dans notre pensée de rappeler, même en forme de table, les décisions dogmatiques, morales et disciplinaires du Très-Saint Concile. Nous voulons seulement signaler deux points qui montrent combien Luther s'éloignait dans ses doctrines des principes du droit, et surtout du droit chrétien ; l'un a trait à la doctrine de la justification, l'autre à l'indissolubilité du mariage.
Pour mettre l'importance de ces points dans tout leur jour, rappelons d'abord le principe fondamental de tout le
droit, que nous avons énoncé plna d'une fois dans le coure de cet 'ouvrage, mais qu'on ne saurait trop répéter.
Le droit est fait pour protéger tous les êtres humains, comme le soleil est fait pour les éclairer tous. Aux yeux du Souverain Maître de toutes choses, un homme, si humble que soit sa condition, en vaut un autre; et aucun ne peut agrandir sa sphère d'action , de manière à priver les autres de ce qui leur est absolument nécessaire pour la conservation de leur vie physique ou de leur dignité morale.
Cette vérité primordiale est la source première de tous les devoirs des hommes les uns vis-à-vis des autres, et de leurs droits respectifs par conséquent. C'est une loi évidemment établie par le Créateur, et nous ne connaissons pas, à ce point de vue, de doctrine plus erronée que celle de Luther. Luther osa soutenir que Ton était justifié rien que par la foi. D'après lui, pourvu qu'on eût la ferme confiance d'être sauvé par Jésus-Christ, les bonnes œuvres étaient complètement indifférentes. Bien plus, il osa dire que, par elles-mêmes, les œuvres humaines les plus morales et les plus utiles n'étaient pas seulement des actes sans valeur, que c'étaient des péchés mortels. Propositions véritablement monstrueuses et intolérables, qui auraient pour conséquence de placer les sociétés chrétiennes bien au-dessous des sociétés païennes. Celles-ci admirent toujours, ce qui est l'évidence même, que les hommes doivent être d'autant plus honorés qu'ils font plus de bien aux autres hommes, tandis que, d'après Luther, le tyran le plus exécrable serait sûr d'être sauvé pourvu qu'il eût la ferme confiance de l'être, ce qui va droit à encourager les actions les plus détestables, puisque le monstre le plus achevé devrait se croire aussi sûr d'aller au ciel avec sa prétendue foi que l'homme le plus charitable, que le plus grand des saints. Nous savons bien que les partisans de Luther ne tiraient pas de la fausse doctrine de leur apôtre cette conséquence pratique, et que beaucoup, par tempe-
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rament, ne laissaient pas d'être ce qu'on appelle d'honnêtes gens; mais le principe ne laissait pas d'être abominable, et le concile de Trente proclama non-seulement un principe théologique, mais un principe de droit que les religions les plus fausses ne sauraient jamais éteindre dans les consciences humaines, quand il déclara que la foi ne saurait jamais justifier sans les œuvres, en ce sens que les mauvaises œuvres doivent, quand elles ne sont pas réparables d'une autre manière, être effacées an moins par la sincérité d'un repentir fondé sur l'amour de Dieu.
Une autre erreur de Luther, moins radicalement antisociale , mais essentiellement antichrétienne , ce fut la négation de l'indissolubilité du mariage. Le divin Sauveur vint au monde pour y prêcher une doctrine plus pure nonseulement que celle des païens, mais que celle des pharisiens. Il y vint pour relever tout ce qui était par terre et protéger tout ce qui était foulé ; le fond de sa doctrine tendait d'abord à alléger par degrés les fers des esclaves de manière à les en dégager finalement tout à fait» puis ensuite, à protéger le sexe faible. Or, nous l'avons déjà dit précédemment, et c'est l'évidence même, le divorce est plus profitable à l'homme, dont les devoirs du mariage n'atténuent pas d'une manière sensible les forces, qu'à la femme dont ils altèrent souvent la santé et flétrissent inévitablement la beauté.
Luther avait une trop haute intelligence pour ne pas voir cela. Mais quand il eut jeté sa robe de moine aux orties, quand il eut déclaré que les vœux de chasteté n'étaient pas obligatoires, quand, joignant le scandale de l'exemple à la perversité de la doctrine, il osa contracter mariage avec une religieuse, comment aurait-il pu affirmer l'indissolubilité du mariage contre ses protecteurs, contre le landgrave de Hesse en particulier, qui le pressait de l'autoriser à changer de femme , et mettait sa protection
à ce prix! Le concile de Trente ne défendit donc pas seulement le dogme catholique, 'il défendit nn dogme social, quand il proclama de plus fort l'indissolubilité de tout mariage canoniquement contracté.
Disons aussi que toutes les décisions du concile sur la réformation de l'Église furent admirables de sagesse. Elles faisaient disparaître tous les griefs articulés par Luther et par ses adhérents, contre certains abus qui s'étaient introduits dans la discipline du clergé séculier, ou des ordres monastiques.
Quel bonheur alors c'eût été pour FuniTers entier, si, par la sagesse et la charité qui animaient toutes leurs décisions, les Pères du concile de Trente avaient pu guérir les plaies profondes que la violence de Luther et de ses disciples avait faites à toute l'Allemagne, et qui s'étendirent bientôt à la moitié de l'Europe ! Dès avant Luther, l'humanité voguait à pleines voiles vers un meilleur avenir. Les plus grandes découvertes des temps modernes étaient faites. L'imprimerie était connue depuis plus d'un demisiècle; l'Amérique l'était aussi, et Vasco de Gama avait montré la voie maritime des grandes Indes. Pour la première fois depuis la création, l'homme, roi de la terre, avait pu faire le tour de son "domaine; et Copernic, en découvrant le véritable système du monde, avait mis, pour ainsi dire, les fils d'Adam en possession du ciel matériel et visible. Se figure-t-on le nombre infini de merveilles que le monde eût pu voir, si les hommes d'intelligence avaient tous été animés des mêmes principes et eussent tendu tous au môme but, l'accroissement du bonheur de la race humaine par la science et l'art , toujours unis à la charité f C'eût été, dans le monde entier, que l'Europe chrétienne dominait déjà, une explosion d'enthousiasme, et l'humanité, rachetée par le Christ, retrouvait* le paradis terrestre.!
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La révolte de Luther devait empêcher la réalisation de ce rêve, replacer sur une multitude d'intelligences le bandeau de Terreur, et les frapper de stérilité. Avant Luther, nui être humain ne perdait son temps à chercher ici-bas son chemin. Chaque homme, chaque enfant savait d'où il venait et où il devait aller. Il savait qu'il venait d'Adam et qu'il devait aller à Jésus-Christ. Illuminé par ces deux vérités capitales, dont les clartés s'unissaient pour mieux éclairer sa marche, il n'avait pas besoin d'employer les plus précieuses années de la vie rien qu'à chercher sa voie. Il pouvait aborder tout d'abord la science ou l'art qui l'attiraient, et consacrer tous les moments de son existence à les étudier et à les faire progresser.
Depuis les grandes hérésies du seizième siècle, que d'hommes, au contraire, sont devenus à charge à eux-mêmes et inutiles à leurs semblables pour avoir perdu leur voie ! Combien n'emploient les plus belles années de la jeunesse qu'à amonceler des doutes dans leur esprit, pour ne plus rien voir ensuite devant eux, quand les nécessités pressantes de la vie les contraindront à marcher! Combien alors n'emploient la seconde partie de leur existence qu'à ressaisir, une par une, les croyances que la première leur avait fait perdre ! Et ceux-là sont encore les plus heureux. S'ils n'ont rien fait d'utile pour leurs semblables, ils ont au moins eu le temps de ressaisir le fil qu'ils avaient brisé, et ce fil suffit pour les ramener à une patrie bienheureuse, où ils se réjouiront à jamais de n'avoir perdu qu'une partie des perles de leur diadème. Mais combien d'autres, héla*! qui, quand le scepticisme a glacé leur cœur, ne parviennent plus à retrouver leur chemin, et finissent leur vie par le suicide ou l'épuisent dans la débauche !
Luther et ses tristes imitateurs Zwiugle , Calvin , et les antres hérésiarques du seizième siècle, n'apercevaient point peut-être toutes les conséquences que leur doctrine du libre
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examen et des inspirations personnelles du Saint-Esprit devaient fatalement engendrer ; mais ils les auraient vues, si de mauvaises passions n'avaient pas offusqué leur intelligence en même temps qu'elles corrompaient leur cœur.
Ce qui empêcha que les exhortations des Pères du concile de Trente fussent entendues par les fauteurs et les adhérents de Luther et de Calvin , c'est qu'ils s'étaient tous engagés si avant dans la voie du mal, qu'ils auraient eu besoin de faire les plus grands sacrifices pour en sortir. Comment des milliers de prêtres et de moines apostats, engagés dans des mariages incestueux , auraient-ils pu réprimer les aiguillons de la chair qui les maîtrisaient , et dont ils s'étaient durant [de longues années habitués à suivre sans résistance les honteux penchants! Comment ces hommes > généralement si pleins d'orgueil, que chacun d'entre eux se croyait par l'intelligence au-dessus de tous les Pères du concile, auraient-ils pu subir l'humiliation d'une rétractation ! Comment aussi les princes qui, dans tout le nord de l'Europe, s'étaient emparés des biens de l'Église, comment l'Électeur Palatin , celui de Brandebourg , le landgrave de Hesse et une foule d'autres, auraient-ils consenti à rendre des biens dont la possession avait pour quelques-uns doublé ou triplé leur fortune et leur puissance ! Si un apôtre vendit Notre- Seigneur pour trente deniers, on ne pouvait guère espérer que les grands déprédateurs du Nord consentiraient à rendre à l'Église des contrées entières, qu'ils s'étaient appropriées sans autre titre que la force!
Le concile de Trente ne parvint donc pas à ramener les dissidents ; il arrêta, du moins, le flot, jusque-là toujours montant, de Vhérésie. Tous les peuples et tous les princes qui n'étaient pas encore engagés dans les voies de l'erreur, virent bien que les chefs des dissidents étaient des hommes de mauvaise foi, qui se refusaient à toute discussion sérieuse, et qui ne parlaient des prétendus maux de l'Église que pour
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se faire, an moyen de leurs fausses doctrines, une plus large part dans les biens terrestres et les grossières satisfactions d'ici-bas.
L'unité de l'Europe occidentale fut alors brisée. La chrétienté fut séparée en deux tronçons, l'un qui resta compacte, ce fut le tronçon catholique, l'autre qui se décomposait déjà en plusieurs fractions, qui devaient se multiplier de plus eu en plus, et n'avoir qu'une idée commune, la haine de la Papauté.
Le droit canonique tarit alors subitement dans les contrées protestantes, quoique les princes et les légistes de ces pays, pour faire illusion aux bonnes gens, en conservent encore le nom. Le droit canonique , nous l'avons déjà dit ailleurs , est , par essence , comme l'Église catholique dont il est une émanation nécesaire, un droit universel, que ne peuvent limiter ni les mers, ni les fleuves, ni les montagnes, et qui doit régir le monde entier, comme la foi elle-même. Notre terre pourrait être parfaitement éclairée par deux soleils; mais être régie par deux droits canoniques différents, c'est métaphysiquement impossible. Les protestants ne peuvent donc pas appeler droit canon les règles plus ou moins nombreuses, dérivées de la foi catholique, qu'il leur a plu de conserver dans leurs églises. Nier une seule loi canonique, c'est nier la loi tout entière, et trier ici, c'est, par cela même, violer et détruire. Quand nous continuerons à parler de droit canon dans la suite de ce livre, nous n'aurons donc en vue que le droit ecclésiastique des contrées catholiques ; et quand nous nous arrêterons sur des jurisconsultes protestants , dont beaucoup furent certainement des esprits supérieurs, ce ne sera qu'à propos de matières juridiques étrangères aux dogmes religieux. Rien n'empêche qu'un homme qui s'obstine à nier le soleil en plein, midi, ne puisse, durant l'épaisseur des nuits, découvrir une
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nouvelle planète. Il faut alors le plaindre de son obstination, et le remercier de sa découverte.
Indiquons encore, avant de reprendre nos esquisses sur les grands jurisconsultes, pourquoi, dans la suite de notre ouvrage, nous citerons plus de jurisconsultes français que de jurisconsultes étrangers. Les hérésies du seizième siècle en sont encore la cause. Pour rendre aussi complète que possible leur séparation de Borne, Luther, Calvin, et leurs imitateurs en tout pays, abandonnèrent dans leurs écrits la langue de l'Église romaine, le latin, et préférèrent se servir de leur langue nationale. C'était un moyen de rendre leurs ouvrages plus populaires, un moyen aussi d'échapper à la précision des expressions sacrées, ou des termes théologiques employés dans l'école, qui résistaient invinciblement à leurs erreurs. Nous ne disconvenons pas que pour les œuvres littéraires le langage propre à chaque nation ne convienne mieux; mais dans l'ordre scientifique, l'emploi d'une seule langue, commune à tous les savants, est certainement préférable. Avant Luther, cette langue commune était le latin, et les savants de tout ordre formaient ains dans la chrétienté comme un monde à part et une république particulière. Ni les bras de mer, ni les fleuves, ni les montagnes n'empêchaient alors, d'un peuple à un autre, la communication d'une idée scientifique et la propagation du livre qui la contenait. Malgré la difficulté des routes et le mauvais état des chemins, la renommée portait bien vite le nom d'un jurisconsulte de n'importe quel pays, du lieu où il avait écrit, à toutes les universités de l'Europe ; tandis qu'aujourd'hui, par une conséquence fâcheuse de l'abandon du latin , malgré la rapidité vertigineuse des communications, il est, dans chaque nation, beaucoup de jurisconsultes très-distingués, dont les œuvres ne parviennent à la connaissance des nations voisines, que lorsque la mort a depuis longtemps desséché les mains qui les avaient écrites.
Si donc, dans ce livre et dans les suivants jusqu'à la fin de notre ouvrage, les jurisconsultes français se présentent sous notre plume en plus grand nombre que ceux des autres nations, cela tiendra uniquement à notre ignorance, et non pas au désir d'exalter les jurisconsultes français aux dépens de ceux des autres pays. Si la France avait été, jusqu'à nos jours, un peu trop vaine de ses gloires, ses enfants ont bien sujet maintenant d'être confus de leurs jactances, et peuvent sentir toute la vérité de la parole évangélique : Quiconque s'élève sera abaissé ! Mais il est temps de rentrer dans notre sujet, et de continuer d'esquisser, dans l'ordre chronologique, les jurisconsultes qui ont le plus honoré la science, depuis Luther jusqu'à nos jours, en commençant, comme dans les livres précédents, par les canonistes, continuant par les romanistes, et finissant par les coutumiers, que nous appellerons plutôt dorénavant Civilistes. Les coutumes, en effet, à partir du moment où elles furent rédigées, ne différèrent plus des édits des princes , qui ne tardèrent pas à modifier sur bien des points tantôt les lois romaines, tantôt les coutumes particulières d'une contrée.