CHAPITRE V
Des progrès du droit des gens au dix-septième eièole, spécialement de Orotiue et des publioietes qui le suivirent.
Le dix-septième siècle n'ajouta pas grand chose à la science juridique ni pour le droit canon, ni pour le droit romain, ni pour le droit civil français, si ce n'est pour ce dernier la belle ordonnance de 4667 sur la procédure. Mais il vit s'accomplir un progrès très-grand dans une des branches les plus importantes du droit, qui était resté trop longtemps négligée par les jurisconsultes, celle du droit international. Ce progrès remarquable fut presque l'œuvre d'un seul homme, digne pour cette cause d'un renom éternel. Cet homme fut Grotius.
Dans un ouvrage que nous avons hâte de finir pour ne pas effrayer la jeunesse à qui nous le dédions, par un trop gros volume, nous jugeons inutile de raconter la vie accidentée de Grotius, et de parler de quantité d'ouvrages que composa ce grand publiciste sur des matières étrangères au droit. Nous pourrons ainsi lui payer, un peu plus à notre aise , un tribut de louanges et d'immense gratitude pour son livre justement célèbre sur Le droit de la guene et de la paix.
Le droit qui régit les nations dans leurs rapports respectifs, que nous appelons bien souvent chez nous droit des gens, mais qu'il est mieux d'appeler droit international, pour ne pas le confondre avec le jus gentium des Romains, remonte, sans doute , comme le droit civil , aux premiers âges de l'humanité. Il naquit le jour où un patriarche dit à un autre, comme Abraham dit à Loth : « La terre où nous sommes ne peut plus suffire pour nourrir nos familles respectives. Il faut nous séparer. Prenez le côté que vous voudrez, le côté de l'orient ou celui de l'occident ; je prendrai l'autre, et une ligne sacrée marquera les limites que ni «vos troupeaux ni les miens ne pourront jamais dépasser. » Nous disons qu'à dater de ce jour le droit international naquit, parce que les deux patriarches étaient égaux l'un à l'autre, qu'aucun ne devait, par conséquent, d'obéissance à l'autre, et que leurs rapports ne purent plus désormais être réglés que par des accords, ou par les principes de justice éternelle gravés par Dieu môme dans la conscience des hommes, absolument comme cela existe aujourd'hui entre les nations les pluS grandes.
Les peuplades les plus barbares observent donc dans leurs rapports certaines règles qu'elles considèrent comme sacrées. De tout temps, par exemple, la piété naturelle qu'ont les hommes pour la divinité , fit qu'on respectait l'étranger quand il allait s'abriter dans les temples, ou se placer sous la protection des dieux domestiques de la famille à qui il venait demander l'hospitalité. De tout temps aussi, la personne des ambassadeurs fut réputée inviolable, afin que les peuples ne fussent pas exposés à s'entr'égorger indéfiniment, faute de connaître et d'entendre les propositions de paix que l'ennemi pouvait avoir à leur proposer.
Mais qu'il y avait loin de ces ébauches de droit international au droit qui s'observe aujourd'hui ! Qu'il y avait loin de Rome païenne, où tout étranger était réputé ennemi } à
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nos pays chrétiens, dont les peuples reconnaissent tous avoir le même Père dans le ciel, et, dans Adam, avoir eu encore un second père commun sur la terre! Qu'il y avait loin de guerres sans pitié, se terminant ordinairement par l'extermination du peuple vaincu ou la captivité de tous ses membres, à nos guerres chrétiennes, où toute violence n'est légitime que dans la mesure nécessaire pour vaincre la résistance de l'ennemi !
Mais que de principes à poser pour assurer l'application de ces règles fondamentales! Il faut déterminer avec soin toutes les causes légitimes de guerre, indiquer la manière dont elle doit être déclarée, préciser avec soin tout ce dont les peuples étrangers au débat doivent s'abstenir pour ne point violer la neutralité ; fixer ensuite les armes dont les belligérants peuvent se servir sans que l'humanité s'en offense , les ruses que les nécessités de la guerre autorisent et celles que la morale condamne absolument; puis les manières dont la guerre finit , et quand c'est par des accords qu'elle prend fin, jusqu'à quel point ces accords sont obligatoires pour la nation vaincue qui a dû les subir. Ce feont là autant de questions complexes et immenses que nul publiciste n'avait ni résolues ni même nettement formulées avant Grotius, qui non-seulement les posa toutes , mais les résolut avec un tact de justice incomparable , dans son magnifique ouvrage : Du droit de la guerre et de la paix. On s'étonne que cette œuvre capitale ait pu sortir du cerveau d'un seul homme, puisqu'elle nécessitait une vigueur de conception plus grande, et des sentiments de justice plus vifs, que ceux dont avaient fait preuve dans leurs plus beaux écrits les jurisconsultes romains.
Ce n'est pas à dire que Grotius eût posé des règles en tout point certaines, et que du premier jet de sa pensée il eût atteint la perfection. Des œuvres, parfaites de tout point dépassent les forces de l'humanité et ne peuvent venir que de Dieu.
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Hais ce qu'on peut affirmer, c'est que Grotius créa la science du droit international, qui n'existait avant lui qu'à l'état d'ébauche; et tout ce que firent, après lui, les divers publicistes qui continuèrent Bon œuvre , fut peu de chose auprès de ce qu'il avait fait sans le secours de personne. Il traça la voie de la manière la plus lumineuse, et tous les hommes distingués qui s'y engagèrent après lui ne firent, pour éclairer mieux quelques détails, que profiter des clartés qu'il avait projetées sur ce vaste sujet. Puffendorf, Burlamaqui, et tous les autres publicistes qui se sont occupés de droit international jusqu'à nos jours, ne furent par rapport à lui que ce que furent Améric Vespuce, Magellan, et une foule d'autres navigateurs, pour l'immortel Génois qui ouvrit le premier, aux habitants du vieux monde , la route de l'Atlantique, et mit le premier l'humanité en possession des deux hémisphères. Quand la gloire de l'inventeur est immense, celle de ses imitateurs ne peut être que petite.
Grotius , éternel honneur non-seulement de la Hollande, où il était né, mais de l'humanité tout entière, mourut le 28 août 4645.