‹ Les grands jurisconsultesChapitre 66 sur 93 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

De la Philosophie du droit , à propos de Domat.

§ Ier. — IDÉES GÉNÉRALES SUR LA PHILOSOPHIE DU DROIT.

Il est assez de mode aujourd'hui de parler de la philosophie du droit, et il est bon de savoir ce qu'il faut entendre par là.

Le Dictionnaire de l'Académie française définit la philoso-

phie, « la science qui a pour objet la connaissance des choses « physiques et morales par leurs causes et par leurs effets. » Cette définition nous semble ne pas marquer suffisamment la différence entre la science et la philosophie. Le savant, en effet, recherche aussi les causes et les effets de tout ce qu'il étudie ; mais le philosophe , suivant qu'il commence ses études par la cause ou par l'effet, va beaucoup plus loin que le savant en hauteur et en profondeur. Le philosophe est l'être le plus chercheur de la création. L'animal ne cherche le pourquoi de rien ; la plupart des hommes ne cherchent le pourquoi que de ce qui touche à leurs intérêts matériels ; le savant, tout en dépassant une sphère aussi étroite, borne ses investigations à ce qui se rattache à la science qu'il cultive ; mais le philosophe recherche le pourquoi de tout. Il est rare, sans doute, qu'un grand savant ne soit pas un grand philosophe ; mais le philosophe dépasse toujours le savant qui n'est que savant, de cent coudées : il a dans son intelligence, pour mesurer les grandes choses et distinguer les plus petites, un télescope et un microscope qui portent beaucoup plus loin et grossissent beaucoup plus que ceux du savant, et la philosophie nous semblerait pouvoir être assez justement appelée la science qui recherche les causes premières et les fins dernières de toutes choses.

Un physicien voit tomber une pomme, il se dit : Pourquoi cette pomme est -elle tombée de l'arbre? Et de questions en questions, de solutions en solutions, il arrive à saisir et à prouver que tous les mondes s'attirent. Mais le philosophe va plus loin. Il se dit : Pourquoi les mondes s'attirent-ils? Restent-ils, en s'attirant, insensibles les uns aux autres, et l'homme est-il le seul être de la création qui admire la magnificence et la régularité de leurs mouvements? Qui sait s'il n'y a point dans les corps célestes qui roulent au-dessus de nos têtes, d'autres admirateurs de ce grand spectacle? Qui sait si des intelligences dont la vue , plus perçante que

358 LES GBANDS JURISCONSULTES.

la nôtre, pourrait voir des myriades d'astres immenses qui échappent complètement à nos regards, ne les arrêteraient pas cependant de préférence sur notre petite terre, pour avoir été honorée du plus grand miracle de l'amour divin; comme font les souverains de la terre, qui ne jettent que des regards indifférents sur leurs immenses possessions, et ne les fixent le plus souvent avec amour que sur l'étroit espace embelli par un visage de femme, qui a touché leur cœur !

Le naturaliste, après avoir bien étudié la structure du dromadaire, reconnaît que ce grand quadrupède est fait pour traverser les déserts sablonneux et pour porter des fardeaux. Mais le philosophe se demande : Pour qui donc le dromadaire a-t-il cette structure? Est-ce pour lui-même? ne serait-ce pas pour l'homme? Et si c'est pour l'homme, pourquoi le dromadaire a-t-il été fait pour l'homme, et non pas l'homme pour le dromadaire ? A quoi tient ce privilège de la nature humaine ?

Un homme est mort. Le médecin recherche la cause qui a mis fin à ses jours , pour pouvoir la combattre avec plus de succès chez les hommes qu'il jugera plus tard atteints du même mal. Le philosophe se dit : Pourquoi les hommes meurent-ils? et quand ils sont morts, qu'advient-il de leurs restes? Il aime tant à remonter aux causes les plus reculées dans le passé, et à découvrir les effets les plus lointains dans l'avenir, qu'il demeurera perpétuellement inquiet dès qu'il s'est posé ces questions redoutables, s'il ne rencontre quelqu'un qui puisse lui en donner une solution, puisée à un foyer plus brillant que celui que tout être humain porte au-dedans de lui-même.

Pour rentrer dans la spécialité qui nous occupe , nous disons que la philosophie du droit consiste à rechercher les causes premières et le but final de toutes les lois , sans limiter cette recherche à un pays déterminé ni à un temps limité, parce que la philosophie vise toujours à l'absolu. Le philoso-

LES GHÀNDS JUBISOONSULTBS. 359

phe voit distinctement la première cause des lois dans un Etre tout-puissant qui a disposé toutes choses arec une sagesse infinie, et il en voit le but final dans la plus grande somme de bonheur possible pour tous les êtres qu'a fait éclore sa main puissante. Et ce qui donne à la science du droit la suprématie sur toutes les autres sciences morales, c'est que Dieu a voulu ici associer l'homme à son action. Il se charge, à lui seul, de départir aux plantes la rosée et à l'insecte sa nourriture ; mais pour rendre les hommes aussi heureux que possible, il veut que l'élite de l'humanité complète l'œuvre qu'il n'a qu'ébauchée, et vienne en aide, par de sages mesures, à tout ce qui dans la grande famille d'Adam a besoin de secours et d'appui.

Un tel résultat peut-il être atteint par des lois communes à tout le genre humain, ou faut-il pour les diverses familles de peuples des lois différentes? C'est la première question que se pose le philosophe.

Comme les règles mathématiques sont absolument invaria* blés, Pascal, grand mathématicien, ne comprenait pas que les lois changeassent si souvent suivant les pays. « Plaisante justice, s'écriait-il avec amertume, qu'une montagne borne : vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà! »

Pascal, grand mathématicien aussi, aurait dû remarquer cependant qu'il n'y a que les purs esprits qui restent perpétuellement dans l'absolu. Tout ce qui est corps est dans un certain lieu de l'espace, et tout ce qui est local est nécessairement contingent. Comme les lois humaines régissent tout l'homme, et que l'homme a tout à la fois un corps et une âme, il y a nécessairement pour lui des lois absolues, mais il y a nécessairement aussi des lois contingentes, c'està-dire variables , parce qu'elles dépendent des milieux différents qui entourent les corps. Pascal n'aurait point nié que la chaleur n'est pas la même sur tous les points de la terre, et qu'elle est beaucoup plus forte sous [l'équateur qu'aux

pôles. Rien que cette différence amène dans les lois des divers peuples des variétés innombrables. Dans les pays chauds, le corps humain est plus tôt formé que dans les pays froids. Dans les premiers, les hommes sont pubères à quatorze ans, les femmes à douze. Dans les seconds, la puberté n'arrive que plus tard; et comme le développement de l'intelligence marche toujours beaucoup moins vite que celui du corps, quand l'âge de la puberté arrive tard, ce que les légistes appellent la majorité, qui est, pour ainsi dire, la puberté de l'âme, est retardé par la même raison. Dans les pays chauds, un homme peut être apte aux affaires à vingt ans ; dans les pays froids, il pourra ne l'être, en moyenne, qu'à vingt-cinq.

Si les lois des peuples doivent changer suivant le point de terre qu'ils occupent par rapport au soleil, elles doivent changer aussi suivant la position où ils se trouvent par rapport aux mers et par rapport aux montagnes, par rapport aux terres riches et à celles qui ne le sont point. Les peuples qui se mirent au bord des mers ont des lois maritimes , dont les peuples sis au milieu des terres n'ont pas besoin. Dans les steppes de terres pauvres, où le morcellement du sol est impraticable, la communauté immobilière est forcée : il n'y a là de propriété individuelle possible que sur les troupeaux et sur les meubles proprement dits. Qui ne voit dans des situations si peu ressemblantes, des raisons physiques qui doivent amener entre les lois des différents peuples des variétés infinies !

Il reste vrai, cependant, qu'une ressemblance aussi grande que possible, entre les lois des différents peuples, est une chose fort désirable. Elle a toujours plu aux esprits généralisateurs , c'est-à-dire aux grands esprits. Dans son immortel ouvrage sur la dignité et les progrès des sciences, De Dignitate et augmentis scientiarwm, le chancelier Bacon consacra tout un chapitre à l'exposition d'un plan de justice

universelle, Leibnitz exposa des idées semblables dans un de ses ouvrages (4), et Vico, dans le siècle dernier, a consacré à ce même sujet tout un livre (2). Qui oserait avoir, sur ce point, d'autres idées que celles de ces génies supérieurs ! Tous les hommes étant nés d'un même père, tout législateur sage doit évidemment encourager le plus possible les rapports de peuple à peuple, admettre, par conséquent, la liberté du commerce, en tant qu'elle ne compromet pas la sûreté de l'État, assurer par des traités l'uniformité de droits, la plus grande possible, entre les régnicoles et les étrangers, favoriser aussi de tout son pouvoir l'unité des poids, des mesures, des monnaies, des taxes postales, voire un langage commun à tous les peuples, sans préjudice de leur langue particulière ; et comme cette langue commune ne peut plus être le latin, tout Français qui aime sa patrie doit traiter sa langue avec autant de respect que d'amour, pour lui conserver pieusement la netteté parfaite et la délicatesse infinie, qui, depuis plusieurs siècles déjà, en ont fait la langue diplomatique de l'Europe et les délices des esprits fins de tous les pays.

Le moyen le plus sûr d'arriver à cette fusion des différentes nations, qui rendrait les guerres de plus en plus rares, c'est que les peuples, et leurs chefs surtout, évitent, avec le plus grand soin, les guerres fratricides, ce qu'ils feraient toujours, s'ils étaient pénétrés des idées de justice qui animaient le grand jurisconsulte français du dix-septième siècle, dont il nous reste à parler, avant d'aborder le siècle suivant.

(1) Nova methodus discendœ docendœçue jurisprudentiœ. Ce livre remarquable parut en 1668.

(2) De uno universi juris principio et fine uno Liber mus. Tome III de l'édition de Milan de 1835.

Page 1