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CHAPITRE ffl

Des grands romanistes du seizième siècle : Sigonius, Govéa , Duaren , Gujas , Donneau , Hotman.

§ I. — SIGONIUS.

L'Italie est vraiment une terre bénie du ciel. Dieu a créé sans doute le soleil , la lune et les étoiles pour tous les hommes ; mais il semble les avoir créés plus spécialement pour les peuples qui ne connaissent point les brumes épaisses , et n'ont guère d'autres jours que des jours sereins , d'autres nuits que des nuits splendides. Ce sont ces jours, ce sont ces nuits que la Providence a accordés à l'Italie ; et pour lui donner un climat doux sous un ciel étincelant, elle lui donne encore les brises de deux mers , et lui verse les eaux fraîches des fleuves du haut des Alpes et des Apennins. Nulle terre plus que celle-là ne porte les grandes âmes à la contemplation par la beauté des sites , et nulle autre ne les y porte aussi davantage par la grandeur des souvenirs. Si son aspect est cher aux poètes et aux artistes, il l'est encore plus aux érudits, et l'érudition, quoi qu'en disent les jeunes fats et les femmelettes, double l'existence, qu'elle décore, loin de la déparer.

Il est, par exemple , au delà de l'Atlantique , un peuple jeune, dont on ne saurait contester la grandeur. Il a traversé, le premier, les mers sur les ailes de la vapeur; il s'est élancé presque aussitôt que l'Angleterre sur les routes rapides , tracées par des rubans de fer ; il a des hommes de talent par milliers, des publicistes, des savants, des ingénieurs de premier ordre, des écrivains et des romanciers maniant la plume à la perfection , et cette plume., ce n'est

pas toujours une main d'homme qui la tient, c'est souvent une main de femme. Que manque-t-il donc à cette race intelligente? Il lui manque des érudits. Les Anglo-Américains sont un grand peuple, mais un peuple enfant, qui, comme l'enfance et l'adolescence, va toujours en avant, à travers monts, à travers vaux, ne se doutant pas qu'il y a un passé après lui, et n'ayant, par cela même, qu'un demi aspect des choses. L'Italie, au contraire, est vraiment la terre de Janus, elle regarde en avant autant qu'en arrière, en arrière autant qu'en avant. Les vieillards y sont jeunes par l'imagination, les jeunes hommes y sont vieux par les souvenirs. Un enfant, à Rome, a deux mille ans dès que son père Ta conduit au Colisée ou dans la prison Mamertine, et la plupart des villes italiennes sont plus ou moins dans le même cas que Rome. Le jeune lazzarone courant dans les rues de Naples ou couché sur le port, n'a pas plus , il est vrai , la conscience du passé , que i'enfant de Paris dévorant des yeux tout ce qu'il voit briller derrière les vitrines, , mais il l'acquiert dès qu'il a visité Pompéï.

11 ne se passe pas de siècle que l'Italie n'étonne le monde par quelque prodige d'érudition : au seizième siècle, elle eut Sigonius ; au dix-septième , Muratori ; au dix-huitième , Benoit XIV. Nous ne dirons rien des deux derniers, parce que, dans leurs immenses ouvrages, la science du droit n'occupe qu'une place relativement petite; mais Sigonius mérite une mention spéciale, parce que ses vastes travaux ne se bornèrent pas à la législation des Hébreux et des Athéniens, à l'histoire ecclésiastique, à celle de l'Italie jusqu'à la fin du treizième siècle, et qu'il composa sur le droit ancien du peuple romain un ouvrage en onze livres, où n'ont pas manqué de puiser largement tous les juristes qui se sont occupés de l'histoire du droit romain après lui.

Sigonius, né à Modène vers 4520, se sentit de bonne heure un goût prononcé pour l'enseignement. Il professa

avec éclat les humanités à Modène d'abord, puis à Padoue, puis à Bologne, d'où sa renommée de professeur et d'érudit passa facilement à Rome. Grégoire XIII Tapppla dans la Ville Éternelle, en 1578, pour lui confier la continuation d'une histoire ecclésiastique commencée par Panvinio, tâche dont il s'acquitta avec un rare bonheur. Le successeur de notre roi Henri III au trône de Pologne, Etienne Battori, prince fort instruit, voulant attirer Sigonius à sa cour, lui fit des offres brillantes , que le grand érudit , quoique pauvre , refusa pourtant ; s'il les avait acceptées, ce n'eût pas été pour longtemps. Au milieu des tristes plaines de la Pologne , il eût été bientôt pris de nostalgie ; et , comme Henri III, si la Pologne eût voulu le retenir, il se fût sans doute échappé en fugitif pour aller revoir ses chères antiquités romaines, ou les églises, les palais, les musées publics ou privés de Modène, sa ville natale, sa bibliothèque surtout, formée par la maison d'Esté, et l'une des plus riches de l'Italie. C'est à Modène, en effet, que Sigonius voulut aller passer ses derniers jours. Il y mourut en 4584, à l'âge de soixante ans, sans avoir jamais professé le droit, mais beaucoup plus versé cependant dans le droit romain et le droit canon, que beaucoup de docteurs célèbres des universités italiennes, qui en ont fourni un si grand nombre.

Les romanistes dont nous allons parler dans les paragraphes suivants furent, au contraire, tous professeurs de droit et professeurs illustres. Tous aussi professèrent en France, dont les écoles éclipsèrent , à cette époque , les vieilles universités italiennes, sans excepter celle de Bologne, et quatre d'entre eux étaient Français. Govéa seul ne l'était point; et, comme il naquit avant les autres, c'est de lui d'abord que nous allons parler.

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§ II. — GOVÉÀ.

Antoine Govéa naquit à Béja en Portugal, vers Tan 4505. On ne sait presque rien de ses premières années ; la célébrité qu'il acquit de très-bonne heure indique cependant qu'il avait dû étudier avec ardeur dès son plus jeune âge. Il fut appelé à Paris, à l'âge de vingt-deux ans, par un de ses oncles, qui était principal du collège de Sainte-Barbe, et il s'y livra à de grands travaux littéraires. Reçu docteur ès-arts à vingt-six ans, il professa pendant cinq ans les humanités à Paris ou à Bordeaux. Cherchant ensuite apparemment une carrière plus lucrative, il quitta Bordeaux pour aller étudier pendant quelque temps le droit à Toulouse et à Avignon. Mais, soit qu'il n'eût pas trouvé dans ces universités d'assez habiles maîtres, soit qu'il eût un caractère versatile, Govéa abandonna ces premières études de droit pour en revenir aux travaux littéraires où il s'était d'abord distingué, et il publia à Lyon, en 4539, un recueil do poésies latines qui obtinrent un très-grand succès.

Rien n'est plus heureux pour un jeune homme de talent, qui n'a pas bien la conscience de ce qu'il y a de plus distingué dans sa nature, que de rencontrer sur ses pas un homme supérieur qui le lui révèle. Govéa eut le bonheur de trouver cet homme dans Emile Ferret, légiste du plus grand mérite, dont il fit la connaissance à Lyon. Ferret fit sentir à Govéa toute l'importance des études juridiques, que des maîtres moins habiles n'avaient pas su lui faire comprendre. Quoique voué désormais par goût à l'étude des lois, Govéa ne put pas abandonner tout à fait ses occupations premières, qui étaient son principal gagne-pain, et il revint à Paris pour y professer, durant deux ou trois ans, la philosophie. C'est alors qu'il soutint contre Ramus, devant des arbitres que François Ier avait voulu désigner lui-môme

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à raison de l'importance de la querelle, une dispute célèbre, dans laquelle il défendit si bien la philosophie d'Aristote, que Ramus voulait bannir des écoles, qu'au dire de tous ceux qui l'entendirent, il battit complètement son adversaire, l'un des plus grands érudits cependant de l'époque.

Ce succès éclatant ne détourna point Govéa des études juridiques, mais il lui servit à attirer un peu plus les regards des hommes instruits, sitôt qu'il commença à professer le droit. Ce fut d'abord à Toulouse, puis à Cahors, à Valence et à Grenoble. Toutes les villes qui avaient des universités, comme nous l'avons dit en retraçant les pérégrinations d'Alciat, se disputaient les professeurs de mérite, qui devenaient pour elles une source de richesses, par l'affluence de la jeunesse qu'ils attiraient dans leurs écoles.

Vers l'année 4562, Govéa quitta la France pour la Savoie, dont le duc, Emmanuel-Philibert, l'avait nommé membre de son conseil secret, et il mourut, quelques années après, à Turin, laissant une réputation égale à celle d'Alciat parmi les jurisconsultes de son temps, dont les appréciations ont été confirmées par des légistes éminents des siècles postérieurs. Le président Favre, en particulier, et Gravina mettent Govéa en parallèle avec Cujas môme, dont il eût peutêtre égalé la science juridique, s'il n'avait pas consacré la plus grande partie de son temps à d'autres travaux. Ses œuvres complètes ont été imprimées plusieurs fois. La dernière réimpression date, à peine, d'un siècle. Elle fut faite à Rotterdam en 1766, et rien ne prouve mieux le mérite des travaux de Govéa, les livres qui se réimpriment deux cents ans après la mort de l'auteur pouvant se compter.

§ III. — DUAREN.

L'université de Bourges, où Duaren professa à deux reprises, eut une destinée singulière. Elle brilla comme ces

météores que Ton voit traverser le ciel avec un éclat subit, mais qui s'éteignent presque aussitôt. Elle ne fut fondée qu'en Tannée 1 466, près de trois siècles après celles de Paris et de Toulouse, et cinquante ans s'étaient à peine écoulés depuis sa fondation, que les plus grands romanistes français y professèrent presque en même temps. Bourges eut alors plus d'éclat que n'en eut jamais aucune autre université, sans excepter celle de Bologne ; mais quand la voix des maîtres célèbres qui avaient créé sa renommée eut cessé d'y retentir, un demi-siècle suffit aussi pour la faire retomber dans une obscurité si profonde qu'on ignore si, au moment de la Révolution française, elle subsistait encore.

Les quatre professeurs qui firent, au seizième siècle, la célébrité de l'université de Bourges, furent, dans l'ordre des dates, Duaren, Gujas, Donneau et Hotman.

Duaren, né à Saint-Brieux vers l'année 4509, occupa d'abord, dans sa ville natale, une charge de magistrature que lui avait laissée son père. Se sentant appelé à l'enseignement du droit, il commença à s'y livrer à Paris, où il ne pouvait cependant donner que des leçons privées, la bulle d'Honorius III, qui ne permettait pas d'y enseigner publiquement le droit civil, y étant encore en pleine vigueur. Ce fut peut-être le motif qui porta Duaren à aller enseigner dans une université où l'enseignement fût complet, et il alla professer une première fois à Bourges en 4538. Il n'y trouva pas apparemment des avantages suffisants, puisqu'il revint à Paris en 1 548, pour y suivre le barreau. La ville de Bourges sentit bientôt la perte qu'elle avait faite ; elle offrit à Duaren des appointements considérables, qui le. déterminèrent à y revenir. Il y mourut en 1559, à l'âge de cinquante ans, inquiet de voir que sa grande réputation commençait à pâlir devant celle du prince des romanistes, dont nous allons parler dans le paragraphe suivant.

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§ IV. — OUJAS.

De tous les jurisconsultes postérieurs à ceux de Borne païenne, Cujas est certainement le plus célèbre, et sa célébrité, que trois siècles révolus n'ont fait qu'augmenter, est basée sur des titres irrécusables. Il est fâcheux que les actes de sa vie privée n'aient point répondu à la supériorité de son génie. Parlons d'abord, à notre aise et avec bonheur, du savant : nous ajouterons ensuite, à regret, quelques mots sur l'homme.

Cujas naquit à Toulouse de parents obscurs, en 4522. Tous ses biographes constatent que sa jeunesse donna de bonne heure de grandes espérances. L'université de Toulouse, au commencement du seizième siècle, était encore si renommée, que Cujas, dont les parents, d'ailleurs, n'étaient pas riches, ne pouvait pas songer à aller faire ses premières études juridiques ailleurs. Son premier maître fut Arnaud Ferrier, homme d'un grand savoir, qui, bientôt après, quitta l'enseignement pour la magistrature. Il fut d'abord conseiller au parlement de Toulouse, et passa ensuite à celui de Paris, où il acquit une si grande considération, qu'il fut un des trois députés chargés de représenter la France au concile de Trente, lors de la reprise de ses travaux, en 4562.

Arnaud Ferrier avait déserté les traditions de Bartole pour entrer dans la voie nouvelle ouverte par Alciat. Son enseignement devait convenir merveilleusement à Cujas, qui marqua, de bonne heure, un penchant prononcé pour les études philologiques et historiques. Le jeune légiste toulousain, plein d'admiration pour son maître, conçut peutêtre dès lors la pensée de débarrasser complètement le droit romain du manteau de plomb sous lequel les bartolistes l'avaient écrasé en s'attachant aux gloses, et aux gloses des gloses, plutôt qu'aux textes mômes des jurisconsultes ro-

mains. C'étaient de singulières gens, qui faisaient plus de cas du brou de l'amande que de l'amande même.

Une chaire de droit étant devenue vacante à Toulouse, en 4553, Cujas, âgé alors de trente-un ans, se mit sur les rangs pour la disputer. Pendant longtemps, sur la foi d'un conte imaginé par Papyre Masson, on avait cru que Cujas succomba dans ce concours. Un très-intéressant écrit, publié çn 4842 par M. Bénech, professeur à la Faculté de Droit de Toulouse, a fait justice de cette erreur. Il y est démontré que Cujas abandonna le concours avant la fin des épreuves, parce qu'on lui offrit à l'Université de Cahors des avantages pécuniaires plus grands que ceux qu'il aurait eus à Toulouse, s'il avait obtenu la chaire pour laquelle il s'était inscrit.

La carrière de Cujas fut, en effet, aussi voyageuse, pour ne pas dire aussi errante, que celle d'Âlciat, et pour les mêmes motifs. Il alla d'abord professer à Cahors, puis à Bourges, puis à Valence, d'où il revint à Bourges, qu'il quitta pour Grenoble, d'où il passa à Turin, pour retourner à Bourges une troisième fois; et finalement, il eût apparemment cédé aux instances d'un de ses élèves les plus distingués , devenu l'un des magistrats les plus honorés du Parlement de Toulouse, Pierre Dufaur de Saint-Jory, qui le pressait d'aller finir sa carrière de professeur dans sa* ville natale, si on lui avait assuré des avantages aussi grands que ceux qu'il avait à Bourges. Voici ce qu'il répondit à Pierre Dufaur : « Je ne puis aucunement quitter ici des commodités qui sont infinies pour une simple régence de Toulouse. Ce serait reculer au lieu de m'avancer, et une œuvre non d'un homme chenu tel que je suis, mais je vous laisse à penser de qui. La ville de Toulouse n'aurait garde de me loger et bailler les deux mille livres que , j'ai ici , et de me défrayer pour la conduite de mes meubles, ce que les Berruyers ont fait et tous ceux qui m'ont voulu avoir. Et

l'Université à peine m'élirait-elle ; ou quand elle le ferait, elle n'aurait garde de me faire doyen comme je suis ici, etc(1). »

Cette lettre de Cujas est intéressante et curieuse, parce qu'elle prouve qu'au seizième siècle les villes s'arrachaient les professeurs distingués, pour attirer, à force de sacrifices, un plus grand nombre d'élèves dans leurs universités. Les pérégrinations de Cujas, comme celles d'Alciat, de Govéa, et de presque tous les professeurs éminents de ce temps n'eurent pas d'autre cause. Les villes, du reste, gagnaient toujours à se montrer généreuses. Cujas, en particulier, chaque fois qu'il se déplaçait, dépeuplait une université pour en peupler une autre. Ses élèves, secondés en cela par leurs parents, quand ils avaient le bonheur d'en avoir de doctes, étaient si émerveillés de sa science, que beaucoup le suivaient d'école en école , toutes les fois que leur fortune le leur permettait.

Cujas, cependant, ne possédait pas toutes les qualités du professeur. Au dire de ses élèves les plus dévoués , son débit laissait à désirer, et il était peu propre à l'argumentation. Ses succès n'étaient que de meilleur aloi, puisqu'il ne les devait qu'à l'immensité de sa science et à l'excellence de sa méthode. Cette méthode était fort simple et d'une lucidité merveilleuse. Elle consistait à entourer les textes des jurisconsultes romains de toutes les lumières qui, au moment où ils furent écrits, en rendaient l'intelligence facile, et surtout à saisir la pensée du jurisconsulte, en rattachant le fragment à expliquer, à l'œuvre entière d'où les compilateurs de Justinien l'avaient extrait. Nous avons dit ailleurs que Justinien rendit à l'humanité de grands services en conservant à la postérité quantité de perles de la sagesse antique des jurisconsultes romains, qui se seraient perdues, s'il ne

(1) V. la Dissertation de M. Bénech, p. 78.

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les eût fait recueillir dans un livre unique, comme on réunit les pierres précieuses dans un seul écrin. Mais si la compilation des Pandectes fut une idée heureuse, l'exécution le fut beaucoup moins, ou pour mieux dire, elle fut manquée. Tribonien et ses collaborateurs , après s'être distribué les ouvrages dont ils avaient à faire des extraits , en firent un étrange amalgame. On dirait qu'ils étaient payés à la tâche, et que chacun, à la rédaction d'un titre, devait, pour gagner son salaire , apporter nécessairement quelque extrait des livres mis dans son lot, qu'on cousait ensuite au hasard à d'autres extraits du même auteur, ou à des fragments d'auteurs différents, ce qui était plus fâcheux encore, parce que cela brisait toute unité. Tribonien et ses collaborateurs semblaient s'efforcer de faire à coups de ciseaux , comme nous parlerions aujourd'hui , une œuvre semblable à celle dont parle Horace dans son Art poétique, qui ressemblerait à une statue ayant une tète d'une façon , un pied ou une main d'une autre (1). Chaque tronçon a beau être parfait dans son genre ; leur réunion ne peut produire que l'effet le plus choquant et le plus disparate.

Cujas s'attacha sans cesse dans son enseignement à faire disparaître ce malheureux enchevêtrement. En allant chercher soigneusement au milieu d'autres débris toutes les parcelles de la statue antique, que les ouvriers de Tribonien avaient maladroitement brisée, il recomposait la statue primitive, et projetait sur l'œuvre ainsi ranimée, toutes les splendeurs qui pouvaient venir du dehors, nous voulons dire tout ce que l'antiquité, dans ce qui nous reste des jurisconsultes, des historiens, des poètes, pouvait fournir pour éclairer la pensée du jurisconsulte.

Cujas avait à peu près tout exploré, depuis les antiquités de Borne les plus reculées jusqu'aux monuments juridiques

(I) Ut nec pes, nec caput uni reddatur formœ.

les plus récents de la nouvelle Rome de Constantin, jusqu'aux Basiliques, dont, avant Fabrot, il avait publié quelques livres, et au manuel d'Harménopule , et Ton peut dire qu'il s'écoula après lui plus de trois cents ans sans que la science du droit romain eût progressé d'un seul pas. Si Cujas eût connu en entier les institutes de Gains, et quelques autres palimpsestes ou documents épigraphiques retrouvés de notre temps, il n'eût laissé rien à glaner aux romanistes des temps modernes.

Cujas mourut à Bourges en 4590, à l'âge de soixantehuit ans. Nul jurisconsulte, de l'aveu de tous les hommes doctes, ne l'a dépassé en science, et s'il rencontra quelques détracteurs de son vivant, leurs critiques passionnées sont depuis longtemps oubliées. Ses admirateurs eurent tort cependant de l'appeler le moderne Papinien.

Cujas égala et dépassa peut-être Papinien en science mais il lui fut fort inférieur pour le caractère. Quel admirateur de Papinien et de son courage stoïque, pourrait approuver la conduite de Cujas dans les temps troublés qu'il traversa! Quand quelqu'un de ses élèves voulait s'éclairer auprès de lui sur les questions religieuses qui agitaient alors le monde, Cujas avait coutume de répondre : « Cela n'a nul trait à l'édit du préteur : Nil hoc ad edictum prxtorù. »

Mais les élèves qui le questionnaient auraient très-justement insisté en lui disant à leur tour : « Que nous importe à nous l'édit du préteur! Qu'avons-nous besoin de nous enfoncer dans les ténèbres du passé, quand nous cherchons la lumière qui doit guider maintenant nos pas ! L'édit du préteur ne s'occupait que des biens qui passent, et les chrétiens ne doivent se préoccuper que de ceux qui demeurent. N'allez donc pas nous distraire d'aussi graves et d'aussi importantes pensées, en nous expliquant une législation morte et qui ne saurait revivre. Ce qui nous importe pardessus tout, c'est de ne point manquer notre but final.

Dites-nous donc clairement où est la lumière que nous devons suivre. Est-ce de Borne qu'elle doit toujours nous venir? Est-ce d'Augsbourg ou de Genève?» Qu'aurait pu répliquer Cujas à un raisonnement aussi pressant? Rien certainement de soutenable.

La réponse évasive à laquelle Cujas avait coutume d'avoir recours put venir d'abord de croyances vacillantes plutôt que de calculs intéressés. Cujas n'avait pas suffisamment étudié et approfondi les grandes controverses religieuses que Luther et Calvin avaient soulevées. Les leçons qu'il fit sur trois livres des Décrétales de Grégoire IX, et que Fabrot rédigea après sa mort d'après les cahiers de ses élèves, prouvent qu'il connaissait assez bien le droit canon, quoiqu'il l'eût étudié beaucoup moins que le droit romain. Mais quant aux matières purement théologiques, il ne paraît pas que Cujas s'en fût jamais occupé, et c'était dans sa vaste science la plus regrettable des lacunes. Elle le rendit plus accessible aux sophismes de Calvin, dont il adopta ostensiblement les idées lors de son premier enseignement à Bourges. Plus tard, quand la cause catholique eut visiblement triomphé dans la plus grande partie de la France, Cujas n'assista plus aux prêches des calvinistes, mais il se gardait tout autant d'attaquer leurs doctrines, et cette conduite équivoque ne pouvait lui être inspirée que par le désir de ne se compromettre d'aucun côté, ce qui la rendait peu honorable.

Les contemporains de Cujas avaient donc tort de le comparer à Papinien. Il lui manqua, pour ressembler au préfet du prétoire de Septime Sévère, de mourir, ou d'être prêt, au moins, à mourir pour la vérité ; et c'est vraiment dommage qu'un jurisconsulte aussi éminent, dont le plus beau titre scientifique est d'avoir expliqué avec une sagacité incomparable les textes de Papinien, n'eût pas modelé sa

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conduite sut celle de ce courageux personnage. S'il l'eût fait, la France n'aurait pu rien envier à Rome.

§ V. — DONNEAU ET HOTMÀN.

I. Donneau. — Si , malgré les nouvelles sources de droit romain découvertes dans notre siècle, le premier rang parmi les romanistes n'a pas cessé d'appartenir à Cujas, le second semble revenir à Donneau, dont la science n'était guère inférieure à celle de Cujas, et dont l'esprit était peut-être plus vigoureux. La méthode, en effet, que suivit Donneau dans son enseignement avec un succès immense, présentait plus de difficulté que celle de Cujas. Celui-ci, dans ses nombreux ouvrages, ne se livra qu'à l'exégèse'des textes, exégèse admirable, sans doute, de science et de lucidité, mais qui n'exigeait pas la conception d'un de ces plans grandioses, complètement indépendant des textes expliqués, où ces textes viennent s'adapter comme les fragments d'une mosaïque, pour composer un magnifique tableau. Donneau, au contraire, répudia complètement la méthode exégétique, et dans ses commentaires de droit civil il éleva à la science juridique un monument complet, parfaitement coordonné d'après un plan aussi juste que vaste, bien préférable à celu; du Digeste; car celui-ci fut calqué, comme on sait, sur redit du préteur, travail sans plan originaire, qui ne s'était formé, d'année en année, que de pièces et de morceaux, assez mal unis l'un à l'autre.

En vantant la méthode de Donneau, nous sommes loin, cependant, de blâmer celle de Cujas. Il est incontestable que la synthèse et l'exégèse, autrement dit, l'analyse, ont chacune leurs avantages, et doivent se compléter Tune par l'autre. La synthèse fait mieux voir l'ensemble d'une théorie, l'exégèse en explique mieux les détails. Le professeur qui suit la méthode synthétique ressemble à un homme qui juge

un édifice par le dehors. Il en a certainement dans l'esprit nne image plus nette qu'une personne qui n'aurait vu l'édifice qu'à l'intérieur, et pièce par pièce ; mais il est vrai de dire que pour bien connaître l'édifice et le bien juger, il faut connaître à la fois le dedans et le dehors. La meilleure manière d'enseigner est donc de combiner le mieux possible les deux méthodes, de bien coordonner d'abord les textes, et de les expliquer ensuite avec autant de soin que si chacun formait un tout complet.

Pour en revenir à Donneau, disons que sa vie fut aussi malheureuse que son enseignement fut brillant.

Donneau était plus jeune que Cujas de sept ans, étant né en 4527. Il sortait donc à peine de l'adolescence quand les doctrines de Calvin commencèrent à se propager en France. La jeunesse s'éprend facilement de tout ce qui est nouveau, et ne manquerait pas de préférer la lune au soleil, si l'astre des nuits venait à se montrer pour la première fois à notre horizon. Donneau se jeta donc, tète baissée, dans les erreurs des novateurs, et fit profession ouverte de leur religion à Bourges, où il occupait une chaire depuis l'année 1551 . Lors de la Saint-Barthélémy, il courut de grands dangers et dut s'empresser de quitter la France. Il alla d'abord à Genève, puis à Heidelberg , où il inaugura l'enseignement du droit civil, auquel il devait sa célébrité. Il passa ensuite à l'université de Leyde, où il se mêla encore mal à propos de questions politiques et religieuses, ce qui l'obligea de quitter Leyde aussi précitamment qu'il s'était enfui de Bourges. Ce fut pour revenir en Allemagne, et reprendre à Alfort son professorat, qu'il continua jusqu'à sa mort, arrivée en 1594.

Donneau mourut à soixante -trois ans, et il est à regretter qu'il n'eût pas vécu quelques années de plus. La France, en effet, qu'il n'avait point certainement cessé d'aimer, car les grandes intelligences sont celles qui sentent le mieux tout ce que renferme de doux le nom de Patrie , la France

venait de retrouver la paix , que quarante ans de guerres religieuses avaient si profondément troublée. Henri IV venait de remonter sur le trône de ses ancêtres. Donneau, dont la nature était franche, se fût certainement, s'il eût vécu plus longtemps, senti attiré vers le bon prince , qui lui eût probablement fait des avances, pour tâcher de rendre à la France un homme d'un si grand mérite; et si Donneau eût vu de près l'aimable Béarnais, un esprit aussi judicieux que le sien n'eût pas manqué de trouver sage la maxime du bon roi, savoir que, dans les matières graves, où il y va du salut de l'âme, il est sage de prendre toujours le parti le plus sûr ; c'est-à-dire qu'il fût apparemment rentré comme Henri, dans la religion de ses pères.

II. Hotman. — Hotman, fils d'un conseiller au parlement de Paris, naquit en 4524, quatre ans après Cujas, trois ans avant Donneau. Comme celui-ci, après la mort de Henri II, il embrassa publiquement le calvinisme à l'université de Bourges, où il professait ; et comme lui, il jugea prudent, après la Saint-Barthélémy, de quitter la France pour se fixer en Suisse, où il mourut en 4590. Son commentaire sur les Institutes fut une œuvre fort remarquable pour son temps, mais qui ne pouvait pas se comparer à l'ouvrage monumental de Donneau.

Inutile de citer d'autres noms de romanistes au seizième siècle, et nous nous hâtons de passer aux jurisconsultes coutumiers de cette époque, si mémorable par le grand mouvement d'idées qui s'y produisit dans toutes les branches des connaissances humaines.

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