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IL — LES DÉCEMVIRS ET LA LOI DES XII TABLES

La première pensée, ou, si Ton veut, le premier germe d'une loi, émane rarement de la personne qui lui imprime la force obligatoire. Quand le chef d'un Etat n'est pas versé dans la science du droit, et c'est le cas le plus ordinaire, les lois qu'il promulgue sur des matières qui supposent des connaissances juridiques, ne viennent pas de lui, mais des hommes spéciaux qu'il a consultés. Il n'en est pas le véritable père, il n'en est, pour employer un mot familier, que le parrain. Mais la loi des XII Tables fut très-justement appelée la loi décemvirale, parce que les décemvirs en furent certainement les auteurs. Si, comme on l'a dit, le grec Hermodore d'Ephèse prit quelque part à leur confection , cette part ne put être que bien petite. Les décemvirs, en effet, étaient contemporains de Thémistocle et de Cimon, et la Grèce, à cette époque, était déjà bien polie, tandis que les lois des XII Tables offrent partout l'empreinte de la rudesse et de l'inflexibilité des premiers Romains. Pomponius indique, du reste, que le premier des décemvirs, Appius Claudius, était versé dans la jurisprudence (4), et il est à croire que ses collègues étaient légistes aussi. Mais les lois décem virales furent-elles aussi bonnes et aussi équitables que le comportait le temps où elles furent rendues ? Nous ne le pensons pas. Nous savons bien que ces lois furent toujours considérées, à

(1)L. 1. $2*,D.,<fc0r#./«r.

Borne, comme le fondement du droit, qu'elles étaient gravées sur l'airain et exposées au public dans un temple, et qu'au temps même de Cicéron les enfants les apprenaient par cœur (4). Que ces lois cependant étaient loin de l'équité prétorienne, qui devait n'en plus laisser subsister que l'écorce !

Appius Claudius fut précipité du pouvoir parce qu'il avait osé attenter à l'innocence et à la virginité d'une jeune fille, et c'était assurément plus qu'il n'en fallait pour le rendre exécrable à tout ce que Rome avait d'honnête, c'est-à-dire alors, à Rome tout entière. Les plébéiens cependant avaient de justes sujets de n'être pas contents des lois mêmes des décemvirs, qui, sur bien des points, étaient inhumaines, quelquefois atroces. Quand un débiteur, par exemple, avait plusieurs créanciers qu'il ne pouvait payer, une des lois des décemvirs autorisait les créanciers à le couper en morceaux, ou à le vendre au delà du Tibre. Nous n'ignorons pas qu'à Rome, dès les temps d'Athénée, certains érudits prétendaient que l'expression latine, signifiant littéralement couper à morceaux, in partes secanto, voulait dire que les créanciers pouvaient se distribuer, non pas les membres sanglants de leur débiteur, mais seulement son patrimoine. Les peuples peu lettrés ne sont point cependant dans l'usage d'employer dans leurs lois des métaphores, et aujourd'hui même nous trouverions singulier qu'une loi eût dit que les créanciers peuvent écarteler le débiteur, pour indiquer qu'ils peuvent se partager ses biens.

Quoi qu'il en soit, supposé que l'interprétation indiquée par Athénée fût vraie , ce serait dans les XII Tables une -disposition atroce de moins ; mais la manière dont elles permettaient de traiter un débiteur avant de le dépouiller irrévocablement de ses biens, était déjà d'une cruauté révoltante. Le débiteur, dès qu'il était en retard, était saisi par le créan-

(1) Cic. de Lcgibtu, u, c. 23.

cier, qui l'entraînait, chargé de chaînes, dans sa demeure, où il le traitait déjà comme un esclave, et la loi mesurait avec parcimonie la quantité de farine qu'il devait fournir au débiteur pour ne pas le laisser mourir de faim.

Cette rigueur excessive, nul ne l'ignore, les créanciers romains étaient tellement dans l'habitude d'en user qu'elle était la cause d'agitations incessantes. Le menu peuple, qui se soulevait, ruiné qu'il était par les usures incroyables des riches, faisait de temps en temps abolir les dettes , que de nouvelles usures faisaient renaître le lendemain ; et ces procédés de vampire, dont les plus nobles patriciens, dont les censeurs mêmes, témoin le premier Caton, ne se firent jamais scrupule, mirent Rome vingt fois à deux doigts de sa perte.

Ce qui nous surprend, ce n'est donc pas que les plébéiens, indignés de la luxure d'Appius, eussent renversé les décemvirs, c'est qu'ils n'eussent pas, dans leur colère, brisé les tables sur lesquelles ils avaient gravé leurs lois. S'ils les laissèrent subsister, c'est, sans doute, parce qu'auparavant la législation était complètement incertaine, que les lois étaient toujours ce que les hommes puissants voulaient qu'elles fussent, quand le texte authentique ne s'en trouvait nulle part, et que l'arbitraire absolu des hommes puissants est ce que les hommes qui ne le sont pas ont le plus à redouter. Les plébéiens acceptèrent donc les lois des XII Tables , parce qu'il vaut mieux pour un peuple avoir des lois mauvaises, auxquelles il parvient à se plier sans trop de douleur, que de n'en pas avoir du tout, et d'être livré, pieds et poings liés, à l'arbitraire des forts.

Ajoutons, cependant, pour ne rien outrer, que s'il y avait dans les XII Tables des dispositions barbares , même pour le temps, il y en avait aussi de fort sages, quelques-unes même parfaitement belles, comme celle qui disait que le patron méritait la mort quand il avait fraudé son client : Patronus, si clienti fraudent fecerit, sacer estol Cette loi, dans

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a lettre, ne désignait que les patrons sans foi ; mais, dans son esprit, elle déclarait indigne de vivre tout homme puissant qui violait le droit des faibles, tout magistrat, par conséquent, qui manquait à la justice; et quand Virginius, frappant sa fille, que les licteurs d'Appius entraînaient, dit au fier décemvir : « C'est par ce sang que je dévoue ta tête aux « dieux infernaux, Sacer esto ! » Appius comprit si bien qu'il méritait, en effet, la mort, qu'il se la donna lui-même, quelques jours après, dans la prison où le peuple, indigné, l'avait jeté.

Disons aussi, en l'honneur des auteurs de la législation décemvirale, qu'ils surent donner à toutes leurs lois une forme si concise et si vigoureuse, une forme ressemblant si fort à celle que Dieu môme avait employée quand il parla à Moïse, sur le mont Sinaï, qu'ils connaissaient apparemment le texte du décalogue et voulurent l'imiter. Ce qui leur manqua surtout, c'est le sentiment de l'équité, qui, sans affaiblir la justice, lui enlève toute sa rudesse, et c'est pour cela, sans doute, que Pomponius, en citant l'œuvre des décenmrs à sa date, n'ajoute aucune parole d'éloge pour ses auteurs.

Nous venons de prononcer un nom respectable, celui de Pomponius. Les compilateurs de Justinien n'auraient fait que conserver à la postérité le livre de ce jurisconsulte célèbre sur les origines du droit, qu'ils mériteraient, pour cela, la reconnaissance de tous les âges. Ce n'est guère, en effet, que par le fragment célèbre du Digeste, où ils l'ont encadré, et par quelques rares passages des auteurs classiques, et principalement de Cicéron, que nous connaissons les noms des jurisconsultes que Rome honora le plus, et que nous possédons quelques détails sur leur vie. C'est donc Pomponius qui va nous servir de guide dans toute la suite de ce chapitre, où nous suivrons comme lui, d'une manière à peu près constante, Tordre des temps.

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§ III. — APPIUS CLAUDIUS, ON^US FLAVIUS, SEÏTUS iEUUS.

Rome dut beaucoup à Claudius Cœcus ; elle dut davantage à son secrétaire Gnœus Flavius, et à Sextus iElius, qui marcha sur les traces de Flavius.

Nulle famille à Rome ne fut plus honorée que celle des Claudius. Elle compta durant la République vingt-huit consulats, cinq dictatures, sept censures et six triomphes. Il n'y eut que les Cornélius et les Cécilius dont les familles accumulèrent plus d'honneurs. Les Claudius, qui descendaient de Clausus, roi des Sabins , avaient naturellement l'orgueil des vieilles races. Quand ils savaient dompter cet orgueil, c'étaient des héros ; quand ils en suivaient les hautaines inspirations, c'étaient des hommes qui ne connaissaient plus de frein. Appius Claudius, qui ne sut contenir ni son orgueil ni sa luxure, périt, comme nous l'avons vu, d'une mort misérable. Son cousin du même nom, surnommé Cxcus, à cause de sa cécité , sut , au contraire , commander à ses passions. Ce fut un sage, qui s'appliqua toute sa vie à l'étude du droit, et Rome ne pouvait pas rendre un plus grand hommage à la rigidité de ses mœurs qu'en le chargeant de surveiller celles de la cité tout entière, quand elle le nomma censeur.

C'est Claudius Cœcus qui, durant sa censure, fit construire la célèbre voie appelée de son nom Àppienne , que les Romains, à cause de sa largeur et de son inébranlable solidité, appelèrent la reine des voies, regina viarum, et dont les familles les plus illustres se plurent bientôt à garnir les bords avec les cendres de leurs plus nobles ancêtres. C'est encore Claudius Cœcus qui fit construire à Rome le premier aqueduc, pour amener de Tusculum les eaux abondantes qui, du nom de sa race, furent appelées Claudiennes.

Appius Cœcus prévoyait sans doute les grandes destinées des fils de Romulus, quand il ne voulait pas supporter qu'il

y eût un seul coin de l'Italie qui fût soumis à une autre domination que celle de Borne. Aussi , quand Cinéas fut chargé de faire aux Romains des propositions de paix, on vit l'aveugle Àppius se faire transporter au sénat pour y déclarer qu'il fallait repousser sans examen toute offre de Pyrrhus, jusqu'à ce qu'il eu* retiré ses troupes de l'Italie et fût rentré dans son étroit royaume d'Épire.

Ce fut donc certainement un grand homme que le jurisconsulte patricien Claudius Caecus. Nous n'hésitons pas à dire cependant que le descendant des rois Sabins rendit à Borne des services moins grands en construisant des voies et des aqueducs magnifiques, que son secrétaire, d'origine servile, Gnœus Flavius, qui divulgua au peuple les règles et les formules de la procédure romaine, dont les patriciens jusqu'à lui avaient su garder toujours le secret. La justice, en effet, est le premier besoin des peuples. Tout homme a le droit de l'invoquer et de vivre dans cet élément, comme l'oiseau a le droit de voler dans l'air et le poisson celui de nager dans l'eau. L'accès des ministres de la justice doit donc rester toujours également facile pour tous les citoyens d'un État, pour les pauvres et les petits, comme pour les grands et les riches. S'il en est qui peuvent aborder le juge quand ils veulent, tandis que d'autres ne peuvent le faire qu'avec la permission ou la protection des premiers, cela constitue une inégalité monstrueuse, dont toute âme juste a droit de s'offenser, et cette inégalité choquante exista à Borne jusqu'au temps de Claudius Caecus.

Les Romains,. d'abord, avaient des jours, et ils étaient nombreux, où les actes judiciaires étaient interdits ; c'étaient les jours de fête, dont l'ordre était réglé annuellement par les pontifes, qui ne le révélaient qu'aux personnes considérables faisant partie, comme eux, de la classe des patriciens. Il y avait aussi, pour engager une action en justice, des formules sacramentelles qui n'étaient connues que des familles

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patriciennes, et dont l'inobservation entraînait inévitablement la perte du procès pour le plaideur qui avait commis la moindre inexactitude ou la moindre omission, n'eût-ce été que d'une syllabe, ce qui avait donné lieu, à Rome, à ce proverbe : Qui cadit a syllaba cadit a toto. Les plébéiens, qui ne connaissaient ni le calendrier des pontifes ni les formules d'action, étaient donc exposés à perdre tous leurs procès, s'ils négligeaient d'aller consulter humblement un jurisconsulte patricien, qui pouvait leur faire payer cher ses conseils. A qui les plébéiens durent-ils l'inappréciable avantage de s'affranchir d'une servitude aussi gênante 1 Au secrétaire de Claudius Cœcus, à Gnœus Flavius, qui publia le calendrier des pontifes et le recueil des formules, d'après un écrit que possédait son patron, et il semblerait, d'après le texte de Pomponius, qu'il le lui déroba (4). Il se pourrait cependant que Claudius Cœcus eût autorisé secrètement cette publication, pour obéir d'abord à sa conscience d'homme droit et probe, qui lui faisait sentir combien la politique des patriciens était injuste, et ménager cependant la classe des patriciens qui était la sienne, et qui eût pu lui reprocher d'avoir fait trop bon marché des intérêts de sa caste si le livre eût paru sous son nom. Cette interprétation nous semble plausible parce qu'elle met à l'abri de tout reproche la mémoire de Flavius, et que les actions humaines doivent être interprétées dans le sens le plus honnête. Il serait fâcheux que, pour faire une chose essentiellement juste, en elle-même, Flavius eût eu recours à une perfidie.

Quoi qu'il en soit, Gnœus Flavius montra toujours un grand courage en assumant sur sa tête, par la publication du livre d'Appius, les haines da patriciat tout entier, privé par là d'un de ses moyens les plus sûrs d'influence et de prépondérance dans la cité, haines redoutables, qui, un siè-

(1) L 2, $7, D. deorig.jur.

cle plus tard, devaient être si fatales aux. Gracques. Les plébéiens en témoignèrent à Flavius leur gratitude de la manière la plus éclatante. Ils assurèrent d'abord son inviolabilité en le nommant tribun du peuple ; plus tard ils le firent nommer sénateur, puis enfin édile curule. Le fils d'un affranchi s'assit alors, comme son patron de race royale, sur un siège d'ivoire, et il eut des licteurs, que n'eut peut-être jamais Claudius, qui ne fut point consul, que rien n'indique avoir été préteur, et à qui la dignité de censeur, quoique ce fût une des plus importantes de la République, ne donnait pas le droit de faire porter devant lui des faisceaux.

Un demi-siècle environ après la publication des formules de Gnœus Flavius, qu'on appela de son nom le droit Flavien, jus flavianum, les patriciens essayèrent encore, paraît-il, de composer de nouvelles formules secrètes, à l'occasion de lois nouvelles qui avaient accordé des actions dans des circonstances où le droit antérieur n'en donnait point. Mais ces formules nouvelles ne tardèrent pas à être publiées aussi par Sextus ^Elius, dont le recueil fut appelé, pour ce motif, le droit œlien. Les patriciens durent alors comprendre que le temps des mystères et des arcanes était définitivement passé ; et depuis, en effet, plébéiens et patriciens saisirent les magistrats avec la même facilité et combattirent à armes égales. Ce fut le triomphe du droit et de la justice sur une oppression hypocrite qui avait duré plus de trois siècles.

§ IV. — SCIPION NASIOA.

La famille des Cornélius était, comme celle des Claudius, Tune des plus anciennes et des plus illustres de Rome. La plus célèbre de ses branches fut celle des Scipion, qui brilla de toute sorte de gloires. Dans les armes, elle produisit les plus grands généraux de la République, Scipion l'Africain et son frère Scipion l'Asiatique. Elle produisit aussi un des

plus grands jurisconsultes de Rome dans Scipion Nasica, cousin du vainqueur d'Annibal et de celui d'Antiochus. Quoi que inférieur, pour le génie militaire, à ses illustres cousins, Scipion Nasica fut cependant aussi un grand homme de guerre. L'année 490 av. J.-C, il avait combattu avec succès en Espagne les Lusitaniens, n'étant encore que préteur ; et devenu consul l'année suivante, il vainquit les Boïens, l'un des peuples les plus belliqueux de la Gaule, ce qui lui valut les honneurs du triomphe.

Mais ce qui honora plus Nasica que les splendeurs triomphales, ce fut le témoignage d'estime qu'il obtint du sénat quand la célèbre statue de Cybèle, honorée à Pessinonte, fut transportée à Rome, pour obéir, disait-on, aux ordres des livres sybillins. Le sénat décida que le plus vertueux de ses membres se rendrait à Ostie pour recevoir le vaisseau qui portait la statue de la mère des dieux, et son choix tomba sur Scipion Nasica. Il méritait cette haute distinction par l'austérité de ses mœurs, attestée par saint Augustin, qui le loue fort d'avoir fait interdire les jeux scèniques à Rome , dans cette ville, dit-il, des fortes âmes (4). Mais la vertu la plus éminente de Nasica était son amour ardent pour la justice. Assiégé dans sa demeure par les plaideurs qui allaient, du lever du soleil jusqu'à son coucher, lui demander des avis, il ne voulut jamais recevoir d'aucun le moindre gage de reconnaissance, et le peuple romain lui fit don d'une maison sise dans la voie sacrée, au centre de Rome, pour que ses innombrables clients fussent plus à même de recourir, à tout instant, à ses conseils désintéressés. Scipion Nasica offrait, dans cette conduite généreuse, le type du grand . urisconsulte, qui place sa félicité dans le culte de la justice, qu'il aime pour elle-même et jamais pour le lucre qu'il en retire, comme les grands artistes aiment Fart pour l'art.

(1) Cité dû Dieu, liv. n, ch. 6.

Il faut donc se garder de confondre le grand jurisconsulte* Scipion Nasica avec son petit-fils du même nom, surnommé Sérapion, qui, pour arrêter un mouvement populaire dont les patriciens s'alarmaient, tua de sa propre main Tibérius Graccbus, son proche parent cependant, puisque l'illustre mère des Gracques, Cornélie, était fille de Scipion l'Africain. Ce meurtre, que le sénat approuva, semble difficile à justifier quand on connaît bien ce que demandaient les Gracques. Bien des personnes, étrangères aux études juridiques, s'imaginent que les tribuns qui proposaient ce qu'on appelait à Rome des lois agraires, et les Gracques, en particulier, voulaient abolir tous les droits de propriété , remettre tous les biens en commun, et les partager ensuite d'une manière rigoureusement égale entre tous les citoyens pour qu'aucun ne fût plus riche qu'un autre. C'est se tromper tout à fait sur le but de ces lois. Les lois agraires n'avaient rien de commun avec le hideux communisme qui a failli amener naguère la ruine totale de la capitale de la France. Personne,, à Rome, ne contestait aux patriciens la propriété des terres conquises originairement par leurs ancêtres, quand la classe des plébéiens n'existait pas, ou ne faisait que de naître. Mais, au temps des Gracques, Rome s'était déjà emparée de territoires immenses et de royaumes entiers dans les trois parties du monde connues des anciens ; et sous le nom de possessions, possessiones, les généraux d'armée, leurs lieutenants et tous les citoyens puissants de Rome s'appropriaient les produits de ces terres comme s'ils en eussent eu la propriété véritable. Les Gracques demandaient, non sans raison, que les plébéiens pauvres eussent part dans ces possessions, puisque, par leurs fatigues, leurs périls et leur sang répandu, ils avaient contribué à leur conquête autant que les patriciens les plus valeureux, et cette demande paraissait juste. Il n'est donc pas certain que le grand jurisconsulte Scipion Nasica, honoré à Rome comme le plus juste des hommes, eût

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approuvé, comme le sénat, le meurtre de Tibérius Gracchus. Peut-être, au contraire, usant du pouvoir absolu que le père de famille avait chez les Romains sur toute sa descendance par mâles, il eût jugé et condamné son petit-fils Sérapion, dans son tribunal domestique, pour avoir voulu trancher par le fer une question qui ne devait se résoudre que par l'application des principes immuables de la justice (4).

§ Y. — LES MUCIUS SOfiVOLA.

Les Mucius n'appartenaient pas, comme les Claudius et les Cornélius, à la classe patricienne. C'était une maison plébéienne, mais si ancienne et si illustre, qu'aucune famille patricienne ne fut entourée, à Rome, de plus de considération et d'éclat. Elle descendait de ce héros de courage, de ce Mucius, surnommé Cordas, à cause de son intrépidité, qui frappa d'admiration Porsenna quand, interrogé par ce roi d'Etrurie pourquoi il avait voulu le massacrer, il porta pour toute réponse sa main droite sur un brasier et la laissa brûler. Ce trait inouï d'héroïsme n'est rapporté, il est vrai, que par Tite-Live (2), et comme Denys d'Halicarnasse, en racontant la tentative de Mucius, ne rappelle pas la circonstance de la main brûlée, des critiques modernes ne voient là qu'une fable, et ils nient également l'action héroïque de Régulus, parce que Polybe n'en dit rien dans son Histoire, quoiqu'elle commence aux guerres puniques (3).

Mais que dire de cette critique qui consiste à rapetisser toujours les héros comme les saints; de cette critique outrée,

(I) Scipion Nasica était consul Tau 191 av. J.-C., et il était apparemment mort depuis longtemps quand son petit-fils tua Tibérius Gracchus, ce qui n'arriva que cinquante-huit ans après.

(2)h, c. 12 et 13.

(3) M. Bouillet, daus son Dictionnaire de l'antiquité, aux mots Mudu* et Régulus y rappelle l'opinion de oes critiques et se l'approprie.

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commençant à Niebuhr et finissant à Strauss, sinon que c'est l'art insensé de rendre les hommes ignorants par la science même! Elle amoncelle des ténèbres sur le passé de l'humanité , pour rendre complètement noir son avenir, et aboutit fatalement au nihilisme en philosophie et en religion comme en histoire , c'est-à-dire au scepticisme le plus absurde. Que prouvent , par exemple , au sujet des actes dont nous parlons , le silence de Denys d'Halicarnasse et celui de Polybe, contre des traditions qui sont encore toutes vivantes, non seulement dans la ville aux sept collines, mais dans le monde entier? Evidemment rien. Polybe et Denys d'Halicarnasse étaient Grecs. Ils écrivaient l'un et l'autre, près d'un siècle après que Pyrrhon avait enseigné à leurs compatriotes à douter de tout, c'est-à-dire à s'enfoncer volontairement dans la plus stupide des ignorances, et à éteindre toutes les lumières de l'âme. Depuis plus de cent ans aussi , tous les héros grecs dont l'histoire atteste les grandes actions avaient disparu ; il n'y avait plus à Sparte des Léonidas, à Athènes, des Hiltiade ni des Aristide. Polybe et Denys d'Halicarnasse ne comprenaient donc pas la grandeur des âmes romaines. Il ne suffit pas , pour mesurer cette grandeur, d'être un lettré , même distingué, il faut l'être à la manière de Corneille, et ni Polybe ni Denys d'Halicarnasse n'atteignaient ce niveau. Peut-être même, par un sentiment étroit de patriotisme, n'étaient-ils point fâchés d'affaiblir les teintes de l'héroïsme romain, puisque Plutarque même, le sage Plutarque, dans ses parallèles entre les héros de la Grèce et de Rome, semble n'être pas toujours d'une impartialité rigoureuse à l'égars des Romains.

Mucius Cordus fut la tige d'une famille qui fut honorée à Rome durant plus de sept siècles , et qui par des mariages mêla son sang à celui des Romains les plus illustres, au sang des Gracques, des Marius , des Crassus , des Pompée. Ce fut une race de guerriers, dont plusieurs eurent les honneurs

triomphaux, mais ce fut surtout une race de jurisconsultes» Quintus Mucius Scœvola, qui fut préteur en Sardaigner Tan SU 7 av. J.-C, était déjà considéré comme le plus grand jurisconsulte de son temps, et Pomponius montre assez, quelle était la trempe de son âme, quand il raconte sa mission à Carthage , où les Romains l'avaient envoyé , l'an 229 av. J.-C, pour se plaindre de la prise de Sagonte et demander l'extradition d'Annibal. Les sénateurs carthaginois ayant fait alors mettre devant lui deux dés, sur l'un desquels était écrit le mot Guerre, et sur l'autre le mot Paix, lui dirent de choisir. Mais Quintus, emportant les dés dans les plis de sa toge, dit aux sénateurs de Carthage, étonnés, quec'était eux, au contraire, qui devaient choisir ce qu'ils voulaient recevoir des Romains, la paix ou la guerre (\). Pour retrouver une action aussi fière, il faut arriver au fameux cercle de Popilius, qui s'en souvint peut-être, quand, quelques années après l'action mémorable de Quintus, il traça autour du roi Antiochus son cercle fameux. Que signifiait, en effet, la réponse de Quintus Scœvola, sinon que Rome n'aurait jamais rien à demander à aucun peuple de la terre, dont aucun ne pouvait vivre ni en guerre, ni en paix, sans la permission des Romains!

Publius Scœvola, petit-fils de Quintus, fut préfet de la ville, W9 ans av. J.-C, et reçut, peu de temps après, les honneurs du triomphe pour avoir vaincu les Liguriens. Un de ses neveux , surnommé l'Augure, parce qu'il en remplit longtemps les fonctions, devint ensuite souverain pontife (2), fut consul l'an 133 av. J.-C, et triompha des Dalmates avec Métellus. Cicéron , dont il fut le premier maître, fait le plus grand éloge de sa science comme jurisconsulte en même

(1) Utramque tesseram suetulit, et ait Carthaginienses petere debere utram mallent accipere. L. 2, J 37, D., de Otig.Jur.

(2) L. 2, S 39, D., de Orig. jwr.

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temps que de sa vertu. Mais son illustration, quoique grande, fut encore dépassée par celle du second Quintus Mucius Swévola, son cousin , qui devint, après la mort de celui-ci , le maître et l'ami de Cicéron. 11 fut consul l'an 95 av. J..-C, puis proconsul d'Asie, et grand pontife comme Publius (1). Ses grandes vertus ne purent le soustraire à la haine de Marins, qui, quoiqu'il fût son parent, le fit massacrer l'an 82 av. J.-C., parce qu'il était du parti de Sylla.

Nous n'avons cité que les noms les plus célèbres de cette illustre famille des Mucius, qui, durant près de deux siècles, ne cessa de produire de grands jurisconsultes , presque toujours revêtus de hautes fonctions sacerdotales.

Cest une chose remarquable, que, dans les familles romaines, il s'en rencontrait souvent où les mêmes qualités ou les mêmes vertus se perpétuaient ainsi de père en fils durant des siècles. En aucun lieu du monde , la maxime : Tel père, tel fils, ne fut plus vraie qu'à Rome. Quand on y disait de quelqu'un : C'est un Glaudius, un Scipion , un Mucius, on n'avait pas en vue un seul type, comme quand nous disons : C'est un Hercule, c'est un Achille , on avait en vue une famille entière. Tout Claudius était réputé fier, tout Scipion belliqueux, tout Mucius jurisconsulte.

On ne voit plus depuis bien longtemps chez nous cette ressemblance des âmes se transmettant de père en fils mieux que celle du visage. On a dit de tout temps : « Le génie meurt sans héritier. » Le génie , en effet , c'est la mens àivinior du poète. Le génie, c'est une âme que Dieu a travaillée, pour ainsi parler, plus que les autres , et le travail des hommes peut bien seconder, jamais remplacer le travail de Dieu. Mais ce qu'on a toujours dit, avec vérité, des hommes de génie, on peut le dire aujourd'hui des hommes mêmes qui ne se distinguent du vulgaire que par des qualités qui n'ont

(1) L. 2, S 41, D., de Ortg.jwr.

rien de transcendant et qu'il est facile d'acquérir. On ne voit plus guère de nos jours de pères qui transmettent à leurs fils ni l'honnêteté quand elle est grande, ni la science quand elle est vaste, ni le simple amour des lettres ou des arts' quand il est vif. Il n'arrive pas une fois sur vingt qu'un homme distingué ait des fils qui le soient aussi , et à vingt ans de distance on ne retrouve plus aucun des noms qui ont marqué dans la génération précédente.

A quoi tient une différence aussi grande entre les familles romaines et les nôtres? C'est visiblement à l'autorité des pèresde famille, qui ne connaissait pas de bornes chez les anciens Romains, tandis que chez nous elle n'existe que de nom. Le chef de famille romain, monarque absolu dans l'intérieur de sa maison, vrai maître et seigneur de tous ses fils et descendants par mâles , presque autant que de ses esclaves, avait le temps, par l'exemple, et au besoin par la compression, de façonner les âmes de tous ses descendants sur la sienne, tandis que chez nous les pères de famille, loin d'user avec soin du peu d'autorité que la loi leur laisse, n'aspirent bien souvent qu'à s'en débarrasser tout à fait. La plupart craignent de prendre trop de fatigue en élevant leurs enfants, et les confient complètement, dès qu'ils commencent à sortir de l'enfance, à des maîtres, et souvent quels maîtres! qui ne les leur rendent qu'au moment où l'esprit a définitivement pris un pli que le père de famille ne peut plus changer , tandis qu'à Rome l'autorité du père se faisait sentir à l'enfant dès son berceau jusqu'à la mort du chef de famille. C'est cette présence continuelle du père au milieu de tous ses fils et descendants par mâles , qui donnait à chaque famille une physionomie propre , et qui produisit chez les Claudius tant d'hommes fiers , chez les Cornélius et les Métellus tant d'hommes de courage, chez les Mucius tant de jurisconsultes et de pontifes.

Les vertus traditionnelles de la famille sacerdotale des-

Mucius nous inspirent une autre réflexion, c'est que nous n'avons pas un respect assez grand pour les pontifes qui illustrèrent Rome païenne par la dignité de leur vie. Nés que nous sommes au milieu des splendeurs sans tache du christianisme, il nous semble que les sacerdoces païens , au lieu d'être un titre de gloire pour les hommes qui les exercèrent, doivent pour nous être plutôt un sujet de mépris. Mais ce jugement est injuste. Mathan, sans doute, Mathan, grand -prêtre de Baal, était, par cela même, le plus méprisable des hommes, parce qu'il était apostat, ayant connu le vrai Dieu. Mais, dans la gentilité, il n'en était pas de même. Un prêtre des feux dieux pouvait avoir des vertus quand son cœur avait conservé des aspirations pour le Bien suprême. Tous les dieux des nations, il est vrai, n'étaient que des fantômes de dieux , imaginés par Satan pour abuser l'humanité : Dei gentium dxnwnia. Mais l'Écriture-Sainte n'a dit, ce nous semble, nulle part, que tous les prêtres des Gentils fussent nécessairement des hommes coupables, quand ils étaient dans l'erreur de bonne foi, et qu'ils aspiraient à un Rédempteur inconnu, comme le cerf altéré aspire après l'eau des fontaines.

Concluons donc que les grands jurisconsultes de Rome, honorés du suprême pontificat, quand ils se faisaient remarquer par l'intégrité de leurs mœurs, furent des hommes .dont on doit honorer la mémoire et ne prononcer le nom qu'avec respect, quand on songe surtout au nombre incalculable de chrétiens qui déshonorent aujourd'hui ce titre sacré par toute sorte de vices ; et parmi les pontifes jurisconsultes qui honorèrent Rome païenne, nulle famille n'en fournit un plus. grand nombre et de plus recommandables que celle des. Mucius.

§ VI. — TIBÉBIUS COBUNCANIUS.

Les plébéiens des premiers temps de la République étaient des hommes ardents pour revendiquer leurs droits ; mais le respect qu'ils avaient pour les vieilles familles patriciennes faisait qu'ils ne nommaient que bien rarement des hommes 4e leur propre race aux magistratures et aux sacerdoces. Tibérius Coruncanius fut donc nécessairement un jurisconsulte d'une grande distinction, puisqu'au dire des historiens, le collège des pontifes n'avait été composé jusqu'à lui que de patriciens, et qu'il devint non-seulement pontife, mais grand pontife. Nous croyons entrevoir la raison de cette prodigieuse élévation. Ce fut apparemment la même qui fit que Gnaeus Flavius, fils d'un simple affranchi, devint cependant successivement tribun du peuple, questeur et édile curule. Coruncanius rendit, en effet, aux plébéiens un service non moins important que Flavius. Celui-ci leur avait révélé le calendrier et les formules d'action, dont la connaissance était également indispensable pour procéder sûrement en justice, et -Coruncanius acheva de dissiper tous les mystères dont la science juridique restait encore entourée. Jusqu'à lui , les jurisconsultes étaient surtout des patriciens fort jaloux de leur science, qui admettaient cependant assez facilement auprès d'eux, quand ils donnaient des conseils à leurs clients, les jeunes hommes des familles patriciennes qui voulaient étudier le droit ; mais un jeune plébéien eût aspiré vainement A cette faveur.

T. Coruncanius fut, au témoignage de Pomponius , le premier jurisconsulte de Rome qui professa publiquement le Droit, c'est-à-dire qui en enseigna les principes à quiconque voulait assister à ses leçons. A dater de ce jour, par conséquent, toutes les sources du Droit jaillirent à Rome pour tous ses habitants indistinctement, comme les eaux qu'amenaient

dans la ville éternelle ses aqneducs magnifiques. Les plébéiens purent y puiser aussi bien que les patriciens, et ce fut seulement à dater de ce moment qu'il y eut égalité corn» plète de droits entre les deux classes. Un homme , en effet, qui connaît bien le droit, vis-à-vis d'un autre qui n'en a aucune teinture, est dans une position manifestement désavantageuse. L'un, est armé, l'autre ne Test pas, et la justice ne peut être bien rendue que dans les États où les plaideur» peuvent combattre à armes égales. Au temps où le combat judiciaire était en usage , nos aïeux avaient parfaitement compris cela. Quand un gentilhomme devait se battre en champ clos avec un roturier, comme celui-ci ne pouvait pas se servir de Fépée, le gentilhomme était obligé, comme lui, d'employer le bâton , qui était la seule arme de la roture. Le roturier ne pouvant pas monter, c'était, pour égaliser la position, le gentilhomme qui devait descendre.

Ob comprend donc facilement toute la gratitude que les plébéiens durent avoir pour le jurisconsulte, né dans leur classe, qui fut le premier à enseigner publiquement le droit, et pourquoi ils élevèrent Coruneanius à la plus haute dignité de Rome dans l'ordre honorifique ; car non«-seulement dans les temples, mais encore dans les cirques, les amphithéâtres et les théâtres-, chaque fois au moins qu'on y donnait des jeux en l'honneur de quelque divinité , ee qui était le cas le plus fréquent de beaucoup, les pontifes avaient le pas sur tous les magistrats , san& en excepter les consuls ni les dictateur».

T. Coruncaniua fut nommé souverain pontife l'an 954 av* J.-C. Quintus Mucius Scaevola, mort en l'an 82 av. J.-C., lui fut donc postérieur de près de deux siècles. C'est-ànlire que Coruneanius vivait en un temps où les mœurs romaines conservaient encore toute leur austérité, en un temps par conséquent où le suprême pontificat n'était décerné qu'à des1 hommes d'une grande vertu. Les Romains, en effet, avaient

une haute idée de cette dignité sacerdotale. Les autres fonctions, sous la République, étaient presque toutes annuelles ; quelques-unes, comme celle des censeurs, quinquennales: la dignité de souverain pontife était, au contraire, viagère. Les Romains ne comprenaient pas qu'un homme une fois parvenu à ce degré suréminent d'honneur, d'avoir précédé tous les autres dans ses rapports avec les dieux, pût désormais descendre au-dessous d'un autre homme.

C'est pour le même motif que rien de souillé ne devait paraître devant le souverain pontife, pour ce motif encore qu'il ne pouvait s'unir en mariage qu'une fois. C'était là une sorte de chasteté, moins complète sans doute que celle qu'on exigeait des vestales , mais qui commandait cependant au souverain pontife de Rome, païenne une lutte énergique contre les penchants grossiers des sens, quand la mort lui avait enlevé la première compagne de sa vie.

La vie de Coruncanius fut une belle carrière de jurisconsulte. Il avait consacré ses jours au bonheur de ses semblables, en enseignant le droit à quiconque voulait l'apprendre, et il les termina par une mort tragique mais honorable. Envoyé en ambassade àTeuta, reine d'IUyrie, vers Tan 231 av. J.-C., il fut massacré par ordre de cette princesse , qui attira par cette action infâme la guerre dans ses États, et finalement leur ruine complète, car les Romains ne tardèrent pas à s'en emparer et à les mettre définitivement sous leur domination.

A partir de ce grand personnage, la science du droit ne cessa plus d'être enseignée publiquement à Rome, et le nombre des jurisconsultes dut y croître dans une proportion notable, puisque tout le monde désormais, plébéiens comme patriciens, eut toutes les facilités possibles pour étudier le Droit et aspirer au titre honorable de jurisconsulte. Nous manquons donc de détails sur la plupart des jurisconsultes qui suivirent Coruncanius, précisément parce qu'ils devinrent alors très-nombreux , et qu'un homme ne se distingue

plus d'un autre homme dans les foules. Pomponius cependant (4) cite une soixantaine de jurisconsultes qui, depuis Coruncanius jusqu'au temps où Pomponius écrirait, avaient -acquis à Rome une grande renommée. C'est un espace, il est vrai, de quatre siècles. Mais quoique la diffusion des lumières soit aujourd'hui beaucoup plus grande et les moyens de s'instruire beaucoup plus abondants qu'au temps des Romains, quel est le peuple moderne qui pourrait citer, en •remontant aux temps les plus reculés de son histoire, -soixante jurisconsultes dont les noms soient restés célèbres ! Nous n'en connaissons aucun.

Pour établir quelque ordre entre les jurisconsultes si nombreux qui brillèrent à Rome après Coruncanius, il devient •donc indispensable de les diviser par groupes, et nous parlerons successivement des jurisconsultes guerriers, des jurisconsultes orateurs et des jurisconsultes philosophes. Après avoir parcouru ces trois groupes, nous ajouterons quelques Téflexions en l'honneur de juriconsultes dont Pomponius ne nous a pas fait connaître les noms , et dont plusieurs cependant purent rendre à la science du droit , et à l'humanité par conséquent, d'aussi grands services que ceux dont les noms .sont parvenus jusqu'à nous, entourés d'honneur et de gloire.

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