VII. — DES JURISOONSUTES GUERRIERS
Un grand nombre de jurisconsultes cités par Pomponius pour la période antérieure à l'empire, qui est celle dont nous nous occupons en ce moment, furent de grands hommes de guerre. La plupart des Claudius, des Scipion et des Scsevola, que nous avons précédemment nommés, commandèrent des armées ; l'un d'eux même, le premier Scipion Nasica, obtint les honneurs du triomphe. Caton le Censeur, grand juriscon-
(1) L. 2, § 38 et suivants, "D , de Orig.jur.
suite comme Scipion Nasica, fut honoré du triomphe aussi» Butiliua Rufus, dont nous reparlerons à propos des jurisconsultes philosophes, fut envoyé comme consul au devant des Cimbres et des Teutons Tan 95 avant J.-C, et il réussit si bien à discipliner ses soldats, que Bfarius, consul Tan* née suivante, choisit l'armée de Rutilius de préférence à celle avec laquelle il avait vaincu lui-même Jugurtha, pour fermer aux barbares l'accès de l'Italie. J. Brutus, père de Marcus Brutus qui fut le meurtrier de César, et que Pomponius cite comme un des trois jurisconsultes qui posèrent scientifiquement les principes du Droit civil, qui fundaverunt jus civile, fut préteur, et joua un grand rôle dans les guerres civiles du premier triumvirat. Àntistius Labéon, lieutenant de Marcus Brutus, combattit auprès de lui à Philippes, et se tua comme le fils de Caton d'Utique, quand la bataille eut laissé la victoire à Jules César, ne voulant pas survivre à la liberté de Borne, qu'il jugeait à jamais perdue.
H serait facile de citer beaucoup d'autres jurisconsultes qui, sans atteindre dans la guerre la célébrité de ceux que nous venons de nommer y furent aussi des guerriers valeureux, et cela ne doit point paraître surprenant. Quelle est,. en effet, la qualité la plus nécessaire aux hommes de guerre î Ce n'est point l'art de manier une épée, c'est l'intrépidité de l'âme, c'est une constance inébranlable, que n'énervent jamais les succès, que n'abattent jamais les revers. Cette intrépidité, tous les jurisconsultes célèbres de Rome ne l'ont point pratiquée au même degré, mais presque tous au moins l'avaient sentie et comprise, parce qu'ils appartenaient presque tous, comme nous le verrons bientôt, à l'école stoïcienne^ qui ne voyait d'autre mal réel que le mal moral.
Si l'on remonte, du reste, aux vraies causes de la grandeur romaine, on comprend parfaitement que l'alliance entre la bravoure militaire et lé sentiment du Droit fut aussi étroite que possible. A quoi tinrent, en effet, les prodigieux succès
des fils de Romulus, que les revers les plus grands ne faisaient qu'exciter, comme les chaussées n'arrêtent les eaux des rivières que pour en augmenter ensuite la force motrice? Ils tinrent à la conviction profonde des Romains qu'ils étaient appelés à l'empire du monde par cette puissance irrésistible qu'ils nommaient le destin, et que nous appelons la Providence. C'est à cette croyance que Virgile faisait allusion dans le vers célèbre : Tu regere imperio populos, Romane, mémento, et cette croyance remontait à l'origine môme de Rome ; elle datait des livres sibyllins auxquels les fils de Romulus attachaient une foi aveugle, et qui leur avaient promis l'empire du monde.
Or, pour dominer partout, il fallait vaincre partout, ne s'avouer par conséquent jamais vaincu, même lorsque, après des désastres aussi grands que la bataille de Cannes, tout paraissait désespéré. Cette croyance, enracinée dans toutes les âmes, donnait aux Romains une énergie incroyable, parce que rien ne rend les hommes plus forts que la conviction d'agir dans le sens de leur destinée, et de suivre, comme on dit dans un langage familier, leur étoile. Elle donnait aussi à chaque Romain une haute idée de sa dignité. Chaque père de famille, investi dans sa maison d'un pouvoir souverain par les lois et les coutumes nationales, devenait, par là même, singulièrement jaloux de ses droits, qu'il s'appliquait toujours à bien connaître, ce qui faisait que l'homme de guerre comme les autres Romains était toujours plus ou moins doublé du jurisconsulte.
Le nombre des jurisconsultes orateurs ne fut pas cependant, à Rome, inférieur à celui des jurisconsultes guerriers, comme on va le voir dans le paragraphe suivant.