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IL — MONTESQUIEU

Montesquieu, comnie Voltaire, comme Rousseau, comme Buffon, remplit tout le dix-huitième siècle de sa célébrité ; et ce n'est pas dans un ouvrage aussi sommaire que le nôtre que des détails biographiques sur cet illustre personnage pourraient trouver place, pas plus que des appréciations sur ses œuvres secondaires, dont quelques-unes n'auraient pas dû sortir de la plume d'un magistrat. L'œuvre la plus belle de Montesquieu fut suivant nous, son livre sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence. Il suffisait, en effet, au génie de Montesquieu, pour écrire ce livre remarquable, de s'inspirer des idées de Cicéron ou de Tacite ; et son œuvre eût très-bien pu être écrite après la chute de l'empire d'Occident par un sage païen. Mais, dans son Esprit des lois, Montesquieu abordait un sujet plus vaste : il voulait

rechercher les causes premières de toutes les lois, et il est évident pour nous qu'il n'était pas remonté assez haut pour les trouver.

Montesquieu était un grand penseur, mais non pas un grand métaphysicien, puisque le fatalisme se montre à découvert au début de son livre, dans sa définition célèbre : « Les lois sont les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses. » Il n'y a, en effet, d'autres lois nécessaires que celles qui sont la conséquence obligée de l'existence de Dieu et de ses perfections. Gomme Dieu est un être souverainement bon et souverainement beau, aussi bien que souverainement puissant, il est nécessaire non-seulement que tout ce qui existe en lui , mais même ce qu'il produit hors de lui, soit aussi, quand il sort de ses mains , parfaitement bon et parfaitement beau : Et vidit quod esset bonum. Mais les rapports qui lient les êtres ensemble , ou qui les relient à Dieu, sont des rapports parfaitement volontaires du côté de Dieu, en ce sens qu'il n'était pas obligé de les établir, puisqu'il n'était pas obligé de créer ces êtres eux-mêmes. Dieu seul, avant les temps, était nécessaire; rien de ce qui existe en dehors de lui ne l'était. Les rapports qu'il a établis entre les corps et même entre les intelligences, en tant qu'ils ne découlent pas des idées éternelles de justice et d'amour qui sont lui- même, ont été des rapports parfaitement libres ; et c'est parce qu'il avait été parfaitement libre de ne pas les établir, qu'il peut, à son gré, les suspendre par des miracles.

La définition de Montesquieu est donc mauvaise, puisqu'elle suppose que des rapports une fois établis entre les choses ne peuvent plus être brisés par les miracles. Nous comprenons donc très-bien que lorsque cette définition célèbre fut attaquée par les théologiens, tous les sophistes du temps de Montesquieu, temps d'incrédulité et d'athéisme, eussent fait ligue pour la défendre ; mais dix-sept siècles de

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foi chrétienne se levèrent, de leur côté, de leur sépulcre pour la condamner.

Ce qui montre avec évidence que la définition de Montesquieu est fataliste, c'est qu'en ajoutant que la divinité a ses lois, ce qui n'est vrai que pour ses attributs, parce que les attributs de Dieu sont Dieu môme, Montesquieu s'aide, pour expliquer sa pensée, de cette parole de Plutarque ; la Loi est la reine de tous les mortels et immortels. Il avait donc en vue le fatum aveugle et inexorable des païens, c'est-à-dire quelque chose de supérieur à la divinité même, ce qu'un chrétien ne saurait admettre sans commettre une impiété abominable.

La définition de Montesquieu contrarie d'ailleurs les principes les plus élémentaires de la logique. Qu'est-ce, en logique, qu'une définition ? C'est une lumière jetée sur une idée, qui vous empêche de la confondre avec aucune autre. Voilà pourquoi on dit dans l'École, qu'une définition, pour être bonne, doit embrasser tout l'objet défini et ne convenir qu'à cet objet, omni et soli iefinito. Or la définition de Montesquieu, bien loin de donner une idée nette des lois, en brouille toutes les notions, en voulant embrasser dans le même cercle des choses qui diffèrent par essence, et plus que la nuit ne diffère du jour. Il y a un abîme, en effet, entre les lois divines, suivant qu'elles se rapportent à la Divinité elle-même, ou bien aux êtres qu'elle a fait éclore du néant, et un abtme non moins profond entre les lois divines et les lois humaines. Vouloir comprendre dans la même définition des idées aussi prodigieusement différentes, c'est plus que vouloir définir de la même manière le triangle et le cercle , qui ont au moins cela de commun que ce sont également des figures finies; c'est vouloir enserrer dans les mêmes termes deux idées qui s'excluent absolument et complètement l'une l'autre; c'est prétendre envelopper

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dans la même formule l'infini et le fini, ce qui est le comble de l'absurdité.

La définition que Montesquieu donne des lois est donc évidemment fausse-, puisqu'elle suppose qu'aucune loi n'est l'œuvre d'une volonté parfaitement libre, et qu'elles sont toutes également nécessaires. Mais c'est précisément parce que Montesquieu assimile par là les êtres intelligents doués de liberté, aux êtres matériels qui n'en ont aucune, que sa définition fut proclamée comme une découverte admirable par tous les athées du dix-huitième siècle, heureux d'y voir la justification de tous les vices et de toutes les passions. Un rapport nécessaire, résultant de la nature même des choses, ne peut jamais, en effet, être loué ni blâmé, la nécessité, comme on le dit très-justement quand il s'agit d'apprécier la moralité des actes humains, n'ayant point de loi, c'est-à-dire point d'autre loi qu'elle-même.

Ce qui achève enfin de démontrer que Montesquieu professait, au fond, des doctrines fatalistes, c'est l'influence, beaucoup trop grande, qu'il attribue aux climats sur la législation des divers peuples. Suivant lui, la chaleur du climat amène inévitablement le despotisme des princes, l'esclavage, la polygamie et l'asservissement des femmes (4); et un climat tempéré et brumeux comme celui de l'Angleterre amène, au contraire, naturellement une monarchie tempérée par des institutions libres. Montesquieu ne dit pas sans doute que telles ou telles institutions dépendent tcmquement du climat; mais il assigne au climat une influence prépondérante, qui domine la volonté humaine, et il commet en cela une erreur des plus graves. Il est, sans doute, des vertus qui sont plus difficiles à pratiquer sous un climat que sous un autre ; mais , sous le même ciel , la pratique de la même vertu demande aussi, suivant les tempéraments,

(I) Esprit des Lois, liv. 15, ch. 1 ; liv. 16, ch. 2, etpassim.

des luttes bien inégales, ce qui ne veut pas dire que la vertu ne soit qu'une affaire de tempérament. De môme, en effet, que l'homme est le seul être de la création qui puisse vivre sous toutes les latitudes, de même il peut pratiquer partout les vertus les plus difficiles. La zone torride peut avoir des hommes libres et des saints comme les zones tempérées, Dieu, qui est la justice même, proportionnant toujours sa grâce à l'entraînement des mauvais penchants que sa créature libre doit vaincre.

Montesquieu, quoique magistrat, était donc, sur le principe fondamental du droit, bien éloigné des idées des jurisconsultes. Les jurisconsultes, en effet, fort différents en cela de certains médecins athées, qui ne voient dans tous les crimes que des monomanies, destructives de toute liberté, ne reconnaissent aux circonstances extérieures sur les déterminations humaines nuisibles à la société, que des motifs d'atténuation dans la peine , jamais des excuses "complètes. Le jurisconsulte croit fermement qu'en tout lieu, l'homme qui conserve sa raison peut contenir ses passions et conserver l'empire sur lui-même, comme il peut, en tout lieu, commander à la nature extérieure, donner partout un mors au coursier rapide, et faire partout parler la foudre, enchaînée sur un fil de métal.

Disons, du reste, que ce qui dépare le plus le grand ouvrage de Montesquieu, c'est son frontispice, c'est la définition fameuse que nous avons combattue; mais si le portique est manqué, l'édifice, dans son ensemble, a certainement de la grandeur, et les détails y sont traités de main de maître. Il est tel chapitre de l'Esprit des Lois, qui contient plus de vérités en dix lignes, que des auteurs pâteux n'en savent mettre dans un volume ; et quand les chapitres s'allongent, c'est que l'importance du sujet le commande. C'est ainsi que Montesquieu exposait avec complaisance tous les avantages

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de la constitution anglaise (4). Il faisait, en cela, acte de bon citoyen et de bon Français. La régence et le gouvernement de Louis XV prouvaient avec évidence, comme nous l'avons dit au commencement de ce chapitre, qu'il fallait, de toute nécessité, bannir à jamais de la France le pouvoir absolu, qui ne peut manquer de produire tôt ou tard les fruits les plus amers, qu'il soit exercé par un seul homme, ou qu'il le soit par des multitudes. Des milliers de tigres font même toujours plus de mal qu'un seul.

Montesquieu faisait donc bien de vanter la constitution anglaise. Si l'Assemblée législative et la Convention s'étaient inspirées de ses idées, elles auraient su prévenir le règne de la Terreur, et éviter, par la création d'une seconde chambre, les dangers d'une assemblée unique et toute-puissante, d'où ne peuvent sortir que des dictatures. Une nation ne peut rester libre qu'à la condition de savoir tempérer la fougue impatiente des hommes jeunes et ambitieux, qui veulent tout renverser pour se faire une grande place, par la sagesse d'hommes vieillis dans les affaires , qui savent combien les innovations sont dangereuses quand elles ne sont point nécessaires.

Nous irions fort loin si nous voulions rappeler beaucoup d'autres vérités non moins importantes, que Montesquieu a mises en lumière avec un rare bon sens et un style d'une vigueur plus rare encore, et si nous ajoutions à nos appréciations des détails biographiques. Mais notre livre n'est pas une galerie de portraits, pas même une suite d'ébauches: ce n'est qu'un album d'esquisses, jetées en courant sur le papier. Bornons-nous donc à rappeler que Montesquieu, né au château de la Brède, près Bordeaux, le 48 janvier 4689, après avoir été, durant plusieurs années, président au parlement de Bordeaux, mourut à Paris le 47 février 4755. Il ne

( l) Bsprit des Lois y Uv. xi, oh. vi.

vit donc pas les signes précurseurs de la Révolution française d'aussi près que le publiciste dont nous allons parler dans le paragraphe suivant, et qui nous conduira jusqu'à cette date mémorable.

§ III. — mably. .-

L'abbé de Mably, né à Grenoble le 44 mars 4709, acquit, dans le dix-huitième siècle, autant de réputation, sinon plus, que son frère, l'abbé de Condillae. Nous n'avons rien à dire de Condillae, parce que, dans ses œuvres, trop voisines du matérialisme pur, ce philosophe célèbre se tint toujours renfermé dans les limites de la métaphysique, et n'aspirait pas, au moins d'une manière patente, à changer l'ordre politique au milieu duquel il vivait. Le but de Mably, au contraire, était parfaitement accusé. Il visait à améliorer la situation de ses contemporains, par des réformes dans les institutions et dans les lois. A part quelques productions légères qu'il est inutile de mentionner, et qui tombèrent bientôt dans l'oubli ; les ouvrages qui fondèrent sa réputation furent tous écrits dans un but de réformation morale ou politique, ou plutôt morale et politique à la fois ; car Mably pensait, en quoi il avait raison, que les mauvaises lois ne peuvent que nuire aux mœurs, comme les mauvaises mœurs, quand elles sont parvenues à gagner toute une nation, rendent inutiles les meilleures lois.

Les cinq principaux ouvrages de Mably furent, dans l'ordre de leur publication, son Droit public de l'Europe, ses Observations sur l'histoire de France, ses Observations sur les Grecs et les Romains, ses Entretiens de Phocion sur les rapports de la morale avec la politique, et ses Observations sur les lois des États-Unis de l'Amérique. Dans tous ces livres, avec la prudence cependant que commandait la législation d'alors, restée sévère pour les écrivains qui attaquaient

le gouvernement, Mably bat en brèche très-habilement les institutions politiques de son temps, en particulier celles de la France ; et dans les Entretiens de Phocion, il exalte, non sans raison, les grandes vertus de ce grand personnage de la Grèce antique, qu'il donnait visiblement pour modèle à son siècle d'égoïsme et de corruption.

Mably se proposait un but louable. En offrant pour type à ses contemporains un sage de l'antiquité païenne, il commettait cependant une erreur d'appréciation, qui eût pu être excusable dans un écrivain laïque, mais qui ne l'était guère chez un homme engagé comme Mably dans les ordres sacrés. Mably aurait dû. comprendre et sentir que les maux dont la société souffrait de son temps n'étaient pas de ceux que des vertus païennes pouvaient guérir.

Après la fin de la féodalité militaire, la féodalité fiscale avait gardé de la première des airs de domination , que ne justifiaient plus des services rendus au pays. Ses mœurs, à la fois hautaines et avides, n'excitèrent dès lors, chez les hommes du tiers-état, quejdes sentiments de haine ; et elles creusèrent, durant plusieurs siècles, entre la noblesse et la roture, un abtme immense, que des vertus païennes étaient complètement incapables de combler. La charité chrétienne pouvait seule rapprocher deux classes de la société qui s'éloignaient de plus en plus l'une de l'autre. Au lieu de consacrer sa plume à vanter des sages de l'antiquité païenne, Mably eût mieux fait d'employer les talents que la Providence lui avait donnés, à prêcher aux nobles, à qui il touchait par la naissance, des sentiments de bienveillance et d'estime pour les hommes placés plus bas dans l'échelle sociale ; et à ceux-ci, de la patience dans leurs maux et de la modération dans leurs désirs. De telles prédications, faites avec zèle, si elles eussent trouvé beaucoup d'imitateurs, eussent prévenu peutêtre les orages de la Révolution de 4789, qui se préparait, et dont Mably put voir déjà les avant-coureurs dans les désor-

dres financiers, qui amenèrent la première convocation des notables, en 4787, deux ans avant la mort de Mably, survenue le 43 avril 4785.

Les passions haineuses qui divisaient les deux classes de la nation demeurèrent, par malheur, aussi profondes après les innombrables écrits sur le droit public, qui furent publiés sous le règne de Louis XV, qu'elles Tétaient avant, et devaient, dès lors , amener nécessairement la révolution terrible, dont nous parlerons dans le livre suivant. Ajoutons, pour terminer celui-ci , quelques réflexions sur le droit criminel d'abord, et puis sur l'économie politique.

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