VIII. — DES JURISCONSULTES ORATEURS
La religion des païens n'étant qu'un tissu de mensonges qui ne pouvaient supporter un examen sérieux, les Romains ne connurent jamais l'éloquence sacrée ; mais aucun autre peuple du monde n'excella davantage dans l'éloquence politique et l'éloquence judiciaire, qui supposent l'une et l'autre, surtout la seconde, des connaissances en droit assez appro fondies. Rome compta donc beaucoup de jurisconsultes qui se distinguèrent par leur éloquence.
Marius Manilius , vanté par Cicéron comme un grand orateur (1), fut aussi, au témoignage de Pomponius (2) , un grand jurisconsulte. Gnaeus Pompéius, l'oncle paternel du grand Pompée, Cœlius Antipater, Lucius Crassus furent dans le même cas. Aulus Cascellius, vanté par Horace, dans son A rt poétique, pour son grand savoir, fut, au dire du même Pomponius, plus éloquent encore qu'il n'était docte (3). Marcus Caton, malgré l'austérité de ses mœurs, qui lui fit dédaigner toujours les ornements du langage, fut cependant, et par la seule force apparemment de sa dialectique, un orateur de premier ordre, et ce furent ses succès au barreau qui, malgré l'obscurité relative de la famille plébéienne des Porcius, à laquelle il appartenait, lui ouvrirent l'accès aux plus hautes dignités de la République, à la questure, au consulat, à la censure.
Mais le plus éloquent de tous les jurisconsultes romains fut Servius Sulpicius. Au temps où Rome fourmillait d'orateurs célèbres, Servius, au jugement de Pomponius, occupait certainement le premier rang après Cicéron, et les paro-
(1) Orat., I, c. 48.
(2) L. 2, $ 30, D., de Orig.jur.
(3) L. 2, $ 4b, de Oriffjur.
les de Pomponius marquent de la part de ce jurisconsulte si éclairé des doutes sur la supériorité de Cicéron même (4), ce qui doit faire regretter vivement qu'aucun des plaidoyers de Servius n'ait été conservé. Peut-être ce grand personnage dédaigna-t-il de les écrire.
Ce qui est certain, c'est que Servius préféra la profession de jurisconsulte à celle d'avocat, à la suite d'une circonstance mémorable que raconte Pomponius. Servius consultait Quintus Mucius sur un point de droit qui intéressait un de ses amis. Mucius donne sa solution. Servius ne la comprend pas et prie Mucius de la mieux expliquer. Celui-ci le fait , et Servius ne l'ayant pas saisie encore et demandant des éclaircissements nouveaux , Quintus lui dit avec vivacité : « Se peut-il qu'un patricien, qu'un noble, qu'un avocat aussi disert que vous, ne connaisse pas mieux le droit de son pays! (2) » Ces paroles du grand pontife étaient sévères. Mais, loin de se plaindre de ce reproche, comme l'eût fait un homme vulgaire, Servius en reconnut la vérité et fit, à partir de ce jour, de l'étude du droit sa principale occupation. Cicéron estimait tant Servius qu'après sa mort il lui fit élever une statue sur la tribune aux harangues (3).
Il n'est pas nécessaire de citer plus de noms pour prouver que beaucoup de jurisconsultes célèbres de Rome furent des orateurs éloquents. Les plus éminents des jurisconsultes ne furent pas cependant orateurs, parce que les hommes qui n'ont d'autre passion que celle de la justice ne recherchent jamais les applaudissements des foules et dédaignent les moyens qui les procurent. Quiconque veut dominer ses
(1) Servius, cum in caueis orandis primtm locum aut pro certo post Marcum Tullium obtineret, etc.. L. 2, D., de Orig.jur., § 43.
(2) Les paroles latines sont môme plus vives : « Turpe esse patricio, et nobili et causas oranti, jus in quo versaretur ignorare. »
(3) L. 2, $ 43, D., de Orig.jur.i Cic. tfritf. jFlaccus, c. 3, xm; Pline, S, ep. v.
semblables par l'éclat et le charme de la parole, cherche, au contraire , à se mêler sans cesse au milieu d'eux et feint d'épouser toutes leurs passions. Pour atteindre son but, il est presque toujours obligé de sortir des limites rigoureuses du vrai, de grossir ou d'atténuer les proportions des objets et d'en dénaturer les teintes. Faire illusion à ses auditeurs pour faire triompher son système est son but unique, et, s'il plaide pour un client, il ne s'afflige d'une sentence injuste que lorsqu'il perd sa cause, jamais quand il l'a gagnée.
Les jurisconsultes, les plus dignes au moins de ce nom, ont d'autres visées. Le spectacle des passions humaines, au lieu de les intéresser, les contdste. Loin qu'ils cherchent jamais à les exciter, ils n'aspirent toujours qu'à les apaiser, en essayant de faire à chaque homme , par l'application des vrais principes du droit, sa juste part de fortune, de liberté,, de pouvoir, de considération. Leur unique amour, c'est donc la justice pure, une justice qui ne fasse que des contents et des heureux : ils la recherchent partout et toujours, comme les animaux ne cessent de chercher l'air, et les plantes, le soleil. Ils ne mesurent jamais un principe de droit à la mesure étroite et fausse de leur intérêt propre ou de l'intérêt d'un client, mais à la mesure, seule exacte, de l'intérêt général, dont la satisfaction, aussi pleine que possible, peut seule produire dans l'ordre moral l'harmonie complète et l'accord . parfait. Ils n'ont dès lors besoin , pour exprimer leurs solutions, que d'un style net sans diffusion et précis sans obscurité. Tout ornement de langage leur semble superflu, et ils se représentent la justice, objet unique de leur culte, sous les traits d'une femme si parfaitement belle de sa beauté propre, qu'un rien, même gracieux, pris en dehors d'elle, qu'une simple fleur mise dans ses cheveux commencerait à la déparer.
Mais si les jurisconsultes n'ont que faire des décors et des artifices de l'éloquence, les doctrines philosophiques ne peu-
vent jamais leur être indifférentes, et si Rome païenne compta beaucoup de jurisconsultes qui se distinguèrent à la guerre ou dans les luttes du Forum, elle en eut un bien plus grand nombre encore qui cherchèrent dans les études philosophiques la véritable sève du droit. C'est de cette classe de légistes, dignes de tout respect, que nous allons nous occuper dans le paragraphe qui suit.