‹ Les grands jurisconsultesChapitre 68 sur 93 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

De l'état du droit an dix-huitième siècle.

Nous ayons tu dans le livre précédent que le droit n'avait pas laissé de progresser dans le dix-septième siècle, quoique ce siècle eut produit moins de jurisconsultes que le seizième, et nous en avons dit les raisons. Mais, dans le dix-huitième siècle, le droit alla très-certainement en déclinant, parce que nulle part on ne l'étadia avec autant d'amour qu'on l'avait fait aux époques précédentes.

En F&nce , et nous donnions alors le ton à l'Europe , les études sérieuses cessèrent d'être de mode. Molière s'était moqué très-agréablement des pédants qui donnaient toujours à leur nom des terminaisons en us, et, en général, de tous les hommes qui se donnaient des airs de science. Dans le dix-huitième siècle, il devint de mode de se moquer de la science elle-même ; et ce siècle se donna à lui-même le titre de siècle du Bel esprit. Or, ce qu'on appelle un bel esprit est presque l'opposé d'un esprit juste. Un esprit juste ne recherche en tout que le vrai ; un bel esprit ne recherche pas le faux absolument et toujours, mais le vrai et le faux lui sont indifférents ; il ne considère jamais que le côté piquant ou plaisant des choses. Un bel esprit, c'est un homme qui ne

prend pas la vie au sérieux, et qui suppose qu'on n'a rien de mieux à y faire qu'à plaisanter de tout. Le roi des beaux esprits fut Voltaire, et un homme qui tient à passer pour un bel esprit doit nécessairement le prendre pour guide et pour maître. Pour de telles gens, le droit canonique et le droit romain étaient les choses les plus lourdes et les plus inutiles du monde ; et pour le droit civil, ils se contentaient d'en apprendre ce qu'il faut absolument savoir pour défendre sa fortune contre les coquins, ou pour la grossir sans passer pour coquin soi-même. Le nombre de ces hommes devint si grand au dix-huitième siècle , que la science juridique s'affaissa, ne trouvant plus un nombre d'adeptes suffisant pour la soutenir. Il se rencontra cependant, çà et là, quelques hommes distingués qui ne suivirent pas la mode, et continuèrent, à l'imitation des vieux âges , à faire des travaux sérieux la principale occupation de leur vie, et à laisser les pointes et les jeux d'esprit continuels aux hommes futiles et aux demi-sots.

Nous allons donc signaler, dans l'ordre précédemment suivi, les juristes sérieux qui ne suivirent pas l'entraînement d'une mode déplorable, mais nous le ferons plus rapidement que pour les époques antérieures, parce que les jurisconsultes éminents pour les parties du droit le plus anciennement cultivées furent alors en très-petit nombre. Pour nous consoler de cette pauvreté, nous signalerons avec bonheur les progrès que firent cependant, durant ce siècle, le droit public, l'économie politique et le droit criminel.

LEO GRANDS JtTCISOONSUI/EBS. 369

Page 1