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I. — DUMOULIN

Nous arrivons à une des plus grandes figures de jurisconsulte , si grande que nous n'en connaissons aucune qui Tait été davantage dans les temps modernes.

La plupart des maîtres de la science juridique ont des physionomies qui se ressemblent tant, qu'on les distingue à peine Tune de l'autre. Presque tous sont des hommes dont l'existence a été consacrée à des travaux de cabinet. Si Ton en rencontre qui, par leur mérite, se sont élevés à de hautes fonctions, leur vie habituellement n'a pas cessé, pour cela, d'être aussi sereine que celle des autres. Ce sont toujours des visages parfaitement respectables, mais si calmes que leur vue monotone lasse bientôt l'attention.

Dumoulin tranche au plus haut degré sur tous ces savants

(1) Le commentaire de Carondas le Caron sur la coutume de Paris est antérieur à celui de Dumoulin.

(2) V. sur Dumoulin une intéressante notice de M. Hello dans la Bévue de Légtilation, t. 10, p. 97.

aux traits incolores, dont l'existence, parfois séculaire, ne fut troublée par aucun incident. Jamais, en effet, vie ne fut plus accidentée que la sienne. Doué d'une âme droite, mais d'un esprit prompt et porté à la controverse, Dumoulin ne rencontra jamais sur ses pas que des admirateurs passionnés ou des ennemis acharnés, et il sut montrer en toute circonstance un caractère si noble et si fier, qu'à nos yeux ce fut plus qu'un grand jurisconsulte, ce fut un grand homme.

Né à Paris à la fin de l'année 4 500, Dumoulin ne devança que de quelques jours ce seizième siècle où devaient s'accomplir de si importants événements, et dont il devait être une des plus grandes illustrations. Son père était avocat. Il étudia les belles-lettres dans l'Université de Paris ; mais la décrétale d'Honorius III qui défendait d'y enseigner le droit civil étant alors en pleine vigueur, il alla commencer ses cours de droit à Orléans, et les acheva à Poitiers. Il fut reçu avocat au Châtelet de Paris à vingt et un ans; mais, quoiqu'il dût obtenir par la suite de grands succès oratoires , au début de sa carrière il n'avait pas la parole facile, ce qui le fit renoncer à la plaidoirie et le détermina à se livrer exclusivement à des travaux de cabinet et à la consultation.

Aujourd'hui la simplicité et l'unité de nos lois civiles en rendent la connaissance si facile , que la plupart des hommes d'affaires se croient en état de diriger les procès, sans avoir recours à des hommes plus particulièrement voués à l'étude de la science. Au temps de Dumoulin c'était autre chose. A chaque instant, surtout au Parlement de Paris, dont le ressort embrassait un tiers au moins de la France actuelle, il se présentait des questions ardues, qui tenaient à la multitude des lois ou coutumes dont le Parlement avait à faire l'application à ses justiciables. Il avait même à juger souvent des questions de droit romain, parce que plusieurs contrées de son ressort, comme le Lyonnais et le Forez,

faisaient partie des pays de droit écrit, et bien peu d'avocats étaient à même de répondre à court délai, sur les innombrables questions de droit qni se présentaient devant le Parlement dans les affaires qu'ils avaient à y défendre. Il y avait donc en ce temps, à Paris, beaucoup de légistes qui se livraient exclusivement à la consultation; et Dumoulin fut de ce nombre. Par goût à la fois et par nécessité, car il était pauvre, il se livra à des études immenses pour pouvoir commencer fructueusement, au début de la vie, un genre de travail qui semblait, jusqu'à lui, devoir être l'apanage exclusif des avocats vieillis dans les exercices du barreau. Dumoulin consacra à cette importante tâche tous ses jours et la plus grande partie de ses nuits, ce qui lui fit acquérir, en peu de temps, une grande renommée. Il n'y eut bientôt plus un procès considérable au Parlement de Paris ou dans les Parlements voisins, où la partie qui croyait avoir le droit pour elle ne tint à se munir de ses conseils et à s'aider de sa science.

C'est dans ses consultations écrites , que Dumoulin commençait à fourbir et à aiguiser les armes qui devaient le faire connaître de toute l'Europe. Il s'y forma un style incisif et plein d'animation, qui 'ffrt devenu facilement un grand style, si Dumoulin avait eu le temps de le châtier ; mais ce temps-, il ne l'eut jamais. Pressé qu'il était par l'aiguillon d'une indigence qui, pour être infiniment honorable, ne laissait pas d'être cuisante, on le voit fréquemment se plaindre dans ses écrits tantôt d'un imprimeur impatient, qui ne lu1 permet pas de se relire, tantôt des difficultés qu'il éprouvait, malgré ses labeurs , à sustenter sa famille. Il avait en d'abord la pensée de rester toujours dans le célibat, jugeant cet état plus commode pour se livrer à ses grands travaux; mais plus tard, il comprit qu'il avait besoin de soins désintéressés et affectueux, qu'un célibataire ne peut guère rencontrer, et il avait contracté un mariage, qui ne tarda pas

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à être fécond. Dumoulin eut heureusement la même chance que Jason ; il rencontra une femme, Louise de Beldon, assez instruite pour l'aider dans ses travaux, et qui, comme nous le verrons plus tard , poussa son amour pour lui jusqu'à l'héroïsme.

Ce qui mit le sceau à la réputation de Dumoulin, ce fut son commentaire sur la première coutume de Paris, rédigée en Tannée 4540. L'esprit dans lequel ce commentaire fut conçu y fut accusé dès les premières pages. Le premier titre de la coutume traitant des fiefs, Dumoulin s'y déclara ouvertement ennemi de la féodalité. Tous ses biographes s'accordent à dire qu'il était parent de la reine d'Angleterre Elisabeth, du côté de son infortunée mère Anne de Boulen. Mais, cette parenté n'empêcha point notre jurisconsulte de marquer toujours une antiphathie profonde pour les droits féodaux, ce qui ne put qu'augmenter son autorité dans les classes inférieures de la société.

Ceci ne touchait pas encore d'une manière directe à la politique, cause de divisions si profondes au temps où vécut Dumoulin ; mais deux circonstances vinrent tout à coup porter bien au-delà de l'enceinte du palais la réputation du grand jurisconsulte parisien, et toutes deux se rattachaient aux questions religieuses, alors si ardemment débattues.

La première s'offrit à Dumoulin à l'occasion d'un édit de François Ier, qui avait prononcé la peine de la confiscation générale contre tous ceux de ses sujets qui professeraient des doctrines hérétiques, et avait promis à leurs délateurs le quart des biens confisqués. Cette promesse imprudente fit surgir, et il fallait s'y attendre, une multitude de gens qu'une cupidité condamnable portait seule à faire des dénonciations. Il s'agissait de savoir s'il fallait attacher quelque valeur juridique au témoignage de pareilles gens. Dumoulin prouva , avec sa vigueur ordinaire , que les lois ne permettaient pas de tenir le moindre compte de témoignages

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aussi suspects ; mais cet avis, que les magistrats suivirent, excita les plus vives colères chez les misérables dont Dumoulin avait flétri les manœuvres indignes, et fut Tune des causes, si ce ne fut pas la principale, des inimitiés ardentes et implacables qui devaient le poursuivre tout le reste de sa vie.

La seconde cause, ce fut un débat plus célèbre encore, qui éclata quelques années après, entre le fils de François Ier, Henri II, et le pape Jules III, au sujet du duché de Parme, et finit par dégénérer en guerre ouverte. Henri II voulant user de représailles contre le pape, en qui il ne voyait plus qu'un souverain armé contre lui, défendit à ses sujets de payer, à Rome, les droits qui étaient dus sur les mutations de bénéfices. Jules III, soutenant qu'Henri II avait excédé son droit, le menaça d'excommunication. Henri publia, en réponse, un édit dans lequel il maintenait de plus fort ses défenses antérieures. C'est l'édit connu sous le nom i'édit des petites dates, parce qu'il prescrivait des mesures pour constater en France la véritable date des actes émanés de l'autorité apostolique, actes qui, assez souvent, étaient antidatés. Dumoulin, dont l'autorité était fort grande, fut chargé confidentiellement par les ministres d'Henri II de commenter cet édit, et il le fit avec la vivacité qu'il mettait dans tous ses écrits, s'élevant avec emportement contre divers abus de la chancellerie romaine. Ces sorties virulentes n'impliquaient chez Dumoulin aucune erreur grave, et surtout volontaire, en matière de foi ; mais on y reconnaissait, dès les premières lignes, un gallican déclaré et passionné, dont les diatribes plaisaient beaucoup aux luthériens et aux calvinistes, charmés de trouver dans on homme aussi savant que Dumoulin, sinon un partisan de leurs erreurs, au moins un auxiliaire dans leurs attaques, de plus en plus violentes, contre la cour de Rome.

Comme les différends de la France avec le pape nç tar-

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dèrent pas à s'arranger, c'est au sujet du commentaire de Tédit des petites dates, que le connétable Anne de Montmorency, quand il présenta Dumoulin à Henri II, aurait prononcé ce mot resté célèbre : « Sire, ce que trente mille de vos soldats n'ont pu faire, ce petit homme l'a fait avec un petit livre. » Supposé qu'en effet le livre de Dumoulin eût contribué à ramener Jules III à des sentiments plus pacifiques vis-à-vis d'Henri II, il n'en reste pas moins vrai que cet écrit fit, auprès des personnes sensées, peu d'honneur à Dumoulin, parce que la passion y avait plus de part que le raisonnement, et prouvait, chez l'auteur, une ignorance complète de l'organisation de la chancellerie romaine, et des misères inévitables qu'entraîne toute administration servie par un grand nombre d'employés.

Dans un temps où le clergé de tous les États de l'Europe ne vivait que du produit des bénéfices, la chancellerie romaine avait un nombre effrayant de brefs à expédier. Ce travail immense exigeait un nombre de commis très-considérable, dont la plupart étaient pris parmi les laïques. Il était impossible, dans de pareilles conditions, qu'il ne se commit pas, dans les matières bénéficiâtes, des fraudes et des concussions ; et il était aussi injuste de faire un grief aux souverains pontifes de ces abus inévitables, qu'il le serait aujourd'hui de rendre un souverain, ou des ministres, responsables des abus qui s'introduisent dans les ministères, et qui, parfois, notre pauvre France en a eu de trop nombreuses preuves dans ces derniers temps, atteignent des proportions colossales, que le gouvernement des papes ne connut jamais.

De cette époque datent les malheurs de toute sorte qui vinrent frapper Dumoulin, et qu'il supporta, il faut le dire, avec un indomptable courage. La Sorbonne, quoique peuplée de gallicans, avait trop de respect pour la personne des papes pour ne pas condamner l'écrit de Dumoulin, rem-

pli d'irrévérences, et où, çà et là, se trouvaient, de plus, des propositions hétérodoxes, que Dumoulin n'avait pas su éviter. La Sorbonne ayant prononcé, le Parlement dut aussi condamner l'écrit. Dumoulin obtint cependant du conseil du roi un sursis à l'arrêt ; mais il s'était déjà fait quantité d'ennemis qui excitèrent contre lui une émeute, où sa maison fut pillée et sa personne poursuivie par des cris de mort. Forcé de fuir, il se réfugia en Allemagne auprès du landgrave de Hesse qui avait eu souvent recours à ses conseils pour des affaires privées.

Dumoulin rentra en France peu de temps après ; mais les haines violentes qu'il avait suscitées n'avaient pas encore eu le temps de s'apaiser : sa maison fut envahie de nouveau par des gens de la lie du peuple ameutés contre lui, et il dut revenir en toute hâte en Allemagne.

Cette fois il fut accueilli par le duc de Vittemberg, qui le décida à donner des leçons de droit à l'université de Tubinge. Le jurisconsulte français, qui avait toujours son franc parler et s'inquiétait peu de ce que les ministres luthériens admettaient ou n'admettaient pas, émit dans ses leçons quelques propositions qui déplurent si fort à ces ministres, qu'il fut obligé de quitter Tubinge, le duc lui ayant déclaré qu'il ne se sentait plus assez sûr de pouvoir le protéger contre les attaques de ses ennemis.

Accueilli une seconde fois par le landgrave de Hesse , Dumoulin paya dignement l'hospitalité qu'il recevait, par des consultations savantes sur un procès aussi compliqué qu'important, et qu'il parvint à faire gagner au landgrave ; mais la réussite qu'il obtint et qui semblait devoir lui assurer des avantages pécuniaires considérables, fut cause, au contraire, que sa vie courut, peu de temps après, les plus grands dangers.

Le gendre du landgrave, George, comte de Montbelliard , qui avait de son côté, tin procès important, avait invité le

jurisconsulte à des fôtes qu'il donnait à l'occasion de son mariage. A peine Dumoulin est-il arrivé, que le comte lui soumet son procès et le prie de rédiger, pour lui, une consultation. Dumoulin examine l'affaire, la trouve mauvaise, refuse la consultation demandée, et prend aussitôt congé du comte ; mais saisi en route par des hommes apostés, il est reconduit à Montbelliard, et jeté dans un cachot, où le comte George ose se présenter pour le tenter de nouveau. Nul homme de guerre ne montra jamais plus de courage que n'en fit voir alors Dumoulin : « J'eus toujours, dit-il « fièrement au comte, une bonne conscience, et je n'ai « jamais prostitué ma plume pour soutenir de mauvaises « causes ; si j'ai acquis quelque considération en France, « c'est qu'on sait bien que je suis incapable de soutenir « jamais une cause que je croirais injuste. » Et comme il vit, en se retournant, qu'il était entouré d'hommes d'armes, qui le regardaient d'un air menaçant : « Je ne crains pas « la mort, s'écria -t -il, j'ai assez vécu; mais si je meurs, « j'aurai un vengeur dans le ciel. » Quelle grandeur d'âme dans l'avocat, et quelle bassesse dans le prince, qui n'eut pas honte, le misérable, de faire conduire mystérieusement son captif dans une prison plus dure, dans l'espoir d'y lasser sa patience !

Le courage de Louise de Beldon égala celui de son mari. Dès qu'elle apprend qu'il a été arrêté en trahison, elle monte à cheval, au milieu même d'un accès de fièvre, et se dirige avec sa jeune fille vers Montbelliard, où elle finit par découvrir que Dumoulin est retenu dçtns la forteresse de Blamont. Elle y vole, fait d'inutiles efforts pour voir son mari, et revient à Montbelliard, où elle renouvelle ses plaintes avec tant d'éclat que le comte en est effrayé. Il finit par se rendre à Blamont dans l'intention de rendre à Dumoulin sa liberté, pourvu qu'il signe un acte, préparé à l'avance, dans lequel il devait renoncer à se plaindre, et s'obliger à résider

deux ans à Montbelliard. Dumoulin déchire l'acte avec mépris, et en dresse un autre dans lequel il promet de se taire. Le comte n'ose plus insister, Dumoulin sort enfin de prison, et, secondé toujours par sa généreuse femme, s'évade des Etats du comte et se réfugie à Dôle.

Tout dans la vie du grand jurisconsulte n'était qu'heur et malheur. Des angoisses d'une dure prison il passe aux enivrements d'une série de triomphes, à Dôle d'abord, puis à Besançon. Les habitants de ces deux villes le prièrent tant de leur faire entendre sa parole , qu'il ne put s'y refuser, et nulle salle ne se trouva assez vaste pour contenir les foules qui accouraient de plusieurs lieues pour l'entendre.

Revenu à Paris, Dumoulin y trouva ses enfants sans pain dans sa pauvre maison, qui venait d'être dévastée une troisième fois. Il se remet au travail avec une sorte de rage , et bientôt après on voit sortir, coup sur coup , de sa plume, des ouvrages importants , dont le prix, qui devait assurer son pain quotidien, lui était avancé par des libraires, assurés du succès de tout ce qui venait de lui. C'est alors notamment qu'il publia son fameux traité De la divisibilité et de l'indivisibilité, ouvrage étonnant, où, avec quelques lignes seulement de deux ou trois textes du droit romain, il créa tout un corps de doctrine, qui arracha des cris d'admiration aux docteurs de toutes les nations, surpris de voir une théorie des plus vastes jaillir du cerveau d'un seul homme, qui l'avait puisée dans les profondeurs les plus abstruses de la métaphysique (1).

(1) Dans notre ttaité De la solidarité et de V indivisibilité) nous nous sommes permis quelques critiques de peu d'importance sur la théorie de Dumoulin ; mais, outre que nous avons pu nous tromper, c'eût été un vrai miracle, que Dumoulin, daus une théorie à la fois si obscure et si vaste, eût pu éviter jusqu'à ces fautes de détail qui sont la suite nécessaire de la fragilité humaine, quas humana parum cavtt natura.

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On sait qu'après redit de 1562, qui avait pour but d'apaiser les querelles religieuses, le sang qui coula à Vassy, à la suite d'une rencontre entre les gens de la suite de François de Guise et une troupe de calvinistes , excita parmi les protestants une telle rage qu'ils mirent en feu tout le royaume. Comme ils s'emparèrent du pouvoir partout où ils se trouvèrent les plus forts, il arriva naturellement qu'ils durent plier, à leur tour, dans toutes les villes où ils se trouvaient les plus faibles. A Paris, comme le prouva bientôt l'association redoutable connue sous le nom de Sainte-Ligue, les catholiques étaient en majorité. Tout calviniste fut donc obligé de s'enfuir au plus vite, et Dumoulin, soupçonné de l'être, dut quitter son logis, dévasté une quatrième fois. Il erra longtemps dans la Beauce et dans le Perche, allant comme Dante de château en château, jusqu'à ce qu'il trouva un abri dans Orléans, dont les calvinistes s'étaient emparés, et dont le duc de Guise fut obligé de faire le siège.

Dumoulin, dans Orléans assiégé, privé apparemment de ses livres de droit, s'engage, pour distraire son esprit infatigable, dans les profondeurs de la théologie. Surpris de voir combien Calvin avait dépassé les erreurs de Luther en s'éloignant de plus en plus des livres saints, il entreprend un grand travail d'érudition et de philologie sur les quatre Évangiles, pour en démontrer la concordance, et ruiner d'un seul coup toutes les erreurs de Calvin , qui avait sapé l'autorité des Évangiles en y relevant de prétendues contradictions.

Calvin, véritable souverain de Genève, avait, comme tous les souverains, des espions dans toutes les villes où il comptait des adeptes. Quand Guise se fut emparé d'Orléans, Dumoulin n'osant point revenir à Paris, alla chercher un refuge à Lyon, où les calvinistes avaient établi un consistoire. Ses jours y furent bientôt plus menacés qu'ils ne l'avaient été à Paris. Le livre qu'il avait préparé sur la con-

cordance des Évangiles fat connu des calvinistes, et Calvin, averti par eux, mande aux membres du consistoire de Lyon de faire arrêter Dumoulin, pour empêcher à tout prix la publication de son livre. Dumoulin est arrêté , en effet , et une troupe de fanatiques allaient enfoncer sa prison pour le précipiter dans la Saône, qui coulait au bas. Le crime eût été commis, si le duc de Soubise, gouverneur de la place, ne fut arrivé à temps pour arracher le grand jurisconsulte aux mains de ces scélérats.

Échappé de nouveau à une mort violente, comme dans la prison de Montbelliard, Dumoulin demanda à la prière le calme que la science n'avait jamais pu lui donner. Dès ce moment, la lumière se fit dans son âme troublée, mais restée toujours franche et loyale. Non-seulement il rentra, sans la moindre restriction, dans la religion de ses pères, mais encore, à la différence de Cujas, qui ne sortait pas de sa réserve timide , il contribua puissamment à ramener dans le bercail de l'Église romaine, un grand nombre de ses concitoyens, peut-être même d'habitants de pays étrangers, tant son nom était connu et honoré dans toute l'Europe.

Dès que le concile de Trente eut fini ses travaux, Dumoulin adhéra avec empressement, dans une consultation qu'il publia, à tous les décrets du concile sur les points de foi et de morale, et n'improuva qu'un certain nombre de canons sur la discipline , comme contraires aux usages de l'Église gallicane, usages qui, en bien des points, étaient acceptés alors ou du moins tolérés par les souverains pontifes.

L'esprit inquiet de Dumoulin avait enfin trouvé le repos. L'ardent jurisconsulte avait, de très-bonne heure, pris pour devise dans ses écrits : Veiitas vincit, voulant apparemment exprimer par là qu'il ne défendait jamais que la vérité, et qu'il devait toujours vaincre par elle ; mais ce fut la vérité par essence qui le vainquit lui-même, en chassant de son esprit toutes les idées hétérodoxes qui l'avaient longtemps

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obscurci. Il entrevit alors les splendeurs éternelles , et rendit à Dieu son âme généreuse en Tannée 4 566. Il mourut, dit Bérault-Bercastel (4), non-seulement dans la communion de l'Église, et avec des sentiments parfaitement orthodoxes, mais avec une piété exemplaire et un vif repentir de ses égarements passés. Il ne regretta la vie que parce qu'il ne pourrait plus engager les compagnons de son égarement, tant par ses écrits que par ses exemples, à imiter son retour. Il eut pour témoins le célèbre docteur Claude d'Espence, alors principal du collège du Plessis (2), et le curé de Saint- André des Arcs, qui lui administrèrent les derniers sacrements et l'assistèrent jusqu'au dernier soupir. Dumoulin, dans plusieurs actions de sa vie, manqua, sans doute, de prudence ; mais sa résolution ferme et inébranlable de ne soutenir jamais que ce qu'il croyait juste, y allât-il de sa vie, racheta toutes les imperfections de son bouillant caractère. Grâce à sa probité austère, que rien ne put jamais entamer, il pourra servir éternellement de modèle aux avocats et aux professeurs comme aux magistrats, tous également obligés, dans leur sphère respective, à concourir de tout leur pouvoir, et quoi qu'il en puisse coûter, au triomphe de la justice sur la terre.

§ II. — D' ARGENTEE (3).

D'Argentré a été de tout temps mis en parallèle avec Dumoulin. Sa science, en effet, au moins en droit coutu-

(1) Hist. gén. de l'Église, liv. lxvi.

(2) Claude d'Espence était un docteur de si grand renom que Paul IV lui offrit la pourpre, s'il voulait rester en France; mais d'Espence, homme simple, aussi bon Français que bon catholique, refusa cet honneur.

(3j Voir sur d'Argentré une intéressante notice dans le Recueil de l'Académie de Législation, t. v, p. 49.

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mier, égala celle de Dumoulin, auquel il ne fut inférieur qu'au point de vue des idées générales et philosophiques, qui avaient plus d'étendue chez le jurisconsulte parisien que chez le juriste breton.

Dumoulin, avons-nous dit, était allié par Anne de Boulen à la famille des Tudor; mais lui-même n'était pas noble. Bertrand d'Argentré, né à Vitré en 4549, appartenait, au contraire, à l'une des plus nobles familles de Bretagne. Ses ancêtres s'étaient distingués dans les armes ; son père , Pierre d'Argentré, avait suivi la môme carrière ; mais quand il fut nommé sénéchal de Rennes, par François Ier, il dut quitter sa cotte de mailles pour revêtir la robe de magistrat. Bertrand d'Argentré était petit de taille, et ce fut, dit-on, cette circonstance qui détermina son père à lui faire faire des études juridiques, plutôt que de lui donner une éducation militaire. Le jeune Bertrand se livra à ces études avec passion, et l'amour de son pays natal le porta à étudier de préférence les coutumes de l'antique Armorique.

La Bretagne fut, de toutes les contrées de la Gaule, celle qui échappa le plus longtemps à la domination romaine. On peut dire qu'elle ne fut jamais complètement soumise, tant ses habitants restèrent fidèles à leurs vieilles traditions. La Bretagne était donc essentiellement un pays coutumier, et la première rédaction de ses coutumes remonte, suivant Hévin, au commencement du quatorzième siècle. Hévin cependant s'est apparemment trompé, puisque d'Argentré , parfaitement versé dans les antiquités de la Bretagne, dont il a écrit l'histoire, ne fait remonter cette rédaction qu'à l'année 4450. Cette très-ancienne coutume, qui n'avait aucun caractère officiel, fut revisée au mois d'octobre 4539 , dans l'assemblée générale des États de la province, et une seconde révision fut ordonnée en 4575 par Henri III, qui nomma une commission pour préparer cet important travail. La plupart des commissaires furent pris parmi des magistrats du Parlement

de Rennes ; mais Bertrand d'Argentré, qui avait succédé à son père dans la charge de sénéchal de Rennes, et qui jouissait d'une grande réputation dans toute la province , fut adjoint à cette commission. Il fut un de ceux qui prirent le plus de part aux conférences et travaux préliminaires, qui ne durèrent pas moins de cinq ans, puisque la nouvelle coutume ne fut arrêtée et promulguée que dans l'assemblée générale des États de la province, en 4580.

On peut dire que la nouvelle coutume fut principalement l'œuvre de d'Argentré, parce qu'à l'époque où elle s'élaborait il avait déjà publié ses plus importants ouvrages, savoir un commentaire des quatre premiers titres de l'ancienne coutume, de celui des Donations et de celui des Appropriances, ainsi que son traité sur les Partages nobles. Ces publications remarquables donnaient à d'Argentré, auprès des autres commissaires chargés avec lui d'une rédaction nouvelle de la coutume, une autorité si grande qu'ils croyaient ne pouvoir mieux faire que de suivre son sentiment, sur tous les points où ils n'avaient point de convictions arrêtées.

A peine la nouvelle coutume fut-elle promulguée, que d'Argentré fut prié par les États de publier une histoire de Bretagne, à laquelle il travailla avec tant d'ardeur qu'il l'acheva en deux ans. Cette œuvre, qui lui fit honneur, fut cependant moins remarquable que ses travaux juridiques. Quoique d'Argentré écrivit, en latin, d'une manière correcte, il n'avait pas, à un degré suffisant, l'art de la narration, et la distinction de style qui est indispensable pour rendre une histoire attachante.

Après la publication de cette œuvre historique, d'Argentré revint à ses travaux préférés. Il s'occupa d'un commentaire complet de la nouvelle coutume, dont il connaissait l'esprit mieux que personne, puisqu'elle était en grande partie son œuvre. Pendant qu'il s'occupait de cet important travail,

Henri III tenait d'une main débile les rênes de l'État. En 1580, il fit la paix avec les huguenots et leur permit l'exercice de leur religion. Cette permission mécontenta les catholiques , scandalisés d'ailleurs des mœurs efféminées de Henri. La Ligue s'organisa pour résister aux progrès des calvinistes, et Henri de Guise, qui en était le chef, devint bientôt si puissant, que le prince Valois, craignant d'être détrôné, commit l'indignité de faire assassiner Guise en 1588. Il éprouva le même sort l'année suivante. Sa mort ne fit que rendre plus acharnée, sur tous les points de la France, la lutte entre les catholiques et les sectateurs de Calvin.

D'Argentré était fermement attaché à la religion de ses pères. Après la mort de Henri III, les ligueurs, qui ne voulaient pas reconnaître Henri IV, s'étaient emparés de Rennes, mais ils ne purent s'y maintenir. Les partisans de Henri IV ayant repris la ville, jugèrent nécessaire d'en bannir les habitants notables qui s'étaient prononcés pour la Ligue. D'Argentré fut du nombre des proscrits. Il se retira dans le château d'un de ses amis , où il mourut, le 13 janvier 1590, à l'âge de soixante-onze ans, regretté de toute la Bretagne, dont il a été, comme jurisconsulte, la principale gloire. D'Argentré, en effet, joignait à sa grande science toutes les qualités d'un parfait gentilhomme. Il s'était trouvé, de bonne heure, possesseur d'une immense fortune, dont il fit toujours le plus noble usage. Sa demeure ressemblait à celle d'un prince, et son plus grand plaisir était de recevoir à sa table les personnages les plus distingués de la Bretagne , qui aimaient autant ses manières obligeantes qu'ils estimaient sa science.

La mort avait frappé d'Argentré avant qu'il eût publié son commentaire complet de la nouvelle coutume ; mais l'œuvre était achevée et fut publiée, quelques années après, par son

fils Charles d'Argentré de la Boissière, président au parlement de Rennes.

D'Argentré, nous l'avons dit, fut le digne émule de Dumoulin , et attaqua souvent les doctrines du jurisconsulte parisien en matière féodale, avec une vivacité voisine de la violence, puisqu'il lui arrivait souvent de dire : Dumoulin rêve, Dumoulin radote , ou d'user d'autres termes aussi peu mesurés. Mais, outre que ce langage, un peu dur, était le langage du temps, d'Argentré avait pour excuse l'énergie de ses convictions, opposées de tout point, sur ces matières, à celles de Dumoulin. D'Argentré faisait tous ses efforts pour défendre et pour conserver un état social que Dumoulin , au contraire, attaquait avec sa bouillante énergie et ne cachait pas vouloir détruire.

On se demande de quel côté se trouvait la vérité dans cette grande lutte, et de quel côté était l'erreur. Disons, tout de suite , que d'Argentré avait pour lui la vérité historique, mais que Dumoulin se guidait par une vérité plus haute et qui domine l'autre , par la vérité philosophique. D'Argentré partait toujours de cette idée, que les droits féodaux étaient parfaitement légitimes, par cela seul qu'ils avaient été perçus par les seigneurs dès les temps les plus reculés. Mais Dumoulin voyait les choses de plus haut. Il se demandait si des coutumes, si anciennes qu'elles fussent, ne devaient pas être abandonnées, dès l'instant que les circonstances qui leur avaient donné naissance étaient changées, et sa haute raison lui disait qu'elles devaient l'être, conformément à cette règle de logique : L'effet doit cesser quand la cause a disparu, Cessante causa cessât effectua.

Quelle était, en effet, l'origine de tous les droits féodaux? C'était la protection que le seigneur devait à son vassal, et pour laquelle il était juste que le vassal , à son tour, rendit au seigneur certains devoirs et lui fournît certains secours. Dans les premiers temps de la féodalité , il y avait entre eux

parité complète d'obligations. Tout pouvoir central ayant alors disparu en France et dans la plupart des Etats de l'Europe , la vie et la fortune des hommes étaient perpétuellement en danger. Tantôt c'étaient des hordes de barbares qui se jetaient sur une contrée pour l'asservir ou au moins pour la piller, tantôt c'étaient des seigneurs voisins qui se faisaient la guerre les uns aux autres. A tout instant, le vassal était obligé de venir en aide à son seigneur, ou le seigneur à son vassal ; et comme c'était le seigneur suzerain qui faisait les principales dépenses pour protéger tous les fiefs mouvants de sa seigneurie, il était d'une justice parfaite qu'il reçût de temps en temps des aides de ses vassaux et des redevances des autres habitants du fief.

Mais quand la puissance royale eut réduit presque à rien la puissance seigneuriale, les choses changèrent complètement de face. Les vassaux et les roturiers n'eurent plus . dès-lors, partout, d'autre protecteur que le roi de France, qui seul payait des soldats, et, seul, faisait toutes les dépenses nécessaires pour assurer le bon ordre dans tous les pays relevant de la couronne. Si, nonobstant ce changement complet dans le régime politique, les habitants avaient continué de payer tous les droits seigneuriaux qu'ils payaient auparavant, ils eussent, en réalité, payé deux maîtres, un qui les protégeait efficacement, et un autre qui ne les protégeait plus du tout, et c'était assez d'en payer un.

Dumoulin avait parfaitement aperçu toutes les conséquences de cette transformation dans l'ordre politique, qui échappaient au regard moins profond de d'Argentré.

.La différence d'appréciation entre ces deux grands jurisconsultes put tenir aussi quelque peu, aux milieux différents dans lesquels ils vivaient. La France, au point de vue fiscal, se divisait, avant la révolution de 1789, en pays d'États et pays de Généralités ou d'Élections. Dans les premiers , les rois de France ne pouvaient lever à leur profit nul impôt

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sans le consentement des États de la province , tandis que dans les antres ils pouvaient lever tels impôts qu'il leur plaisait.

La Bretagne était un pays d'États , tandis que l'île de France, et tontes les contrées qni appartenaient en propre aux rois capétiens comme seigneurs directs, étaient des pays d'Élection, où les impôts étaient véritablement écrasants, parce qu'ils ne dépendaient que de la volonté des rois. Dumoulin, qui vivait dans un pays d'Élection , était naturellement plus frappé du surcroît de gêne que causaient aux sujets du roi les droits féodaux, que d'Àrgentré, qui vivait dans un pays d'États , où les trois ordres avaient également intérêt à n'accorder aux rois que les impôts qui ne leur portaient pas à eux-mêmes un trop grand préjudice.

À cette différence fiscale, si grande entre la contrée qui avait vu naître Dumoulin et celle où naquit d'Argentré, s'en joignait une autre plus grande encore, au point de vue moral.

Depuis la réunion de la Bretagne à la couronne, tous lep Bretons, seigneurs et sujets, n'étaient plus, il est vrai, prtttégés dans leur personne et dans leurs biens, que par le roi de France. Mais les seigneurs qui n'avaient plus à fournir à leurs vassaux ni aux habitants de leurs terres de protection armée, continuaient cependant de leur en fournir une autre, qui touche beaucoup plus les cœurs , une protection de bienveillance et de bons exemples. Les seigneurs bretons menaient, en général, une vie honorable et pure, et leurs vassaux ou sujets payaient dès lors, sans répugnance, des droits perçus toujours avec douceur, dont ils retrouvaient l'équivalent, les uns, les gentilhommes , dans le bon usage que les seigneurs faisaient de leur crédit auprès du roi ; les autres, les roturiers, dans l'usage plus honorable encore qu'ils faisaient de leur fortune. Si le paysan breton, grevé par l'énormité des charges féodales et royales, en était ré-

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doit, même aux années de récoltes abondantes , à se nourrir d'un pain grossier, il savait au moins qu'aux années de grande disette ce pain lui revenait des châteaux, sous forme de don ; et beaucoup de ces braves gens, qui menaient la vie la plus dure , voyaient avec bonheur leurs fils et leurs filles mener, sans dangers pour leurs mœurs, une vie infiniment plus douce que la leur au service de leur seigneur ou de sa dame. Si le respect et l'amour des classes laborieuses pour la noblesse s'est conservé en Bretagne jusqu'à nos jours, on peut juger ce que devaient être ces sentiments au temps de d'Argentré.

Dumoulin avait sous les yeux un spectacle bien différent. Les galanteries de François I6r et de Henri II avaient commencé à pervertir la noblesse qui entourait ces deux rois, trop amis des plaisirs. Les mœurs des gentilhommes se gâtèrent encore davantage à la cour de Catherine de Médicis ; et avec Henri III et ses mignons, elles tombèrent dans les plus bas fonds de la honte et de la dépravation. Il est toujours pénible pour l'orgueil , dont les classes inférieures ne sont pas plus exemptes que les classes élevées, de payer des redevances à des personnes occupant une position plus haute , même quand elles méritent toute espèce de considération ; mais on se sent beaucoup plus humilié d'avoir à payer quoi que ce soit à des gens qu'on méprise, et les contrées voisines de Paris fournissaient beaucoup plus de ces nobles méprisables que la religieuse Bretagne, où il ne s'en trouvait presque aucun.

C'étaient donc apparemment les mœurs de la noblesse bretonne, infiniment plus pures que celles de la noblesse qui hantait la cour des rois de France , ou recherchait les plaisirs bas de la capitale , qui firent tomber d'Argentré dans une des erreurs les plus graves que pût commettre un jurisconsulte. Dumoulin , sans doute, se gênait trop peu , quand il disait tout simplement d'une coutume féodale qui parais-

sait trop dure, qu'il ne fallait pas la suivre ; et Ton comprend que d'Argentré s'élevât alors, ce qu'il ne manquait jamais de faire avec la plus grande vivacité, contre une hardiesse au3si grande. Mais le jurisconsulte breton tombait dans une erreur de droit bien plus insoutenable que les hardiesses de Dumoulin , quand il allait jusqu'à dire que, même dans les situations douteuses, il fallait adopter la solution la plus favorable aux seigneurs. En émettant cette étrange opinion, d'Argentré se mettait en opposition flagrante avec les monuments les plus respectés, non-seulement de la sagesse chrétienne, mais même de l'équité païenne. Ulpien, en effet, formulant en cela une doctrine commune à tous les jurisconsultes romains, avait posé comme une règle fondamentale de droit, puisée dans les lumières de la raison, qu'en matière d'obligations il faut toujours, dans le doute, décider en faveur du débiteur (1), plus de dix siècles avant que Boniface Y III posât, dans les mêmes termes, la même règle dans le Sexte (2).

Concluons de là que d'Argentré ne voyait pas les choses d'aussi haut que Dumoulin ; qu'il n'avait pas compris, aussi bien que lui, l'importance de la maxime capitale : Cessante ratione legis cessât lex, maxime dont l'application intelligente suppose, chez le jurisconsulte, une connaissance parfaite du véritable état social au milieu duquel il vit : que les conceptions du juriste grand seigneur, de la Bretagne, étaient donc loin d'être aussi vastes que celles du légiste bourgeois, de Paris: et s'il faut être surpris d'une chose, c'est qu'après les attaques parfois trop vives, mais habituellement très-justes, de Dumoulin contre les droits seigneuriaux, ces droits eussent pu subsister jusqu'à la Révolution

(1) Semper in obscuris quod minimum est sequimur. L. 0, D., de Reg.jur. Si non appareat quid actum est, ad id quod minimum est redigenda summa est. L. 34, eod.

(2) In obscuris minimum est sequendum. Reg. XXX.

française. Cette résistance de plus de trois siècles, opposée par la féodalité fiscale au choc continuel d'idées nouvelles qui l'assaillaient de tout côté , prouve donc la grandeur primitive de la féodalité militaire , comme les vastes ruines des châteaux féodaux qui , sur quantité de sommets escarpés, dressent encore fièrement au grand soleil leurs épaisses murailles tapissées de lierre , prouvent la solidité des fondements sur lesquels furent originairement bâties ces imposantes demeures.

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