III. — CHOPIN ET COQUILLE
Dumoulin et d'Argentré furent, sans contredit, les deux jurisconsultes français du seizième siècle les plus versés dans le droit coutumier , mais Chopin et Coquille n'en furent point séparés par une distance bien grande.
I. Chopin, né en Anjou en 1537, mena, comme Dumoulin, une vie fort troublée par les querelles religieuses et politiques auxquelles il se mêla. Après avoir plaidé longtemps, avec distinction , au parlement de Paris, il consacra la fin de sa vie à la publication d'ouvrages remarquables, l'un sur la coutume d'Anjou, l'autre sur le domaine des rois de France. Ce domaine, à cause des territoires immenses dont les rois de France avaient été, comme l'on disait dans ce temps, seigneurs sans milieu , avait une très-grande importance, et donnait lieu à un grand nombre de difficultés ardues, résultant du principe de l'inaliénabilité et de l'imprescriptibilité de ces domaines, que les légistes cherchèrent à faire prévaloir dès le treizième siècle. Chopin parvint à débrouiller assez bien ces difficultés, et devint ainsi le prince des Domanistes. On désignait par ce nom les légistes qui s'occupaient spécialement des matières domaniales, comme on appelait Feudistes, ceux qui s'appliquaient spécialement à l'étude dçs lois des fiefs. Chopin mourut à Paris en 1606,
II. Coquille. — Gui Coquille composa, au seizième siècle, sur la coutume de Nivernais, un commentaire remarquable, où il fit preuve d'un esprit si juste, que Pothier, dans le siècle dernier, l'appelait habituellement, quand il le citait, le judicieux Coquille, honorable épithète, qui est restée, depuis, accolée à son nom. La droiture de Coquille dut contribuer à la rectitude de son jugement, car les consciences délicates distinguent l'erreur plus facilement que les autres, comme une main fine sent mieux les aspérités de ce qu'elle touche.
Coquille naquit à Decize, dans le Nivernais, vers l'an 4523, trois mis seulement après la naissance de Cujas. Étant à peu près du même âge que le grand romaniste, et plus âgé que Donneau, il commença ses études juridiques à une époque où l'université de Bourges ne brillait pas encore de l'éclat que ces deux professeurs célèbres devaient lui donner. C'est apparemment pour cela que Coquille, quoique fort rapproché de Bourges, alla étudier, d'abord, le droit à Padoue, dont l'université était alors la plus célèbre de l'Italie. Il suivit, à son retour d'Italie, les cours de l'université d'Orléans, puis, le barreau de Paris, et alla se marier ensuite à Decize, sa ville natale, où sa grande modestie l'eût apparemment retenu tout le reste de sa vie s'il n'était devenu veuf. Il s'attacha alors au barreau de Nevers, et acquit, en peu de temps, dans sa province, une réputation très-grande, dont il ne songea jamais à tirer profit. Il exerçait, au dire de ses biographes, sa profession d'avocat d'une manière si désintéressée, qu'il lui arrivait parfois de refuser une partie des honoraires qu'on lui offrait, et sa règle était de donner, chaque année, aux pauvres le dixième de ses revenus.
Coquille était aussi peu ambitieux qu'il était peu avide d'argent. Sa réputation de jurisconsulte avait dépassé les limites du Nivernais, et Henri IV, désirant l'attirer à Paris, lui offrit de le nommer conseiller d'État. Coquille refusa ce
poste éminent, faisant plus de cas de l'attachement que lui témoignaient ses compatriotes, que d'une position brillante, qui l'eût détourné de ses travaux préférés. Il s'occupait, en effet, sans cesse et avec la plus grande ardeur, de son commentaire sur la coutume de Nivernais ; et, bien différent des gens qui n'ont pas fini plutôt un livre qu'ils le livrent à l'impression, Coquille hésitait toujours à publier le sien, quoique les personnes les plus compétentes admirassent son ouvrage et le pressassent d'en faire profiter le public. Il avait atteint l'âge de quatre-vingts ans, qu'il hésitait encore, et la mort, fatiguée d'attendre, vint mettre fin à son honorable carrière le 12 mars 1603. Ses œuvres, qui comprenaient, outre les Commentaires de la coutume de Nivernais, beaucoup d'autres travaux, furent publiées presque aussitôt après ; réimprimées depuis plusieurs fois, elles se trouvaient, avant la Révolution française, dans la bibliothèque de tous les jurisconsultes.