I. — LE PRÉSIDENT FAVRE
Antoine Favre, désigné, en latin, sous le nom de Faber, et qui devint premier président du sénat de Chambéry, était né à Bourg-en-Bresse, le 4 octobre 4557, dans la seconde moitié du seizième siècle par conséquent; mais comme la renommée des jurisconsultes est plus lente à se former que celle des poètes et des artistes, qui arrivent quelquefois à la célébrité d'un seul bond, Favre n'entra en pleine possession de la sienne qu'au dix- septième siècle. Il s'était cependant fait remarquer de très-bonne heure par d'excellents écrits. Cujas, qui avait été son maître, vivait encore, quand il publia un livre intitulé Conjectura juris civilis, dont le prince des romanistes fut émerveillé, et qui excita l'admiration de tous les jurisconsultes. Mais ce qui fit passer le nom de Favre des hautes sphères de la science, où n'habitent qu'un très-petit nombre d'hommes, dans les rangs pressés des praticiens, et le rendit populaire, ce fut l'ouvrage qu'il appela de son propre nom Code de Favre, Codex Fabrianus. C'était une œuvre, à la fois, de science et de pratique, beaucoup plus utile en cela que les ouvrages des grands romanistes du seizième siècle , qui n'étaient le plus souvent que des œuvres d'érudition.
Alciat, Cujas et leurs émules, en expliquant les lois romaines, s'appliquaient uniquement à bien saisir la pensée du jurisconsulte romain auquel la loi avait été empruntée. Ils remontaient pour cela à l'époque où il avait écrit, et se reportaient par la pensée au milieu dans lequel il vivait, sans s'inquiéter de ce qui était advenu dans le monde après lui. Aussi, en lisant leurs savants écrits, il semble souvent qu'on vit au siècle d'Adrien ou de Septime-Sévère, et que rien dans le droit n'a changé depuis.
Nous ne disconvenons pas que pour mieux saisir la pensée
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du jurisconsulte romain, il est bien de procéder ainsi, comme il est bon, dans une tragédie, tirée de l'histoire grecque ou romaine, que les acteurs soient vêtus à l'antique. Mais cette manière d'expliquer le droit n'entre pas cependant dans les réalités de la vie. Ce qui importe le plus à chaque génération, ce n'est pas de connaître le droit qui existait dans les temps antérieurs , mais celui qui la régit à l'heure présente. L'étude du droit antérieur ne peut avoir d'utilité réelle qu'autant qu'elle sert à éclairer le droit contemporain.
Le président Favre fut frappé de cette idée. Il imita les papes du quatrième siècle, qui conservèrent, à Rome, l'extérieur de tous les temples païens, tout en changeant complètement leur destination primitive, pour faire adorer le Christ invisible dans le lieu même où les païens n'adoraient que des idoles matérielles et insensibles. Le Code du président Favre ressemble, en effet, complètement, à l'extérieur, au Code de Justinien; rien n'est changé dans la distribution des matières, le nombre des livres est le même, la série des titres dans chaque livre est la même aussi ; et cependant ce n'est plus du droit romain qu'il y expose, ou du moins ce n'est qu'un droit romain transformé , un droit romain beaucoup plus conforme à l'esprit chrétien qu'il ne l'était, non-seulement au temps des Papinien et des Paul, mais au temps même de Justinien, qui n'avait pas su imprégner suffisamment ses œuvres législatives de l'arôme évangélique. Le Code de Favre n'est pas du tout, en effet, un recueil de droit romain pur ; c'est plutôt un tableau du droit qui s'était formé dans la Savoie par les décisions du sénat suprême de Chambéry; et cette compagnie judiciaire ayant compté de bonne heure des jurisconsultes très-habiles, les décisions qu'elle rendait firent bientôt autorité hors de son ressort, dans toutes les contrées qu'on appelait autrefois de droit écrit, parce que le droit romain était toujours resté la base première de leur législation.
On peut donc dire que le Gode du préaident Fayre fit époque, parce qu'il fut conçu dans un plan auquel tous les romanistes distingués qui écrivirent après lui ne manquèrent pas de se conformer. Le président Fayre a donc laissé dans le droit, ce qui est arrivé à bien peu de jurisconsultes, une trace impérissable de son passage, et le souvenir de ses vertus ne s'effacera jamais non plus, parce que son nom restera toujours uni à celui de saint François de Sales. Dire de ce magistrat respectable qu'il fut l'ami préféré de l'évèque de Genève , c'est assez dire à quel point sa vie fut honorable et chrétienne.
§ II. — DE DIVERS ROMANISTES FLAMANDS , HOLLANDAIS OU ALLEMANDS DU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE.
Qu'il y ait des lieux plus favorables que d'autres à la poésie et aux arts d'imagination, c'est une vérité dont on ne saurait douter. La poésie, au moins la poésie descriptive, et parmi les arts, la peinture et la sculpture, ne sont que l'expression de l'admiration de l'homme pour la nature physique. Pour que cette expression soit vive , il faut que l'admiration soit grande ; et pour que l'admiration soit grande, il faut que la nature soit belle. De grands horizons, un ciel d'azur, un climat tempéré, une végétation riante, des eaux limpides sont des conditions indispensables pour exciter l'imagination des poètes et des peintres ; et les sculpteurs ne se plaisent aussi que dans les climats chauds, où les formes humaines ne sont point cachées par de lourds vêtements, et où les statues de marbre peuvent étaler leurs blanches formes au grand air, durant des siècles, sans subir l'affront d'une moisissure.
Pour les sciences psychologiques, il n'en est point de môme. L'homme peut s'y livrer avec un égal succès sous tous les cieux et dans tous les climats. La jurisprudence surtout, qui n'a d'autre but que de régler avec prudence et
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douceur les rapports d'homme & homme, est, pour ce motif, également appréciée dans toutes les contrées dont les habitants sont sortis des limbes de la vie sauvage. Aussi les progrès de la jurisprudence en un pays ne dépendent guère que de la valeur des hommes qui s'y dévouent avec amour. Quand ces hommes disparaissent d'une contrée, la science juridique y décline; quand ils s'y montrent, quelques années suffisent pour qu'elle y devienne brillante. En Italie, par exemple, tant que les docteurs de Bologne eurent l'amour du juste, leur université resta la première de l'univers ; mais son éclat disparut, dès que ses maîtres ne firent de l'enseignement qu'un métier. La France dut sa splendeur, au seizième siècle, & Duaren, à Gujas, à Doneau. Ces grands jurisconsultes, morts ou exilés de leur patrie, les études de droit commencèrent à s'étioler, pour aller reverdir dans des contrées où se trouvaient des légistes plus épris de la science. Au dix-septième siècle, ce fut le tour des Flandres et de la Hollande, avec lesquelles l'Allemagne rivalisa bientôt. Les Flandres reçurent leur initiation de Pérézius; la Hollande, de Yinnius, de Yoet et de Noodt ; l'Allemagne, de Gyphane, de Wissembach et de Brunemann. Disons quelques mots de ces jurisconsultes, restés justement célèbres. Il se rencontre aujourd'hui , dans tous les pays , tant de gens qui se livrent à l'étude des lois et tant d'autres qui écrivent pour les commenter, qu'il semble, au premier abord, difficile de faire un classement parmi des centaines de noms qui remplissent les catalogues des libraires. Bien cependant n'est plus aisé. Il s'agit tout simplement d'attendre un quart de siècle, un demi-siècle au plus, pour juger les auteurs. A la différence de ce qui s'opère dans la nature physique , tout ce qui est vide de science s'enfonce sur le champ dans l'oubli , tout ce qui n'en contient qu'une proportion légère , peut rester dix ans , vingt ans, à la surface ; les livres qui en sont pleins sont les seuls qui surnagent toujours. Tout
légiste dont les œuvres sont lues et étudiées après un siècle n'a donc pu être qu'un jurisconsulte remarquable , et tous ceux que nous nommons dans ce paragraphe sont dans ce cas. Les livres de tous sont restés classiques.
I. Pébéztos. — Nous plaçons Antoine Pérez, né en Tannée 4583, parmi les jurisconsultes flamands, quoiqu'il fût né en Espagne, dans la Haute-Navarre. Il fut, en effet, amené fort jeune dans les Pays-Bas, soumis alors à l'Espagne, et fit ses études à l'Université de Louvain, où il reçut le bonnet de docteur en 4646, pour y occuper une chaire bientôt après. A la différence de la plupart des professeurs du seizième siècle, qui, comme on l'a vu dans le livre précédent, quittaient très-aisément une université pour une autre qui leur offrait des gages plus forts , et qui semblaient tous adopter la devise égoïste : Ubi bene, ibi patria , il ne parait pas que Pérez ait jamais quitté Louvain, où il professa avec le plus grand succès durant plus d'un demi-siècle, puisqu'il y célébra le jubilé de son doctorat en 4666, et y mourut en 4672, d'autres disent en 4669.
Pérez composa plusieurs ouvrages sur le droit public et le droit civil, tous très-estimés. Le plus connu, qui suffit pour lui assurer toujours un rang distingué parmi les jurisconsultes , ce fut son livre intitulé : Prxlectiones sive cammentarii in XII libros Codicis. Cet ouvrage contient un exposé très-exact de tous les principes du droit romain dans l'ordre du Code de Justinien ; mais Pérez imita le grand magistrat de Chambéry. Sur chaque titre du Code, il indique d'abord ce qu'on peut appeler le droit romain de Justinien, c'est-àdire le droit observé sous cet empereur ; mais il ne manque jamais d'indiquer ensuite les modifications que ce droit avait reçues postérieurement soit par les Décrétâtes des Papes sur toutes les matières se rattachant au droit canonique, soit par des édits ou usages particuliers à la Flandre. La manière de Pérez ne diffère, on le voit, de celle de Favre qu'en ce qu'elle
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donne une plus grande place aux principes du droit romain, et ne fait guère qu'indiquer, sans développements, les changements apportés à ce droit ancien. Ce fut la marche qui fut presque toiyours suivie depuis par les auteurs qui écrivirent sur le droit romain , notamment par Vinnius, dont la célébrité est restée aussi grande que celle de Pérézius.
II. Vinnius, Voet, Noodt. — Vinnius naquit en Hollande en 4558. Il était plus jeune de cinq ans que Pérézius, mais il ne fournit pas une carrière aussi longue, puisqu'il mourut quinze ans avant le jurisconsulte flamand. Les travaux qu'il publia ne furent cependant inférieurs à ceux de Pérez ni pour le nombre ni pour le mérite. Le plus important fut son Commentaire des Institut es, dont il existe une foule d'éditions faites en Hollande , en Allemagne et en France. La dernière édition française ne remonte pas plus haut que les premières années de notre siècle (4). Vinnius avait donné à son Commentaire des Institutes la double épîthète d'Academicus et de Forensis, pour exprimer qu'il n'était pas fait seulement pour l'usage des étudiants, mais encore pour les praticiens, à qui il devait. apprendre à la fois le droit de Justinien et celui qui s'observait en Hollande quand l'auteur écrivait.
Jean Voet et Gérard Noodt professèrent tous deux, comme Vinnius, à l'Université de Leyde, qui, au dix-septième siècle, grâce à ces jurisconsultes éminents, jeta presque autant d'éclat qu'en avait jeté en France, au seizième, l'Université de Bourges. Tous deux publièrent sur les Pandectes des travaux qui n'ont point vieilli, et qui ont à peu près autant de valeur que le Commentaire de Pérez sur le Code, et celui de Vinnius sur les Institutes. Jean Voet ne mourut qu'en 4704, et Noodt en 4727; mais tous deux moururent dans un âge avancé. Leur réputation , faite depuis longtemps, re-
(1) C'est l'édition de Paria de 1808, 2 vol. in-12.
montait donc sans nul doute au dix-septième siècle, auquel nous les rattachons.
III. Wissembach et Brunemann. — Doneau, en s'exilant en Allemagne, avait commencé à donner à quelques universités de ce pays un certain renom, qu'augmenta beaucoup Giphanius, né dans la Gueldre en 4534, mais qui professa avec éclat, comme Doneau, dans plusieurs universités allemandes, à la fin du seizième siècle, et mourut à Prague en 4604. Au dix-septième siècle, Brunemann et Wissembach, Allemands tous deux, cultivèrent avec le plus grand succès la science juridique, que Doneau avait importée dans leur pays, et qui ne devait plus cesser d'y compter des personnages considérables jusqu'au temps où nous vivons.
Wissembach, né le 8 octobre 4607 dans le comté de Nassau, professa le droit successivement à Heidelberg, à Groningue et à Francfort-sur-l'Oder. C'était un puits de science. La meilleure preuve en est qu'il composa des travaux trèssavants et également estimés sur les trois recueils de Justinien : les Institutes, les Pandectes et le Code. Qu'on suppose un homme ayant fait, à lui seul, presque autant que Vinnius, Voet et Pérez réunis, et l'on se fera une idée du savoir de Wissembach , qui n'atteignit pas cependant un âge très-avancé, puisqu'il mourut le 46 février 4665, âgé de cinquante-huit ans seulement.
Brunemann, né le 7 avril 4608 à Cologne, sur la Sprée, fut le digne émule de Wissembach. Celui-ci n'avait commenté que les sept premiers livres du Code de Justinien. Brunemann compléta dignement son œuvre. Il professa longtemps comme lui à Francfort-surrl'Oder , et y mourut comme lui, le 5 décembre 4672.
Tenons-nous en, pour les romanistes du dix-septième siècle, aux jurisconsultes de premier mérite que nous avons cités, et passons à ceux qui se firent distinguer à la même époque, en France, par leurs travaux sur le droit civil.
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